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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Marc OUIMET, Jean-Pierre GUAY et Jean PROULX, “Analyse de la gravité des agressions sexuelles de femmes adultes et de ses déterminants”. Un article publié dans la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vo. 53, no 2, avril-juin 2000, pp. 157-172. [Marc Ouimet, criminologue, nous a accordé le 11 septembre 2006 son autorisation de diffuser électroniquement cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

[157]

Marc OUIMET a, Jean-Pierre GUAY b et Jean PROULX c

CRIMINOLOGUES, ÉCOLE DE CRIMINOLOGIE,
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Analyse de la gravité
des agressions sexuelles de femmes adultes
et de ses déterminants
. *

Un article publié dans la Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, vo. 53, no 2, avril-juin 2000, pp. 157-172.


Résumé / Abstract
Introduction
La gravité relative des agressions sexuelles
La gravité des agressions sexuelles
Échantillon et mesures
La consistance des différents indicateurs de gravité de l'agression sexuelle
Les facteurs associés à la gravité des agressions sexuelles
Discussion et conclusion
RÉFÉRENCES

RÉSUMÉ

Cet article traite des différentes manières d'aborder la question de la gravité des agressions sexuelles. D'abord, nous jetons un regard sur les résultats des différents sondages de perception de gravité des crimes. Ensuite, nous nous intéressons aux différentes conceptions du concept de gravité appliqué à des agressions sexuelles, soit la génitalisation, la force, la coercition et les blessures. Des variables représentant chacune des quatre dimensions de la gravité sont constituées à partir d'une banque de 202 agressions sexuelles de femmes adultes commises par des personnes incarcérées dans un pénitencier québécois entre 1995 et 1998. Les résultats des analyses montrent que a) la force excessive, la coercition et les blessures sont modérément associées statistiquement, suggérant à la fois que ces dimensions apparaissent souvent, mais pas toujours, dans les mêmes agressions, et que b) les affects de colère et de vengeance chez l'agresseur sont associés à une hausse des indicateurs de gravité, alors que des affects d'excitation sexuelle sont associés à une baisse de la gravité, mais à une hausse du niveau de génitalisation.

ABSTRACT

This article looks at the concept of seriousness as applied to sexual agression. First, results from various surveys of crime seriousness are discussed. Then, four dimensions of seriousness are developped to account for various definitions of sexual agression seriousness : type of sexual activity, use of unnecessary force, coercion and the infliction of wounds. Variables representing ail four dimensions are created from a data set of 202 sexual agressions against women committed by inmates incarcerated in Québec's penitentiaries between 1995 and 1998. The main findings are the following : a) force, coercion and wounds are moderately correlated, suggesting that the dimensions of seriousness are related but partly indépendant, and b) feelings of rage and vengeance by agressors are associated with increased seriousness of the agressions, while sexual motivations are related to more intrusive sexual acts performed but also with a lesser use of force, coercion and wounds.

INTRODUCTION

Au Québec, les statistiques criminelles font état de 4081 agressions sexuelles déclarées à la police en 1993, dont 305 agressions sexuelles armées ou causant des blessures. Il faut ajouter à ce nombre 2539 autres infractions d'ordre sexuel, actions indécentes ou actes contraires aux bonnes mœurs. Ces chiffres [158] ne représentent toutefois que la pointe de l'iceberg puisque la majorité des victimes d'agressions sexuelles ne déposent pas de plainte à la police. Le sondage canadien de la violence faite aux femmes mené en 1993 a rejoint 1361 Québécoises de 18 à 49 ans. Pour l'année précédant l'enquête, 54 femmes disent avoir été victimes d'une agression ou d'un abus sexuel et 19 affirment avoir été victimes d'une agression sexuelle grave (relation sexuelle sous la contrainte). Sur la base de ces résultats, on pourrait estimer à 69,000 le nombre annuel d'agressions ou d'abus sexuels total et à 24,000 le nombre d'agressions sexuelles graves commis au Québec dans une année. Les données de sondage montrent que 35% des agressions sexuelles sont jugées graves par les victimes (soit 24,000/69,000) alors que les données policières indiquent que seulement 7% des agressions sexuelles sont classées comme graves (soit 305/4081+305). Il semble donc que les critères d'évaluation de la gravité des agressions sexuelles varient selon la source de l'évaluation.

Cet article porte sur la mesure de la gravité des agressions sexuelles. Nous croyons qu'il est possible de mesurer objectivement le degré de violence que représente une agression sexuelle particulière. Nous nous intéresserons ici aux différentes façons de mesurer la gravité objective des gestes posés par les agresseurs. Le portrait que nous allons esquisser est cependant incomplet puisque nous n'avons pas accès à des informations concernant les souffrances vécues par les victimes d'agression sexuelle. Dans cette étude, deux corpus de données sont utilisés. D'abord, nous jetterons un regard sur les résultats des différents sondages de perception de gravité des crimes. Ensuite, nous nous intéresserons aux éléments permettant de décrire la gravité des gestes posés d'un échantillon d'agressions sexuelles ayant mené à l'incarcération de l'auteur.

