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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
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Marxisme et pays socialistes. Essai (1979) D'où j'écris
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- Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Jean-Marc Piotte, Marxisme et pays socialistes. Essai. Montréal: VLB Éditeur, 1979. 180 pages.
Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Jean-Marc Piotte, Marxisme et pays socialistes. Essai. Montréal: VLB Éditeur, 1979. 180 pages. Cette édition numérique a été rendue possible grâce à la double autorisation, accordée le 18 août 2002, de l'auteur, M. Jean-Marc Piotte, professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal, et de son éditeur, le Groupe Ville-Marie-littérature, de Montréal. Un grand merci de nous avoir accordé l'autorisation de produire une édition numérique acessessible librement et gratuitement à partir du site web des Classiques des sciences sociales.
D'où j'écris
Bernard-Henry Lévy lance, sur le marché du livre, la formule « les nouveaux philosophes » dans un dossier dont il est le rédacteur en chef, publié par Les Nouvelles littéraires en juin 1976 (Note 1). Ce journaliste-publiciste est aussi directeur de collection chez Grasset où bon nombre des dit philosophes sont édités. Il constitue enfin un des membres de cette « avant-garde » philosophique dont le label « nouveau » masque - Dominique Lecourt le montre bien (Note 2) - leur filiation avec un passé idéologique.
Les « nouveaux philosophes » seraient le fruit d'une nouvelle génération intellectuelle: celle de mai '68 revenue de ses illusions. (Mais remarquons que Maurice Clavel - qui ressort cet argument éculé: le « totalitarisme » marxiste viendrait du rejet de Dieu - enseignait depuis longtemps lorsque la révolte étudiante éclate tandis que Jean-Marie Benoist était attaché culturel à l'ambassade de France à Londres.) Ils seraient pour la plupart - car il faut exclure Clavel, Benoist et Lévy lui-même - des maoïstes désillusionnés. (Remarquons qu'ils proviennent d'un courant politique précis - la « Gauche prolétarienne », à ne pas confondre avec les organisations marxistes-léninistes - qui défendait la spontanéité et la révolte connaisseuse des masses, ce qui n'est pas sans liens épistémologiques avec leurs positions actuelles.)
Que recouvre donc ce nouveau label publicitaire? Une certaine communauté de pensée fondée sur une conception idéaliste de l'histoire - qui leur permet de n'accorder aucune attention à l'étude historique, réduite à celle des idées - et sur un anti-marxisme virulent. André Glucksmann - un des anciens leaders de la « Gauche prolétarienne » - est classé par Lévy et l'ensemble de l'intelligentsia parisienne parmi ce courant, même s'il le récuse. Et ils ont raison: Glucksmann est même un des principaux propagandistes des thèmes qui structurent la « nouvelle philosophie ».
Glucksmann se place du point de vue de Soljénitsyne qui devient le prototype de la plèbe, de l'exclu, du résistant. Or la plèbe - définie par ce qui résiste aux relations de pouvoir dans l'individu ou la société - détient nécessairement, pour les « nouveaux philosophes », le point de vue juste, la connaissance. Soljénitsyne, trimballé d'un camp de concentration à un autre, voit l'U.R.S.S. à la lumière et sous l'angle de ceux-ci. Le marxisme, idéologie officielle de l'État, devient ainsi la cible de toutes les attaques. Glucksmann reprend à son compte ces positions de Soljénitsyne et les popularise en France et dans les pays capitalistes.
Qu'on ne puisse expliquer l'U.R.S.S. sans rendre compte des camps de travail me semble une évidence, même si les communistes non trotskystes ont longtemps nié l'existence même des camps et même si généralement ils esquivent le sujet. Mais peut-on « scientifiquement » réduire l'ensemble des phénomènes économiques, politiques et idéologiques au Goulag? Ne doit-on pas aussi tenir compte, entre autres, du développement économique? De la scolarisation des masses analphabètes? Des diverses mesures de sécurité sociale qui, par l'intermédiaire des luttes de la classe ouvrière des pays industrialisés, ont été imposées, dans des limites variables, aux bourgeoisies impérialistes? Comment expliquer les réformes khrouchtchéviennes qui, malgré un retour en arrière par ses successeurs, ont fortement réduit l'extension et la portée des camps de travail? Les sociétés «socialistes» ne pourraient-elles pas subsister - c'est-à-dire reproduire la même structure de classes - sans Goulag? Voilà des questions évitées par les « nouveaux philosophes » : socialisme et Goulag seraient deux termes recouvrant une même réalité.
