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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Clochards et sans-abri: actualité de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard (1998)
Texte de l'article


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Laurent Mucchielli, “Clochards et sans-abri: actualité de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard”. Un article publié dans Revue française de sociologie, 1998, pp. 105-138. [M. Laurent Muchielli, sociologue et historien de formation, est chargé de recherche au CNRS et directeur du Centre de recherche sociologique sur le Droit et les institutions pénales au CNRS]. [Autorisation formelle des auteurs accordée le 8 septembre 2005] 
Résumé
 
Introduction
 
I.  Psychologie et sociologie du clochard: une enquête pionnière
 
1. La méthode
 
La méthode des cas cliniques et les limites de l'observation participante
Du sens commun à l'analyse scientifique: dépasser le « mythe du clochard heureux »
L'établissement d'une typologie
 
A.  Le « vagabondage d'origine sociale » ou les « mutilés sociaux ».
B.  La dominance relative des problèmes individuels.
C.  Les grandes déficiences psychologiques.
 
2. Comment on devient clochard: le processus de désocialisation
 
Les quatre phases du processus de désocialisation
Vers une conception psychosociologique de la personnalité
 
3. Déviance, norme et catégories savantes
 
Catégorisation sociale et diagnostic scientifique
La déviance n'est que l'envers des normes
Déterminisme et responsabilité: les archaïsmes persistants de la pensée occidentale
 
II. La désocialisation: actualité de Vexliard au regard du réinvestissement contemporain des sciences sociales
 
Les étapes de la désocialisation de la personnalité
Un clochard peut en cacher un autre
Le risque de désocialisation ou la vulnérabilité sociale
 
III. Un oubli à interpréter dans le cadre de l'institutionnalisation de la psychologie sociale des années 1945-1960
 
La tradition française de psychologie collective
L'institutionnalisation de la psychologie sociale dans les années cinquante
La clinique, le laboratoire et la société
 
Bibliographie

Laurent Mucchielli (1998)
Clochards et sans-abri : actualité de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard”.
Un article publié dans Revue française de sociologie, 1998, pp. 105-138.

Résumé 

Nous proposons ici une relecture de l'oeuvre d'Alexandre Vexliard (1911-1997) centrée sur sa contribution à l'analyse psychosociologique des clochards. Nous soulignons notamment les qualités méthodologiques et les perspectives interactionnistes avant la lettre de ses recherches réalisées à partir de la fin des années quarante. Au coeur de l'analyse, la mise en évidence des mécanismes et des phases d'un processus de désocialisation apparaît comme une grille de lecture toujours pertinente dans l'analyse des phénomènes dits aujourd'hui d'« exclusion ». Nous évaluons cette actualité au regard des travaux contemporains sur les sans-abri. Enfin, nous interprétons la nature de ces recherches pionnières ainsi que leur non reconnaissance académique dans le contexte de l'évolution de la psychologie sociale des années 1945-1960.

Introduction

Professeur émérite de psychologie à la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l'Université de Nice, Alexandre Vexliard s'est éteint le 20 janvier 1997 à l'âge de quatre-vingt six ans. A la fin des années quarante, il fut en France le pionnier de l'étude psycho-sociologique de ceux que l'on appelait alors les « clochards ». Pourtant, tandis que les thèmes de la « nouvelle pauvreté », de l'« exclusion », de la « désaffiliation » (R. Castel) ou de la « disqualification sociale » (S. Paugam), connaissent une vogue certaine dans les sciences sociales depuis une bonne dizaine d'années, le travail de Vexliard – dont la pièce maîtresse est publiée en 1957 sous le titre Le clochard. Étude de psychologie sociale – demeure largement méconnu [1]. Les spécialistes eux-mêmes se contentent généralement au mieux d'une mention bibliographique pour mémoire. Rares sont ceux qui semblent l'avoir lu et qui considèrent que son enquête « reste toujours une référence, en particulier parce qu'elle permet des comparaisons avec la période actuelle » (Damon, 1996a, pp. 89-91). Et surtout nul ne semble mesurer l'ampleur et l'actualité, au moins partielle, de ses apports méthodologiques et théoriques. 

C'est donc à une relecture d'ensemble de cet aspect de l'oeuvre de Vexliard que nous convions le lecteur (I) [2], avant d'envisager son actualité au regard du réinvestissement contemporain des sciences sociales sur ces thèmes (II), et d'examiner enfin les raisons de la non reconnaissance académique de ce travail dans le contexte de l'institutionnalisation de la psychologie sociale au début des années cinquante (III).

I. Psychologie et sociologie du clochard:
une enquête pionnière

Les thèmes qui dominaient les sciences sociales en France, en 1950, étaient ceux des classes sociales, du travail et des inégalités. Du côté de la déviance, le sujet porteur était celui de la délinquance juvénile. Mais, après avoir déchaîné les passions à la fin du XIXème siècle, l'étude du vagabondage et de la mendicité n'intéressait apparemment plus personne. Vexliard le constate avec raison : « il y a quarante ans, le vagabondage des adultes avait donné lieu à des recherches nombreuses en France aussi bien que dans d'autres pays. Est-ce à dire que nous avons abordé l'étude d'une catégorie sociale en voie de disparition ? Le problème est plus complexe ; il se pose surtout en des termes nouveaux » (Vexliard, 1957a, p. 15). Quoi qu'il en soit, Vexliard n'innove pas seulement par son sujet, mais aussi – et même surtout – par sa méthode et par son apport théorique à l'étude des mécanismes de la « désocialisation ». 

I.1. La méthode

C'est tout aussi bien la sociologie et l'histoire du phénomène que l'étude psychologique de la personnalité et des parcours individuels qui intéressent l'auteur. De ce point de vue, sa thèse principale et sa thèse secondaire se complètent logiquement [3]. Toutefois, nous nous intéresserons surtout ici à la thèse principale qui, du point de vue théorique, articule l'ensemble des recherches de Vexliard et qui, du point de vue empirique, est d'une richesse et d'une originalité certaines. En effet, elle se fonde sur l'étude approfondie de soixante et un cas, extraits de près de quatre cents entretiens réalisés à Clermont-Ferrand, Marseille, Montpellier et Paris entre 1948 et 1953, dans des conditions et avec une profondeur variable selon la disponibilité psychologique des individus.

La méthode des cas cliniques
et les limites de l'observation participante

Vexliard estime que « seule la méthode dite des cas [...] permet de connaître, dans leur diversité, les conduites humaines concrètes » (ibid., pp. 13-14). Aussi, afin de ne pas opérer une quelconque sélection préalable (consciente ou pas), il convient de s'intéresser au « tout venant de la population des vagabonds, les individus étant pris au hasard des rencontres » (ibid., p. 28). L'auteur précise même que, en matière de déviance, « la tentation de considérer l'individu exceptionnel comme l'image grossie des cas “moyens” serait grande, et peut-être justifiée ; mais l'on est nullement fondé d'accepter a priori cette hypothèse, sans preuves suffisantes, comme cela se produit trop souvent » (ibid., p. 28). En réalité, seule une légère sélection s'est opérée de fait, certains clochards « peu nombreux » refusant les entretiens, étant « en état de perpétuelle ivresse » ou de trop grande « confusion mentale (en général sénile) ». 

Comment aborder les clochards ? Vexliard a bien tenté la méthode de l'observation participante : « à plusieurs reprises, nous nous sommes mêlé à la vie des clochards, nous avons partagé leur existence, en portant une tenue appropriée ». Mais si cette méthode d'approche est assez facile, les résultats sont « décevants » : « les clochards ne s'interrogent pas d'habitude mutuellement sur leur passé. Il nous était impossible par ce procédé d'obtenir des renseignements biographiques individuels et, à plus forte raison, des indications méthodiques et suivies » (ibid., p. 30). Dès lors il s'est tourné vers la méthode des entretiens individuels, en l'appliquant cependant de façon peu conventionnelle compte tenu des conditions très particulières de la situation : 

« nous avons dû adapter le type d'examen à nos sujets plutôt que d'exiger d'eux toujours la même attitude. Ces défauts [méthodologiques] sont flagrants, mais on peut se demander si une investigation de ce genre peut être standardisée et si, en la standardisant, l'on ne risque pas de passer à côté des problèmes essentiels. En confrontant la méthode souple que nous avons dû suivre, avec les méthodes rigoureuses soumises à une discipline mathématique, on se pose la question : ne vaut-il pas mieux risquer de commettre quelques erreurs plutôt que d'ignorer les expériences humaines les plus signifiantes, qui ne peuvent être découpées, décomposées et mesurées » (ibid., p. 30) [4]. 

Vexliard insiste ensuite sur les conditions de déroulement des entretiens qui peuvent modifier sensiblement leur contenu. En effet, les rencontres réalisées dans un cadre institutionnel (tel centre d'hébergement) induisent chez les individus un certain rôle ou du moins certaines attitudes qui se traduisent par des réponses « souvent conventionnelles, tendues, surveillées, [...] les récits manquaient de spontanéité ». En particulier, le clochard véritablement désocialisé, qui se sait peu aimé par les institutions mêmes charitables car il est « inamendable, réfractaire au travail  », prend alors souvent « le masque du repenti et persiste à le garder tant qu'il demeure dans l'enceinte de ces institutions » (ibid., p. 29). C'est pourquoi Vexliard réalisera les observations « les plus nombreuses et les plus fécondes » dans un contexte « libre » : dans la rue ou dans l'arrière-salle d'un café. Alors seulement, lorsque le sujet se prêtait volontiers à l'entretien, celui-ci pouvait être particulièrement approfondi. Au détour d'un article plus ancien, l'auteur raconte ainsi le déroulement concret d'une étude de cas : « Roger R. qui évolue dans un petit groupe de clochards à Neuilly se laisse facilement aborder ; il est communicatif, parle volontiers sinon abondamment et se prête sans résistance aux entretiens et aux examens. L'observation est étendue sur trois mois (août-octobre 1950), à raison de deux à quatre entretiens par semaine. Les réponses de Roger sont hachées, fragmentaires, aussi l'entretien doit-il toujours être dirigé, aussi bien pour obtenir des renseignements complémentaires que pour canaliser son attention instable » (Vexliard, 1952, p. 512). L'étude a donc nécessité entre vingt-quatre et quarante-huit entretiens, ce qui est considérable. 

Il convient enfin de noter dès à présent que Vexliard a bien entendu conduit ses entretiens avec une « grille de lecture » sous-jacente, et c'est aussi la richesse ou l'ouverture de ces interrogations implicites qui font l'intérêt de ses résultats. N'excluant a priori aucune problématique, l'auteur s'est surtout situé dans une perspective interactionniste avant la lettre : « chaque fois que cela sera possible, nous ferons ressortir le jeu des mécanismes sociaux objectifs à côté des dynamismes psychologiques individuels de la conduite. [...] sur le plan concret, ce que l'on cherche à comprendre avant tout, c'est l'enchaînement micro-historique des conduites individuelles ainsi que les motivations passées et actuelles, qui se dégagent au niveau de l'étude des “cas” » (Vexliard, 1957a, p. 14). Ce n'est qu'à partir de là que, dans un second temps et sans méconnaître les « déviations significatives », il devient possible de construire des typologies : « une systématisation de ces études permet de dégager des conduites-normes et des mécanismes typiques de leur évolution » (ibid., p. 14). Ainsi, fidèle aux enseignements de ses professeurs avant la guerre (cf. infra), Vexliard exclut aussi bien une psychologie individuelle qui ne comprendrait pas qu'« une action humaine » même « prise isolément » « ne saurait être comprise que replacée dans son système complexe d'interactions concrètes », qu'une sociologie qui ne tiendrait pas compte du fait que deux individus « placés apparemment dans des conditions semblables » peuvent se comporter finalement de manière différente en fonction de « leurs antécédents, leur histoire » (ibid., p. 17). Seule la mise en oeuvre sur le plus grand nombre de cas possible de la méthode biographique des « cas cliniques » (utilisant parfois, outre l'entretien visant à reconstituer l'itinéraire et ses significations pour la personne, toute la batterie des tests de personnalité, des tests psychomoteurs et des tests de capacité intellectuelle) peut ainsi permettre de « déterminer ce sens proprement social des conduites observées » (ibid., p. 18). Au moment même où les interactionnistes américains (Goffman, Lemert, Becker) commencent tout juste à publier leurs premières recherches, Vexliard a donc conclu de son côté à la nécessité d'adopter une « perspective interactionniste » pour analyser « comment se constituent et se dissocient certaines normes de la conduite » (ibid., p. 27).

