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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Après les attentats du 11 septembre 2001, les théoriciens néo-sécuritaires se déchaînent (2002)
Texte de l'article


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Laurent Mucchielli, “Après les attentats du 11 septembre 2001, les théoriciens néo-sécuritaires se déchaînent”. 2002. [M. Laurent Muchielli, sociologue et historien de formation, est chargé de recherche au CNRS et directeur du Centre de recherche sociologique sur le Droit et les institutions pénales au CNRS]. [Autorisation formelle des auteurs accordée le 8 septembre 2005] 
Introduction
Une “ démonstration ” bien peu convaincante de l’échec des services de renseignement américains
Une analyse indigente de l’origine de ce phénomène terroriste 

Laurent Mucchielli (2002)

Après les attentats du 11 septembre 2001,
les théoriciens néo-sécuritaires se déchaînent
”.

Introduction

Alain Bauer et Xavier Raufer viennent de publier leur dernier livre intitulé La guerre ne fait que commencer (Paris, Jean-Claude Lattés, 2002). Les auteurs sont certes moins connus que André Glucksmann (qui publie Dostoïevski à Manhattan) et Bernard Henri-Lévy (qui publie Réflexions sur la guerre et le mal), mais ils ne manquent pas d’immodestie puisqu’ils annoncent fièrement dès la première page qu’ils avaient au fond prévu ces attentats depuis plusieurs années, dans un article paru dans le quotidien Le Figaro (27 novembre 1997) et qui inventoriait en effet différents types de menaces violentes – dont le terrorisme non étatique – pesant sur les démocraties actuelles. Le problème est que nous sommes un nombre relativement élevé de personnes à nous être aperçus qu’il existe de telles menaces terroristes dans le monde et à avoir bien noté que la France a déjà subi au cours des années 1990 plusieurs attaques de type terroriste (on poserait volontiers la question inverse : qui n’est pas au courant ?). Nous ne prétendons pas tous pour autant avoir des dons de voyance… Mais prenons pour le moment les auteurs au sérieux et ouvrons leur texte. 

Le sujet du livre est donc : les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. La problématique : pourquoi personne (sauf nos auteurs…) ne les a vu venir ? La thèse est double : 1/ le terrorisme prolifère avec l’Islam aux quatre coins du monde, 2/ les services de renseignement américains étaient incompétents. La conclusion : on s’achemine vers le “ chaos mondial ” et le terrorisme tout azimut. La quatrième de couverture du livre résume très bien à la fois le fond du propos et la rhétorique catastrophiste typique des auteurs : “ Nébuleuses clandestines, structures tentaculaires, attentats-massacres, réseaux financiers, fanatisme, faillite du renseignement, fragilité de la mondialisation, désarroi des populations, inefficacité du système militaire classique : la destruction du World Trade Center est bien l’acte fondateur du siècle nouveau. Sans précédent ni comparaison, une guerre planétaire le marquera. Elle sera terroriste. Et n’épargnera ni l’Europe, ni la France où des formes virulentes de violences urbaines et de criminalité peuvent demain évoluer vers un pur et simple terrorisme ”.

 

L’apocalypse barbare menaçant la civilisation occidentale a donc trouvé ses nouveaux théoriciens, à qui l’on doit au moins reconnaître le mérite de la clarté du propos. Mais au fait, qui sont-ils ? Certes pas des inconnus (voir les références à la fin du texte). Derrière sa noble façade d’“ enseignant à la Sorbonne ” (il se présentait encore l’an passé comme “ ancien vice-président de l’Université Panthéon-Sorbonne ”, poste qu’il avait en effet occupé dans sa jeunesse au titre de délégué étudiant…), le businessman Alain Bauer dirige une société privée de conseil en sécurité (AB Associates) qui tient notamment une place importante sur le marché des diagnostics locaux de sécurité (dans le cadre de la préparation des Contrats Locaux de Sécurité). Derrière sa façade ronflante de “ directeur des études du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines de l’Université Paris 2 ”), son coauteur, Xavier Raufer, de son vrai nom Christian de Bongain, est un ancien cadre du parti politique d’extrême droite Ordre Nouveau, devenu journaliste sous ce pseudonyme et qui s’est spécialisé peu à peu dans les questions de terrorisme et de délinquance. Leurs points communs : à la fois une certaine vision du monde (qu’on va découvrir une fois de plus à travers l’examen de leur livre) et une stratégie de légitimation universitaire visant à conquérir une image d’“ experts ” neutres, objectifs, désintéressés. 