Depuis Marx, l'ensemble des historiens reconnaissent que l'histoire s'explique par la lutte des forces sociales - même s'ils se disputent sur leur identification et hiérarchisation. Les « nouveaux philosophes » reviennent à une conception idéaliste: le marxisme, dit Glucksmann, ne produirait pas seulement des paradoxes scientifiques, mais aussi des camps de concentration (Note 3). Mais les connaissances apportées par les chercheurs marxistes doivent-elles être niées parce que les États « socialistes » justifient leur domination par le « marxisme » ? Que la majorité des dissidents ne voit plus celles-là que sous l'oppression que cautionne le « marxisme » officiel me semble un phénomène sociologiquement compréhensible. M'apparaît plus douteux la reprise de cette réduction par des intellectuels français qui disent connaître le vaste courant théorique originant de Marx. Glucksmann, malgré des nuances, tombe dans ce panneau: le savoir marxiste n'est que paradoxes dévoilés par l'effet de l'idéologie marxiste, le Goulag.
Dans Les Maîtres penseurs, Glucksmann prend son envol philosophique: le totalitarisme ne dépendrait pas seulement du marxisme mais remonterait à la philosophie allemande du XIXe siècle (Fichte, Hegel et Nietzche). Évidemment, Glucksmann doit planer à très haute altitude pour saisir l'identique chez les quatre philosophes. Ce faisant, il nie toutes différences, triture les textes pour, par exemple, attribuer à Hegel ce qui est à Stirner (Note 4) et à Marx ce qui est à Staline (Note 5). Aussi, aucun spécialiste de Marx, Hegel, Nietzsche ou Fitche n'y reconnaîtra l'auteur qu'il a étudié: il y décèlera des éléments isolés fusionnés dans un magma idéologique construit par Glucksmann du haut de sa myope vision.
Seule la plèbe - telle qu'incarnée dans cet individu précis qu'est Soljénytsine - a raison: les connaissances historiques, économiques, politiques et sociologiques accumulées jusqu'à maintenant ne constitueraient qu'un faux savoir face à la vérité plébéienne de l'auteur de l'Archipel. Le « monde de l'art» et le « monde de la plèbe » deviennent ainsi non seulement le lieu du savoir, mais celui de la résistance efficace contre le Pouvoir. Mais la résistance implique la reconnaissance d'un Pouvoir perpétuel qu'on ne peut ni transformer profondément ni faire disparaître: on peut lui résister plus ou moins efficacement et peut-être le limiter. Lorsqu'il ne semble pas se trouver d'issues politiques possibles, comme dans les camps de concentration, la résistance reste sans doute la seule attitude éthique et esthétique qu'un individu puisse incarner pour maintenir son intégrité. Mais la résistance fut toujours le fruit d'individus, plus ou moins nombreux, et a, la plupart du temps, déclenché le duo concessions/ répressions. Pour que la résistance devienne un geste politique efficace, il faut qu'elle soit intégrée, comme moyen de défense, à une stratégie qui vise un changement profond d'orientation politique, voire même l'élimination de la classe dominante. Mais Glucksmann s'interdit toute stratégie dans la mesure où il affirme la pérennité du Pouvoir.
(Que l'Archipel de Goulag doive être lu malgré et contre les opinions plus ou moins réactionnaires véhiculées ici et là par son auteur, Claude Lefort le démontre bien dans ses pénétrantes réflexions sur luvre de Soljénytsine (Note 6). L'étude de Lefort analyse les mécanismes de fonctionnement du pouvoir « socialiste » tels qu'ils sont illustrés par Soljénytsine. Un homme en trop, dont je ne partage pas tous les énoncés, mais qui questionne si profondément, est passé presque inaperçu tandis que La cuisinière et le mangeur d'hommes, fruit d'une réflexion philosophique sans rigueur, est devenu un « best seller »: le commerce du livre répond donc à un mobile autre que celui de la connaissance, même s'ils peuvent, parfois, coïncider.)
Si le livre de Glucksmann constitue un brillant mais facile essai philosophique, La barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy ne peut même pas se prévaloir du premier qualificatif. La thèse centrale de Lévy se résume dans l'affirmation suivante: l'être, en tant qu'être, c'est le pouvoir. Mais il ne démontre pas la validité de son affirmation. Il cite Michel Foucault dont le prestige scientifique lui sert de garant (Note 7). Et il abuse de sophismes dont voici quelques illustrations.