La gravité relative des agressions sexuelles

La gravité relative des crimes a fait l'objet de nombreuses études en criminologie depuis que Sellin et Wolfgang (1964) menèrent un sondage de perception de gravité. La gravité d'un type d'infraction s'évalue en relation avec la gravité d'un autre type d'infraction. On dira que tel crime est plus grave que tel autre. Selon von Hirsch (1985), la gravité d'un crime dépend des intérêts en jeu. Certains crimes mettent en cause l'intérêt de la société (par exemple, fraude à l'assurance chômage), d'autres, la propriété individuelle (par exemple, le vol de véhicule automobile). Dans nos sociétés, les crimes jugés les plus graves sont ceux qui mettent en jeu l'intégrité physique de la personne. Par extension, un crime comme l'agression sexuelle, qui peut affecter à long terme le bien-être de la personne, est donc jugé très sévèrement. Nombre de victimes d'agression sexuelle ont vécu leur expérience comme un traumatisme majeur qui a nui à leur développement affectif, psychologique et social.

La gravité d'un crime est un concept qui rassemble plusieurs dimensions. On dira d'un crime qu'il est particulièrement sérieux parce qu'il comporte une série de facteurs aggravants. La recherche sur la mesure de la gravité des crimes montre que les raisons invoquées pour estimer la gravité varient selon les personnes (Ouimet, 1990), mais que les gens s'entendent globalement sur [159] l'ordre des crimes en termes de gravité relative. Un sondage mené en 1985 auprès d'un échantillon de 299 Montréalais permet de situer l'agression sexuelle parmi l'ensemble des autres infractions criminelles (Tremblay, 1988 ; Ouimet, 1990). Les répondants du sondage devaient situer un certain nombre de gestes criminels à l'intérieur d'un continuum de gravité allant de 0 à 100. Le score moyen obtenu pour le meurtre durant un vol est de 92,7, ce qui en fait le crime le plus grave de la liste qui était proposée. La vignette représentant le viol avec blessures reçoit une moyenne de 92,6, soit un score moyen plus élevé que celui de l'homicide conjugal qui se voit attribué le score moyen de 92,2. Ce résultat est d'autant plus convaincant qu'un échantillon de professionnels du monde de la justice (juges, avocats de la défense, procureurs et agents de probation) situent aussi le viol avec blessures entre les deux types d'homicide.

Il n'existe malheureusement pas de sondage mené sur la gravité perçue des différents types d'agressions sexuelles. Les sondages de gravité se limitent généralement à une ou deux vignettes portant sur l'agression sexuelle et ne permettent que de situer ces crimes les uns par rapport aux autres. Nous avons donc mené un sondage auprès des étudiants de première année à l'université inscrits à un cours de criminologie à l'hiver 1997 (échantillon comprenant 74% de femmes, 43% d'étudiants de criminologie et dont l'âge moyen est dans la jeune vingtaine). Ce sondage n'offre pas les garanties de représentativité de quelque population que ce soit. Nous nous garderons donc de généraliser les résultats en des termes absolus. Cependant, une comparaison des scores moyens obtenus pour différentes vignettes permet de nous éclairer sur la gravité relative des types d'infractions. Les répondants devaient indiquer quelle sentence de prison (temps à purger) devrait, selon eux, être infligée à l'auteur des crimes représentés dans les vignettes. Les résultats sont présentés au tableau 1.

Tableau 1

Sentences moyennes décernées par les étudiants
à des vignettes représentant des crimes

Vignette décrivant le crime :

Sentence moyenne

Une personne poignarde à mort une victime.

20,1

Une femme poignarde son mari. Il en meurt

15,6

Une personne vole $10 à une victime à la pointe du fusil. La victime est blessée et doit être hospitalisée.

5,6

Une personne entre par effraction dans une maison et vole pour une valeur de $1,000.

2,7

Une personne vole une voiture verrouillée et la revend.

2,4

Un homme de 20 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans.

11,3

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans.

11,7

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans. Il utilise la force pour neutraliser sa victime.

13,9

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans. Il porte une arme (un couteau)

15,2

[160]

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans. L'agresseur est un étranger pour la victime.

12,7

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans. L'agresseur est un collègue de travail.

12,7

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une femme de 25 ans. L'agresseur est l'ex-conjoint de la victime.

12,7

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une fille de 7 ans (une voisine).

17,6

Un homme de 40 ans agresse sexuellement une fille de 14 ans (une voisine).

16,6

Un homme de 40 ans agresse sexuellement un garçon de 7 ans (un voisin).

17,6

Un homme de 40 ans agresse sexuellement un garçon de 14 ans (un voisin).

16,5

Un homme de 40 ans a une relation sexuelle avec sa fille de 7 ans.

17,7

Un homme de 40 ans a une relation sexuelle avec sa fille de 14 ans.

16,6

Un homme de 40 ans a une relation sexuelle avec la fille de sa conjointe. Elle a 7 ans.

17,3

Un homme de 40 ans a une relation sexuelle avec la fille de sa conjointe. Elle a 14 ans.

16,0


Les étudiants ayant répondu au sondage pensent qu'une personne qui en poignarde une autre à mort devrait purger, en moyenne, 20,1 ans de prison. Une femme qui tue son mari, sans autres explications, devrait purger 15,6 ans de prison. Une personne condamnée pour vol de voiture devrait purger 2,4 ans de prison. Où se situent les agressions sexuelles face à ces crimes ? Un homme qui agresserait une femme de 25 ans devrait purger, selon les étudiants, 11,3 ans de prison. L'utilisation de la force pour contraindre la victime ou l'utilisation d'une arme fait augmenter la gravité perçue du crime. Les agressions sexuelles les plus graves sont celles dont la victime est mineure, avec des peines moyennes de prison variant entre 16,0 ans et 17,7 ans. Il semble que l'âge d'une victime mineure, soit 7 ans ou 14 ans, joue très peu sur la gravité perçue, pas plus que la nature de la relation entre l'agresseur et la victime (une voisine, sa fille, sa belle-fille).