Une “ démonstration ” bien peu convaincante
de l’échec des services de renseignement américains
 

Jouons donc le jeu et examinons ce livre qui se compose de dix chapitres. Les deux premiers sont occupés par une longue description des conséquences économiques et financières très néfastes des attentats du 11 septembre 2001 sur l’économie américaine. C’est en fait une compilation de données publiées dans la presse économique américaine de ces derniers mois. Le chapitre 3 part ensuite à la recherche des causes de cet événement tragique. Il souligne d’abord l’impunité des terroristes iraniens puis de Ben Laden. Les causes de cette impunité sont claires aux yeux des auteurs. Ce serait d’abord “ un engourdissement intellectuel de la CIA, laquelle, au fil des années, est toujours plus prisonnière des bienséances et modes en vigueur dans la société américaine, notamment celle du politically correct – et s’éloigne d’autant du réel ” (p. 64). La CIA n’aurait pas voulu recruter d’anciens terroristes et d’anciens criminels. Résultat : son personnel serait en réalité totalement incompétent (p. 66). On se permettra de trouver la démonstration un peu courte… Ensuite, les USA auraient mis le paquet sur les technologies modernes, l’informatique, la robotique, les armes super-sophistiquées mais qui ne sont d’aucune utilité contre la guérilla et le terrorisme. La CIA serait donc tombée dans la “ fascination du virtuel ” et le “ fétichisme technologique ” (pp. 69-76). On se demande pourtant ici si les auteurs ne font pas une confusion entre l’évolution des techniques de guerre (qui sont une chose) et celle des techniques de renseignement (qui en sont une autre). Arrive enfin une “ explication ” encore moins convaincante sur le rôle du renvoi du directeur des renseignements saoudiens qui était un homme particulièrement bien renseigné. Le problème est qu’on nous dit que ce renvoi a eu lieu au mois d’août 2001 et qu’il est plus que probable qu’à cette date les attentats étaient déjà programmés dans tous leurs détails. Le cœur de l’analyse de l’échec de la prévention des attentats paraît donc en réalité assez faible. 

Passons sur les pages consacrées à faire une sorte de résumé de ce que devint l’Afghanistan après le départ des soviétiques en 1989, ce sont là encore des choses très connues. Dans des pages très répétitives, les auteurs se lamentent ensuite à nouveau longuement sur ces Etats-Unis qui n’ont rien vu venir, qui n’ont rien compris, etc. Au bout d’un moment, l’envie vient de leur demander : “ et vous, messieurs les ‘experts’ qui faites la leçon après coup, vous aviez bien entendu prévu les attentats du 11 septembre ? ”. On connaît la réponse, facile ! Puis une autre question plus dérangeante encore vient assez rapidement. En effet, on comprend au fil des pages que, en réalité, les services de renseignement des États-Unis savaient parfaitement tout ce qui est dit dans ce livre sur la menace terroriste que constitue certains réseaux de fanatiques se réclamant de l’Islam (du reste, ce livre – qui ne contient aucune enquête empirique apportant des informations nouvelles – est essentiellement construit de seconde main à partir de livres parus aux Etats-Unis et de documents établis par les services secrets américains eux-mêmes…). La preuve en est que Ben Laden était étroitement surveillé. On nous dit même qu’un bureau entier de la CIA travaillait sur lui depuis 1996 (p. 89) ! Le risque était donc parfaitement connu des services secrets et du gouvernement américains et l’on imagine sans peine le nombre de personnes, d’ordinateurs et de satellites qui espionnaient depuis longtemps ces réseaux aux quatre coins du monde. A la place de cette longue litanie des incompétences américaines, on aurait donc préféré une analyse un tant soit peu précise du déroulement même des attentats, de leur préparation, de ce qu’ils supposaient comme logistique, comme organisation humaine, comme soutiens financiers et comme réseaux à l’échelle internationale. Bref, une véritable enquête qui aurait permis de répondre à des questions que tout le monde se pose : comment prévoir que l’attaque viendrait de personnes bien établis en Amérique, ayant pour certains une famille, un métier, une bonne réputation dans le voisinage, etc. ? Ceci n’est pas facile à concevoir (ni à surveiller !). S’agit-il vraiment d’un terrorisme extra-étatique (comme le prétendent les auteurs) ou bien est-il soutenu en réalité par des États ? On nous dit souvent une chose et son contraire à propos de Ben Laden.

