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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Alvaro Pires, Aspects, traces et parcours de la rationalité pénale moderne (1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Alvaro Pires, Aspects, traces et parcours de la rationalité pénale moderne”. Un article publié dans l'ouvrage de Christian Debuyst, Françoise Digneffe, Jean-Michel Labadie et Alvaro P. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine. Première partie : “La formation de la rationalité pénale moderne au XVIIIe siècle”. Chapitre 1, pp. 3-51. Les Presses de l'Université de Montréal, Les Presses de l'Université d'Ottawa, De Boeck Université, 1998, 518 pp. Collection : Perspectives criminologiques.
Introduction

La criminologie, le savoir juridico-pénal, la philosophie et la sociologie traversent une phase de transition où leur façon de concevoir la justice pénale, le crime et la peine est mise en cause et donne lieu à des débats et à des efforts renouvelés de révision et de reconstruction de nos connaissances. Certains de ces efforts vont dans le sens de réaffirmer la conception théorique du droit pénal telle qu'elle fut posée aux XVIlle et XIXe siècles, tandis que d'autres tentent d'ouvrir d'autres voies pour les siècles à venir. 

Voici, dans le désordre et sans aucun souci d'exhaustivité, quelques-unes des questions qui déchirent notre champ. Qu'est-ce que la justice ? Est-ce vrai que, par rapport à une « justice des litiges », il faut punir toutes les désobéissances à la loi ? Est-ce vrai que le but premier de la justice de litiges est de donner des exemples de punition pour éduquer le peuple ? Est-ce vrai qu'il faut approcher tous les transgresseurs comme s'ils ou elles étaient des malades ou des anormaux ? Comment concilier notre croyance séculaire dans une supposée « obligation de punir » avec le principe selon lequel le droit criminel devrait être un recours de dernière instance ou d'« ultima ratio » ? La loi criminelle aurait-elle vraiment un statut privilégié par rapport aux autres lois étatiques ? Qui peut transgresser le « Contrat social » ? Bref, y a-t-il une différence ontologique ou naturelle entre les illicites civil, administratif et pénal ? Faut-il préserver et reconduire le clivage institutionnel et savant entre les formes civile et pénale de résoudre les litiges ? Quel sens peut avoir ce débat récurrent, et souvent monotone, entre l'utilitarisme et le rétributivisme en matière pénale ? Les fameuses « théories de la peine », constituent-elles encore aujourd'hui une bonne porte d'entrée pour approcher la question de l'intervention juridique en matière pénale ? Pourquoi notre justice pénale, si égalitaire et adaptée à la nature des choses, continue-t-elle à remplir ses prisons avec les gens issus des classes les plus pauvres ou des couches les plus fragiles ? Et pourquoi continuons-nous à l'ignorer ? Quel progrès remarquable avons-nous accompli dans notre façon de concevoir les peines depuis que Beccaria a ébranlé notre croyance barbare dans les supplices au XVIlle siècle ? Sommes-nous, tout compte fait, encore fiers aujourd'hui de la justice criminelle que nous avons construite ? 

Le voyage dans l'histoire des savoirs sur les peines que nous nous proposons de faire part de ces problèmes et questionnements contemporains avec toutes les difficultés et risques qu'une telle entreprise comporte. Mais il voudrait aussi contribuer à une meilleure compréhension de ce système de pensée que nous avons construit, qu'un bon nombre d'entre nous considèrent encore valable, mais que d'autres jugent désormais peu intéressant dans la mesure où il ne nous fait plus gagner en entente intersubjective, en créativité, en solidarité, en modération, en justice même. 