Les résultats de ce sondage auprès d'étudiants révèlent que les sentences demandées excèdent les sentences réelles prononcées par les tribunaux canadiens. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. D'abord, les étudiants suivant des cours de criminologie représentent peut-être un groupe particulièrement punitif d'individus. Ensuite, les jeunes, et en particulier les jeunes femmes, sont peut-être plus sensibles que d'autres groupes aux crimes d'agression sexuelle (les jeunes femmes représentent le groupe le plus fortement victimisé en termes d'agression sexuelle). Mais aussi, il est possible que les stratégies de sondage basées sur de courtes vignettes produisent des résultats excessifs en termes de punitivité.

La gravité des agressions sexuelles

Un examen de la littérature montre que la presque totalité des études empiriques de l'agression sexuelle contient des références explicites à une ou plusieurs dimensions de gravité. La gravité du crime sexuel commis par un [161] agresseur est mesurée à trois fins. D'abord, la gravité peut être utilisée comme variable indépendante dans une équation. Ici, on se demande si, par exemple, il existe une relation entre gravité d'un crime sexuel et progrès en traitement, ou entre gravité d'un crime sexuel et risque de récidive (Hanson et Bussière, 1996). La gravité du crime est aussi utilisée comme variable dépendante. On se demande alors s'il existe des liens entre les caractéristiques de la personnalité des agresseurs et le niveau de gravité du geste posé (Proulx et al., 1994). En troisième lieu, la gravité du crime sexuel commis peut être utilisée dans le but de créer ou de valider une typologie d'agresseurs sexuels ou pour classifier des sujets dans une typologie déjà existante. Selon Guay (1998), la gravité du crime est un concept central aux principales typologies existantes, et structure pour une bonne part l'attribution des sujets à chacune des classes de sujets.

La gravité de l'agression sexuelle est mesurée de quatre différentes façons. Premièrement, la classification légale de l'agression peut être utilisée comme déterminant du niveau de gravité. Ainsi, on peut définir les agresseurs sexuels en fonction du type d'infraction ayant mené à la condamnation, soit les crimes avec contact (viol et tentative de viol, attouchements, frotteurisme, etc.) et les crimes sans contact (exhibitionnisme, grossière indécence, etc.). Deuxièmement, la gravité de l'agression peut être mesurée en fonction du niveau de force utilisée par l'agresseur. Dans leur étude désormais classique, Gebhard, Gagnon, Pomeroy et Christenson (1965) distinguent les agresseurs sexuels des abuseurs sexuels sur la base de l'utilisation de la force. La classification selon le niveau de force ne découle pas de l'évaluation d'une variable unique : elle s'évalue à partir d'une lecture de l'ensemble du déroulement de l'agression. Troisièmement, le niveau de gravité d'une agression sexuelle peut se mesurer en regard d'une utilisation minimale ou plus que nécessaire de la force physique (Avery-Clark et Laws, 1984 ; Knight et Prentky, 1990). Le concept de force plus que nécessaire demande que l'usage de la force soit relativisé en fonction de la réaction de la victime. Ainsi, si la victime résiste, il peut être nécessaire pour l'agresseur d'avoir recours à une force minimale pour contraindre sa victime. L'utilisation de force plus que nécessaire réfère donc à un excès de force utilisé par l'agresseur, laquelle force excède celle requise pour maîtriser la victime. Quatrièmement, la gravité d'une agression sexuelle peut être mesurée en fonction du niveau de blessures infligées à la victime. On distingue généralement l'absence de blessures des blessures mineures (i.e. ecchymoses) et des blessures sérieuses (demandant une assistance médicale) (Quinsey et Chaplin, 1982). Les différentes conceptions de la gravité de l'agression sexuelle n'impliquent que rarement la question du niveau de génitalité du geste sexuel posé (Faller-Coulborn, 1990 ; Phelan, 1995). Or, il tombe sous le sens, toutes choses étant égales par ailleurs, qu'une agression sexuelle où il y a eu pénétration est plus grave qu'une agression sans pénétration.

Comme le lecteur est en mesure de le constater, la notion de gravité d'une agression sexuelle peut être mesurée de diverses façons. Cependant, cette diversité est aussi parfois accompagnée de confusion. Dans une étude de [162] Barbaree, Seto, Serin, Amos et Preston (1994), on compare le niveau de violence du délit selon quatre types d'agresseurs sexuels (sadiques, non-sadiques, vindicatifs et opportunistes). Or, puisque le niveau de force est une des variables ayant servi à concevoir la typologie, mettre en relation le niveau de violence et la typologie devient un exercice tautologique. Un autre exemple de ce type de confusion conceptuelle peut être trouvé dans l'étude de Prentky, Burgess et Carter (1986). Leur étude met en relation statistique le niveau de violence de l'agression (de zéro pour l'absence de force à sept pour une attaque brutale causant des blessures chez la victime) et la classification des agressions en quatre groupes, soit le viol compensatoire (compensatory : l'agression vise l'expression de fantaisies de viol), le viol d'exploitation (exploitative : l'agression est un acte impulsif et l'agresseur est un antisocial), le viol d'agression (displaced agression : l'agression sert à exprimer la rage et la haine) et le viol sadique (sadistic : l'agression sert à exprimer des fantaisies sadiques). Or, les critères d'assignation des agresseurs/agressions aux différents sous-types de la classification du Massachusetts Treatment Center (présentée dans un autre article, soit Knight, Rosenberg et Schneider, 1985) incluent certains indicateurs de violence dans l'agression.

