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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Georges Nivat, Russie-Europe. La fin du schisme. Études littéraires et politiques
Préface de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Georges Nivat, Russie-Europe. La fin du schisme. Études littéraires et politiques. Lausanne: Les Éditions l'Age d'Homme, 1993, 810 pp. Collection: Slavica. [Autorisation accordée par l'auteur le 27 mars 2006.] Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'enseignement à l'école polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Ville de Saguenay.

Préface de l'auteur

Fin d'une grande lueur, début d'un vrai jour ! 

19 avril 1992 

Nous venons de connaître la fin de ce que Jules Romains avait baptisé « cette grande lueur à l'est ». Des générations d'« instits », de normaliens, de Jallez et de Jerphanion, avaient cru que là-bas on était en train de changer la vie ; que les transmutations dont ils rêvaient en lisant Baudelaire et Rimbaud s'accomplissaient là-bas, mystérieusement, dans l'ordre de la politique, de la morale, de l'anthropologie même. Un homme nouveau naissait. Sans s'en rendre trop compte, ces hommes déchristianisés parlaient le langage chrétien, citaient saint Paul, mais c'était un langage chrétien détourné de sa visée fondamentale. Vint le procès des Lettres Françaises contre Kravtchenko, un « traître » qui avait « choisi la liberté » et qui prétendait qu'il y avait là-bas tout un monde souterrain d'esclaves. On ne disait pas encore goulag, mais un certain Jules Margolin avait déjà parlé de son propre « voyage au pays du Zeka ». C'était un voyage au bout de la nuit totalitaire, mais le pire était que ces esclaves étaient niés, que la propagande en faisait des privilégiés de la grande « refonte de l'homme », que ces métropolis subarctiques étaient transmutées en petits paradis socialistes. Le grand Gorki les avait vus, il était la caution... Lyssenko changeait les lois fondamentales qui avaient régi la nature de notre planète depuis les commencements... 

À Normale Sup, on discutait encore des « flics des impérialistes », on brûlait encore de l'encens devant les villages de Potiomkine du stalinisme et du post-stalinisme. Le lycéen que j'avais été avait joué le procès Kravtchenko avec ses camarades de classe dans une baraque abandonnée à Clermont-Ferrand, le normalien que j'étais découvrit un professeur hors du commun, et qui désintoxiquait d'une manière subtile et inimitable. Pierre Pascal, dix-sept années de Russie, entre 1916 et 1933, secrétaire de Tchitchérine (le Commissaire aux Affaires Étrangères sous Lénine), fondateur du groupe français bolchevik de Moscou, rentré in extremis avant les premières purges qui l'auraient infailliblement liquidé, comme tous les « vieux bolcheviks », et qui me fit connaître Boris Souvarine, autre rescapé de l'aventure à l'est. Ils étaient pudiques, discrets, l'un était catholique très pratiquant, l'autre agnostique, mais tous deux gardaient de l'aventure une sorte de lumière intérieure, ils étaient à part. Pascal m'envoya en Russie, c'était juste après le XXe Congrès du PCUS. 

Rue Granovski, à Moscou, en 1956, dans l'appartement du professeur Goudzi où se tenait son séminaire sur Tolstoï, Goudzi s'avança vers une étudiante et lui dit : « j'ai appris la réhabilitation de votre père, je veux vous embrasser », elle éclata en sanglot. La Russie nouvelle se révélait à moi. Comme elle se révéla aussi quand, à une séance du Komsomol, un homme de trente ans se leva et dit : Camarades ! chez nous au pays des Soviets on crève de faim. Il fut exclus, disparut... Durant trois semaines les « suiveurs » du KGB tentèrent de m'intimider. 

J'ai eu le privilège de voir s'achever l'ancienne Russie raffinée, qui survivait sous les Soviets, de par mon amitié avec Boris Pasternak, et de voir naître une Russie dissidente en faisant la connaissance d'Alexandre Soljenitsyne. Là où l'un achevait quelque chose, appelons le : « Russie du Siècle d'Argent », l'autre aidait à naître autre chose, appelons-le : « Russie libre d'après le totalitarisme », et la naissance avait eu lieu au fond du goulag. Etre russiste n'était pas facile, il fallait aimer son objet d'études, et il fallait savoir le juger, il importait de ne pas se laisser dicter les thèmes et les frontières du permis par l'insidieuse propagande brejnevienne relayée par mille canaux chez nous (tel chef d'État qui déposait des fleurs au Mausolée, tels écrivains suisses qui disaient : chez nous aussi il y a la censure), il ne fallait pas tomber dans le ressentiment, la haine de l'objet d'études, plusieurs y ont succombé. La lutte fut double : avant l'écroulement, il fallait montrer ce que j'appelai en 1974 le « mixte de culture et de contre-culture » de la Russie soviétique ; tout n'était pas si noir, mais le ciel de la Kolyma était gris plomb avec des traînées de sang, et il pouvait faire haïr la Russie. Sauf que si on lisait vraiment le livre admirable d'Evguénia Guinzbourg, on y découvrait aussi la beauté, et aussi la sainteté. Il fallait lutter contre l'engouement facile pour les satires d'Alexandre Zinoviev, contre les ravages de ce lance-flammes qui m'avait paru extraordinaire quand j'avais lu les Hauteurs béantes en manuscrit, qui me semblait dangereux quand je voyais les dégâts dans une opinion bien-pensante, toujours heureuse de se persuader que l'autre est pire... 

Aujourd'hui tous les signes sont inversés. Le grand village de Potiomkine s'est écroulé, ou plutôt il s'est volatilisé, comme les habits des spectateurs dans la séance de magie de Woland, chez Boulgakov. Volatilisés, tous les thuriféraires... Au point que les quelques demeurés qui manifestent pour Staline dans la rue feraient plutôt pitié : ils y croient encore ! pour eux la magie noire continue... 

En nos demeures d'Occident nous avons peur de l'invasion, de la concurrence bon marché, peut-être aussi du talent caché de la Russie. Or il faut dire et redire que nous aurons aussi quelque chose à recevoir d'eux, pas seulement à leur donner des subsides ou des surplus alimentaires de l'Europe. Vent d'est ? gardons nous des métaphores maoïstes. Ce qui s'est passé là-bas, c'est la restitution de l'homme naturel, de l'homme véridique, de l'homme qui cherche à se construire selon le bien. Il faudra passer par beaucoup de maux, et peut-être de laideurs. Mais les dés sont jetés, et l'histoire ne reviendra pas en arrière. La grande lueur à l'est a vécu, c'est l'une des leçons majeures de cette fin du XXe siècle. Quelque chose naît là-bas. Il faut en finir avec le catastrophisme bon marché qu'on nous sert depuis le début de la révolution russe de 1990 : guerre civile imminente, chaos latent, danger fasciste, tous les poncifs qui servent d'épouvantails sont à l'œuvre, alors que la patience et la sagesse démontrées par ce peuple a depuis trois ans sont phénoménaux. Ce sont nos frères qui se sont réveillés, et tant mieux ! j'allais dire : alléluia ! 

19 avril 1992

Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 5 juin 2006 19:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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