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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Alice Parizeau, Les traditions, les institutions et les hommes (1972)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Alice Parizeau, Les traditions, les institutions et les hommes. Un texte publié dans le livre de Denis Szabo, Denis Gagné et Alice Parizeau, L’adolescent et la société, 3e partie, pp. 135-303. Bruxelles: Charles Dessaert, Éditeur, 1972, 332 pp. Collection: Psychologie et sciences humaines. [Autorisation formelle accordée par M. Jacques Parizeau, économiste, ancien premier ministre du Québec, le 18 septembre 2006 de diffuser la totalité des publications de sa première épouse décédée.]

Introduction

Traditionnellement, la délinquance juvénile était considérée comme un phénomène relié à la sous-culture des milieux désavantagés, tandis que le concept même de la déviance était réservé aux milieux privilégiés. La principale, sinon l'unique, différence entre les deux termes résidait dans le principe non écrit selon lequel la délinquance était connue de la société, tandis que la déviance était traitée à l'intérieur de la cellule familiale. 

En effet, tant à l'époque de la monarchie du droit divin qu'à celle qui a été marquée par la prise du pouvoir par la bourgeoisie, ou encore par l'accroissement de l'importance politique et sociale des classes moyennes, la délinquance des enfants des familles à l'aise a été systématiquement camouflée. On enfermait le « mouton noir » dans un internat privé, spécialisé dans l'éducation des « têtes fortes » ; on lui faisait subir ensuite un entraînement dans l'armée et quand tout cela s'avérait insuffisant, on l'expédiait finalement dans les colonies. La cellule familiale, dans une réaction d'auto-défense de sa réputation et de son prestige social, assumait jusqu'au bout les inconvénients des comportements déviants des mineurs, dont fréquemment elle était d'ailleurs sans le reconnaître, la principale responsable. Ce qui en résultait, c'est que, contrairement à l'enfance désavantagée, les mineurs issus des classes privilégiées et la société ne se retrouvaient jamais face à face. 

Avec l'accroissement de l'impôt sur le revenu, avec la généralisation de l'obligation scolaire et de la gratuité de l'ensemble du système de l'éducation, avec l'avènement de l'anti-militarisme et la disparition des empires coloniaux, les familles avantagées ont perdu en quelque sorte la faculté de contenir dans un cadre fermé les conduites désordonnées et criminelles de leurs enfants. 

Désormais, comme l'indique Denis GAGNÉ dans la première partie de cet ouvrage, ce phénomène influence et remet en question toute la conception du milieu familial viable et propice à l'éducation d'un enfant, par opposition à celui qui ne l'est pas. Conception qui devient de plus en plus difficile à cerner sur le plan scientifique, puisque l'équation « famille privilégiée-famille viable » s'est avérée aussi fausse que celle « famille désavantagée - famille criminogène ». Même au niveau des pourcentages réels basés sur l'analyse des statistiques de la délinquance connue, il n'est plus possible de tracer des lignes de démarcation suivant les classes sociales, mais uniquement suivant les genres de délits. 

L'abus des stupéfiants, la promiscuité sexuelle, le vol à l'étalage considéré comme un sport, voici les champs de prédilection des jeunes bourgeois et assimilés ; puis au niveau des vols de voiture et des vols avec effraction, ils cèdent le pas aux autres, aux enfants besogneux, maltraités, affamés ou, tout simplement, exaspérés' par la publicité tapageuse des sociétés de consommation et par l'absence d'un idéal social pour lequel ils seraient capables d'envisager des sacrifices. 

La fluidité des classes sociales est telle cependant que les frontières sociales bougent et se déplacent sans cesse et que, parallèlement, les comportements délinquants des mineurs se démocratisent, Déjà, en Amérique du Nord, certains délits, dont l'usage des stupéfiants, ne sont plus l'apanage des classes privilégiées, tandis que les groupes ou bandes de jeunes, qui commettent des vols avec effraction, comprennent des fils de professionnels assumant fréquemment d'ailleurs le rôle de leaders. 

