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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Des théories génétiques aux normes de traitement: l'analyse d'un livre d'Yves Roumajon” (1978)


Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Alice Parizeau, “Des théories génétiques aux normes de traitement: l'analyse d'un livre d'Yves Roumajon”. Un article publié dans la revue Criminologie, vol. 11, no 2, 1978, pp. 88-93. Numéro intitulé: “Normes et politique criminelle”. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal. [Autorisation formelle accordée par M. Jacques Parizeau, économiste, ancien premier ministre du Québec, le 18 septembre 2006 de diffuser la totalité des publications de sa première épouse décédée.]
Texte de l'article

La délinquance juvénile demeure et sera toujours un phénomène qui inquiète la société puisqu'elle présente un danger pour les individus et pour les groupes, pour leur présent et pour leur avenir. Rien d'étonnant, dès lors, qu'on cherche indéfiniment les causes premières des comportements définis dans les codes comme criminels. Il y a eu à cet égard des théories de Lombroso, sur l'hérédité criminelle et celles de Karl Marx selon lequel le crime même est la conséquence de toute société des classes. 

Le docteur Yves Roumajon fait son choix dès le début de son ouvrage. Son titre Ils ne sont pas nés délinquants, c'est déjà une prise de position claire, nette et d'autant plus importante que l'auteur est un médecin. On retrouve d'ailleurs tout au long de ce volume, qui a au-delà de trois cents pages, la même façon limpide de présenter le problème. 

Dans une langue expurgée à dessein de jargon professionnel, ce qui constitue en soi un grand mérite de ce livre qui se lit comme un roman, le docteur décrit ses expériences. 

Ce qui frappe, c'est qu'il commence en premier lieu par brosser à grands traits sa propre évolution. En effet, autant les typologies de délits sont faciles à établir en droit, autant le phénomène criminel et son évaluation varie selon celui qui l'analyse. L'individu qui commet un vol à l'étalage n'est pas perçu de la même façon par tous ceux qui sont chargés de l'arrêter et de le contrôler, à plus forte raison un être jeune qui se rend coupable d'un méfait n'est pas considéré selon les mêmes normes par diverses personnes qui ont la charge de s'en occuper. Nous sommes tous tributaires de nos propres expériences et de nos propres difficultés d'être. Inconsciemment nous projetons nos souvenirs et nos dilemmes intérieurs sur la façon suivant laquelle nous rejetons, ou nous excusons les mineurs qui ne parviennent pas, ou refusent de suivre les normes communément admises. Le dégoût qu'on éprouve face à un meurtrier qui a pris la vie d'un autre pour lui arracher son bien, parfois même minime, existe aussi quand il s'agit d'un adolescent qui crée autour de lui une atmosphère de violence et de criminalité. Ne pas pouvoir faire confiance à un être jeune, qui commence seulement sa vie et qui, théoriquement, n'a pas l'excuse des déceptions vécues par un adulte, est toujours très pénible. Le relativisme s'acquiert à cet égard petit à petit, d'une expérience à l'autre, ou encore n'apparaît jamais et il est remplacé alors par une certaine forme de répulsion assez forte pour entraîner le goût de la répression. 

Yves Roumajon, avec beaucoup de courage et d'honnêteté explique à ses lecteurs sa propre jeunesse. Né à Aix-en-Provence il a pour père un professeur de mathématiques à l'École nationale d’arts et métiers et pour mère une femme qui sait s'imposer. Il a deux frères, un carnet scolaire qui n'est pas forcément celui de premier de classe, mais il obtient son baccalauréat. Une enfance sans histoire, une adolescence plutôt heureuse et au bout, une passion : celle de la médecine. Yves Roumajon s'inscrit à la Faculté et puis au moment où il termine ses études, c’est le drame à la fois personnel et collectif. 

Son père meurt d'une tumeur cancéreuse du poumon et lui-même est mobilisé. C'est la Deuxième Guerre mondiale, la défaite, puis la nécessité de passer des concours, de gagner sa vie, la Résistance et une série de hasards qui mènent le jeune médecin vers la spécialisation. 