Du sens commun à l'analyse scientifique:
dépasser le « mythe du clochard heureux »

Recueillant des centaines d'histoires de vie, Vexliard est rapidement porté à remettre en cause le mythe du « clochard-intellectuel », du « mendiant-millionnaire », et autres « cas exceptionnels que l'on trouve dans les reportages à titres sensationnels sur les clochards ». En réalité, « plus d'une fois, lorsqu'il nous a été possible de vérifier des informations de ce genre, nous avons pu constater qu'elles ne contenaient qu'une part de vérité, quand elles n'étaient pas entièrement forgées par l'imagination de quelque vagabond en quête de publicité, avec la complicité du reporter qui n'a pas pris la peine de vérifier les déclarations recueillies » (ibid., p. 28). Si ces cas existent, ils ne représentent qu'« à peine un ou deux pour cent de cette population », et surtout ils ne sont intéressants qu'en comparaison avec « le tout venant ». C'est vers la masse des anonymes qu'il faut aller, « au hasard des rencontres », et il faut « apprendre à s'intéresser à leur banalité ». 

Durant cinq années, Vexliard s'est donc plongé régulièrement dans la vie quotidienne du clochard. Le second chapitre de la thèse est consacré à la description de sa journée (ses lieux, ses parcours, ses horaires, sa nourriture, ses activités, les incidents avec d'autres clochards et avec la police), de sa semaine, de son année (les différentes saisons), de ses maladies, de sa mort. L'ampleur de l'étude permet d'établir des caractéristiques majeures : il s'agit majoritairement d'hommes qui débutent cette existence à l'âge de 35-45 ans, qui ont perdu ou rompu avec leur famille et leurs d'amis, qui n'ont plus aucune vie sociale. De sorte que ce clochard « n'entretient que rarement et d'une manière partielle des rapports stables avec les hommes, les choses, les lieux. Il ne tient à rien d'une manière élective. Il meurt d'une façon soudaine, dans la rue ou après un bref séjour à l'hôpital » (ibid., p. 59). Le clochard est fondamentalement « seul sur le chemin de la vie », et ce qu'il appelle parfois sa « liberté » reflète le soulagement d'abord de s'être extrait de rapports sociaux conflictuels et douloureux, ensuite d'avoir surmonté « le dégoût, le sens de la dignité, la honte, le désir de revenir “parmi les hommes” » (ibid., p. 62). C'est une fois qu'il est définitivement installé dans son entière solitude existentielle que le clochard peut s'inventer des valeurs, qu'il peut appeler « liberté » ou « indépendance » son retrait du monde. Parce qu'il se définit par son arrachement à tout lien social, le clochard ne saurait être « heureux » dans le sens d'une quelconque définition. Il peut seulement dire : « Je suis comme je suis et je suis bien comme ça. Laissez-moi tranquille... ». Enfin, pour les mêmes raisons, il ne saurait exister de véritables sociétés, bandes ou familles de clochards comme l'Europe en a connu jusqu'au XIXème siècle. Même lorsqu'ils vivent ou du moins se retrouvent parfois ou dorment en groupe, ce groupe n'en est pas un : « il n'y a ni structure, ni organisation, c'est-à-dire point de hiérarchie, ni de divisions fonctionnelles » (ibid., p. 64).

L'établissement d'une typologie

Vexliard le répète souvent et surtout le démontre par ses analyses de cas : la population des clochards ne forme pas un groupe social ; le mot « clochard » est une catégorisation, une étiquette, plaquée sur un ensemble hétérogène d'individus aux parcours de vie les plus divers, aux handicaps les plus variés. Il insiste aussi sur l'absence de tout « symptôme spécifique d'un désordre mental particulier et, à plus forte raison, d'un trouble unique » (ibid., p. 239). Pour présenter cependant globalement les choses, Vexliard (ibid., pp. 98-235) propose une typologie de situations qui peuvent se cumuler mais qu'il distingue en fonction de la prédominance que semblent avoir exercés dans le parcours individuel tels ou tels mécanismes. 

A. Le « vagabondage d'origine sociale » ou les « mutilés sociaux » [5].

Vexliard regroupe dans cette première catégorie (statistiquement la plus importante) les histoires de vie dans lesquelles « les pressions extérieures, surtout sociales, l'emportent en dernière instance par leur importance, sur les dispositions individuelles susceptibles d'expliquer l'acheminement des individus vers le vagabondage. Tous les sujets ont connu, souvent jusqu'à un âge avancé, une existence normale. [...] On peut dire que, si dans leur cas il y a mauvaise adaptation, il s'agit des institutions sociales plutôt que de l'inadaptation des hommes » (ibid., p. 145). Face à la diversité des cas qu'il a rencontrés, il distingue ici cinq sous-groupes : 

–   « le groupe socio-professionnel » désigne ceux « qui ont été acculés au vagabondage de par la nature de leur activité professionnelle : le trimard, l'ouvrier agricole, le “saisonnier”, le travailleur occasionnel ou marginal » ; 

–   « le groupe socio-économique » englobe ceux « qui ont été exclus de la vie normale, à la suite des pressions économiques, en particulier : le chômeur et le “déraciné” des campagnes » ; 

–   « le groupe socio-biologique » désigne « ceux qui ont été éliminés par suite d'insuffisances somatiques : le vieillard, le malade, l'infirme, l'accidenté » ; 

–   « le groupe socio-juridique » comprend « les victimes ou les profiteurs d'une situation créée par la loi ou une décision judiciaire : le prisonnier libéré, le chômeur professionnel » ; 

–   « le groupe socio-politique » inclut ceux qui sont devenus clochards « à la suite de décisions personnelles ou de condamnations de caractère politique, ou encore des réfugiés politiques étrangers ». 

Enfin, Vexliard mentionnait à part « le groupe des femmes clochardes », peu nombreuses, presque toutes âgées (« on sait que pour nombre de femmes jeunes, la prostitution est le substitut habituel du vagabondage »), alcooliques et malades. C'est la faiblesse numérique des cas qui l'amène à ne pas distinguer de catégories au sein du vagabondage féminin. Sur la base de son expérience, il estime simplement que « les décès, les ruptures d'affection, avec la famille, y jouent un rôle dominant. Il s'agit de femmes mariées ou qui ont été longtemps en ménage. Leur compagnon – le plus souvent ouvrier agricole – est décédé, malade ou a déserté. Ou encore sans avoir eu de compagnon, elles se sont brouillées avec leur famille ou leur patron, ou ont été chassées. Âgées ou malades, d'origine paysanne, elles n'ont pas la possibilité de se reclasser » (ibid., pp. 141-142). Au demeurant, cette logique de déclassement est bien celle qui prévaut de façon générale. En effet, si l'exercice typologique à visée d'exhaustivité a amené Vexliard à énumérer les cinq sous-groupes mentionnés à l'instant, il avait par avance estimé que deux grands types de situations sociales dominent statistiquement : 

« il y a, d'une part, tous ceux qui exercent des professions d'une grande instabilité soit dans l'agriculture, soit dans l'industrie. C'est que [ces secteurs] ont un grand besoin de main-d'oeuvre instable, qui doit être nécessairement très pauvre. D'autre part, il y a ceux qui ont subi brusquement une perte grave, ayant de nombreux retentissements, tant du point de vue affectif qu'économico-social. La situation typique est celle d'une perte presque simultanée d'emploi, de la femme et des enfants [...] Ceci à un âge où l'on refait difficilement sa vie : entre 35 et 45 ans. Presque tous les cas de vagabondage courant peuvent se classer dans ces deux grandes catégories » (Vexliard, 1953, p. 69). 

B. La dominance relative des problèmes individuels.

Il s'agit des cas « où les pressions sociales ne paraissent pas dominantes, où le vagabondage semble se rattacher à des structures particulières du comportement individuel, en excluant toutefois les cas qui se rapprochent de la pathologie mentale » (Vexliard, 1957a, p. 147). Il s'agit en fait de cas-limites, de « types marginaux situés aux limites de la vie normale ». Vexliard précise qu'il les décrira « en les désignant par des termes tels que “paresse”, “névrose d'échec”, “parasite”, “instable”, “obsédé”, qui certes, n'épuisent pas le contenu de leur personnalité, mais constituent des points de repère » et, qui plus est, des points de repères dans leur personnalité telle qu'elle se donne à voir de l'extérieur et « sous leur forme actuelle », c'est-à-dire « réactionnelle » (ibid., pp. 148 et 151). Il s'agit d'individus qui se trouvent être poussés par la vie « vers leurs derniers retranchements », et dont les « faiblesses psychologiques » pourraient tout aussi bien les conduire (et les conduisent parfois) « vers d'autres voies de repliement, de reddition : névroses, psychoses, actes de désespoir, suicide » (ibid., p. 149). Vexliard présente ainsi des cas d'alcoolisme, de paranoïa, de névroses d'échec, en montrant comment ces structures anciennes ont systématiquement ruiné la vie sociale des individus. Mais quand bien même ce sont ces dispositions qui dominent leur parcours, il a soin de toujours rappeler que « cela ne signifie pas que, dans d'autres conditions, ces mêmes dispositions [individuelles] n'auraient pu être orientées autrement » (ibid., p. 186) [6]. De plus, souvent les tournants se sont joués à peu de choses ; la frontière entre l'échec et le succès est fragile et il suffit de peu pour redonner confiance ou au contraire déstabiliser un individu fragilisé par une faiblesse psychologique : 

« les succès sociaux estompent ce qui paraît indésirable ; les échecs, au contraire, soulignent l'indésirable et déforment les meilleures qualités. C'est ainsi que la même tendance psychologique sera appelée stabilité en cas de succès social et rigidité en cas d'échec. De même on dira d'un instable qui a réussi qu'il est adaptable, et, en cas d'échec social, qu'il est inadapté ou inadaptable » (ibid., p. 194). 

Ceci indique que les catégories utilisées par la psychologie doivent être toujours relativisées : « la psychologie révèle dans cette terminologie ambivalente un opportunisme social. Tout se passe comme si elle défendait la société au détriment de l'individu qui a échoué. Il est vrai que les nuances des conduites instabilité-adaptabilité et rigidité-stabilité sont parfois justifiées [...]. Cependant, en pratique, les seuls juges en dernière instance des attributs psychologiques demeurent le succès ou l'échec social » (ibid., p. 194). Il faut ici que le psychologue se fasse un tant soit peu sociologue, prenne un peu de recul, pour comprendre que « l'on voit mal, dans un cabinet de consultation, à quel point les attributs de certains individus trouvent une protection sociale inconsciente pour eux, alors que les mêmes mécanismes tendent à dévaloriser des traits individuels qui auraient pu être appréciés et développés dans d'autres circonstances ». C'est l'ethnologie culturaliste qui, par les mots de Ruth Benedict, est invoquée par Vexliard pour conclure que « les favorisés de la fortune » sont « ceux dont les virtualités coïncident de près avec le modèle de comportement choisi par leur société » (Benedict, 1950, p. 283). 