Une analyse indigente de l’origine
de ce phénomène terroriste

Quoi qu’il en soit, la question se transporte donc sur la nature et l’organisation de ce terrorisme. Aussi, dans les chapitres 4 et 5, attendait-on la démonstration savante de nos auteurs : qui sont donc ces terroristes ? La réponse est plus qu’étonnante, elle sidère par son imprécision et sa façon de procéder par de vagues analogies biologisantes au lieu de bâtir une démonstration rigoureuse. En guise d’analyse du fonctionnement d’organisation du groupe Al-Qaïda, les auteurs le décrivent sérieusement comme “ une entité biologique : un protoplasme flexible, amorphe, mobile, nomade, transnational et déterritorialisé, dynamique et imprévisible ” (p. 110). Al-Qaïda serait donc “ un protozoaire terroriste ”. Nous voilà bien avancés ! Qui plus est, ce serait un “ protozoaire ” à la fois “ amorphe ” et “ dynamique ”, ce qui le rend en effet assez original, pour ne pas dire contradictoire… Ceci est-il bien sérieux ? Est-ce que l’on est pas ici en train de se payer de mots ? Est-ce là toute la science de nos “ experts ” ? Il le semble bien. Reprenant (une fois encore) des sources américaines, les auteurs nous proposent ensuite une description d’Al-Qaïda et de ses soutiens pakistanais (pp. 110-123), puis une description de ses camps d’entraînement d’Afghanistan en enfin de son organisation interne (pp. 134-169). Mais le raisonnement métaphorique et biologisant reprend au chapitre 6, notamment au sous-chapitre intitulé “ Vers le chaos mondial ”. les auteurs nous expliquent ici que l’on est passé d’une ère où les terroristes étaient à la solde des États et donc prévisibles, à une ère nouvelle : “ on assiste à la prolifération quasi biologique, incontrôlable, d’entités dangereuses complexes, très difficile à identifier, à comprendre, à définir, ce sur des territoires ou au sein de flux eux-mêmes mal explorés ” (p. 181). Si c’est ce que l’on peut dire de plus précis, on comprend que les services de renseignements américains aient eu quelques difficultés… Les questions les plus simples deviennent en effet bien compliquées, ou plutôt obscures. Ces questions sont par exemple : pourquoi ces attentats du 11 septembre 2001 ? dans quel but ? à qui cela profite ? quel est le sens ? quel est le message ? Les auteurs ne nous éclairent pas sur ces points puisqu’ils ne proposent notamment aucune analyse précise des motivations et de l’origine précise des terroristes. Ils écrivent au contraire : “ Les freins moraux semblent avoir déserté des entité quasi autistes, ne cherchant à influencer personne hors d’un cercle étroit d’élus. Faisant de la terreur une fin (la destruction de leurs ‘ennemis’), ils ‘justifient’ leurs attentats (World Trade Center, métro de Tokyo…) par la volonté d’un ‘prophète’, ou par une imminente fin du monde’ ” (p. 182). Vous parlez d’une explication : les terroristes sont autistes ! Ils ne sauraient avoir de mobiles, ni même d’idées (ont-ils seulement un cerveau ?) ! Et puis quel rapport y a-t-il entre Al-Quïda et les sectes japonaises qui surgissent tout d’un coup dans ce livre ? On ne le comprend pas. Et, sur le fond, qu’est-ce que c’est que cette pseudo explication du terrorisme par l’absence de freins moraux ? Il est facile d’objecter : qu’y a-t-il de surprenant à ce que des gens qui se considèrent en guerre n’aient aucun scrupule à tuer ? C’est malheureusement ce qui se passe dans toutes les guerres, c’est dramatiquement trivial. On ne trouvera pourtant pas un mot dans tout le livre sur la situation politique au Proche-Orient ou en Afrique, sur les rapports de force internationaux et sur la place des Etats-Unis dans cette géopolitique mondiale. En définitive, en guise d’explication du comportement des terroristes, les auteurs procèdent donc par jugements moraux et par analogies biologisantes très vagues et peu rigoureuses. Ceci n’a rien d’une méthode scientifique. 