Yves Roumajon devient psychiatre et dans un hôpital de Villejuif, découvre un service de l'Éducation surveillée. C'est son premier contact avec les jeunes délinquants, mais bientôt il partira en poste à Saïgon, en Indochine du Sud. 

En somme, élevé dans un milieu familial plutôt stable, l'auteur est projeté subitement dans un contexte culturel tout à fait différent du sien. Le relativisme, il ne rapprendra pas à travers ses propres expériences d’adolescent, mais à l'âge adulte, à l'heure où il sera obligé de s'adapter aux us et coutumes d’un univers perturbé par un conflit armé. 

En effet, il est appelé à soigner des Cambodgiens, des Vietnamiens du Sud, des Annamites, des Tonkinois, des Chinois et des Malgaches, mais aussi des soldats français. En évoquant ses souvenirs, il parle tantôt d'un légionnaire hongrois, d’un pêcheur des rives du Congo, ou encore de l'aide précieuse d'une infirmière venue du Midi de la France. 

Dans cette tour de nations, de tribus et d'ethnies diverses, Yves Roumajon, psychiatre, doit s'efforcer de comprendre et d’analyser des comportements de patients dont il ne connaît ni la langue, ni le passé, ni le présent. 

Le médecin est obligé dans tout cela d'assumer des responsabilités et il est obsédé, de son propre aveu, par la crainte des suicides. Il ne suffit pas d'essayer de comprendre et d'établir des liens logiques entre les échelles de valeurs apprises et celles qu'il découvre, mais il est fondamental surtout de soigner et de prévenir. 

Comment évite-t-on le suicide d'un Africain avec lequel en ne peut même pas communiquer et qui pendant quatre jours chante, bondit et frappe les murs de la chambre d'isolement ? 

Comment recevoir à l'hôpital le Chinois qui avait tué à coups de hache neuf personnes et blessé quatre autres, dans une famille amie qui le recevait ? 

L'expérience passée du médecin ne permet pas de trouver des solutions aux situations où existe un besoin fondamental de communiquer, il lui faut acquérir ce don d'intuition si rare et si difficile à expliquer. 

Ce genre d'existence continue pendant deux ans, période bien assez longue pour créer une sorte d'indifférence bienveillante chez quelqu'un qui travaille dans un univers où la vie d'un être humain est menacée par la guerre. Ce qui est significatif, d'est que malgré les difficultés, le médecin ne se décourage pas. il apprend à compenser l'absence d'un langage commun et cela lui servira plus tard dans les contacts avec les jeunes qui ne parviennent pas, ou ne veulent pas s'extérioriser. Parallèlement, il essaie d'humaniser une situation qui, par définition, est dominée par les nécessités les plus élémentaires du moment. 

Le docteur Roumajon fait, selon le langage à la mode, de l'animation sociale afin de susciter la collaboration de la communauté. Les dames acceptent de créer un comité, on organise des activités culturelles, les malades cessent d'être considérés comme des monstres. Seul le médecin connaît la part du risque que présente chaque réunion. 

Et puis, soudain, le docteur Roumajon se retrouve de l'autre côté de la barrière ; celle des patients. Il est gravement blessé, opéré et rapatrié en France. Il avait vu le soldat vietnamien et la mitraillette dont les balles devaient l'atteindre. Il découvre la pleine signification des termes tels que « traumatisme », ou encore « angoisses ». 

Il vit une expérience dont il n'a, comme la majorité de ses collègues, qu'une connaissance livresque. 

Est-ce que ce sont ces événements de son existence personnelle qui l'ont poussé vers le travail auprès des jeunes délinquants, ingrat entre tous ? 

C'est plus que probable. 

Le hasard aidant, le docteur Roumajon devient tout d'abord un expert, appelé, souvent à témoigner devant la Cour d'assise. Il y apprendra à traduire le jargon professionnel en langage accessible aux profanes, mais aussi que les criminels adultes sont pour la plupart des délinquants juvéniles d'hier et à l'origine des enfants maltraités. 