C. Les grandes déficiences psychologiques.

Certains clochards sont plus ou moins des habitués des hôpitaux psychiatriques. Trop longtemps ces cas ont dominé le discours psychiatrique, ce qui constitue un héritage historique évident : « il est certain que l'on rencontrait autrefois parmi les vagabonds une plus grande quantité de malades mentaux, parce que nul ne se préoccupait d'eux. Ils étaient condamnés à l'errance comme individus non utilisables socialement ; en outre, ils n'entraient à l'asile que s'ils se révélaient dangereux pour l'ordre public » (Vexliard, 1957a, p. 196). Aujourd'hui, écrit Vexliard, tout cela change et l'on rencontre de moins en moins souvent ce clochard arriéré mental. La pathologie la plus fréquente dans son échantillon est la débilité légère, suivie de l'alcoolisme. Enfin, il relève quelques cas isolés de « tendances schizoïdes », ce qui semble logique car « la schizophrénie est par excellence la “maladie de l'indifférence”, qui abolit le goût du travail, le besoin d'attaches, le sens moral » (ibid., p. 197). Quels mécanismes agissent ici ? Dans la plupart de ces histoires, Vexliard retrouve un désordre familial grave. Examinant une des rares études statistiques réalisée dans un foyer pour clochards, il trouve du reste confirmation que deux clochards sur trois sont issus de familles perturbées par le décès, l'abandon ou le divorce (ibid., p. 218). Toutefois, Vexliard ne fait pas de la dissociation familiale une explication mécanique de l'origine des défaillances du futur clochard. Détaillant en 1953 les éléments dont il dispose sur l'enfance des clochards (dans les cas où il avait pu vérifier ses informations auprès des parents survivants ou des voisins), il précise en effet : « il semble qu'il n'y a absolument rien de spécifique, de fondamental, d'exclusif, dans l'enfance des vagabonds, qui permettrait de prévoir une probabilité de vagabondage » (Vexliard, 1953, p. 68). Tout au plus peut-on retirer de son analyse, à titre de facteurs fragilisants mais non suffisants, la dissociation familiale et les grands excès dans le style éducatif du ou des parents, dans un sens ou dans l'autre (sévérité excessive ou véritable négligence). De plus, concluant sur ces cas de grandes fragilités psychologiques, Vexliard insiste surtout sur l'interaction entre ces données individuelles et les processus sociaux d'exclusion, notamment sur les obstacles à l'embauche ou au maintien dans le travail que ces fragilités ont provoquées. Il note en effet que la plupart de ces individus ont travaillé à certaines époques de leur vie. Joachim, « débile profond » selon les psychiatres, a été ouvrier agricole, terrassier, livreur. Il a donc su s'adapter. Son « employabilité », son « utilité sociale », est ainsi « fonction moins de ses déficiences, comme on est tenté de le croire, que des “besoins socio-économiques” de main-d'oeuvre. Cet homme “inutile” aujourd'hui rendait des services appréciés lorsqu'on faisait appel à lui. L'éventail de ses possibilités est relativement étendu ; cet éventail est en tout cas moins étroit que celui des possibilités d'utilisation par la société » (Vexliard, 1957a, p. 198). 

I. 2. Comment on devient clochard:
le processus de désocialisation

Vexliard insiste à maintes reprises sur l'hétérogénéité de cette population, sur la nécessité de ne pas faire disparaître les origines diverses, les spécificités individuelles, les parcours atypiques, les situations ambivalentes, intermédiaires, etc. Cela étant, l'analyse scientifique consiste aussi à construire des types idéaux. La comparaison permet ainsi de dégager une esquisse de la « personnalité du clochard », entendue comme « un ensemble de traits, d'attributs, de valeurs, de sentiments, de motivations » qui sous-tendent le comportement. Cette personnalité résulte des interactions qui constituent l'histoire de l'individu, il s'agit d'« une acquisition tardive » car « tous, ou presque tous ces hommes ont connu une existence “normale” ». Cette personnalité résulte d'une « désocialisation », d'une « déchéance » qui s'accompagne de la mise en place d'une nouvelle personnalité selon une logique d'évolution psychologique, un processus que Vexliard décrit en quatre phases successives (même si « tous les sujets que nous avons étudiés n'ont pas traversé les quatre phases d'une façon aussi complète ») [7].

Les quatre phases du processus de désocialisation

1 – la phase « agressive » est une période « d'activité, de tentatives de réadaptation extérieure » qui est déclenchée par un événement brutal tel qu'un deuil, une infirmité, une perte d'emploi et de position sociale, un divorce, etc. L'individu se rebelle et tente de maintenir son univers social antérieur lors même que celui-ci se rétrécit et tend à se dissoudre. Il ne se reconnaît pas dans sa nouvelle situation et repousse ceux qui y sont déjà installés. 

2 – la phase « régressive ou de repli » succède peu à peu à la précédente lorsque l'homme éprouve dans la durée sa nouvelle situation « qui commence à devenir familière ». Il admet peu à peu sa condition de chômeur, d'invalide ou d'abandonné. Il se déprécie en même temps que le monde qui lui échappe lui semble moins beau, plus hostile, plus étranger. Pourtant, « l'espoir de retrouver le monde ancien demeure », mais les échecs répétés détruisent peu à peu la confiance et l'enthousiasme. Et puis les restrictions s'accumulent (l'homme a généralement vendu les biens qui lui restaient), ainsi que les frustrations liées à « la réprobation de l'entourage », au « cloisonnement social » qui s'installe plus ou moins rapidement. Vexliard ne dispose pas du concept de stigmatisation, mais l'idée est la même. De plus, « en raison de la philosophie sociale actuelle [cf. infra], l'individu se croit responsable de ses échecs et en cherche l'explication dans son incapacité », et il est porté à « exagérer les difficultés objectives ». L'accident devient fatalité. Mais la situation est insupportable et l'individu va réagir. 

3 – la phase suivante se caractérise par les tentatives de « résolution du conflit » et de « rupture avec le passé ». C'est à ce stade que le clochard commence à mendier : « ne pouvant plus obtenir par la règle ce dont il a besoin, en offrant un échange, il apprend à recevoir sans rien donner ». C'est aussi à ce stade qu'il commence généralement à boire, à supporter la réduction de tous les besoins, à fréquenter les autres clochards, à adopter leur langage. « Mais la situation de fait n'est pas encore acceptée et l'individu ne fait pas partie d'aucun des deux univers. C'est le moment le plus aigu de la crise conflictuelle. Lorsque l'évolution se fixe à ce stade, elle aboutit souvent au suicide ». 

4 – la dernière phase est celle de « la résignation ». Le conflit est liquidé, accepté, rationalisé et même valorisé. C'est à ce moment que le clochard affiche parfois ce contentement, ce discours sur la liberté, cette fierté, ce rejet méprisant du travail « en tant que gage de la dignité humaine ». Il devient instable, insaisissable. Vexliard écrit fortement : 

« On retrouve là les mécanismes d'une rationalisation autistique, minimisant autrui et l'univers “normal”, la négation des valeurs anciennes, le blâme à leur égard. [...] Désormais le principal obstacle à son intégration sociale est en lui-même. Cette transformation intérieure qui touche les fondements même de la personnalité lui a permis de liquider ses conflits, de trouver des voies nouvelles d'adaptation, d'harmonie relative et d'équilibre intérieur. L'autoapprobation devient une condition vitale de cet équilibre, gage de survie » (ibid., p. 245). 

Parvenu au dernier stade de sa désocialisation, le clochard a renoncé à l'« effort social » qui est « le plus coûteux » psychologiquement. S'inspirant ici des notions de force et de faiblesse psychologiques de Pierre Janet (1932), Vexliard caractérise ce stade terminal dans la personnalité du clochard par un renoncement social « qui masque ce qu'il y a d'essentiel dans la personnalité du clochard : la dégradation de ses besoins. Dans tous les domaines, y compris celui de la nourriture, il se contente de peu, sans choix, sans discrimination ; or c'est le choix et la possibilité d'un choix qui caractérisent la façon humaine de satisfaction des besoins. Cet abandon lui épargne l'effort adaptatif » que constitue la vie sociale au quotidien (Vexliard, 1957a, p. 240). En effet, « ce n'est pas que les besoins biologiques élémentaires fassent défaut. Mais chez l'homme, même ceux-là se situent toujours à un certain de degré de socialisation et réclament pour leur satisfaction une action spéciale. Cet aspect social des besoins, s'il n'est pas complètement disparu, est du moins fortement dégradé chez le clochard » (ibid., p. 241). En somme, « c'est l'habitude de ce renoncement aux besoins, l'accoutumance aux frustrations qui font le clochard » ; parvenu au stade ultime de la désocialisation, ce dernier peut être défini comme « un homme sans besoins, dans un univers sans valeurs », écrivait-il quelques années auparavant (Vexliard, 1951, pp. 146 et 150). 

La réduction des besoins est donc l'aspect le plus immédiatement visible de la personnalité du clochard. Mais elle renvoie en amont à la liquidation des conflits qui caractérisent toute existence sociale normale. Fidèle à son époque, Vexliard place en effet au centre de la compréhension de la personnalité le thème du conflit. Tandis que la psychanalyse explore les conflits personnels et que la sociologie met à jour les conflits de classes, il cherche à saisir le conflit entre l'individu et la société au coeur même des histoires individuelles. Se référant de fait à Lagache (1949a) et à Gurvitch (1950, p. 43), il écrit : 

« Le clochard devient ce qu'il est après avoir épuisé les moyens de lutte sociale ou après avoir été épuisé par cette lutte. [...] L'homme n'est certes pas essentiellement “irrationnel”, mais la recherche des éléments contradictoires sous-jacents, qui constituent la base du conflit se révèle des plus fécondes lorsqu'on s'efforce de comprendre et d'expliquer une conduite » (Vexliard, 1957a, p. 18 ; cf. aussi 1952, p. 508). 

Or, parvenu au dernier stade de la désocialisation, le clochard a dépassé toute sensibilité aux gratifications ou aux frustrations, aux succès ou aux échecs, qui sous-tendent la volonté personnelle et l'investissement social. C'est pourquoi, en plus d'« un homme sans besoins », il est aussi devenu, au sens fort, « un homme sans histoire » : « dans la vie du clochard, en l'absence de buts, rien n'est important et il ne lui arrive rien d'important » (Vexliard, 1952, p. 509). 

Cette description du processus de désocialisation est sans doute la meilleure démonstration de l'intérêt de cette « perspective interactionniste » adoptée par Vexliard et qui témoigne d'une très grande proximité intellectuelle avec les interactionnistes américains, en même temps que d'une étonnante synchronie. Il est en effet tentant de faire le rapprochement avec la notion de « carrière déviante » que les sociologues américains envisagent également comme une dynamique psychosociologique : « le cycle des modifications qui interviennent dans la personnalité du fait de cette carrière et les modifications du système de représentations par lesquelles l'individu prend conscience de lui-même et appréhende les autres » (Goffman, 1968, pp. 179-180). A ceci près naturellement que ces derniers ont surtout étudié les rapports des individus déviants aux institutions ou aux organisations. Ainsi, tandis que le clochard termine son évolution désocialisatrice dans la solitude quasi absolue, dans les situations que décrivent les interactionnistes « la dernière étape d'une carrière déviante consiste à entrer dans un groupe déviant organisé » (Becker, 1985, p. 60) [8]. 

Vers une conception psychosociologique
de la personnalité

Le modèle du processus de désocialisation de Vexliard renvoie donc à une appréhension de la personnalité comme une construction, un processus, une dynamique de désorganisation et de réorganisation autour de situations existentielles nouvelles. Ainsi qu'il l'exprime fortement : 

« la description des transformations de la personnalité du clochard est l'une des façons de montrer que, même adulte, l'individu peut subir des changements profonds. Il existe certes un lien historique entre les altérations actuelles de la personnalité et les structures instaurées dans ce passé ; ce lien n'est pas nécessairement génétique [lié de façon causale au passé] ; en particulier, les expériences infantiles n'expliquent pas entièrement les formes socialisées des transformations et ne permettent pas de les prévoir » (Vexliard, 1957a, pp. 245-246). 

