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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’engagement bénévole : don et reconnaissance dans une institution totalisante. (2014)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Bernard PETITGAS, L’engagement bénévole : don et reconnaissance dans une institution totalisante. Mémoire préparé sous la direction du professeur SYLVAIN PASQUIER en vue de l’obtention du diplôme de Master 2 de sociologie. UFR des Sciences de l’Homme, Département de Sociologie, Master recherche de sociologie, CIREVS Changements Institutionnels, Risques et Vulnérabilités Sociales. Université de Caen, Basse-Normandie, octobre 2014, 140 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 9 novembre 2014 de diffuser ce mémoire en accès libre et gratuit à tous dans Les Classiques des sciences sociales. Cette autorisation nous a été transmise par M. Hubert de Broissia, bénévole dans un centre de détention de Caen, en France.]

Introduction


Incarcéré durant trois ans en maison d’arrêt, puis depuis six ans en centre de détention pénitentiaire, nous nous sommes décidé à faire de notre temps d’incarcération un temps de recherche, et cela depuis la première année d’inscription en sociologie. Un temps d’observation, de participation sur le terrain, par nécessité permanente, et qui acquiert progressivement la démarche sociologique et les outils de cette discipline, se proposant même d’en façonner de spécifiques. Dans une perspective épistémologique, il s’agit de saisir l’opportunité d’étudier un milieu dans lequel on est soi-même circonscrit et d’interroger le rapport à la subjectivité pour réintroduire celle-ci dans un processus méthodologique. Ce présent travail s’inscrit donc dans le cadre d’un projet sociologique qui se définit par sa durée, ses étapes, et le statut particulier de celui qui le mène.

Comment passer du témoignage au regard sociologique, quand on est intrinsèquement d’un contexte et en étude de celui-ci ? Quelle est la validité d’une telle position vis-à-vis d’autres, plus traditionnelles, ayant eu à porter analyses et regards sur le monde pénitentiaire ? Y a-t-il possibilité ou prétention à envisager même un espace collaboratif entre les deux formes d’approche ? En quoi sont-elles si différentes ou bien complémentaires ? Comment se caractériserait un tel travail, que seraient ses objets, ses originalités et ses pertinences ? Au-delà d’une rationalisation et d’une conscientisation opérée par l’apprenant en sociologie lui-même, c’est-à-dire au-delà d’une perspective individualiste en termes de bienfaits intellectuels, de recul vis-à-vis de l’institution carcérale et d’une reconsidération d’une biographie déviante et criminelle, notre travail est-il capable d’aller vers autrui et d’apporter de la nouveauté et du sens ? Voilà exprimés par toutes ces questions les enjeux les plus importants de ce que nous nommons notre projet sociologique.

étapes précédentes

Dans notre première étape, balisée par un mémoire de licence [1], nous avons décrit les bases de ce projet en nous intéressant aux caractéristiques du bénévolat en milieu pénitentiaire, en démontrant qu’à travers ce sujet, c’est à la fois le milieu carcéral et « l’extérieur » sociétal qui peuvent ainsi être étudiés.

Pour la seconde étape, celle du Master 1 [2], nous avons voulu nous appuyer sur des bases théoriques, ou plus modestement, identifier notre parcours d’études par des paradigmes dans lesquels nous nous reconnaissons.

Mais nous avons essayé aussi d’imprimer notre marque dans ses considérations théoriques et, si ce n’est de les adapter, de les inscrire dans la spécificité qui est la nôtre et que nous revendiquons : un détenu, apprenant en sociologie, qui étudie son contexte d’enfermement.

Ces assises théoriques, nous sommes allé les chercher avec des intentions bien précises. Nous voulions comprendre plus en profondeur des notions comme celles d’institution totale et en quoi consistaient les processus de rationalisation de leur fonctionnement et de leurs études, que nous évoquons régulièrement dans notre parcours de recherche.

 Chez Michel Foucault, et notamment par ses analyses du panopticon benthamien que nous avons croisées avec d’autres considérations apportées par d’autres sociologues, nous avons tenté de mettre en perspective l’aspect éminemment total, en termes de relation à la société, des institutions qui enferment. Nous avons exprimé comment, dans une perspective de modernité utilitariste, orientée par les velléités matérielles de celle-ci, l’enfermement est un des moyens de discipliner les corps et les esprits aux nouvelles fonctions et normes exigées par l’économie libérale. Nous nous sommes aussi intéressé aux agents, devenus des spécialistes de cette normalisation qui, comme Foucault l’exprime parfaitement, acquièrent un savoir dans ce processus de formalisation et le transforment en pouvoir. D’autres approches complémentaires, telles que les concepts de moindre éligibilité et de normalisation, nous ont permis d’affirmer plus encore cette relation que nous postulons comme totale entre une institution qui enferme, et la société qui en établit les modalités, les effets, et les justifications.