Toutefois certaines précautions s'imposent. Le champ du châtiment légal et de la justice pénale reste peut-être encore aujourd'hui, en dépit de tous les véritables progrès que nous avons pu accomplir grâce au déploiement de notre énorme capital de connaissances, un de ces recoins les plus émotifs et les plus obscurcis par le poids de ces « savoirs sérieux » [1] eux-mêmes. Il est même possible, encore que cela nous paraisse peu probable, que ce champ soit encore en quelque sorte marqué par une sorte de mentalité guerrière, qui accepte certainement les principes de la dignité de l'adversaire, mais qui ne représente pas moins le transgresseur pris dans le filet comme un « Objet-Ennemi » (Draï, 1991 : 28). Si tel est le cas, on peut aller jusqu'à se demander si ces savoirs n'auraient pas contribué, au contraire, à rendre de plus en plus difficile l'accès à ces questions. On aurait aimé alors trouver un bouc émissaire, une discipline peut-être, qui serait responsable de nos déboires. Ou, au contraire, aurait-on préféré croire que nos disciplines avaient posé les vraies bonnes questions sur notre sujet. Et si l'on ne trouve pas de bouc émissaire ? Et si, par malchance, nous n'avions pas pose jusqu'à récemment les bonnes questions ? Supposons pour un instant cette hypothèse absurde. Imaginons que nos savoirs critiques, dont la fonction première est de dissiper les illusions ou de « découvrir » ce qui « crève nos yeux » par excès de visibilité (Bourdieu, 1982 : 30), nous aient joué un mauvais tour par rapport à la justice pénale ; que tous nos savoirs sérieux sur le châtiment légal, depuis le droit jusqu'à la philosophie en passant par les sciences sociales, soient tombés sous le coup des remarques de Vincent Descombes : « Même si la philosophie est essentiellement démystification, les philosophes ne font souvent que de fausses critiques et défendent l'ordre, l'autorité, les institutions, les « bonnes moeurs », tout ce à quoi croit l'homme ordinaire » (cité dans Rorty, 1994 : 49). Je vous propose de prendre cette hypothèse absurde, quasi outrageante, comme trousse de voyage pour voir où elle peut nous amener. Dans quel but ? Pour nous aider à produire cet effet de distanciation dont parle Brecht (1963 : 122) et qui parait particulièrement pénible en ce qui concerne la justice pénale : cette capacité à « [arracher] les choses quotidiennes à la sphère des choses qui vont de soi ». En effet, il ne faut pas sous-estimer la capacité de notre « esprit raisonneur » dans un domaine aussi délicat que celui du châtiment des autres. 

À la différence des chapitres subséquents, celui-ci a, en premier lieu, une vocation méthodologique : il constitue à cet égard un essai pour nous permettre de nous arracher d'un système de pensée sérieuse qui va de soi et « d'échapper à l'alternative du dehors et du dedans », en nous situant « aux frontières » de ce système (Foucault, 1984 : 574). Et « par système, il faut entendre un ensemble de relations qui se maintiennent, se transforment, indépendamment des choses qu'elles relient » (Foucault, 1966 : 514) ; c'est en quelque sorte « du savoir sans sujet, du théorique sans identité... » (ibid.), La rationalité pénale n'est en ce sens la « faute à personne », mais nous tous y participons. En deuxième lieu, ce chapitre explore et propose quelques hypothèses et métaphores pour nous permettre d'approcher et de saisir les grands contours d'une problématique théorique : celle posée par notre façon de penser et d'agir en « matière pénale » à partir du XVIIIe siècle. Je puise ici à quelques égards dans certains de mes travaux précédents (Pires, 1990 ; 1991 ; 1995 ; Pires et Acosta, 1994), tout en modifiant et en ajoutant au besoin. 

J'avertis cependant, qu'il ne s'agit ici ni d'un chapitre théorique à proprement parler ni - et moins encore - historique. À ces égards, les lignes qui suivent ne peuvent être que trop lacunaires. Il faut plutôt le voir comme un chapitre qui, au-delà de sa fonction principale d'ordre méthodologique, vise à poser quelques jalons pour saisir la « part du XVIlle siècle » en matière pénale au plan du savoir. C'est une cartographie et peut-être aussi une généalogie grossière, mais importante et suffisante pour nos propos, pour approcher la rationalité pénale moderne. Je tente alors de poser un problème et de dessiner, à grands traits, ses contours. Pour reprendre une métaphore de Foucault (1980), dans ce chapitre ce qui m'intéresse c'est le « nuage), et non la « poussière » ; je m'occuperai - au moins en partie et toutes proportions gardées - de celle-ci dans les trois chapitres subséquents.


[1] Comme je l'ai dit dans le premier volume de cet ouvrage, j'emprunte cette notion à Dreyfus et Rabinov (1982 : 76) en l'adaptant à mes propos. Elle attire l'attention sur le statut d'autorité ou de crédibilité de l'ensemble des savoirs juridique, politique, philosophique et parfois aussi scientifique portant sur la question criminelle.


Retour au texte de l'auteur: Alvaro Pires, criminologue, Université d'Ottawa Dernière mise à jour de cette page le samedi 16 septembre 2006 13:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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