S'inspirant aussi de Gordon Allport (1937) et de Kimball Young (1940), Vexliard se souvient sans doute surtout ici des enseignements de Lagache pour qui la psychologie se détourne de plus en plus et avec raison « d'un biologisme étroit qui ne tiendrait pas compte de l'historicité de l'être humain, du fait qu'il a un passé, mais aussi un avenir, et que cette histoire en mouvement est faite, en grande partie, de ses relations avec l'entourage », et pour qui, au-delà même du concept psychanalytique traditionnel d'identifications familiales, « on peut aller plus loin et, poussant l'idée d'interaction à l'extrême, concevoir toute la vie de l'homme dans le groupe comme un système de communications et d'échanges » (Lagache, 1955, p. 164). C'est cet enseignement que Vexliard prolonge ici en considérant que « la personnalité est une création continue qui se forme au cours des expériences tendant à réaliser un ajustement à la réalité. A ce point de vue, la personnalité peut être définie comme une tendance persistante à réaliser certaines formes et qualités d'ajustement. Ce sont les situations conflictuelles, dissociatives, qui indiquent le moment où l'homme doit trouver un mode nouveau d'adaptation » (Vexliard, 1957a, p. 241) [9]. La construction de la personnalité se situe ainsi dans une « interaction constante », un « ajustement aux conflits » qui surviennent entre les besoins psychologiques de l'individu (construits dans l'enfance) et les situations de la vie sociale dans lesquelles il se trouve plongé. L'humain est ainsi un être ouvert, et par là même fragile : 

« A aucun moment de son histoire, on ne peut dire qu'un organisme soit stabilisé au point que les attributs de la personnalité demeurent immuables, statiques, fixes, donnés une fois pour toutes. Des accidents soudains ou l'action lente du temps sont susceptibles de provoquer des modifications importantes. Ce sont des modifications de cet ordre que l'on observe dans le cas du clochard. La réorganisation des attributs de la personnalité tend à modifier la définition qu'il donne à ce qui lui convient, à ce qui lui est profitable, à ce qu'il recherche ; ceci bien entendu ne résulte pas d'un calcul raisonné. Ce choix se rattache à celui des rôles qu'assume l'adulte [...]. Cet aspect stabilisant et restrictif de la maturation fait défaut ou se perd dans le cas du clochard ; de là en grande partie l'“anomalie” de son comportement » (ibid., p. 67). 

Ce sont alors toutes les approches psychologiques et psychiatriques endogènes de la déviance qu'il faut examiner avec soin dans leurs présupposés. 

I. 3. Déviance, norme et catégories savantes

La bibliographie réunie par Vexliard en 1957 compte 391 titres. Ses lectures s'étendent des théologiens et des juristes de l'Ancien Régime aux études biologiques, psychologiques, psychanalytiques et sociologiques de la première moitié du XXème siècle. Et la manière dont l'auteur avance à travers l'examen critique de cet immense corpus pluridisciplinaire est instructive à plus d'un titre. Il s'agit déjà pour lui de « comprendre de quelle manière les personnes ou les groupes qui ont fait l'objet d'une distinction sont construits comme catégories à part » (Jodelet, 1996, p. 67). En l'occurrence, il met en évidence la façon dont les représentations sociales du phénomène ont longtemps structuré l'ensemble des discours, jusques et y compris les études réputées « scientifiques ». 

Catégorisation sociale et diagnostic scientifique

Ce que l'histoire des théories du vagabondage révèle sur la longue durée, c'est l'extrême difficulté avec laquelle les discours à prétention scientifique sur le vagabondage parviennent à s'extraire des deux pôles contraires (peur, responsabilité individuelle et répression versus compassion, responsabilité collective et charité) qui structurent les représentations sociales traditionnelles du phénomène. Il y a fondamentalement « les réquisitoires et les plaidoiries » (Vexliard, 1957a, pp. 70-71 ; cf. aussi 1956a, pp. 187-207) [10]. Et les recherches qui se veulent les plus positivistes, toujours armées de statistiques prétendant prouver la fréquence et la fatalité des « tares » – à l'instar de celles qui se rattachent à l'eugénisme dans les années 1890-1930 –, en sont une ultime et sinistre caricature : 

« En apparence, l'on a fait une transposition du domaine biologique (scientifique) dans le domaine humain, social. En réalité, c'est l'inverse qui s'est produit: les théories darwiniennes de la “lutte pour la vie”, de la “sélection naturelle”, de la “survivance des plus aptes”, ont été empruntées aux sociologues et économistes [...]. En d'autres termes, nous transposons une fois de plus notre expérience sociale en termes biologiques. Comme pour toutes les théories de ce genre, on ne peut voir là que la rationalisation d'un groupe social dominant, en vue de justifier une situation de fait qui lui est avantageuse » (Vexliard, 1957a, pp. 88-89). 

Les études psychiatriques et psychopathologiques avancent de leur côté une autre explication : ce serait la folie et l'arriération mentale qui conduiraient au vagabondage. De fait, la population des clochards compte une proportion de malades et de déficients intellectuels supérieure à la moyenne générale. L'auteur ne le nie pas et en présente même quelques cas dans son échantillon (ibid., pp. 196-219). Mais il conteste la centralité du phénomène tout autant que la facilité avec laquelle on croit expliquer par là le processus au terme duquel un individu devient clochard. Les médecins se sont ainsi évertués à inventer d'innombrables catégories de pathologie qui sont autant de pures et simples rationalisations du sens commun et qui n'ont de scientifiques que l'apparence : les « aliénés migrateurs » de Foville en 1875, la névrose des « automates ambulatoires » et les « psychopathes voyageurs » de Charcot en 1887, la « dromomanie dégénérée » de Régis en 1895, les « instincts génétiques de migration » de l'eugéniste américain Davenport en 1915, etc. (Vexliard, 1951, pp. 139-140; 1957a, pp. 79-80 ; cf. aussi Beaune, 1983). De façon générale, les études psychiatriques postulent toutes que la folie mène au vagabondage lors même qu'elles invoquent tour à tour, au gré des auteurs et des époques, les pathologies les plus diverses (débilité simple, instabilité émotive, hypocondrie, schizophrénie, épilepsie, hystérie, perversion, alcoolisme, encéphalite) aux définitions les plus fluctuantes. Or, à l'évidence, cette variété sans fin au gré des auteurs prouve déjà que « l'errance n'est pas le trait caractéristique d'une forme d'aliénation » (ibid., p. 81). Une fois de plus – « comme pour le crime » –, le jugement d'« anormalité » procède avant tout d'une catégorisation sociale. En bonne logique scientifique, on devrait au contraire déduire de cette extrême diversité le fait que le vagabondage n'est pas en soi une pathologie : « il s'agit d'un symptôme qui n'apparaît pas comme spécifique d'un trouble bien défini, de même que la pâleur ou l'amaigrissement peuvent être des symptômes de maladies variées, mais ne suffisent pas pour l'établissement d'un diagnostic » (ibid., p. 81). Il faut bien plutôt voir dans la maladie mentale « l'un des handicaps qui, parmi d'autres, ont conduit l'homme à l'errance. On rencontre ainsi également un nombre exceptionnellement élevé d'estropiés, de pulmonaires, de borgnes, d'aveugles, de vieillards, d'hommes usés par le travail, etc. » (ibid., p. 81). Et s'ils sont en effet nombreux à présenter des déficiences et des troubles de l'humeur et du comportement, comment savoir si ce ne sont pas des conséquences et non des causes de leurs handicaps physiques et sociaux, des conséquences de leur exclusion ? Répétons-le, à cette époque les clochards sont majoritairement des hommes de plus de trente-cinq ans, qui ont eu une vie familiale, une vie professionnelle, parfois une femme et des enfants, et qui les ont un jour perdus. Contrairement à ce que s'imaginent alors nombre de psychiatres, le clochard adulte n'est pas dans la plupart des cas l'ancien enfant vagabond, l'ancien enfant abandonné. Le vagabondage n'est plus le mode de vie marginal par définition mais néanmoins organisé qu'il fut dans les siècles passés : « de nos jours, les deux problèmes sont différents et quasi indépendants » (ibid., p. 86). Du reste, les psychologues en dressent des portraits fort différents. Le clochard est généralement fuyant, passif, solitaire, physiquement très dégradé, il n'a plus guère d'émotions et de désirs, il n'attend rien. L'enfant vagabond est au contraire d'une maturité précoce, physiquement résistant, agressif, s'adaptant rapidement, vivant souvent en bandes, se battant, volant et parfois tuant pour survivre (Chazal, 1951). 

Au demeurant, qui sont les clochards décrits par les psychiatres ? Dans quelles conditions ont-ils été observés ? Si ce sont les plus alcoolisés et les plus dérangeants pour l'entourage, qui ont été arrêtés par la police et conduits dans un hôpital psychiatrique, sont-ils représentatifs de l'ensemble de la population des clochards ? Et lors de leur internement, comment s'effectue le diagnostic ? Certaines études psychiatriques contredisent la plupart de leurs homologues et leurs auteurs se déclarent au contraire « frappés de la relative rareté dans nos observations des grandes anomalies constitutionnelles ou acquises qu'il est classique d'invoquer à ce sujet » (Bergeron, Bensoussan, Roger, 1951). Les diagnostics ne sont-ils pas dès lors faussés par la terminologie qui dramatise la moindre déviation du comportement : « C'est ainsi qu'un “rouspéteur” devient un “revendicateur paranoïaque”, une tentative de suicide parfois peu sérieuse classe un individu parmi les “mélancoliques” et ainsi de suite » (Vexliard, 1957a, pp. 217-218). 

Face à cette diversité de discours et de causalités, la véritable attitude scientifique consiste d'abord à observer de près les individus et à constater que la population des clochards est hétérogène, qu'on y rencontre des déficiences, des maladies et des handicaps de tous types, et que seules les histoires de vies livrent les raisons d'un état qui n'a d'unité que dans la catégorisation sociale dépréciative dont il fait l'objet. 

La déviance n'est que l'envers des normes

Au terme de son étude, ce sont donc les catégories mêmes qu'utilisent habituellement psychiatres et psychologues que Vexliard remet en cause : « nous avons affaire à une catégorie d'êtres auxquels les concepts classiques de la psychologie ne semblent pouvoir s'appliquer qu'avec des réserves extrêmes » (1957a, p. 249). Le clochard a souvent été comparé au névrosé et à l'enfant, et en effet il est immature : « comme l'enfant, il se montre dépendant, suggestible, irresponsable, incapable de coopérer, de tenir compte des besoins d'autrui ». Mais « la notion d'immaturité est évoquée d'une façon très générale pour expliquer les comportements “déviants” par rapport aux normes socialement reconnues de la conduite », et en réalité les comportements de l'enfant et du clochard sont issus de mécanismes psychologiques différents (ibid., p. 250). Il ne faut pas succomber aux présupposés normatifs du sens commun : 

« en fait, sinon toujours en théorie, l'on juge l'indépendance ou la dépendance d'une individu au sens psychologique, d'après son comportement économique et social. [...] les généralisations hâtives tendent à classer dans la catégorie des “dépendants” au sens psychologique tous les individus qui n'ont pas acquis une indépendance économique jugée suffisante, ceci dans une société comme la nôtre qui maintient un très grand nombre d'individus dans un état de dépendance sociale, voire dans un infantilisme [...]. Une analyse plus fine du concept de maturité montre le caractère conventionnel, et même conformiste de cette notion » (ibid., pp. 250-251). 

De même, l'idée que la maturité se définirait fondamentalement en termes de tolérance à la frustration lui semble « trop insistante » pour ne pas être « suspecte ». Ici encore, c'est à une leçon de relativisme social ou culturel que Vexliard convie psychiatres et psychologues : 

« S'il est vrai que le conflit et les frustrations sont inévitables dans l'existence, on est en droit aussi de se poser la question : quels conflits ? quelles frustrations ? S'il est normal qu'autrefois, par suite du manque de produits, l'homme ait eu à souffrir de la faim et du froid, ces frustrations sont-elles “normales” dans la société actuelle ? Ainsi les frustrations et les conflits, comme presque toutes les notions maniées en psychologie, sont des catégories historiques » (ibid., p. 251). 