Pour juger de la gravité spécifique d'une agression sexuelle particulière, il faut s'interroger sur la présence de facteurs aggravants ou atténuants. Nous pouvons regrouper les facteurs aggravants en quatre dimensions. Premièrement, on dira qu'une agression est plus grave qu'une autre parce que le type d'acte sexuel posé est plus intrusif dans le premier cas. Deuxièmement, une agression est plus grave si des moyens coercitifs particuliers sont utilisés par l'agresseur pour contraindre sa victime. Troisièmement, une agression est plus grave qu'une autre si le niveau de violence utilisée par l'agresseur est plus important que celui nécessaire pour contraindre la victime. Finalement, une agression est plus grave qu'une autre si elle cause des blessures chez la victime. Cette étude vise donc à décrire la prévalence de quatre dimensions de la gravité dans un échantillon d'agressions sexuelles graves. Ensuite, elle vise à nous éclairer sur la co-occurrence, ou la co-variation, des quatre dimensions de la gravité des agressions sexuelles. Finalement, elle permet de mieux connaître les caractéristiques des agressions associées aux quatre dimensions de la gravité.

Échantillon et mesures

Cette étude sur la gravité des agressions sexuelles et ses déterminants est réalisée à partir d'une banque de données colligée par un groupe de chercheurs auprès de la presque totalité des agresseurs sexuels ayant transité au Centre Régional de Réception entre mars 1995 et septembre 1998. Le CRR reçoit toutes les personnes ayant été condamnées à une peine d'incarcération égale ou supérieure à deux années sur le territoire de la province de Québec. L'échantillon est donc composé des sujets ayant commis les crimes sexuels les plus graves aux yeux de la magistrature ou bien des récidivistes notoires. Les données issues de cette étude ne sauraient en aucun cas être applicables à [163] l'ensemble des agressions sexuelles (la majorité des agresseurs sexuels condamnés le sont à des peines inférieures à deux ans de prison). Pour plus de détails sur le programme de recherche, voir Proulx, Granger, Ouimet, McKibben, Perreault et St-Yves (1996).

Pour compléter le dossier de recherche, la procédure est la suivante. D'abord, à l'arrivée au CRR, un agent de recherche fait signer un formulaire de consentement. Ensuite, le dossier légal, le dossier de police et les antécédents criminels officiels font l'objet d'une codification sur le questionnaire homologué QIDS (Questionnaire Informatisé pour les Délinquants Sexuels). Ensuite, le sujet complète une batterie de tests psychologiques, dont une évaluation pléthysmographique, et il rencontre un psychologue-chercheur pour une entrevue en profondeur qui permet de compléter le QIDS. Le QIDS compte plus de 2,000 items qui sont organisés en sections : caractéristiques personnelles, antécédents familiaux, indicateurs académiques et professionnels, antécédents criminels officiels, antécédents non-officiels (délinquance révélée par le sujet), circonstances du délit (phase pré-crime, crime et post-crime), victimologie, indicateurs de développement sexuel, résultats de pléthysmographie et de tests psychologiques. Cependant, pour le présent article, nous avons sélectionné essentiellement les variables portant sur le déroulement de l'agression (les phases pré- et per-délictuelles). La banque de données du programme de recherche comprenait plus de 400 sujets en septembre 1998. Nous avons exclu les cas d'homicides sexuels, les cas d'actes sans victime directe (par exemple, l'incendie criminel à motivation sexuelle) et les cas d'abus sexuel d'enfants et les agressions sexuelles homosexuelles. Une fois les critères d'exclusion appliqués, un total de 202 agressions furent retenues pour la présente étude.

La première façon de conceptualiser la gravité est celle du niveau de génitalisation de l'acte sexuel, soit la nature des gestes sexuels posés sur la victime. Nous distinguons les agressions sexuelles dans lesquelles il y eut coït, soit pénétration vaginale et/ou anale, de celles qui n'ont pas donné lieu à ce type d'acte. Les résultats montrent un niveau de génitalisation élevé dans 69,3% des agressions.

Le seconde mesure de gravité est celle du niveau de force utilisé par l'agresseur. L'agresseur a-t-il utilisé une force plus que nécessaire durant son crime ? Durant la collecte de données, l'agent de recherche devait, après avoir consulté l'ensemble des éléments du dossier (incluant la déclaration de la victime), déterminer si le niveau de force utilisée était nul ou minimal ou bien excessif (i.e. plus que nécessaire). Cette mesure est indépendante de l'utilisation de la force. En effet, l'utilisation de la force n'indique pas nécessairement qu'il y ait eu force plus que nécessaire. Par exemple, si la victime résiste et tente de s'échapper, l'agresseur a pu utiliser une force minimale pour la contraindre. À l'opposé, une simple gifle peut être considérée comme excessive si la victime ne résiste aucunement. Dans l'échantillon d'incidents, on note l'utilisation d'une force excessive dans 56,9% des cas.