Après ce que l’on vient de voir, c’est sans surprise que l’on découvre les derniers chapitres. Dans le chapitre 7 intitulé “ Gagner ”, usant soudainement de moult citations de Heidegger, Nietzsche et Carl Schmidt (tiens, tiens…), les auteurs nous annoncent (et nous répètent des dizaines de fois de pages en pages) qu’il faut “ refonder intellectuellement ” les systèmes de renseignement, qu’il faut sortir la pensée du “ conformisme ”, de la “ pensée unique ” et de la “ confusion ”, qu’il faut savoir “ déceler le futur intelligible ” et “ parvenir au savoir qui pressent ” (pp. 207-219). De belles formules incantatoires… mais qui donnent quoi concrètement ? Le chapitre 8 est sensé le démontrer en prenant le cas français. Comment donc “ pressentir le futur intelligible ” du terrorisme en France ? La réponse des auteurs ne surprendra pas : c’est en comprenant le lien direct qui unit les “ violences urbaines ” au terrorisme. Reste à le prouver. La prétendue démonstration commence avec des formulations hyper-générales accusant tout le monde de ne rien comprendre à la situation : “ On voit vers la fin des années 90 se produire des passages toujours plus fréquents de la délinquance prédatrice au grand banditisme. Ce alors que cette grave dérive vers une criminalité de masse se trouve occultée par la bienséance et le négationnisme militant de nombre de grands médias. De ce fait, l’imminence d’une explosion criminelle est, vers la fin des années 90, constamment en deçà du seuil de compréhension générale ” (p. 229). Il s’agit au contraire pour nos auteurs d’expliquer que la guerre terroriste se prépare en France actuellement. On attend alors des preuves, on espère une analyse minutieuse des dossiers et une enquête de terrain dans les banlieues françaises. Hélas, on arrive à la fin du chapitre et on se contentera en tout et pour tout d'une part, page 233, de l’évocation d’un fait divers – oui, un seul ! – (une attaque d’un fourgon blindé par deux jeunes hommes très armés, à la mi-novembre 2001), d’autre part, page 234, du rappel du détournement de l’Airbus d’Air France en décembre 1994 par des membres du GIA. 

Face à des “ preuves ” aussi peu sérieuses du fait que le terrorisme qui inondera la France au 21ème siècle se prépare actuellement dans nos banlieues, on sortirait donc presque rassuré de ce livre. Ceci confirmerait les auteurs dans leur conviction qu’eux seuls ont raison face à la masse des imbéciles que nous sommes. Au fait, dans le langage des auteurs, ce “ nous ” (les imbéciles) désigne d’une part la “ caste policito-médiatique ”, d’autre part les “ intellectuels ” partisans de la “ culture de l’excuse ” (c’est-à-dire ceux qui cherchent des explications en écoutant aussi de temps en temps ce que les délinquants ont à dire). Voilà un discours qui, dans un autre contexte, situerait assez bien ses auteurs sur le plan idéologique. Mais nous nous égarons ! Arrêtons la polémique et revenons à l’analyse pour conclure. Nous avons pointé l’indigence des prétendues “ analyses ” salvatrices de nos “ experts ”. A vrai dire, nous aussi nous pouvions “ pressentir ” cette indigence dès l’introduction de leur livre. En effet, les auteurs commentent ainsi le fait que les Etats-Unis ont commis l’erreur majeur de se désintéresser de l’Afghanistan après le départ des soviétiques : “ Ils repartirent brutalement. Ils laissèrent s’entasser, s’échauffer, les scories de cette guerre, en une immense poche de gaz islamiste. Ces déchets, ce sont les Talibans, Mollah Omar, Oussama Ben laden… ” (p. 19). Le “ gaz islamiste ” et le “ déchet Ben Laden ” annonçaient ainsi le “ protoplasme Al-Qaïda ”. Voilà toute la science de cet “ enseignant à la Sorbonne ” et de ce “ directeur des études du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines de l’Université Paris 2 ”. Devant ces constats, nous avons alors refermé ce livre en nous faisant deux réflexions. 

La première : que la principale raison d’être de ce livre réside peut-être davantage dans le positionnement des auteurs sur le marché (intellectuel, économique, idéologique) de l’expertise en matière de “ risques ” et de “ menaces ”, que dans l’analyse rigoureuse des processus terroristes et des attentats du 22 septembre 2001. 

La seconde : que nous pouvons donc dire à nos lecteurs qu’il n’est pas nécessaire de lire ce livre si l’on veut essayer de comprendre les ressorts de ces menaces terroristes qui nous interpellent tous et qui méritent une analyse autrement plus sérieuse.


Retour au texte de l'auteur: Jean--Christophe Marcel, sociologue, Sorbonne Dernière mise à jour de cette page le mardi 7 mars 2006 13:50
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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