Avec Erving Goffman, notre attention s’est portée sur le concept idéaltypique d’institution totale, et ce qu’il signifiait concrètement dans ses fonctionnements pour les acteurs qui y étaient enfermés. Nous avons tenu en permanence, dans cette description asilaire à montrer à quel point cet environnement, par sa gestion entière et spécialisée des individus, pouvait à la fois détruire leur identité, mais entraîner aussi une résistance vitale de leur part. Nous avons alors posé comme totalisante l’institution qui enferme, et comme totalitaire les formes qu’elle prend pour assurer ce qu’elle considère comme une mission. Pour autant, nous avons insisté sur la porosité de cette institution totalisante, qui, parce qu’elle émane de la société, reste en relation essentielle avec celle-ci. Étudier les changements de l’une, c’est prendre en compte ceux de l’autre.

Mais nous avons été plus loin encore, en postulant, sans le démontrer néanmoins, que la seule institution totale était la société. Elle totalise la vie des individus dans des contextes qui parfois les enferment physiquement, où leur vie est gérée selon des modalités totalitaires et uniformes.

 C’est ensuite à cette problématique de la rationalisation que nous nous sommes intéressé. Nous avons voulu l’aborder selon deux grands axes qui nous ont semblé essentiels : celui où les processus de socialisations créent du sens et de l’entendement quant aux règles qui régissent la vie entre les hommes et les institutions ; et un autre que nous ne posons pas comme contradictoire, qui postule que c’est précisément le sens et la rationalité des acteurs qui créent les instances socialisantes. Ainsi, nous avons évoqué les conceptions simmeliennes et wébériennes concernant ces rationalités et sans jamais vouloir les opposer, nous avons annoncé la complexité intrinsèque de tout processus de vie collective et institutionnalisée. Nous nous retrouvons dans l’approche relationnelle et dynamique que propose Simmel, où la société est une dynamique de création perpétuelle entraînée par les relations réciproques entre les individus. Mais nous validons aussi les considérations de Max Weber au sujet de la capacité de ces mêmes individus à rationaliser leurs relations, tout autant qu’à projeter dans leurs institutions des modes de fonctionnement et des valeurs dont le formalisme et l’autonomie peuvent aller à l’encontre de leur humanité.

Dans cette complexité des logiques formelles et matérielles, nous avons décrit une pareille complexité de relation entre l’institution totalisante et ses acteurs. Nous attestons d’une pluralité des logiques de tout type, d’un conglomérat d’intérêts et de modes de fonctionnement, à la fois formalisés et dépendants des rapports de force interpersonnels. C’est dans ce champ d’interaction que l’engagement bénévole a son rôle à jouer pour, à son tour, infléchir les réalités carcérales et tempérer un tout sécuritaire qui s’affirme d’autant plus que peu d’intervenants, internes ou externes, font entendre une autre voix de socialisation de la déviance.

 Enfin, pour compléter cette étude sur les phénomènes de rationalisation, nous n’avons pas fait l’économie de la nôtre. En effet, étudier notre environnement, le rationaliser, c’est aussi construire du sens, une méthode le validant et un discours pour l’exprimer. Nous nous situons dès lors dans une objectivation de notre contexte tout autant que celle de notre démarche. Par conséquent, nous avons présenté nos méthodologies de travail et de recherche, puis nous nous sommes interrogé brièvement sur notre rapport assumé à la subjectivité et comment nous envisagions d’intégrer celle-ci dans notre parcours en indiquant la nécessité d’une collaboration avec l’extérieur.

présente étape

Enrichi de ses précédents acquis, notre présent travail se déclinera selon trois grands axes.