La sous-culture des enfants et adolescents rejette a priori les personnalités équilibrées, mais la séparation des classes sociales n'est pas basée là sur les origines familiales. Les distinctions s'établissent plutôt à l'intérieur du groupe, en fonction des variables liées à des valeurs telles que certaines formes de courage, par exemple, ou encore certaines manifestations de passivité et du besoin d'évasion à travers des paradis artificiels. 

Cependant, dans tous les cas, les comportements des mineurs définis comme délinquants par les codes criminels ont des causes profondes dont on peut chercher l'origine dans les lacunes ou les insuffisances de traitement et de formation reçus dans la petite enfance. La question fondamentale qui se pose dès lors demeure celle de la responsabilité. 

En droit, la responsabilité des enfants est atténuée par l'excuse de la minorité légale ; en fait, on peut considérer que la responsabilité de la cellule familiale et du cadre scolaire prime celle du mineur et qu'il serait plus équitable d'élargir le cadre du concept de la déviance, soit d'irresponsabilité totale du mineur. Autant il est évident, en effet, qu'une telle approche ne peut prévaloir en droit à l'égard des jeunes ayant dépassé la limite de la puberté, autant les travaux des psychologues et des psychiatres semblent démontrer que l'évolution de la croissance chez les mineurs nid encadrés sur le plan familial et scolaire ne s'accompagne pas totalement, dans certains cas, de comportements anti-sociaux. 

Dès lors, les réformes légales peuvent fort bien être considérées comme une sorte d'humanisation de ce face à face direct du mineur et de la société qui est propre à l'évolution des sociétés post-industrielles. 

En d'autres termes, il s'agit de consacrer un état de fait. En raison de l'éclatement de la protection familiale traditionnelle, la société se doit de protéger les enfants et les adolescents et cette protection s'étend, contrairement à ce qui existe actuellement, à ceux qui sont maltraités ou négligés, comme à ceux dont les comportements délinquants Ont été relevés et jugés. Déjà, au niveau de traitement, les élèves des écoles de protection se recrutent parmi les mineurs que la société prend en charge parce qu'ils ne peuvent rester dans leur famille et ceux jugés délinquants par les Cours ; le principe de protection élargi à l'ensemble des jeunes de moins de quinze ans ne ferait donc, dans une certaine mesure, que consacrer un état des choses qui existent. 

En effet, reconnaître qu'un enfant de moins de quinze ans ne peut être que déviant mais jamais délinquant, c'est accepter pleinement la responsabilité de la société dans ce nouveau face à face avec les générations montantes qui s'établit en raison d'impuissance de la cellule familiale de traiter la déviance des jeunes en vase clos. 

Dans les pages qui suivent, nous allons essayer d'analyser les structures de cinq systèmes et de dégager, grâce à l'approche comparative, les tendances observables. Cette étude ne vise pas toutefois à formuler des critiques et à faire des choix. L'évolution de chaque système est trop marquée par les traditions pour qu'on puisse transposer des idées et des expériences sans tenir compte de la nécessité d'une évolution plus ou moins lente et difficile, mais toujours strictement limitée au cadre d'une société donnée. 

Nous n'avons pas la prétention non plus de donner une image exhaustive des moyens de traitement de la déviance dans le monde, mais uniquement de décrire certaines caractéristiques nationales qui nous paraissent fondamentales dans l'optique d'une philosophie plus universelle et forcément théorique. 

En ce qui a trait au choix des exemples, soit celui de la Belgique, de la France, de la Grande-Bretagne, de la Suède et du Canada, il nous a été dicté par le souci de traiter surtout des politiques de prévention, car c'est à travers elles que s'affrontent les philosophies ayant trait au partage des responsabilités entre la cellule familiale et l'ensemble de la société en tant que telle. 

Par ailleurs, contrairement à la plupart des études concernant la délinquance juvénile, nous allons essayer de nous demander non pas pourquoi la maladie sociale de la déviance des jeunes existe ni quelle est son importance, mais plutôt dans quelle mesure la réaction sociale est responsable des drames que vivent chaque jour des milliers d'enfants dont la plus grande « faute » consiste à être issus de familles qui n'ont pas pu, voulu ou su remplir leur tâche.



Retour au texte de l'auteure: Colette Parent, criminologue, Université d'Ottawa Dernière mise à jour de cette page le mardi 5 juin 2007 7:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue,
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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