La troisième mesure de gravité provient d'un examen du scénario du délit pour déterminer les cas où l'agression a été effectuée avec l'usage de moyens [164] coercitifs particuliers. Par moyens coercitifs particuliers, nous entendons l'usage d'un déguisement, l'utilisation ou la présence d'une arme (arme à feu, couteau ou objet contondant, chaînes, corde...), le recours à complice, l'usage de contentions (attacher ou menotter la victime) et la séquestration de la victime. Dans l'échantillon, on note dans 50% des agressions la présence d'un ou plusieurs moyens coercitifs particuliers.

La quatrième mesure de gravité est celle de la présence de blessures chez la victime. Nous avons considéré la présence de blessures légères ou importantes et de mutilations chez la victime comme indicateur de blessures. Il faut remarquer que la codification de cette variable était indépendante du type d'acte sexuel posé (nous n'avons pas considéré que tel genre d'acte sexuel comportait nécessairement la présence de blessures). Dans l'échantillon, 48,0% des agressions impliquaient des blessures chez la victime.

La consistance des différents indicateurs
de gravité de l'agression sexuelle


On peut d'abord se demander jusqu'à quel point les différentes mesures de gravité constituées sont indépendantes les unes des autres. Est-ce que les différentes conceptions de gravité réfèrent à plusieurs dimensions ou sont l'expression d'un seul et même construit ? Le tableau 2 montre les rapports qui existent entre les quatre mesures de gravité. Si chaque mesure fait partie d'un construit plus général de gravité, les relations statistiques entre les mesures devraient être très fortes.

Tableau 2

Les relations entre les quatre mesures de gravité (coefficient phi)

Niveau
de force

Niveau
de coercition

Niveau
de blessures

Niveau de génitalisation

,223**

,150*

,167*

Niveau de force

,370**

,596**

Niveau de coercition

,248**

Note : * = P < ,05 et ** = P < ,01


Les résultats des analyses relationnelles du tableau 2 montrent que le niveau de génitalisation du crime est faiblement associé au niveau de force (phi = ,223), au niveau de génitalisation (phi = ,150) et au niveau de blessures (phi = ,167). À titre d'exemple, une relation de ,223 entre génitalisation et force veut dire que lorsque le niveau de force est bas, il y a une agression coïtale dans 57,5% des cas, comparativement à 78,3% dans les cas où le niveau de force est élevé. Le tableau 2 montre aussi que le niveau de force est modérément associé au niveau de coercition (phi = ,370) et fortement relié au niveau de blessures chez la victime (phi = ,596). Lorsque le niveau de force est bas, il y a des blessures dans 13,8% des cas alors que des blessures apparaissent dans 73,9% des cas où le niveau de force est élevé. Finalement, la relation entre le niveau de coercition et le niveau de blessures est modéré (phi = ,248).

Les résultats montrent donc que les quatre dimensions ont toutes une partie de variance commune. Cependant, le niveau de génitalisation de l'agression [165] n'est que faiblement associé aux autres dimensions de la gravité, soit la force utilisée, le niveau de coercition et la présence de blessures. Quant aux dimensions de force, coercition et blessures, les résultats montrent que celles-ci covarient fortement entre elles, ce qui indique que les agressions violentes sont celles où on retrouve plusieurs indicateurs de gravité simultanément. Les blessures chez la victime n'apparaissent pas de manière aléatoire ; on les retrouve dans les cas où l'agresseur a utilisé des moyens coercitifs et une force plus que nécessaire. Toutefois, la covariation n'est pas suffisante pour signifier que ces variables mesurent la même chose. Force, coercition et blessures peuvent donc être considérées comme des dimensions relativement indépendantes d'un construit plus général de gravité.

Les facteurs associés à la gravité
des agressions sexuelles


Parmi l'ensemble des facteurs qui influencent le déroulement d'une agression sexuelle, il appert que le type d'agresseur, le type de victime et le lien entre l'agresseur et sa victime sont de première importance (Guay, 1998). Les études de Proulx et ses collègues (Proulx, Perreault et Ouimet, 1997) montrent que les agressions impliquant des enfants comportent rarement une violence supplémentaire à celle de l'abus sexuel lui-même. En effet, rarement les pédophiles vont jusqu'à porter des coups à l'enfant abusé. Dans la présente étude, nous nous intéressons donc strictement aux agressions sexuelles commises contre des femmes âgées de 16 ans ou plus.

Le second facteur structurant le niveau de gravité est celui de la relation entre l'agresseur et sa victime. Proulx et Ouimet (1994) montrent que les pédophiles abusant d'un enfant de leur famille utilisent moins souvent la violence que ceux s'en prenant à des enfants inconnus. Or, il n'est pas certain qu'une telle relation existe chez les violeurs de femmes adultes. Le tableau 3 présente les relations statistiques existant entre les trois grandes catégories de liens entre l'agresseur et la victime et les quatre mesures de gravité.