« Les linguistes disent: la langue est un « système » et une « structure », un réseau d'interdits et de barrages, une manière de ne pas dire, un dictionnaire d'impensables; la grammaire est une police, la syntaxe un tribunal, l'écriture un fermoir sur une unité fondamentale qu'ânonne sourdement l'apparent bariolage des mots » (Note 8). Évidemment, les linguistes étudient la langue comme structure et système, mais remarquez le savant dérapage logique qui conduit Lévy de cette vérité linguistique à l'affirmation écrite que l'écriture est un fermoir. Mais pour qui, sinon pour Lévy, dont les sophismes l'empêchent de penser? Remarquez encore le mode d'articulation de la première phrase, dont l'énoncé est soutenu par des ethnologues compétents, à la seconde qui est le cru de Lévy: « ... cette découverte des ethnologues que rien dans les sociétés primitives ne promet ou n'annonce la forme du pouvoir étatique; que celui-ci n'est nullement repérable, prévisible en ses flancs; que rien ne le produit, ne l'appelle ou ne l'induit. Manière de dire, et c'est là l'énigme, que cet État qui n'a pas d'origine, pas de date, pas de naissance, pas non plus d'Histoire, n'est pas un fait d'histoire... » (Note 9). je pourrais citer de nombreux autres sophismes du philosophe Lévy, par exemple sur l'inexistence du réel (Note 10) ou encore sur la naissance du capital à l'époque de la République de Platon (Note 11), mais cela m'ennuie trop: faudrait-il retourner à Socrate qui nous a montré il y a tant de siècles comment reconnaître et détruire les illusions sophistes? Et pour ceux intéressés par les « perles » nichées dans le « nouveau » discours, il suffit de lire François Aubral et Xavier Delcourt qui se régalent de leur exposition dans le pamphlet qu'ils consacrent à la « nouvelle philosophie ».
Si l'être est le pouvoir, la résistance ne devient alors qu'une des manifestations paradoxales du Pouvoir: « Voyez l'État moderne par exemple et son mode de fonctionnement. Il ne reproduit son assiette qu'en suscitant, qu'en reproduisant de la dissidence contre sa linéarité naturelle; en générant de l'altérité contre l'inhibition du simple; en induisant de la multiplicité dans les plages de l'identité. Et il ne s'exerce ensuite qu'en faisant de cette dissidence symboliquement instituée, un simple mode de différence; qu'en coulant cette altérité, qui est sa vie et son énergie, dans le moule de la mort et de l'Un; qu'en convertissant le multiple en un Même retrouvé... » (Note 12) Lévy tient cependant à la résistance qu'il fonde sur le Provisoire, l'Éthique et l'Art, complètement disjoints du Politique qui est Pouvoir. La résistance devient ainsi un acte politique insignifiant contrairement à Glucksmann qui peut rendre compte des effets politiques de la résistance en ne réduisant pas, comme Lévy, toute division à l'unité, tout conflit à l'harmonie, toute différence à l'identité (Note 13).
Mais comment expliquer qu'une si minable philosophie ait conquis une telle notoriété? Pourquoi la radio, la T.V. et la presse accordent-elles aux «nouveaux philosophes» une importance si grande dans leurs informations? Évidemment, ils rejoignent un publie certain: les étudiants et autres intellectuels qui avaient vécu la grande révolte de la fin des années '60 et qui, ensuite, se sont tournés vers la Chine de la Révolution culturelle pour y trouver leur inspiration. La fête de mai '68 est un lointain souvenir et la Chine n'est pas le mirage qu'ils se construisaient: la révolution culturelle a perdu sa pureté cristalline et la Chine dénude une structure et un mode de fonctionnement qui la rendent similaire aux pays « socialistes » qu'elle qualifie, elle-même, de « capitalistes ». La « nouvelle philosophie » justifie et cherche à fonder les désillusions de la génération intellectuelle de mai '68.
La conjoncture politique française explique aussi l'attention accordée aux « nouveaux philosophes » par les media. L'Union de la Gauche pouvait vaincre aux élections et, ainsi, aurait sans doute pu limiter le pouvoir de la bourgeoisie en faveur des travailleurs. Or la « nouvelle philosophie » - quelles que soient les positions personnelles de leurs penseurs: Lévy appuyait le Parti socialiste - favorisait la droite par ses attaques contre le marxisme, le socialisme, la science et le progrès qui ne seraient que des leurres. Les « nouveaux philosophes » furent donc utilisés par la droite dans cet enjeu électoral. Évidemment, la «nouvelle philosophie» n'était qu'une des armes idéologiques utilisées par la droite contre l'Union de la Gauche, et l'échec de celle-ci ne s'explique pas par les attaques de celle-là, mais dépend bel et bien des appareils des deux partis qui ont fait prévaloir leurs intérêts corporatistes divergents sur celui des travailleurs (Note 14).