De fait, si le clochard semble parasiter parfois économiquement les autres, il ne dépend en réalité de personne et, en un sens – celui que parfois précisément il se donne –, il serait plutôt « un homme parfaitement mûr ». Déjà, la reconnaissance de droits sociaux pour les chômeurs ou les handicapés tend à réduire la notion de dépendance, et ceci doit également s'appliquer « aux êtres dont la société a déformé ou brisé la personnalité » (ibid., p. 251). 

Ainsi l'étude du clochard a longtemps pâti de « l'aspect normatif » du sujet, ce que l'on observe de la même manière en criminologie : « ici, les catégories objectives élaborées par la psychologie et la sociologie revêtent, volens nolens, une teinte normative. [...] la société se méfie du clochard ; elle ne l'aime pas. Cette attitude négative de la collectivité se reflète dans la terminologie scientifique » (ibid., p. 252). Quant à l'apologie romantique du clochard libre et indépendant que l'on rencontre parfois (plus encore dans la littérature et au cinéma), attitude inverse, elle procède à son tour de jugements normatifs. Vexliard y voit « une manière de déviation de l'individualisme unilatéral du XIXème siècle ». En définitive, les deux cultes de notre société, culte de la liberté et culte (fort « ambigu ») du travail, structurent en profondeur la manière de penser le clochard. Nos représentations sociales nous le font percevoir positivement comme libre ou malheureux et négativement comme oisif et arrogant. Cette « ambivalence de la société à l'égard du clochard trouve un reflet dans les institutions, qui manient alternativement la répression et l'assistance ». Notre société ne cesse d'encourager ceux qui réussissent et de stigmatiser ceux qui ont échoué. La pédagogie traditionnelle est basée sur ce principe d'encouragement et de récompense des meilleurs, d'abandon progressif des mauvais. Et « si la pédagogie nouvelle s'est quelque peu départie de ce système, notre société en a conservé le principe en ce qui concerne le traitement des adultes » (ibid., p. 253).

Déterminisme et responsabilité :
les archaïsmes persistants de la pensée occidentale

L'étude de cas n°32 (Benoît « le facétieux ») est l'occasion pour Vexliard de dire le fond de sa pensée sur les socles peut-être les plus profonds des logiques de stigmatisation dont sont victimes les clochards au coeur même des discours prétendus « scientifiques ». Benoit est le cadet d'une famille de trois enfants. Le père est employé de banque, son frère aîné est comptable. Il a toujours vécu avec ses parents, dans une bonne entente et un climat qui semble tout à fait sain. A l'école il était déjà un farceur quotidien, en même temps qu'un bon élève. Il a un très bon niveau intellectuel et possède des facilités particulières en dessin. Seulement Benoit est malade, atteint aux poumons. Il a exercé ses talents de dessinateur dans de nombreux emplois, qu'il a tous quittés de son plein gré un jour ou l'autre, parfois sur un coup de tête, passant ainsi rapidement aux yeux de beaucoup pour un malade mental. De fait, il joue régulièrement l'idiot ou le dépressif, ce qui a aisément trompé l'un des psychiatres consultés qui l'a déclaré atteint de « psychasténie rêvante » ! Un autre l'a heureusement bien perçu comme un « simulateur », ce que Vexliard confirme. En fait, c'est la maladie pulmonaire précoce de Benoît qui constitue la trame tragique de son existence que traduit son auto-dérision permanente. Et pourtant, malgré cette inadaptation sociale, Benoît « n'inquiète ni ses proches, ni les pouvoirs publics. Il se tire d'affaire malgré les difficultés qu'il se crée lui-même et, d'autre part, il est fier de ses incohérences » (ibid., p. 175). Et c'est bien la preuve que ce sont moins les handicaps que les réactions de l'entourage aux handicaps qui entraînent l'individu dans la désocialisation. Or, toutes les théories prétendues scientifiques donnent depuis au moins cent cinquante ans les explications les plus diverses d'un postulat commun indestructible : « un déterminisme endogène de l'échec social de l'individu. [...] On suppose que le destin de l'individu est toujours son oeuvre, et que, s'il succombe, il en porte au moins une responsabilité inconsciente » (ibid., p. 175). Nous touchons là le noyau culturel profond des représentations sociales dont il est question : l'individualisme moralisateur chrétien qui attache nécessairement la conduite à la volonté et donc à la responsabilité de la personne. Sous couvert de « loi biologique » en psychiatrie ou bien, avec la psychanalyse, de « loi de l'inconscient », des « théories unilatérales et hâtives chargent l'individu de “responsabilités” inconscientes qui ne lui sont pas imputables » et qui « éclipsent aux yeux du clinicien le rôle des événements extérieurs ». Il conclut fort justement que « cette position rappelle celle des auteurs des XVIIIè et XIXè siècles, qui décidaient que la misère résulte exclusivement de l'incapacité ou des vices des pauvres, ou qu'elle est la sanction de leurs péchés » (ibid., pp. 175-176). 

Or Benoît ne se saborde pas inconsciemment, il est pleinement conscient. Pourtant, à trente-et-un ans, il conserve la protection et l'estime de sa famille : « sans elle, Benoît aurait été depuis longtemps clochard, et il le sait bien ». Dès lors, 

« Combien d'individus, ainsi, bien protégés socialement, par leur famille, par leur fortune, leur situation, leur entourage, leur activité professionnelle, ne déchoient pas socialement, bien qu'ils aient autant et plus de déficiences que nos sujets, bien qu'ils aient commis dans la vie de nombreuses erreurs ou maladresses [...]. Le cas Benoît permet de montrer que la part de l'individu qui “échoue” est bien moins importante, dans la réalisation de son destin, qu'on a tendance à l'admettre. Le soutien social, d'une part, l'absence de ce soutien, d'autre part, conservent un rôle prépondérant dans la destinée de la plupart des hommes » (ibid., p. 176) [11]. 

Ainsi, l'on se fait encore beaucoup trop souvent en Occident une image simpliste du déterminisme, liée à cet héritage culturel chrétien que les savants du XIXème siècle n'ont fait que renforcer en le laïcisant [12] : 

« on a pu affirmer que l'admission du hasard dans l'existence des hommes correspondrait à une attitude anti-scientifique, la science étant déterministe. C'est au contraire l'acceptation d'un déterminisme rigide, laplacien, qui serait anti-scientifique. Le sort du clochard aurait-il été prédéterminé dans l'embryon, voire dans la structure de la nébuleuse primitive ? La caractéristique de l'existence sociale des hommes, c'est la capacité de combattre, ou tout au moins de minimiser le libre jeu du hasard qui tend à élever les uns et à abattre les autres » (ibid., p. 177). 

Et Vexliard d'ajouter « une lapalissade qui, malheureusement, doit être rappelée » : « dans un jeu de hasard, c'est celui qui possède le plus qui gagne, parce qu'il peut perdre longtemps et attendre son moment ».

II. La désocialisation : actualité de Vexliard
au regard du réinvestissement contemporain des sciences sociales

Alors qu'il avait pratiquement disparu de l'actualité des sciences sociales dans les années soixante et soixante-dix (sauf chez quelques chercheurs assez isolés comme J. Labbens [1969]), le thème de l'exclusion connaît – parallèlement à ceux de la « nouvelle pauvreté », de la « société duale » et du « retour des inégalités » – une vogue sans précédent depuis le milieu des années quatre-vingts, en liaison avec l'appréhension de plus en plus claire de la crise sociale que traverse la France. La conjugaison du chômage et de la fragilisation des liens familiaux place en effet de nouvelles franges de la population dans une zones à fort risque de pauvreté puis, par cumul des pauvretés matérielle et relationnelle, d'exclusion [13]. Cela étant, la notion d'« exclusion » recèle une polysémie de sens et recouvre une grande variété de situations. En 1974, dans Les exclus, R. Lenoir regroupait les handicapés physiques ou mentaux, les malades mentaux, les délinquants et les prisonniers, les enfants abandonnés, les drogués et les alcooliques, les clochards, les jeunes sans diplômes, les plus pauvres des salariés, etc. Il donnait ainsi à la notion d'exclusion une extension descriptive maximale en cumulant des situations, des processus et des faisceaux de causalités en réalité fort divers. Et comme c'est à nouveau ce qui se produit depuis une dizaine d'années, on comprend qu'après avoir servi d'entrée conceptuelle aisée, cette notion d'exclusion soit aujourd'hui jugée peu pertinente (Kaufmann, 1994, p. 593 sqq ; Join-Lambert, 1995 ; Damon, 1996b ; Messu, 1997). Il nous semble donc préférable de situer l'actualité des travaux de Vexliard sur les clochards au sein de ce qu'il appelle le processus de désocialisation (de « désaffilia­tion », dirait aujourd'hui R. Castel), désignant par là une dynamique et non un état permanent [14]. C'est à nos yeux ce qu'il y a de plus profond et de plus intéressant à discuter au triple point de vue théorique, méthodologique et empirique, eu égard au développement inédit des recherches contemporaines [15].

Les étapes de la désocialisation de la personnalité

Tout porte à penser que l'analyse des quatre phases successives du processus psychologique de désocialisation de Vexliard constitue une grille de lecture toujours pertinente. D'abord, moyennant quelques changements dans le vocabulaire, certains chercheurs s'en sont explicitement inspirés (Firdion et Damon, 1996). Ensuite, l'étude de Paugam (1991) sur les bénéficiaires du RMI à Saint-Brieuc constitue à nos yeux une excellente illustration de la pertinence de l'analyse psychologique de Vexliard, bien qu'il s'agisse essentiellement de pauvres qui ne sont pas (pour certains, pas encore) des sans-abri (la plupart sont locataires en H.L.M.) [16]. Dans la typologie qu'il construit pour présenter les différentes situations psychologiques et sociales de cette population, l'analyse du type 3, « les marginaux », correspondant à des personnes situées « à la limite de l'exclusion sociale », recoupe largement (hélas sans l'utiliser) l'analyse de Vexliard. Paugam (1991, p. 130 et suiv.) y décrit des individus « affaiblis physiquement et moralement », qui ne bénéficient pas ou pas suffisamment de soutiens familiaux, qui « ne parviennent pas à trouver un équilibre et à s'organiser pour résister à l'épreuve de la réprobation sociale », qui ressentent « un besoin d'évasion [...], de fuite en avant ». L'auteur parle à juste titre d'une véritable « crise d'identité », de « modifications profondes qui interviennent dans la personnalité et les représentations de l'individu » (ibid., p. 133). Enfin, une petite partie d'entre eux formant un groupe « à part » sont bien devenus des SDF, que les travailleurs sociaux distinguent du reste aisément des autres pauvres parce que ceux-là mendient, sont revendicatifs et ne manifestent nulle honte face aux services sociaux (ibid., p. 146). Ils approcheraient de la dernière phase de désocialisation que décrit Vexliard [17]. 

C'est enfin l'enseignement de l'approche dynamique de Vexliard qui permettrait d'éviter la reconduction d'entreprises de classification des genres et des degrés de pauvreté ou d'exclusion (par ex. Moreau de Bellaing et Guillou, 1995, pp. 10-12, 121-125), entreprises qui, quoique partant d'un souci louable de définition et de clarification, tendent fatalement à figer des catégories d'états et à leur prêter à tort des causalités nécessairement différentes. 