Le docteur Yves Roumajon décide de créer un centre pour jeunes délinquants, ceux dont personne ne veut parce qu'ils sont trop difficiles et jugés irrécupérables. Cette façon de concevoir la criminalité s'inscrit en quelque sorte en parallèle avec sa vie. Lui aussi a été ballotté par la guerre, blessé et considéré comme condamné... Entre la condamnation médicale et la condamnation sociale s'établit un lien, subsconscient certes, mais non moins profond. 

Et c'est l'aventure de la création du centre de Vauhallan, près de Paris qu'on vit à travers le texte du livre. Tantôt kafkayenne quand il s'agit des démarches auprès des fonctionnaires et des dossiers sans cesse perdus et retrouvés, la description se fait beaucoup plus humaine dès que l'auteur parle des jeunes. Il les décrit sans complaisance, mais avec une sorte d’amitié qui permet de comprendre pourquoi ils sont ce qu'ils, sont et de ressentir à leur égard une profonde sympathie. 

Il avoue aussi ses craintes d'un échec, d'un scandale pouvant provoquer la fermeture du centre, d'une coupure budgétaire susceptible de rendre tous les plans de traitement, péniblement élaborés, complètement inopérants. 

Le docteur Roumajon ne se plaint pas. Il ne regrette rien. Ni les avantages pécuniaires d'une pratique privée infiniment plus lucrative, ni les expériences qu'il lui faut surmonter face à des patients dont le contact demeure parfois pénible. Parmi les descriptions factuelles, tracées d'une écriture rapide et précise ne se glisse aucun accent d'amertume tant qu'il s'agit des jeunes. 

Le fondateur de Vauhallan précise ainsi, sans trop le vouloir, le vrai défi de tout travail auprès d'un être jeune. 

Le problème, ce ne sont pas eux, ni les difficultés de leur apprentissage des connaissances, ou d'une existence dite normale. Ce n'est pas non plus celui des locaux, des édifices, des terrains sportifs, de la pierre et de la brique. C'est le personnel ! C'est la capacité des enseignants et des éducateurs d’assumer leur métier et de le faire bien. C'est l'art de travailler en équipe et de ne pas dénoncer le collègue. C'est la volonté aussi de cette abnégation, de cet oubli de soi qu'implique toute forme d'enseignement et de traitement quel qu'il soit. 

Le. docteur Roumajon n'est plus directeur du centre de Vauhallan. Il est parti. Les enfants continuent de se succéder dans les centres pour jeunes perturbés, délinquants et abandonnés. Cela est une réalité quotidienne en France, comme dans tous les pays qui se veulent civilisés. 

Au Québec, la Commission Batshaw a remis son rapport, la loi de protection de l'enfance et de la jeunesse a été amendée. 

Tout cela avait coûté beaucoup d'efforts, beaucoup de fonds publics mais le vrai problème n'est toujours pas réglé : celui des hommes et des femmes chargés de s'occuper des enfants dont la famille a échoué. 

Le vrai problème c'est peut-être celui des guerres entre l'administration et le personnel ! 

Le docteur Roumajon, pour sa part, ne conclut pas. Son option fondamentale, c'est le titre de son livre : ils ne sont pas nés délinquants, ces jeunes qui défilent devant nos cours, et dont la probabilité de vie s'étend sur plusieurs années. Il est donc humainement et socialement urgent de leur éviter le sort de ceux qu'on enferme, comme des bêtes féroces, dans les cages des prisons ou des pénitenciers et pour lesquels il est généralement trop tard... 

C'est cela l'essentiel du plaidoyer du docteur Roumajon, et c'est un plaidoyer magistral qui mérite d'être lu, analysé et médité...


Retour au texte de l'auteure: Colette Parent, criminologue, Université d'Ottawa Dernière mise à jour de cette page le mercredi 20 décembre 2006 16:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue,
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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