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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Alvaro Pires, Kant face à la justice criminelle (1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Alvaro Pires, Kant face à la justice criminelle”. Un article publié dans l'ouvrage de Christian Debuyst, Françoise Digneffe, Jean-Michel Labadie et Alvaro P. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine. Tome II : La rationalité pénale et la naissance de la criminologie, Première partie : “La formation de la rationalité pénale moderne au XVIIIe siècle”. Chapitre 4, pp. 145-205. Les Presses de l'Université de Montréal, Les Presses de l'Université d'Ottawa, De Boeck Université, 1998, 518 pp. Collection : Perspectives criminologiques.
Introduction

Le génie philosophique de Kant et l'influence puissante que son oeuvre exerce sur la philosophie moderne et contemporaine sont indéniables. Abondante et complexe, son oeuvre est aujourd'hui encore au centre des débats des spécialistes. Kant est aussi l'un des grands classiques de la philosophie pénale dans les deux sens du terme. Tout d'abord, parce que la compréhension de sa philosophie pénale « constitue jusqu'à nos jours une référence pour la discussion du droit pénal » (Höffe, 1993 : 230). Ainsi, que sa théorie de la peine nous plaise ou non, sa compréhension est fondamentale pour éclairer certains aspects de la rationalité pénale contemporaine. Ensuite, parce qu'il est aussi un classique « vivant » en ce sens que sa philosophie politique, éthique et juridique constitue une source de renouvellement pour la rationalité juridico-pénale, à condition cependant qu'on accepte de conserver une distance critique par rapport à sa théorie de la peine proprement dite. Le mouvement de « retour à Kant » (zurück zu Kant) que nous constatons aujourd'hui illustre bien son originalité et son importance. Mais ce retour, en matière pénale, doit passer par une opposition de Kant avec lui-même. Son oeuvre nous fournit suffisamment d'éléments pour ce faire. D'ailleurs, il me semble qu'une actualisation critique de la pensée kantienne en matière pénale respecterait davantage l'esprit global de sa pensée, que la simple répétition des idées qu'il explicite dans ce domaine. 

Toutefois il importe de rappeler que si Kant est un classique de la philosophie, il n'a pas été considéré comme tel par le criminologue. Encore aujourd'hui, il est inusité de traiter de Kant dans les ouvrages criminologiques. On peut spéculer sur les raisons (bonnes et mauvaises) de ce silence. Car s'il est vrai que Kant a écrit peu à propos de la justice ou de la philosophie pénale, et rien sur l'explication des conduites déviantes, ce qu'il a dit de la peine criminelle a eu une influence majeure sur notre système de pensée en matière pénale. À un point tel qu'un bon nombre d'interprètes semblent croire, à tort ou à raison, que sa théorie de la peine constitue la principale alternative aux théories utilitaristes. 

On peut dire que le criminologue s'est surtout intéressé à la transition qui s'est opérée entre une conception du libre arbitre et une vision déterministe du monde ou si l'on veut, une conception scientifique « patholo­gique » du passage à l'acte (« modèle médical »). Il a mis en valeur alors le contraste entre deux courants de pensée, l'« école classique » et l'« école positive ». Cependant, il faut noter que la première appellation n'inclut pas d'ordinaire la théorie rétributive de Kant [1] et de ses successeurs. Ce choix est relié à certains soucis théoriques propres à sa discipline. Cependant il est aussi probable que certains aspects de la pensée kantienne aient également contribué à ce silence. Höffe (1993 : 230) note que « face aux efforts de son temps pour supprimer les châtiments corporels et là peine de mort, les revendications de Kant exigeant que l'on punisse le criminel sexuel de castration et le meurtrier de mort nous semblent être un retour aux ténèbres du Moyen-Âge ». En outre, Chevalier (1961 : 575-579) remarque comment le criticisme et l'idéalisme de Kant étaient caractérisés par une tendance à vouloir faire de la philosophie sans tenir compte de l'expérience et du monde des « faits ». Cet aspect de sa pensée se heurte à l'esprit scientifique et pragmatique des chercheurs et il n'est dès lors pas étonnant que les criminologues aient maintenu une certaine distance à son égard. 

Au-delà de ces « bonnes raisons », il faut noter que Kant soutenait dans sa philosophie politique et morale des principes critiques que le criminologue préférait ne pas entendre. Issu de la tradition libérale qui voyait la tâche fondamentale de l'État comme étant d'ordre négatif (Le., celle de protéger les libertés individuelles) (Sullivan, 1994 : 10-12), il a particulièrement insisté sur le principe du respect pour la dignité des personnes, qui préconise que l'on traite sa propre personne aussi bien que les autres « toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » (Kant, 1785 : 150). Cette vision kantienne va à l'encontre de l'opinion des premiers criminologues préoccupés par le traitement coercitif des transgresseurs et par la dissuasion. 

Inversement, les philosophes ont souligné plus nettement l'opposition entre, d'une part, l'utilitarisme classique de Bentham et Mill et, d'autre part, le rétributivisme de Kant et Hegel, que celle existant entre la pensée classique dans son ensemble (Bentham et Kant) et la pensée utilitariste positiviste (Garofalo et Ferri). Ce choix semble être aussi en partie de nature disciplinaire. D'une part, ce qui les intéressait surtout c'étaient ces deux manières de penser l'éthique, l'une centrée sur le principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre (Bentham, Mill) et l'autre sur la notion de devoir (Kant) ; l'une fondée sur l'examen des conséquences et l'autre sur la recherche d'un nouveau fondement pour l'éthique axé exclusivement sur une connaissance métaphysique sans égard pour l'expérience. D'autre part, ils ont été moins concernés par l'avènement des sciences sociales, par le rôle effectif des théories de la peine dans le cadre du système pénal et par leurs conséquences sociales négatives à l'égard des groupes défavorisés. 

J'aimerais mettre en valeur un autre regard qui s'appuie sur ces éclairages (basés sur des oppositions) mais qui en même temps se propose de les dépasser. Foucault (1984 : 574) dirait qu'il s'agit d'un regard qui se situe « aux frontières ». Je tenterai de montrer qu'aucune de ces théories ne constitue (sauf sur le plan de la justification) une véritable alternative aux autres : elles reproduisent ensemble un système de pensée, la rationalité pénale, qui les dépasse et les englobe dans un discours qui est surtout rhétorique.


[1] Voir, par exemple, l'ouvrage classique de Vold (1958).


Retour au texte de l'auteur: Alvaro Pires, criminologue, Université d'Ottawa Dernière mise à jour de cette page le samedi 16 septembre 2006 13:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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