La « nouvelle philosophie » se situe aussi dans une conjoncture internationale où les bourgeoisies impérialistes et, plus particulièrement, l'américaine cherchent à consolider leur hégémonie durement contestée durant les années '60. La guerre du Vietnam avait détruit le mythe de l'invincibilité de l'impérialisme américain et avait fait voir, notamment par les informations télévisées, les atrocités commises au nom de la sauvegarde de la « démocratie » par les U.S.A. La lutte des Noirs américains, puis celles des Amérindiens, des Chicanos et des Porto-Ricains avaient révélé le profond racisme sur lequel repose la civilisation américaine. Le renversement du gouvernement populaire d'Allende démontrait que la bourgeoisie serait toujours prête à sacrifier la « démocratie » pour maintenir sa domination et qu'elle pouvait toujours compter sur l'aide empressée de la C.I.A. et du Pentagone. Le scandale de Watergate étalait le pouvoir de l'exécutif qui contournait la loi et mentait sciemment au peuple électeur. Enfin la crise économique, marquée par la stagflation, dé. mentait l'optimisme de ceux qui affirmaient que les capitalistes, depuis Keynes, avaient trouvé les moyens de juguler les crises du système. Il fallait donc que la bourgeoisie se refasse une image publique plus attrayante. L'élection du producteur de cacahuètes, Carter, et le choix de Brzezinski comme président du Conseil national de Sécurité permirent à l'impérialisme américain de sortir du musée l'arsenal idéologique utilisé durant la guerre froide. Dans cette stratégie internationale, les « nouveaux philosophes » servent, consciemment ou non, d'instruments de lutte pour démobiliser la gauche intellectuelle des pays industrialisés.
Ceci dit, il faut bannir la vieille attitude du militant communiste qui, craignant fournir des munitions idéologiques à son ennemi de classe, nie ou esquive les questions que pose le développement complexe des pays dits socialistes. Une stratégie révolutionnaire ne peut se fonder sur la méconnaissance de réalités ou sur le refus de reconnaître et d'analyser les phénomènes qui contredisent le caractère socialiste des pays ainsi qualifiés. Et si la « nouvelle philosophie» a obtenu une telle audience, c'est aussi parce qu'elle soulève des questions et étale des problèmes qui ont généralement été évités par les courants marxistes dominants en France et ailleurs.
Qu'est-ce qu'une science? Le marxisme constitue-t-il une science? L'opposition science/idéologie, qui est formalisée dès Engels par la dichotomie socialisme scientifique/ socialisme utopique, est-elle fondée épistémologiquement ? Quels sont les effets théoriques d'une telle division sur le développement des connaissances? Quels sont ses effets politiques sur la conception du rapport parti/classes et sur la structure et le mode de fonctionnement mêmes du parti? Comment s'institutionnalisent les rapports pouvoir/ savoir dans les pays «socialistes»? Comment s'articule le travail intellectuel au travail manuel? Comment rendre compte des diverses et contradictoires manifestations du développement des pays « socialistes » ? Quelle est la nature réelle des pays dits socialistes?
Les intellectuels du P.C.F. n'ont guère apporté de réponses à ces questions. Plusieurs s'accrochèrent au « culte de la personnalité », revenant ainsi à une conception historique pré-marxiste où l'histoire s'explique par l'action des grands individus et non par la lutte de classes. Ils espéraient, sans doute, dans la foulée des réformes khrouchtchéviennes, que le tyran disparu, le socialisme reprendrait un « visage humain ». Elleinstein, plus subtil, cherche dans la conjoncture la cause de la bureaucratisation du socialisme. Car, n'est-ce pas, la France d'aujourd'hui étant différente de la Russie de '17, il serait possible de construire dans la conjoncture française un véritable socialisme. Mais, ce faisant, Elleinstein oublie que les conjonctures prennent une signification historique à travers la lutte de classes, et que le point nodal de l'analyse est bien celle-ci et non celles-là. Althusser, qui a exercé une telle influence sur la gauche intellectuelle des années '60, expliquait les déformations des pays « socialistes » par une déviation idéologique: l'économisme. Reprenant à son compte la scission science marxiste/idéologies, les erreurs du parcours «socialiste» ne pouvaient provenir que de l'effraction de celles-ci dans celle-là. La séparation science/idéologie était redoublée par la scission théorie/pratique, permettant ainsi à Althusser de sauver la science des remous de l'histoire et l'excusant de ne pas questionner le marxisme à la lumière de la pratique suivie par les pays « socialistes ». Bettelheim, lui, troqua Staline pour Mao, s'inspira des études publiées par les jeunes althussériens dans les Cahiers marxistes-léninistes et chercha à fonder la dichotomie Chine socialiste/U.R.S.S. capitaliste. Mais même Bettelheim doit maintenant s'interroger, quoique ce soit dans des limites étroites (Note 15).