Tableau 3

Les relations entre le lien agresseur-victime
et les quatre mesures de gravité

Niveau de génitalisation:
coïtale

Niveau de force:
élevé

Niveau de coercition:
élevé

Niveau de blessures:
élevé

Nombre d'événements

Familial

84,5%

70,7%

58,5%

62,1%

58

Connaissance

61,2%

34,7%

34,7%

34,7%

49

Sans lien de connaissance

64,2%

60,0%

52,6%

46,3%

95

Total

69,3%

56,9%

50,0%

48,0%

202

Phi (trois groupes sur variables)

,210*

,270**

,180*

,201*

Note : * indique une relation significative à 0,05 et ** indique une relation significative à 0,01


[166]

Le tableau 3 montre que le niveau de génitalisation est influencé par la nature du lien entre l'agresseur et la victime. Ce sont les agressions intra-familiales (conjoint, ex-conjoint, parent, frère, parent adoptif) qui comportent le niveau de génitalisation le plus élevé avec 84,5% des cas. En ce qui a trait au niveau de force, ce sont les agressions intra-familiales où il est le plus élevé, suivi par les agressions d'étrangers. Les agressions entre connaissances (collègues de travail, amis) sont celles où le niveau de force est le plus bas. Les observations sont semblables en ce qui concerne le niveau de coercition et le niveau de blessures. En somme, les agressions sexuelles intra-familiales, surtout composées d'agressions de conjoints (19 événements) et d'ex-conjoints (23 événements) sont celles où les indicateurs de gravité sont les plus élevés. Suivent les agressions commises par des étrangers. Les agressions commises entre des connaissances montrent un niveau de force, de coercition et de blessures beaucoup plus bas.

Les études disponibles sur les agressions sexuelles mettent en lumière un certain nombre de caractéristiques des sujets qui sont associées à la gravité du délit. Nous avons isolé un petit nombre de paramètres qui ont bien des chances d'être en rapport avec la gravité. Les éléments cognitifs ont rapport avec les perceptions/conceptions du sujet au moment de l'agression ou dans les heures la précédant. Premièrement, il est fort probable que la présence d'un conflit interpersonnel entre l'agresseur et sa partenaire de vie ou sa victime dans les 48 heures précédant le délit puisse jouer sur sa gravité. Cette condition est présente dans 20,8% des cas. Deuxièmement, l'affect dominant avant le délit et durant le délit a été recodé en affect de colère ou de frustration (43,6%) et en affect d'excitation sexuelle (31,7% des cas). Troisièmement, les distorsions cognitives des sujets quant au délit devraient être liées au niveau de violence. Les deux principales distorsions sont de croire que la victime voulait une relation sexuelle (13,9% des cas) ou que celle-ci méritait bien ce qui lui arrive (14,4% des cas). La deuxième série de variables porte sur les éléments factuels du scénario du délit. On retrouve le poids de l'agresseur (46,5% des agresseurs pèsent 80kgs ou plus) qui pourrait influencer le déroulement du crime, l'usage d'alcool ou de drogues dans les heures précédant le délit (respectivement 52,5% et 35,6% des cas), l'utilisation de pornographie dans les heures précédant le délit (8,9% des cas) et l'humiliation de la victime durant l'agression, par des injures ou des gestes inconvenants (45,0% des cas). Finalement, nous avons inclus, pour expliquer le niveau de violence, le type de réaction de la victime durant son agression. Au total, 60,9% des victimes ont tenté de résister physiquement à leur agresseur. Le tableau 4 présente les résultats des analyses entre les caractéristiques personnelles des agresseurs et les quatre dimensions de gravité.

Les résultats présentés au tableau 4 montrent tout d'abord que seules deux variables sont associées au niveau de génitalisation, soit la croyance que la victime voulait une relation sexuelle et la présence de comportements d'humiliation durant le déroulement de l'agression. Pour ce qui est du niveau de force utilisée par l'agresseur, trois variables se distinguent : l'humiliation de la victime,

[167]

Tableau 4

Les relations entre le scénario du délit
et les quatre mesures de gravité (coefficient phi)

génitalisation

Niveau de

Niveau de force

Niveau de coercition

Niveau de blessures

% d'évén. ayant le trait

Éléments cognitifs :

Conflit avec une femme dans

les 48 heures précédant le délit

.129

.175*

.098

.167*

20.8%

Affect prédélictuel ou délictuel de colère

.130

.462**

.300**

.434**

43.6%

Affect prédélictuel ou délictuel d'excitation sexuelle

.015

- .267**

-.234**

-.186**

31.7%

Distorsion cognitive : Elle le voulait

.143*

-.114

-.086

-.013

13.9%

Distorsion cognitive : Elle le méritait

.058

.271**

.212**

.200**

14.4%

Éléments factuels :

Poids de l'agresseur (80 kg et plus)

-.089

-.131

-.159*

-.102

46.5%

Usage d'alcool dans les heures précédant le délit

-.010

.153*

-.059

.280**

52.5%

Usage de drogues dans les heures précédant le délit

-.020

.105

.021

.133

35.6%

Pornographie dans les heures précédant le délit

-.131

-.149*

-.139*

-.127

8.9%

Humiliation de la victime durant le délit

.236"

.567**

.448**

.404**

45.0%

Résistance physique de la victime durant le délit

-.027

.430**

.030

.405**

60.9%

Note : * indique une relation significative à 0,05 et** indique une relation significative à 0,01


l'affect prédélictuel ou délictuel de colère et la résistance physique de la victime. Les deux premières variables sont aussi les plus fortes pour expliquer le niveau de coercition. Colère, humiliation et résistance sont également les trois plus puissants prédicteurs du niveau de blessures encourues par la victime. Le tableau est clair. D'une part, le niveau de génitalisation ne répond pas aux mêmes déterminants que les trois autres indicateurs de gravité. D'autre part, les agressions les plus sérieuses sont celles dans lesquelles l'agresseur vit un épisode de colère et de frustration et fait rejaillir cette rage en humiliant sa victime. Ces agresseurs sont plus à même d'affirmer, non pas que la victime voulait une relation sexuelle, mais bien que celle-ci méritait ce qui lui arrive. Dans le cas des agressions pour lesquelles l'auteur a été condamné à une sentence de pénitencier, les victimes qui ont résisté sont aussi celles qui ont été les plus violentées.