Nous présenterons dans une première partie notre cadre d’étude et nos choix méthodologiques. Nous délimiterons par conséquent un espace épistémologique de recherche dans lequel nous interrogerons notre implication dans notre démarche, ses temporalités et ses techniques. Puis, nous irons puiser des éléments théoriques qui nous sembleront pertinents dans le complexe conglomérat constitué par le paradigme du don et celui de la reconnaissance, avec un nécessaire retour sur les rationalités et les socialisations que nous avons déjà abordées les années précédentes. Nous aurons à mener une réflexion tout aussi indispensable à propos du temps et de sa modélisation selon des dispositions interactionniste plutôt qu’ontologique ; modélisation construite pour des raisons d’études pragmatiques que nous devrons justifier épistémologiquement. Enfin, pour clore ce chapitre concernant les cadres et les choix, nous poserons ou rappellerons les définitions que nous entendons utiliser, notamment celle d’Institution Totalisante, celle de l’engagement bénévole reconsidéré comme expression d’un engagement relationnel bénévole qui ne lui est pas spécifique, celle de notre approche étoilée des relations intersubjectives, et celle du  Temps relationnel.

Dans une deuxième partie, qui fera la part belle au travail de terrain, nous montrerons comment le don et la reconnaissance s’exercent dans l’institution totalisante ; démonstration prenant en compte l’historique de notre parcours carcéral. À travers les observations du vécu quotidien de plusieurs types d’acteurs, autres que bénévoles, notamment les détenus et le personnel encadrant, nous soutiendrons l’existence d’une socialisation aussi engendrée par le don et la reconnaissance. Nous préciserons comment les relations liées à la violence, au vol, à l’échange, à l’entraide, au don agonistique, aux processus de déprise par exemple (entendu par le type de don fait par des détenus sortant aux détenus qui restent, et la symbolisation induite dans de tels « rites ») sont des rapports sociaux structurants. Nous décrirons aussi les différents types de reconnaissance entre les acteurs de l’institution totalisante avec pour objectif de démontrer que toutes les implications (ou effets non conscientisés par les personnes) de ces dons et procédures de reconnaissance visent à entretenir la vie en institution et l’institution totalisante elle-même. Par conséquent, la complexité socialisante induite par ce que nous expliciterons des diverses modalités du don et des différents types et rapports de reconnaissances alimente d’une manière quasi systémique une homéostasie, elle-même complexe qui parvient à gérer autant les crises (les emballements) que la routine du quotidien. Mais c’est précisément par leur concrétude que ces supports acquièrent des valeurs symboliques qui les confirment dans leur réalité tout en les transcendants vers du lien socialisant. Nous alors que ces types de rapport engageant le don et les diverses formes de reconnaissance sont inscrits dans des processus d’identité narrative par une mise en récit récurrente qui permet aux individus de se réapproprier le réel en lui redonnant sens et intentions.

Ceci explicité, dans une troisième partie, nous dégagerons la spécificité de l’engagement relationnel bénévole, à savoir qu’il recherche le lien pour le lien, qu’il est donc socialisant et dirigé vers des intentions socialisatrices qui outrepassent le cadre fonctionnel de l’institution totalisante. Tous les acteurs sont concernés par ce « type de bénévolat » (qui n’est plus réservé aux bénévoles et à leurs « publics ») et nous montrerons en quoi cela interroge leurs rapports à l’institution quand celle-ci prétend « gérer » des vies et des processus de resocialisation. Nous illustrerons cela, entre autres, par le recours à la temporalité de cet engagement bénévole relationnel, c’est-à-dire à un temps de la recherche intersubjective de soi et de l’autre, un temps différent des autres temps de l’institution totalisante. Nous exposerons ce « temps relationnel » de l’engagement comme spécifique au don/reconnaissance et le mettrons en perspective par rapport aux autres temps précédemment définis dans le contexte carcéral. Nous en déduirons que la socialisation imposée par « le temps vulgaire » au sens d’Heidegger aux détenus par l’institution totalisante n’est pas une socialisation constructive et ontologique. Elle n’a de raison d’être que son propre maintien dans l’institution. C’est cela le temps carcéral : un temps vide d’humanité, qui se suffit à lui-même. Un temps « wébérien », selon son approche idéale typique d’une rationalité bureaucratique. Pour autant, nous postulerons que le bénévole, celui qui intervient de l’extérieur dans l’institution totalisante, est la quintessence de cet engagement relationnel bénévole en ce sens qu’il symbolise et institutionnalise ce qui se fait de manière informelle chez les autres acteurs « pris » dans l’institution totalisante et caution du fonctionnement de celle-ci. Dès lors, à la différence des autres acteurs internes, l’engagement relationnel bénévole des bénévoles n’est pas un pis-aller destiné à maintenir de l’humain entre les murs ; il est éminemment projectif et socialisant en tant qu’expression de la plus indispensable des porosités carcérales : la relation à la société tout entière. 



[1] Mémoire mentionné en bibliographie.

[2] Idem



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 28 novembre 2014 13:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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