Un clochard peut en cacher un autre

Ainsi, la grande leçon de méthode qui demeure le premier enseignement de Vexliard, c'est que le clochard n'est pas tout à fait le même selon le moment de sa vie et le lieu où on l'observe. C'est sans doute la raison pour laquelle les ouvrages consacrés récemment aux sans-abri par des chercheurs ou des journalistes donnent parfois des descriptions sensiblement différentes [18]. De fait, l'univers « amorphe, sans rite, sans culture, sans mode de vie, sinon quelques rendez-vous obligés et communs » que décrit H. Prolongeau (1993) ne ressemble guère à la « culture de la place publique » « qui a ses règles, construit une vie quotidienne qui a ses contraintes et ses règles d'organisation » dont parle P. Gaboriau (1993), ni même à cet univers de la débrouille et de la stratégie de survie par l'utilisation des réseaux d'assistance que dépeint P. Pichon (1992, 1995). Pourtant, les deux premiers observateurs ont vécu plusieurs mois dans la même ville (Paris) et à peu près à la même époque parmi des clochards. Dès lors, comment expliquer ce décalage de perception en l'absence d'effets trop massifs des grilles de lecture ou des présupposés normatifs des auteurs ? C'est ici que doit intervenir la connaissance de Vexliard, c'est-à-dire le fait que le comportement de l'individu dépend de l'état de sa personnalité au moment où on l'observe. Étudiant les activités des clochards dans le métro de Montréal, C. Bellot et M.-M. Cousineau (1996, p. 388) sont par exemple amenées à distinguer nettement les « jeunes sans-abri » des « vieux clochards » dont les manières de quêter traduiraient « un besoin de contact différent avec l'environnement » qui « témoigne aussi d'un moindre renoncement de l'individu au regard de sa condition ». Ainsi, l'ancienneté du clochard dans la situation, son âge, le fait qu'il a conservé des relations familiales même très diminuées ou bien qu'il n'en a plus du tout, qu'il bénéficie ou non d'une allocation quelconque, qu'il dort dans les refuges publiques ou bien seul à l'extérieur, qu'il fréquente régulièrement ou pas les lieux de distribution de nourriture, qu'il boive ou non, etc., tout ceci indique un certain état de désocialisation qui fait considérablement varier, d'un individu à l'autre, le comportement social. Dès lors, selon que l'on a suivi des petits groupes ou bien des individus complètement isolés, que l'on a fréquenté des gares, des jardins publics ou des centres d'hébergements, plus précisément même : tel centre d'hébergement ou tel autre, situé au centre ou à la périphérie de la ville, etc., on ne rencontre pas tout à fait les mêmes personnes. 

En somme, en dehors du cas – sans doute proportionnellement plus rare compte tenu de l'accroissement du nombre de jeunes SDF et du développement des structures d'accueil – des clochards définitivement car intégralement désocialisés, l'individu que l'on observe se situe la plupart du temps dans une phase transitoire. Comme le dit justement J. Damon (1995b, p. 121 ; 1996, p. 90), « les frontières entre vulnérabilité et désaffiliation, entre habitude et sédentarisation sont très incertaines. Il s'agit de comprendre cette population en fonction d'un ensemble typé de situations dans des trajectoires résidentielles et sociales ascendantes et descendantes, sans oublier que s'il y a des entrées dans la carrière des sans domicile, il y a aussi des sorties ».

Le risque de désocialisation ou la vulnérabilité sociale

Que reste-t-il, au plan empirique, des analyses de Vexliard, près d'un demi-siècle après ? Certes, la société française a changé. Au début des années cinquante, elle est encore en pleine reconstruction, les pauvres et les mal logés sont légions, ils mobilisent la charité (on se souvient du fameux appel de l'Abbé Pierre durant l'hiver 1954) et bientôt les pouvoirs publics. A ce moment, Vexliard voit juste et c'est bien en définitive l'entrée dans une nouvelle ère de la pauvreté qu'il entérine, la nôtre. Le vagabond qu'il entrevoit n'est plus fondamentalement le paysan déraciné, victime de l'exode rural. Il est le produit des mécanismes de relégation de la société urbaine, au sein desquels dominent les perturbations familiales et l'instabilité du marché de l'emploi. A bien des égards, la situation américaine des années trente – Vexliard connaît bien les analyses d'Anderson (1923 ; 1940) et de Sutherland et Locke (1936) – de même que celle décrite par Zweig (1952) en Angleterre à la fin des années quarante, lui semblent préfigurer la transformation qui s'opère en France. Tandis que le migrant des campagnes est et sera de plus en plus remplacé par l'ouvrier immigré, le clochard est et sera de plus en plus l'homme issu d'une famille certes pauvre mais surtout perturbée [19], il est et sera de plus en plus pas ou peu qualifié, victime de pertes d'emploi, ne bénéficiant pas d'un soutien familial. Tous ces handicaps font système, se cumulent et se renforcent mutuellement (Vexliard, 1957a, p. 110). 

Dès lors, pour prolonger son analyse jusqu'à aujourd'hui, il convient d'élargir la population des individus concernés par la fragilisation sociale à ce que l'on appelle justement les « nouvelles formes de pauvreté ». Hormis ces nouveaux handicapés tant physiques que sociaux que constituent encore souvent une partie des malades du Sida, au sein de la population qui se trouve sans emploi ou en situation d'emploi très précaire, trois nouvelles catégories sont tout particulièrement fragilisées par la crise économique et sociale contemporaine : 1/ les femmes, entrées progressivement sur le marché de l'emploi depuis le milieu des années soixante et confrontées depuis la décennie suivante au déclin de la vie en couple et à la perspective d'élever seules leur(s) enfant(s), 2/ les jeunes, désormais premières victimes du rétrécissement de ce même marché, 3/ les étrangers venus jadis fournir la main-d'oeuvre ouvrière et qui ont été systématiquement les premières victimes des nombreuses vagues de licenciements dans l'industrie au cours des années quatre-vingt. 

Certes, il n'existe aucun système d'enregistrement statistique fiable qui permette de mesurer avec certitude l'évolution du nombre et de la composition de la population des sans-abri. Toutefois, la comparaison d'enquêtes réalisées à des dates différentes permet au moins de saisir quelques phénomènes très généraux. Ainsi Declerck (1986, p. 15) a étudié les statistiques de police parisiennes (celles de la Brigade d'assistance aux personnes sans abri) entre 1975 et 1982, période durant laquelle n'ont changé ni les conventions d'enregistrement, ni les moyens d'assistance (nombre de centres d'hébergements). A ce moment essentiel du début de la crise économique et sociale, il indique d'une part un taux de croissance de cette population d'environ 7 % par an, d'autre part un rajeunissement constant dû à l'augmentation de la présence des jeunes de 21-35 ans. S'il ne note pas d'évolution du rapport Homme/Femme, il signale qu'à Paris, un sans abri sur cinq est alors un étranger. On peut comparer cette première enquête chiffrée à celles réalisées récemment, toujours à Paris, à commencer par un sondage CSA effectué auprès d'eux pour les journaux La rue et La croix en janvier 1995 (Paugam, 1995). Les femmes représenteraient aujourd'hui 40 % de cette population, et même plus de la moitié chez les moins de 30 ans. Globalement ces jeunes constituent 56 % de la population enquêtée, tandis que les plus de 40 ans n'en représentent que 17 %. Le sondage confirme également que l'absence de diplôme, le célibat, la perte d'un emploi et l'absence de solidarités familiales sont des caractéristiques dominantes de ces situations. Ce sont aussi les conclusions auxquelles parviennent les enquêtes menées auprès des associations caritatives comme le Secours Catholique (Ferrand Bechmann, 1992, p. 286) ou les Compagnons d'Emmaüs (Bergier, 1992, pp. 28-30), ainsi qu'auprès des allocataires du Revenu Minimum d'Insertion (Castel et Laé, 1992, p. 17). Enfin, c'est ce que montre l'enquête de l'INED réalisée à Paris en février et mars 1995 sur près de six cents habitués des centres d'hébergements pour sans-abri. A nouveau, elle souligne la sur-représentation des hommes issus de milieux ouvriers (50 % des hommes), des étrangers (40 % des hommes), des hommes et des femmes sans qualification exerçant des « petits boulots » ou des travaux intérimaires, des femmes en rupture conjugale (parfois maltraitée). « Au total, près des trois-quarts des hommes sans domicile ont connu au moins l'un des événements suivants dans leur jeunesse : naissance à l'étranger, vie à seize ans loin des deux parents, père ou mère inconnu ou décédé, ou un autre événement négatif dont ils jugent les conséquences importantes pour eux » (Marpsat, Firdion, 1996, p. 3). Pourtant huit hommes sur dix ont déjà travaillé, et deux sur trois ont été un jour locataires, propriétaires ou hébergés gratuitement grâce à leur emploi, la perte de l'emploi ou la rupture conjugale ayant entraîné la perte du logement. 

Tout ceci confirme donc que, avec le fait d'être issu d'un milieu défavorisé (ouvrier, non diplômé, d'origine étrangère), les facteurs de vulnérabilité sociale sont bien toujours ces ruptures professionnelles et familiales que repérait déjà Vexliard. Certes, la population a en partie changé parce que la conjugaison de l'absence de patrimoine culturel, de la fragilité relationnelle et du chômage expose aujourd'hui les jeunes, les femmes et les étrangers davantage que par le passé. Cependant les mécanismes sociaux sont les mêmes. 

En définitive, par rapport aux années cinquante, outre le renforcement substantiel des dispositifs d'hébergement, de soin et d'aide en nourriture (donc l'amélioration de ce que l'on pourrait appeler les conditions de survie), la seule innovation dans la vie des sans-abri en France est sans doute leur plus grande visibilité, associée à la plus grande compassion qu'ils suscitent depuis de la fin des années quatre-vingts. En effet, le risque de tomber dans la précarité prend une telle ampleur et suscite une telle crainte dans l'opinion publique qu'on assiste pour la première fois à des actions collectives, à des tentatives inédites d'organiser la solidarité autour et avec une partie des SDF. Un des indices de cette mobilisation est la création des « journaux de rue » qui se multiplient depuis 1993, à Paris et en Province (Damon, 1995a), se livrant même une véritable concurrence (Barats, 1996) [20]. Toutefois, après avoir suscité un engouement de départ, ces journaux ne semblent pas parvenir à créer autre chose qu'un instrument d'échange permettant d'éviter plus souvent la situation honteuse et dévalorisante qu'est (dans l'esprit de son auteur) la mendicité directe. Au demeurant, ni cette nouvelle visibilité, ni ces meilleures conditions d'accueil temporaire, ni cette plus grande compassion que suscitent les sans-abri ne constituent pour eux des facteurs d'espoir [21]. A bien des égards, les développements les plus récents de l'actualité sociale et politique sont même plutôt inquiétants pour eux. La banalisation progressive des arrêtés anti-mendicité pris par des maires de toutes tendances politiques depuis 1993 et surtout 1995 indique en effet que les représentations sociales les plus anciennes du phénomène (cf. supra) sont toujours prêtes à resurgir. Ainsi que le remarque fort justement J. Damon (1997, p. 95) « ces arrêtés offrent une formidable actualité à la coupure pluriséculaire toujours opérée entre les bons et les mauvais pauvres ». Aux uns la compassion, aux autres la répression ; à l'hiver le sens de la charité, à l'été celui des affaires...

III. Un oubli à interpréter dans le cadre de l'institutionnalisation
de la psychologie sociale des années 1945-1960

La recherche française sur la déviance et la désocialisation a donc un précurseur. Ce n'est pas reconstruire illusoirement ou héroïquement le passé de considérer que le travail d'Alexandre Vexliard, conçu et réalisé dans les années 1948-1953, fut véritablement pionnier. Il a pourtant été rapidement oublié, au sein même de la discipline à laquelle il se rattachait explicitement. Comment expliquer ce fait ? La carrière universitaire contrariée de l'auteur et l'absence d'héritiers intellectuels expliquent sans doute en partie cette non reconnaissance, nous l'avons analysé ailleurs (Mucchielli, 1997b). La personnalité solitaire d'un homme lui-même déraciné, immigré russe, qui ne recherchait pas à tout prix la reconnaissance académique, a sans doute joué également. Mais une dernière série de raisons tient aux dynamiques de la reconstruction du champ des sciences humaines à cette époque. Prolongeant ici les conclusions d'une précédente recherche historique (Mucchielli, 1994a), nous voudrions avancer quelques hypothèses sur l'évolution de la psychologie sociale après 1945. 