Il est intéressant de noter que certaines variables sont associées à une baisse de la probabilité de violence. C'est le cas de l'affect d'excitation sexuelle, qui est associé négativement à la force, la coercition et les blessures. C'est aussi [168] le cas pour la variable qui concerne le visionnement de matériel pornographique dans les heures précédant le délit. Ainsi, il semble que les agresseurs qui sont motivés par un désir sexuel soient ceux qui aient le moins tendance à utiliser des moyens violents supplémentaires dans l'accomplissement de leur acte.

Les analyses présentées précédemment consistaient à comparer le niveau de violence des agressions selon diverses variables prises une à une. Or, une logique de comparaison simple n'est pas toujours appropriée à la situation de recherche. En effet, les variables qui ont été examinées sont souvent en situation de dépendance statistique les unes par rapport aux autres, comme le sont le visionnement de pornographie précédant le délit et la présence d'un affect d'excitation sexuelle. Ainsi, l'analyse des déterminants de la gravité des agressions sexuelles doit être effectuée à l'aide d'analyses statistiques capables de contrôler simultanément plusieurs facteurs. Le tableau 5 présente les résultats

Tableau 5

Régression logistique des prédicteurs
de la gravité des agressions sexuelles (coefficient R)

Niveau de génitalisation

Niveau de force

Niveau de coercition

Niveau de blessures

Conflit avec une femme 48 h.

précédant le délit

Affect prédélictuel ou délictuel de colère

0,165

0,048

0,177

Affect prédélictuel ou délictuel d'excitation sexuelle

-0,061

Distorsion cognitive : Elle le voulait

0,111

Distorsion cognitive : Elle le méritait

Poids de l'agresseur (80 kg et plus)

Usage d'alcool dans les heures précédant le délit

-0,071

0,105

Usage de drogues dans les heures précédant le délit

Pornographie dans les heures précédant le délit

-0,066

-0,020

Humiliation de la victime durant le délit

0,129

0,304

0,270

0,167

Résistance physique de la victime durant le délit

-0,056

0,261

-0,028

0,213

Lien agresseur-victime : familial

0,080

Lien agresseur-victime : étranger

0,122

Chi-carré du modèle

32,3

127,9

60,4

86,0

Niveau de signification

,0022

,0000

,0000

,0000

Pourcentage de bonnes classifications

75,7%

81,7%

74,3%

76,7%

Note : Seuls les coefficients dont le Wald est supérieur à 2 sont présentés.


[169]

de quatre analyses de régression logistique cherchant à prédire, à l'aide de toutes les variables jusqu'à maintenant utilisées, les crimes où il y a eu un fort niveau de génitalisation, force, coercition et la présence de blessures (le coefficient R indique la contribution indépendante de la variable). Les variables présentées dans le tableau sont celles qui ont obtenu un coefficient Wald d'au moins 2, ce qui témoigne de leur importance statistique.

Un certain nombre de variables n'ont pu être retenues comme significatives dans aucune équation. C'est le cas du conflit interpersonnel, de la distorsion cognitive « Elle le méritait », du poids de l'agresseur et de l'usage de drogues. Cela ne veut pas dire que le rôle de ces variables est inexistant, mais bien que leur effet peut être pondéré par d'autres variables (par exemple, du conflit à la colère, à l'humiliation). Globalement, toutes les équations sont significatives à un seuil de ,01 et le pourcentage de bonnes classifications pour le niveau de force est le plus élevé, suivi du niveau de blessures, du niveau de coercition et finalement du niveau de génitalisation.

L'affect prédélictuel de colère et de frustration influence positivement la force, la coercition et les blessures. Cette colère s'exprime par la présence de comportements d'humiliation de l'agresseur sur la victime au moment du délit. La résistance de la victime fait généralement augmenter le niveau de force et de blessures. Finalement, le lien entre l'agresseur et la victime, familial ou étranger, est peu associé aux indicateurs de gravité lorsque toutes les variables du modèle sont considérées simultanément. Globalement, les analyses multivariées confirment ce qui a été observé sur la base de l'étude des relations primaires entre les variables.

DISCUSSION ET CONCLUSION

La question de la gravité des crimes est au cœur des questions de justice. C'est la gravité du crime qui est le principal déterminant de la sévérité de la réponse pénale qui est administrée aux contrevenants (Gottfredson et Gottfredson, 1988). En ce qui concerne les agressions sexuelles, les données issues des sondages montrent qu'elles soulèvent un fort degré de réprobation sociale. L'agression sexuelle est considérée comme le second crime le plus grave, situé directement après le meurtre.