Le mouvement troskyste produit une explication et cherche à contenir les contradictions des pays « socialistes » dans une formule conceptuellement monstrueuse: un État prolétarien dominé par la bureaucratie. La bureaucratisation de l'U.R.S.S. s'expliquerait par les conjonctures et par la ligne politique stalinienne du socialisme dans un seul pays. Mais comment peut-on qualifier de prolétarien un État omniprésent sur lequel le prolétariat n'exerce aucun contrôle? Confronté à cette question, comme à d'autres, le discours trotskyste révèle sa fragilité.
Si le marxisme demeure la théorie qui nous permet le mieux de comprendre et d'expliquer le capitalisme, ne doit-on pas alors utiliser les connaissances marxistes pour comprendre et expliquer ce qu'il est advenu du « socialisme » ? Mais cette position implique aussi qu'on puisse, à la lumière des données historiques, questionner le marxisme et le corriger, le développer ou le réviser pour rendre compte de phénomènes que n'avait pas prévus Marx ou n'avait pas compris Lénine. Il me fallait donc au point de départ ébranler la muraille construite par Engels et solidifiée par Lénine, Staline et Althusser entre science et idéologie. Non pas pour choir, comme les nouveaux philosophes, dans le culte du non-savoir, mais pour faire valoir les savoirs relatifs contre eux, qui n'en voient que dans la plèbe, et contre ceux qui imaginent la science enfouie dans certains textes. De cette discussion, je dégageai trois postulats qui orienteront mon analyse: primauté de la matière sur l'esprit; tout phénomène social doit être compris dans son historicité, dans ses contradictions; celles-ci sont structurées par la lutte de classes. Et c'est Robert Linhart qui - dans son magnifique Lénine, les paysans, Taylor (Note 16), où il analyse à la loupe le taylorisme et les paysans à la lumière de la lutte de classes - me donne le fil directeur pour appliquer le critère de classes: Qui domine? Sur quoi? Quand? Comment? Pourquoi? Voilà les questions qui nous permettront de cerner les rapports de forces entre classes et, ainsi, de dégager la véritable nature des pays dits socialistes.
Mais, auparavant, j'explorerai les diverses conceptions marxistes du rapport parti/classe, tout en maintenant mon postulat de la détermination en dernière instance de la lutte de classes sur celle des partis. Comment Marx, Lénine, Gramsci... définissent-ils ce rapport? Leurs divergences sont-elles liées à des conceptions différentes du processus de la connaissance? Leurs désaccords ne renvoient-ils pas aux conjonctures particulières dans lesquelles se retrouve, selon la période et le pays, le mouvement ouvrier et paysan? Les variations dans la problématique parti/classse ne sont-elles pas complices de diverses stratégies révolutionnaires? Quelle est la structure et le mode de fonctionnement du parti bolchevique? Le centralisme démocratique, tel que pratiqué par Lénine à la fin de sa vie, ne conduit-il pas à la bureaucratisation du parti? La science, la morale ou la ligne politique peuvent-elles garantir le caractère prolétarien du parti? Sinon, existe-t-il un autre critère que le contrôle du prolétariat sur le parti? Si le prolétariat ne contrôle pas le parti bolchevique, comment peut-il empêcher, une fois la bourgeoisie éliminée, que le parti ne devienne le représentant d'une autre classe?