La tradition française de psychologie collective

Né à Odessa (Ukraine) en 1911, arrivé en France en 1922, inscrit à la Sorbonne en 1929 pour préparer les licences de droit et de philosophie, ayant soutenu son Diplôme d’Études Supérieures en 1938 (avec un mémoire consacré à L'idée de progrès chez Auguste Comte), Vexliard a reçu sa formation intellectuelle à la Sorbonne dans les années trente. Ses professeurs sont alors les psychologues Charles Blondel, Georges Dumas et Paul Guillaume, le philosophe (très proche des durkheimiens) Albert Bayet et le sociologue Paul Fauconnet. Pour sa part, Vexliard était enthousiasmé par Bayet, ainsi que par Blondel qui était à ses yeux un bien meilleur promoteur de la sociologie que Fauconnet, professeur « ennuyeux », dénué de « l'esprit de recherche » et dont les cours étaient peu suivis [22]. Selon Vexliard, à cette époque, même si elle était souvent critiquée, c’était toujours la sociologie durkheimienne qui avait les faveurs des étudiants. Le grand sujet théorique qui dominait les consciences était alors les rapports entre la psychologie et la sociologie. Vexliard les évoque du reste au détour du Clochard. Il fait en effet une allusion claire à la question du déterminisme et au débat qui opposa Halbwachs (1930) et Blondel (1933) au sujet de l'interprétation du suicide par Durkheim. Vexliard adoptait ici la position de son professeur préféré, Bayet, qui écrivait à ce propos : « Halbwachs écrit, beaucoup plus sagement [que Durkheim] : “en réalité, le suicide, tout suicide, peut être envisagé de deux points de vue. Suivant qu'on se place à l'un ou à l'autre, on y verra l'effet d'un trouble nerveux qui relève de causes organiques, ou d'une rupture de l'équilibre collectif qui résulte de causes sociales”. Je crois qu'on ne saurait mieux dire. Des phénomènes sociaux agissent sur le fait social qu'est la modification du taux des suicides. Mais la question de savoir pourquoi un accroissement dû à des causes sociales portera sur tel individu plutôt que sur d'autres est du ressort de la psychologie » (Bayet, 1933, p. 297). Vingt ans plus tard, Vexliard (1953, p. 61 ; 1957a, p. 149) écrira de même : « le nombre des vagabonds, fait social, évolue en raison des transformations collectives ; mais la question de savoir pourquoi un accroissement du vagabondage, dû à telles ou telles pressions sociales ou économiques, “portera sur tel individu plutôt que sur d'autres est du ressort de la psychologie” ». De fait, il se définira toujours comme un psychosociologue et considérera les deux approches comme strictement complémentaires et devant être adoptées ensemble face à chaque phénomène social [23]. 

Vexliard met donc en oeuvre une conception fondamentalement interactionniste de la psychosociologie. Il se situe ici dans une tradition universitaire française qui se constitue dès avant la Première guerre mondiale et se solidifie dans les années vingt lorsque, à l'invitation répétée de Marcel Mauss et de Maurice Halbwachs, Georges Dumas, Charles Blondel, Pierre Janet et quelques autres intègrent peu à peu de nombreux aspects de la sociologie dans la psychologie générale et dans la psychopathologie. Cette tradition s'enrichit ensuite, dans les années trente et au lendemain de la guerre, d'une part de l'apport de la psychanalyse freudienne [24], d'autre part de la phénoménologie de Karl Jaspers et d'Eugène Minkowski. Enfin, après 1945, l'influence des sciences humaines américaines (en particulier l'anthropologie culturaliste et la psychologie sociale) se fait beaucoup sentir, par le biais notamment des Cahiers internationaux de sociologie.

L'institutionnalisation de la psychologie sociale
dans les années cinquante

Dans les dix années qui suivent la Libération, l'homme qui réalise, incarne et enseigne du point de vue psychologique la synthèse de tous ces apports est Daniel Lagache (1903-1972). Professeur de psychologie à la Sorbonne, très impliqué par ailleurs dans les institutions psychanalytiques, on ignore généralement c'est lui qui sera aussi le principal artisan du développement institutionnel de la psychologie sociale en France [25]. En effet, lorsque la licence de psychologie est constituée de façon autonome dans l'enseignement supérieur français, en 1948, c'est lui qui obtient la création d'un Certificat d'Études Spécialisées de psychologie sociale. Il donne alors un cours général de « Psychologie de la vie sociale », auquel il associe à partir de 1952 D. Anzieu, R. Pagès et G. Durandin. Et c'est également en 1952 que Lagache parvient à fonder à la Sorbonne le premier laboratoire de psychologie sociale, auquel il associe Robert Pagès. Dès 1953, un numéro spécial du Bulletin de psychologie (t. VI, n°7) est ainsi consacré aux « Recherches en psychologie sociale » et présente des contributions de D. Lagache, D. Anzieu, A. Spenlé, G. Mialaret, C. Lévi-Strauss, S. Moscovici, R. Pagès, J.-P. Valabrega et A. Vexliard. Or précisément il n'existe peut-être qu'une unité de façade entre ces hommes : les uns se réfèrent surtout à Lewin, Moreno et à la psychologie des petits groupes, les autres avant tout à la psychanalyse, d'autres encore essentiellement à l'expérimentalisme d'Allport et de Sherif, Lévi-Strauss parle quant à lui de structures et se réfère à la linguistique, etc. 

En réalité, chacun de ces courants va prendre son essor dans les années soixante. Tandis que Lévi-Strauss poursuit la construction de son projet personnel, les psychanalystes renforcent considérablement leurs liens avec Moreno à travers l'utilisation du psychodrame (Chemouni, 1991, p. 58 sqq). Lagache lui-même s'investit de plus en plus dans le champ psychanalytique (qui est alors le théâtre de terribles affrontements et d'une première scission institutionnelle en juin 1953) et laisse le champ libre à Jean Stoetzel et Robert Pagès qui prennent peu à peu les commandes de la psychologie sociale au milieu des années cinquante. Or ces hommes ne se réfèrent pas à la tradition française de psychologie collective et de psychopathologie dynamique ; ils ont une conception différente d'une discipline qui doit être à leurs yeux une science expérimentale, essentiellement une science de laboratoire ou de sondages sur le modèle américain (au moins pour Stoetzel). Une évolution décisive s'opère alors, que Lagache déplore publiquement en introduisant le colloque de la Société de psychologie en juin 1954 : « Deux grandes tendances [méthodologiques] s'opposent, que l'on pourrait schématiser de la façon suivante : subjectivation de l'objectif, objectivation du subjectif. La seconde tendance semble avoir la faveur des jeunes chercheurs menacés par le “méthodologisme”. Des méthodes “moins scientifiques”, plus simples, seraient dans bien des cas plus rentables ». En effet, « l'approche doit être choisie non pour elle-même, mais relativement au problème et aux possibilités méthodologiques qu'il comporte » (Lagache, 1954, p. 128). Lagache défend une approche que l'on pourrait dire de psychologie clinique et sociale qui « a pour objet principal les conduites individuelles, adaptées et inadaptées », qui se fonde essentiellement « sur l'étude approfondie des cas individuels » toujours envisagés « en situation » (Lagache, 1949b, pp. 160 et 163). Mais sa conception de « l'unité de la psychologie » ne résistera pas à la croissance institutionnelle de la discipline et au succès des nouvelles modes intellectuelles. 

La clinique, le laboratoire et la société

Ainsi Vexliard se situe dans une tradition française qu'il hérite directement de Lagache, mais qui est en train de disparaître progressivement dans les années cinquante. A l'évidence, il n'utilise ni les mêmes références théoriques, ni les mêmes méthodes que Pagès ou Stoetzel. Le travail de Vexliard sur les clochards est une recherche d'une part beaucoup plus clinique (fondée sur l'observation et sur des entretiens avec des individus concrets en situation, qui plus est des individus déviants), d'autre part beaucoup plus sociologique (au sens d'une sociologie historique des institutions et des mentalités). Il n'est donc pas surprenant que sa façon de pratiquer les sciences humaines l'ait plutôt marginalisé. Ainsi, lorsque Pagès est chargé en 1965 de présenter les résultats et les tendances de « la recherche en psychologie sociale » en France, il ne mentionne que les recherches menées en laboratoire (celles de D. Anzieu, R. Lambert, A. Lévy-Shoen, G. de Montmollin, S. Moscovici et A.-M. Rocheblave) et ne cite pas même pour mention la thèse de Vexliard (Pagès, 1966). Il conclut logiquement ce panorama en considérant que « la psychologie sociale tend à être la plus abstraite des sciences sociales, sans doute justement parce que c'est à peu près la seule qui soit essentiellement expérimentale plutôt que naturaliste. Les notions dont elle traite se décrivent plus en termes d'opération de laboratoire qu'en termes de réalité sociale directe » (Pagès, 1966, p. 134). Comme pour répondre par avance aux critiques, il appelait certes à « une navette entre ces deux extrêmes, l'expérience formalisée [le laboratoire] et la pratique sociale [le terrain] » comme base de la formation des chercheurs en sciences sociales. Pourtant, il désignait en réalité le travail de terrain comme relevant d'une autre discipline. 

Enfin, la même absence caractérise le Clochard dans les deux manuels de psychologie sociale qui paraissent en 1963 (Daval et alii., 1963 ; Stoetzel, 1963) [26]. En l'espace de dix ans, le silence s'est donc fait. Le travail de Vexliard est sorti du champ des références qui constituent le patrimoine intellectuel d'une discipline à un moment donné. Et quand les nouveaux sociologues de la déviance chercheront à la fin des années soixante des inspirateurs, ils se tourneront logiquement vers les États-Unis où s'affirme alors ce que l'on appelle souvent la « Seconde école de Chicago » ou l'école de « l'interactionnisme symbolique », et tout particulièrement les travaux de Lemert, puis Goffman et Becker (Mucchielli, 1997a).

En filigrane de cette analyse de la non reconnaissance académique du travail de Vexliard apparaît donc d'une part le fractionnement de la psychologie entre une psychologie clinique de plus en plus dominée par un discours psychanalytique et une psychologie sociale tournée vers l'expérimentalisme de laboratoire, d'autre part les difficultés croissante du dialogue – si fécond avant la guerre – entre psychologie et sociologie. 

Bibliographie

N. B. : nous ne mentionnons ici que les travaux de Vexliard utilisés dans le texte. Pour une bibliographie plus complète de ses oeuvres, on se reportera à notre présentation de la réédition du Clochard (Desclée de Brouwer, 1998). 

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[1]    Cet ouvrage constitue sa thèse principale. La thèse secondaire intitulée Introduction à la sociologie du vagabondage est publiée un an plus tôt (Vexliard, 1956a).

[2]    Sur le plan empirique, cette oeuvre comprend essentiellement deux aspects : d'abord la psychologie et la sociologie du clochard, ensuite, à partir de 1965, la pédagogie et les systèmes éducatifs comparés.

[3]    À l'exception des deux derniers chapitres qui résument la thèse principale, l'Introduction à la sociologie du vagabondage (1956a) est essentiellement consacrée à l'histoire du vagabondage comme phénomène social et comme préoccupation administrative, juridique et morale depuis le XVIème siècle environ (cf. aussi 1957b, 1963). Cette enquête historique de Vexliard se révèle du reste elle aussi pionnière. Sans avoir fait un travail d'archives (qui aurait été impossible sur une telle étendue temporelle), il a fait le tour de la littérature secondaire, même ancienne, et mis en évidence l'importance d'événements (comme la création de l'Hôpital Général au milieu du XVIIème siècle) qui seront au coeur des travaux et réflexions ultérieurs sur le traitement de la pauvreté et de la marginalité. Michel Foucault (1961) y reviendra dans son histoire de la folie – en produisant au demeurant des erreurs factuelles ainsi que des interprétations que Vexliard jugeait très contestables (Vexliard, 1983). Récemment, Robert Castel (1995, p. 91-96 et 138) faisait encore le meilleur usage des informations collectées par Vexliard.