Mais les agressions sexuelles ne sont pas toutes aussi graves. Le fait de ne pas vouloir considérer l'agression sexuelle comme s'échelonnant sur un continuum de gravité reviendrait à rejeter le principe de la proportionnalité entre la gravité du crime et la sévérité de la peine qui est un des fondements de notre doctrine pénale. La question de la gravité devient donc un élément central de notre réflexion sur l'agression sexuelle. Mais comment mesurer la gravité d'une agression sexuelle ? Quels sont les critères à considérer ? Notre étude a identifié quatre dimensions de la gravité, soit le niveau de génitalisation de l'acte (coïtal vs non coïtal), le niveau de force utilisée (minimale vs excessive), le niveau de coercition (arme, contentions, séquestration) et le niveau de blessures (la présence ou non de blessures). Les analyses ont montré que le niveau de génitalisation était la dimension la moins fortement reliée aux autres. Pour ce qui est [170] de la force, la coercition et les blessures, ces dimensions tendent à apparaître simultanément dans les mêmes agressions. Plus il y a de force, plus il y a de coercition et plus il y a de blessures. Toutefois, puisque les rapports statistiques entre ces dimensions sont modérés, il appert que ces trois conceptions captent toutes des nuances différentes du même concept. En fait, les analyses présentées dans le cadre de cette courte étude confirment l'idée selon laquelle la gravité d'une agression sexuelle est un phénomène aux multiples facettes.

Les études portant sur la délinquance sexuelle de manière générale, mais plus particulièrement celles portant sur la classification des agresseurs sexuels, devraient tenir compte des différents aspects de la gravité. N'inclure dans un modèle classificatoire qu'une seule conception de la gravité ne permet pas de discerner les agressions graves de celles moins graves, mais plutôt de distinguer celles où les blessures sont élevées de celles où elles sont moins élevées, ou celles où l'on retrouve un haut niveau de génitalisation de celles où celui-ci est bas, etc. La gravité est un concept global comportant plusieurs aspects et, si on aspire à la mesurer correctement, chacun de ses aspects doit être étudié. Dans un modèle classificatoire des profils de passage à l'acte des agresseurs sexuels de femmes adultes, les résultats de Proulx et al. (à paraître) confirment pour une bonne part les résultats obtenus dans la présente étude, de même que l'utilité d'avoir plus d'une mesure de gravité. Dans leur étude, les quatre mesures varient en fonction du profil de passage à l'acte et ce, indépendamment les unes des autres. De tels résultats confirment que le niveau de redondance est peu élevé, et que l'information contenue dans ces quatre mesures apporte beaucoup à la compréhension des délits sexuels graves.

D'autre part, les relations entre les mesures de la gravité d'une agression sexuelle, et les éléments cognitifs et factuels peuvent nous renseigner sur la nature des motivations des agresseurs. Nos résultats ont montré que les affects pré et post-délictuels sont inversement associés aux divers niveaux de gravité. Ainsi, les affects de colère semblent être associés à une force plus que nécessaire, un fort niveau de coercition et de blessure. Lorsque la colère est présente avant ou pendant la commission du délit, ce dernier est généralement violent et les motifs invoqués par le délinquant sont que la victime le méritait. Par contre, lorsque l'excitation sexuelle est présente dans les instants précédant le délit, le niveau de génitalisation augmente et les délinquants ont tendance à croire que la victime désirait une telle relation sexuelle.

Finalement, nos analyses ont montré que les victimes qui ont résisté physiquement à leur agresseur sont celles qui ont le plus souffert d'une force excessive, de coercition et de blessures. Ce résultat peut d'abord s'expliquer par le fait que la victime s'est adaptée à son agresseur : sentant qu'elle allait être brutalisée, elle a tenté d'éviter le pire. Ainsi, la relation entre résistance et blessures pourrait masquer une relation entre blessures anticipées et résistance. Mais, il est aussi possible que la résistance cause réellement une aggravation de la situation lorsque l'agresseur est fortement motivé et qu'il vit un épisode de colère et de frustration. Mais ce résultat ne saurait être interprété seul. Les travaux américains de criminologie montrent qu'en général la résistance a deux [171] effets : elle évite la victimisation dans une forte proportion des agressions et elle aggrave la situation lorsque l'agresseur poursuit son projet. Lott (1998) montre que la victime annoncée d'un vol dans la rue qui sort un pistolet de manière à faire fuir le voleur va s'éviter une victimisation dans une large proportion des cas, mais hausse simultanément sa probabilité d'être tuée (si le voleur est lui aussi armé). Le femme qui résiste à un homme qui veut l'agresser sexuellement va dans la majorité des cas réussir à faire changer d'idée à l'agresseur, mais hausse aussi sa probabilité d'être rudoyée ou blessée. Notre étude n'a pu investiguer à fond cet aspect de la question puisque les cas admis au pénitencier ne représentent que la fraction d'individus ayant persisté dans leur sombre projet.

RÉFÉRENCES

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a École de Criminologie, Université de Montréal

b M.Sc, École de Criminologie, Université de Montréal

c Ph. D., École de criminologie, Université de Montréal, et Institut Philippe-Pinel de Montréal

* Cette étude a été réalisée grâce à des subventions du CRSH, du fonds FCAR ainsi que d'une contribution du Service Correctionnel du Canada. Il faut remercier Michel St-Yves, Bruno Pellerin, Christine Perreault et Tony Brien pour leurs contributions respectives au projet de recherche.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 5 juin 2014 8:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue,
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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