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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Vierge Noire et déesse Karli. Chronique d’un désir d’enfants à La Réunion.” (2002)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Laurence Pourchez, “Vierge Noire et déesse Karli. Chronique d’un désir d’enfants à La Réunion.” Un article publié dans la revue L’Autre. Cliniques, cultures et sociétés, vol. 3, no 2, 2002, pp. 257-276. Numéro intitulé : “La pensée sauvage” [Autorisation accordée par l'auteure le 17 septembre 2008 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

Aujourd'hui, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, la biologie règne en maître sur le désir d'enfant. De nombreuses solutions médicales se présentent aux couples qui veulent fonder une famille et il semble que, le désir d'enfant étant plus ou moins maîtrisé, les débats aient plutôt tendance à se déplacer vers le projet d'enfant. Les articles et discussions récemment consacrés à ce sujet s'orientent généralement autour de problèmes liés à la procréation médicalement assistée, de facteurs d'ordre génétiques, éthiques, ou relevant de la filiation [1]. Ainsi, un célèbre présentateur de journal télévisé américain posait-il récemment la question suivante : faut-il, ou ne faut-il pas modifier génétiquement l'enfant à naître afin qu'il soit un garçon ou une fille, qu'il ait ou non les yeux bleus ? (l'eugénisme est de retour…) [2]. Autre question posée lors d'un récent congrès consacré aux procréations médicalement assistées : une femme peut-elle être inséminée avec le sperme de son fils décédé dans un accident de voiture ? [3]. 

Tout se passe en fait comme si le modèle occidental, que nous pourrions qualifier "d'un enfant à tout prix, tel que je le désire" allait de soi [4] à La Réunion, comme s'il n'y avait pas de conduites ou de traditions locales [5] liées au désir d'enfant, comme si désir et projet d'enfant étaient, dans ce département français de l'océan indien, nécessairement liés. 

Nous tenterons dans cet article, de montrer que le désir d'enfants, centré en Europe autour de la biomédecine, est encore, à La Réunion, extrêmement lié à la religion, aux pratiques magico-religieuses et aux thérapies traditionnelles. 

L'histoire de Christine, que nous allons conter ici, servira de support à notre démonstration. Elle se situe entre fiction et réalité. Elle a été reconstituée à partir d'un terrain effectué de 1994 à 1999 dans les Hauts de Sainte-Marie, au nord-est de l'île, étude consacrée à une Anthropologie de la petite enfance en société créole réunionnaise. Notre récit s'enrichit également de très nombreuses observations pratiquées depuis 1994 dans des temples et des chapelles malbar [6], sur le site de la Vierge Noire de La Rivière des Pluies, de témoignages de jeunes femmes venues elles-aussi "demander un enfant", sur la base d'objets abandonnés sur le site, robes de baptêmes, bonnets, chaussons, ex-voto. Le billet reproduit est réel. Il appartient à l'un des cahiers, trésor ethnologique, qui nous a été confié par le prêtre de la paroisse [7], recueils dans lesquels sont consignés l'ensemble des messages adressés à la Vierge depuis plus de 10 ans. Mais cette chronique, au delà d'un cas, d'un épisode individuel, est significative d'un mode de représentation, d'un ensemble de recours possibles en cas de désir d'enfants. Il nous permettra, au travers de la chronique d'un itinéraire thérapeutique, d'envisager les différentes traditions en présence, de tenter d'entrer dans la vision émique, au sein de la subjectivité des couples qui désirent un enfant. 

Notre héroïne nous fera découvrir les perceptions, présentes dans la population, de la fécondité, de la stérilité, puis nous mènera, tout au long de son cheminement personnel vers quelques unes des différents possibilités envisageables en cas de retard dans le désir d'enfant, alternatives liées aux thérapies traditionnelles, aux pratiques religieuses ou magico-religieuses, aux solutions sociales possibles (adoption, fosterage).


[1] Dans le cas d'enfants nés avec donneur de sperme, qui est le père? Voir à ce sujet, l'article de F. Héritier, “  La cuisse de Jupiter : Réflexions sur les nouveaux modes de procréation ”. L’Homme, 94, XXV, 2, 1985, pp. 5- 22.

[2] ABC news, édition du soir du 11 novembre 98.

[3] Question posée au mois d'octobre 98, aux USA, lors d'un congrès consacré aux procréations médicalement assistées, - communication verbale du Dr Sylvie Epelboin, de l'hôpital Saint-Vincent de Paul à Paris - Nous remercions en outre le Dr Epelboin qui a bien voulu nous communiquer, pour la présentation de cette communication, des documents issus de son intervention du 14 octobre à Paris, lors de la journée du GDR petite enfance consacrée au désir d'enfant, "Variations sur des procréations dites artificielles".

[4] Un centre FIV existe à La Réunion, homologué depuis 1986.

[5] Faute d'un terme plus adéquat, nous employons le mot "traditions". Mais il nous semble difficile d'envisager la société réunionnaise, constituée d'apports multiples, en terme de Tradition au sens propre de terme. Tout au plus pouvons nous préciser que la tradition réunionnaise est relativement récente (un peu plus de trois siècles) et qu'elle s'est constituée sur la base d'apports multiples, venus d'Europe, de l'Inde, de Madagascar, et dans une moindre mesure, d'Afrique.

[6] La population avec laquelle nous travaillons, population créole (qui se définit comme telle en raison du métissage) définit généralement quatre “ communautés ” principales : les “ Blan ” (“ Gros Blancs ”, minoritée aisée et “ Petits Blancs ” paupérisés qui vivaient sur de petites exploitations agricoles), les “ Malbar ” (originaires du sud de l’Inde), les “ Kaf ” (descendants d’esclaves africains et malgaches), les “ Kréol ” (issus du métissage). Les groupes arrivés de manière plus tardive sur l’île, “ Sinoi ” (chinois majoritairement originaires de la région de Canton), “ Zarab ” (indiens musulmans originaires du Gujerat), “ Komor ” (comoriens qui forment le sous prolétariat urbain), “ Zoreil ” (métropolitains), ne sont, le plus souvent, pas considérés comme créoles même s’ils sont, à l’exception des “ Zoreil ” et dans certains cas des “ Komor ”, reconnus comme réunionnais.

[7] Nous tenons à remercier le père L. Rigollet de la confiance qu'il a bien voulu nous accorder en nous donnant la possibilité de reproduire ces documents précieux.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 21 septembre 2008 9:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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