[4]    De même dans un autre texte : « le sens véritable des faits recensés statistiquement n'apparaît que d'une manière imparfaite, quand il n'est pas complètement déformé, si l'étude de ces faits n'est pas complétée par une exploration clinique des cas individuels » (Vexliard, 1953, p. 63). Ces allusions à la mathématisation croissante de la psychologie sociale à cette époque sont assez claires, nous y reviendrons dans la dernière partie de ce travail.

[5]    Sur la notion de « mutilé social », cf. aussi Vexliard, 1958.

[6]    Vexliard reprend aussi cette idée à Margaret Mead : « on aura l'occasion de noter qu'un comportement aberrant au point de vue sociologique n'est pas nécessairement pathologique du point de vue psychologique. Inversement on peut trouver des anormaux au sens psychologique qui mènent une existence sociale normale, lorsque le milieu les soutient » (cf. aussi Vexliard, 1952, p. 526).

[7]    Nous résumons les pages 241-245 (on retrouvera aussi la description des quatre phases dans plusieurs articles de l'auteur, notamment : Vexliard, 1950 et 1956b).

[8]    En matière d'exclusion, le modèle de la carrière déviante est donc surtout fécond lorsqu'il s'agit d'analyser le rapport des individus aux institutions réalisant une prise en charge comme certaines organisations caritatives. L'étude de la communauté Emmaüs en offre un bon exemple (Bergier, 1992, p. 19-25, qui reprend les quatre étapes de la carrière selon Becker).

[9]    On remarquera aussi la relative proximité entre cette analyse des « situations conflictuelles et dissociatives » et celles que commencent alors tout juste à élaborer, de l'autre côté de la Manche, les anti-psychiatres anglais.

[10]   Geremek, fameux historien des mentalités face à la pauvreté, ne dira pas autre chose : l'Occident balance toujours entre « la potence ou la pitié » (Geremek, 1987).

[11]   « Un encadrement social, familial est la prévention la meilleure, sinon absolue, contre la désocialisation », écrit ailleurs Vexliard (1957a, p. 146). De même, on peut montrer aujourd'hui que le soutien familial renforce les inégalités, réduit le nombre des situations de grande pauvreté mais en accroît logiquement la profondeur pour les ménages ou les individus qui en sont privés (Déchaux, 1994). Sur la nature générale et les difficultés au quotidien de la gestion familiale des individus déviants menacés de relégation, cf. par ex. Laé et Murard (1996).

[12]   Nous avons soutenu la même thèse en histoire de la criminologie (Mucchielli, 1994c), montrant 1/ que les représentations savantes du criminel étaient pareillement structurées autour de deux pôles contradictoires amenant à distinguer les bons et les mauvais délinquants (donc les amendables et les irrécupérables), 2/ que les catégories des analyses réputées scientifiques héritaient du sens commun sans s'en apercevoir, 3/ qu'une conception d'origine religieuse du déterminisme et de la responsabilité individuelle sous-tendait de nombreuses interprétations.

[13]   cf. par ex. un des premiers diagnostics d'ensemble : Barthe, 1987. Sur la pauvreté analysée comme le cumul de handicaps et d'inégalités, cf. aussi Brébant, 1984. Le problème de « l'errance » et de son traitement social était quant à lui abordé dans cette perspective dès 1985 dans un numéro spécial de la revue Informations sociales, au sein duquel on retiendra particulièrement la contribution de C. Liscia (1985) centrée sur les processus et celle de P. Paillet (1985) décrivant sur la vie quotidienne des SDF.

[14]   Signe d'une évolution des mentalités, le terme de « clochard » n'est plus guère usité aujourd'hui, on lui préfère ceux – sémantiquement plus neutres et sociologiquement plus larges – de « sans-abri » ou de « sans-domicile-fixe ».

[15]   Un ouvrage récent consacré aux sans-abri par un médecin et une infirmière va même (avec les meilleures intentions) jusqu'à forger le très regrettable néologisme de « clodologie » (Henry et Borde, 1997). Pour notre part, excluant les travaux qui relèvent davantage d'un horizon médical ainsi que la plupart des écrits journalistiques, nous nous concentrerons sur les recherches publiées en sciences sociales au cours des années quatre-vingt-dix. Il convient cependant de mentionner une étude réalisée à Paris dès 1983-1984 (Declerck, 1986). Se voulant « ethnogra­phique », pratiquant ici un « terrain » comme un autre, elle apporte certes nombre de renseignements (nous y reviendrons), mais elle souffre aussi de graves faiblesses scientifiques qui sont suffisamment répandues dans les discours des acteurs de la prise en charge médico-sociale des clochards pour qu'on y insiste quelque peu. Elle accumule d'abord les interprétations psychologisantes par le biais de catégories psychiatriques aussi variées que non définies et employées au hasard de l'écriture. Les clochards sont ainsi qualifiés tour à tour de « grands schizophrènes », « paranoïaques délirants », « névrosés sinon psychotiques », souffrant de « névrose d'échec, complexe d'Oedipe, homosexualité latente, agoraphobie », étant « dépressifs et schizoïdes », quant ce n'est pas « fous », « pervers » ou « masochistes » (p. 16, 28-29, 33-34). Ensuite, l'auteur, qui se dit également psychanalyste, s'autorise une digression sur les « transferts paternels positifs ou négatifs » qu'il s'imagine que les clochards développent à son égard – du fait « essentiellement, je crois, de mon aspect physique » (p. 20) ! Notons enfin un goût également immodéré pour une spontanéité d'observation et d'écriture qui, loin de protéger des jugements de valeur, conduit l'auteur à des affirmations aussi gratuites que déplacées sur la vie quotidienne des clochards. Leurs relations sexuelles sont ainsi qualifiées de « lamentables ébats » ; la « complaisance » de la minorité de femmes qui « profitent de l'abondance de partenaires masculins potentiels » étant assimilée à de la « prostitution » (p. 28). Comme l'auteur évoque par ailleurs d'une part des relations prétendues substituables entre l'état de clochard et celui de délinquant, d'autre part la figure imaginaire d'une « armée de réserve » que formerait ce « sous-prolétariat », on voit qu'aucun des préjugés du XIXème siècle ne manque à l'appel.

[16]   Dans son récent ouvrage, Damon (1996a, p. 88-91) fait également le rapprochement entre l'étude de Vexliard et celle de Paugam.

[17]   Sur les « négociations identitaires » des individus exposés au risque de déclassement social par le chômage, on fera aussi de très intéressantes comparaisons avec les recherches de D. Schnapper (1981) et plus récemment de D. Demazière (1992) sur les chômeurs de longue durée.

[18]   Les études « de terrain » sur les clochards se sont donc multipliées ces dernières années, dans une optique d'observation participante. Toutefois, aucune n'atteind la profondeur d'analyse de Vexliard dont la méthode d'étude comparée de dizaines de cas approfondis n'a jamais été reprise. Une conception proche de ses analyses (mais de moindre ampleur), articulant mécanismes sociaux d'exclusion et histoires des vies individuelles, est cependant adoptée dans une série d'études sur les « processus de désinsertion » (Gaulejac, Taboada Léonetti, 1994). Signalons aussi l'ouvrage du journaliste P. Trapier (1996) qui présente le grand intérêt d'avoir exploré systématiquement la vie d'un clochard décédé lors de l'hiver 1993, livrant ainsi une remarquable biographie d'un orphelin issu d'une famille de mineurs, devenu alcoolique malgré son mariage et ses enfants et qui sombre progressivement après son divorce puis sa perte d'emploi.

[19]   Il est établi que les perturbations familiales importantes vécues dans l'enfance constituent des fragilisations nerveuses qui sont à l'origine de troubles aussi bien psychiques que purement somatiques durant le reste de la vie (par ex. Menahem, 1992).

[20]   La création en France des journaux de rue traitant principalement de l'exclusion, vendus par des SDF munis d'une autorisation, est une imitation d'une initiative américaine de la fin des années quatre-vingts (Bordreuil, 1992). Toutefois la vente directe de journaux sur la voie publique est une vieille stratégie de « débrouille » aux États-Unis pour les exclus. En 1923, Nels Anderson signalait déjà l'importance du phénomène (Anderson, 1993, p. 75-88). Par ailleurs, quarante ans plus tard, à propos plus généralement des journaux créés pour défendre les intérêts des populations stigmatisées, Goffman (1975, p. 37 sqq.) s'interrogeait sur les effets (pervers ?) de cette accession à la « visibilité sociale » dans les processus même de catégorisation et de « normalisation » des situations déviantes.

[21]   L'enquête de l'INED nous apprend par exemple que les deux tiers des hommes ayant perdu leur logement déclarent ne pas en chercher un autre, estimant que c'est peine perdue ou bien que leur vie a déjà « basculé » (Marpsat, Firdion, 1996, p. 4).

[22]   Ces citations sont extraites de nos entretiens avec l'auteur.

[23]   C'est cette articulation que les psychiatres et les psychanalystes ont tant de mal à comprendre, ainsi qu'en témoigne le rendu pourtant globalement élogieux d'H. Duchêne dans L'évolution psychiatrique. Duchêne (1957, p. 767-769) continue en effet à opposer facteurs individuels pathologiques et facteurs sociaux « normaux » pour dire que Vexliard n'a pas suffisamment insisté sur les premiers. Évoquant les prostituées à titre de comparaison, il fait allusion à des « pulsions masochistes profondes qui enferment de tels individus dans une vie dont ils souffrent sans l'avoir véritablement choisie », laissant penser que c'est aussi cette « pulsion » (ce grand mot déterministe qui cache toujours la grande ignorance de ceux qui l'emploient) qui rend clochard « sans l'avoir véritablement choisi ».

[24]   Les psychologues cliniciens français ont généralement reçu la psychanalyse avec des critiques que les historiens français de la psychanalyse ont trop tendance à dévaloriser comme des « résistances » ou des réactions germanophobes. Ne respectant pas le principe de symétrie (respect de l'argumentation des deux parties sans postuler a priori que l'une détient forcément une vérité supérieure), étant par avance partisans dans leurs analyses, ils ont ainsi tendance à qualifier de rejets ou d'incompréhensions toutes les discussions critiques qui n'adhèrent pas purement et simplement aux points de vue freudiens. Vexliard est pourtant de ceux qui mentionnent clairement l'intérêt local des apports freudiens (ici les apports à la compréhension des conduites d'échec, du masochisme et de l'autopunition, diffusés en France par Laforgue puis Nacht), tout en en critiquant le simplisme causal et la propension à s'étendre indûment à des comportements qui ne se ressemblent que de l'extérieur (Vexliard, 1957a, p. 83 et 203).

[25]   Sur la pensée de Lagache et ses développements en criminologie, cf. Mucchielli (1994b, p. 381-388).

[26]. Dans sa présentation de l'oeuvre de Lagache (disparu en 1972), Didier Anzieu (1977, p. XXI) sera le seul à citer l'étude de Vexliard en compagnie de celles de Pagès, Moscovici, etc., lorsqu'il évoque l'« éclosion d'une tradition de recherche proprement française » en psychologie sociale dans les années cinquante. De tous ces auteurs Anzieu étant le proche de Lagache, ceci confirme notre analyse.


Retour au texte de l'auteur: Jean--Christophe Marcel, sociologue, Sorbonne Dernière mise à jour de cette page le mardi 7 mars 2006 13:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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