Dans cette perspective et muni de ces interrogations, je peux alors aborder le développement de la révolution à la lumière des luttes de classes telles qu'elles se manifestent pour le contrôle et la direction des appareils politiques, économiques et idéologiques. C'est ainsi qu'il pourra apparaître clairement, par exemple, que du vivant même de Lénine, les ouvriers et l'ensemble des masses populaires perdent tout pouvoir - si on excepte celui que maintiennent les paysans sur leurs moyens de production - aux mains de spécialistes et bureaucrates qui dirigent les diverses organisations sociales au nom du parti. Lénine, en prônant et justifiant les mesures qui favorisèrent la bureaucratisation, servit de couverture idéologique à l'ascension et à la domination de la «bureaucratie», malgré les quelques insultes qu'il lui crie à la fin de sa vie. Le rôle historique de Staline fut d'organiser et de consolider la domination de la bureaucratie en salariant les paysans et en supprimant toute contestation. Mais la bureaucratie dominait avant la disparition du maître Lénine et, incontestablement, dès l'époque de Cronstadt.
Étudiant les événements historiques, je m'aperçus que je ne pouvais réduire la question nationale à la lutte de classes, que je devais la traiter de façon spécifique. Car si une « bureaucratie » domine à la fin de la vie de Lénine, c'est bien la bureaucratie russe qui en est son centre écrasant et qui décide quels sont les intérêts des nations dominées. Je relis donc Lénine, expose l'évolution de sa problématique sur la question nationale et la compare à la pratique suivie depuis la révolution d'Octobre.
Quelle est donc la nature des pays «socialistes»? je dus alors confronter les données recueillies aux diverses interprétations marxistes, non seulement dominantes, mais aussi à celles que j'avais découvertes au cours de mes recherches. Car ce sont chez les marxistes marginaux, comme à Socialisme ou Barbarie, que se logeaient les plus importantes contributions sur cette question, même si elles furent peu connues, vouées à l'indifférence par les intellectuels bourgeois et à l'hostilité des courants marxistes dominants. De cette analyse critique, je dégageai les conclusions suivantes: les pays «socialistes» ne le sont que nominalement; ils représentent un nouveau type de société, fort différent des sociétés capitalistes et inassimilable aux sociétés antérieures; ils sont dominés par une classe oppressive qui, faute d'un meilleur terme, est qualifiée de « bureaucratique » ; la base de domination de la classe bureaucratique est fondamentalement politique alors qu'elle est économique pour la bourgeoisie.
Dans le dernier chapitre, j'analyse le type de relations économiques qu'entretient la bureaucratie russe avec les nations dominées de l'Union, les pays membres du C.A.E.M., les pays du Tiers Monde et, enfin, avec les pays capitalistes du centre. Puis je pose deux questions: pouvons-nous prévoir l'issue de la lutte entre la bureaucratie et la bourgeoisie? Rizzi et Burnham avaient-ils raison de prédire la victoire inévitable de la bureaucratie sur la bourgeoisie?
Enfin, en conclusion, je résume les grandes luttes qui ont traversé les sociétés bureaucratiques et cherche à cerner le problème central auquel est confrontée toute stratégie révolutionnaire.
- NOTES:
Note 1 Aubral, François, et Delcourt, Xavier, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, collection Idées, 1977, p. 14. (Retour à l'appel de note) Note 2 Lecourt, Dominique, dissidence ou révolution? Maspero, 1978, 99 pp. (Retour à l'appel de note) Note 3 La cuisinière et le mangeur d'hommes, Seuil, collection Politique, 1975, p. 63. (Retour à l'appel de note) Note 4 Lecourt, op. cit., pp. 58-59. (Retour à l'appel de note) Note 5 Le culte de l'État. (Retour à l'appel de note) Note 6 Un homme en trop, Seuil, collection Combats,1976, 254 p. (Retour à l'appel de note) Note 7 Lecourt, op. cit., pp. 71-89. (Retour à l'appel de note) Note 8 Lévy, Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, Grasset, 1977, pp. 50-51. (Retour à l'appel de note) Note 9 Op. cit., p. 78. (Retour à l'appel de note) Note 10 Op. cit., pp. 56-57. (Retour à l'appel de note) Note 11 Op. cit., pp. 122-129. (Retour à l'appel de note) Note 12 Op. cit., pp. 41-42. (Retour à l'appel de note) Note 13 Op. cit., p. 125. (Retour à l'appel de note) Note 14 Althusser, Louis, Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste, Maspero, 1978, 124 p. (Retour à l'appel de note) Note 15 Questions sur la Chine après la mort de Mao Tsé-toung, Maspero, 1978, 153 p. (Retour à l'appel de note) Note 16 Seuil, 1976, 172 p. (Retour à l'appel de note)
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Dernière mise à jour de cette page le Jeudi 22 août 2002 15:40 Par Jean-Marie Tremblay, sociologue. |
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