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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les causes du suicide: pathologie individuelle ou sociale?
Durkheim, Halbwachs et les psychiatres de leur temps (1830-1930)”
(1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article Laurent Mucchielli et Marc Renneville, “Les causes du suicide: pathologie individuelle ou sociale? Durkheim, Halbwachs et les psychiatres de leur temps (1830-1930)”. Un article publié dans la revue Déviance et société, no 1, 1998, pp. 3-36. [M. Laurent Muchielli, sociologue et historien de formation, est chargé de recherche au CNRS et directeur du Centre de recherche sociologique sur le Droit et les institutions pénales au CNRS]. [Autorisation formelle des auteurs accordée le 8 septembre 2005]

Introduction

Bien qu'il ait été le principal artisan de la reconnaissance universitaire de la discipline sociologique en France, Durkheim n'est pas pour autant le fondateur de la sociologie d'un point de vue intellectuel. Pour tempérer les anachronismes et les reconstructions héroïques du rôle des « pères fondateurs », il nous semble essentiel de pouvoir replacer la construction durkheimienne dans l'histoire longue des analyses sociologiques du suicide. Certains aspects de l'oeuvre de Durkheim sont alors éclairés d'un jour nouveau. 

Ce n'est pas sans raison que, passant en revue la bibliographie comparée sur le suicide en Europe, Morselli estime en 1879 (506) que « la littérature française sur les statistiques du suicide est le plus riche et la plus savante ». Il est avéré que, en France, la collecte de données numériques sur le suicide commence au plus tard en 1817, sous la responsabilité des médecins du Conseil de salubrité de Paris (Moléon, 1829). Elle se perfectionne ensuite sous la Restauration marquée notamment par la constitution du Compte général de l'administration de la justice criminelle (1827) et par la création des Annales d'hygiène publique et de médecine légale (1829), puis sous la Monarchie de Juillet qui rétablit en 1833 le Bureau de statistique générale qui deviendra en 1840 la Statistique générale de la France (Lécuyer, 1977 ; Le Mée, 1979). Et dès la première moitié du XIXème siècle, certains statisticiens raisonnent bel et bien en terme de corrélations sociologiques. Ainsi, dès 1835, dans son Essai de physique sociale, Adolphe Quetelet traitait le suicide comme un fait social en insistant sur « une effrayante concordance » qui fait « cette régularité dans un acte qui paraît si sensiblement lié à la volonté de l’homme » (Quetelet, 1835, 414). Soixante-deux ans avant Durkheim, Quetelet écartait déjà l'individu pour s'intéresser au groupe dans son ensemble en postulant qu'il a en tant que groupe des tendances au suicide : 

Nous devons, avant tout, perdre de vue l'homme pris isolément, et ne le considérer que comme une fraction de l'espèce. En le dépouillant de son individualité, nous éliminerons tout ce qui n'est qu'accidentel ; et les particularités individuelles qui n'ont que peu ou point d'action sur la masse s'effaceront d'elles-mêmes, et permettront de saisir les résultats généraux (Quetelet, 1835, 31) [1]

Les outils se précisant au fil des réformes de la statistique, au début des années 1880 – pour ne parler que des recherches françaises – le démographe Jacques Bertillon (1851-1922) peut établir à la suite de l'« ouvrage du plus haut intérêt » de Morselli les corrélations entre suicide et divorce, suicide et nombre d'enfants des couples mariés, suicide et pratique religieuse (y compris la distinction entre catholiques et protestants), dans une dimension comparatiste européenne (Bertillon, 1880, 1882). 

Loin d'innover dans ces recherches, Durkheim s'inscrit donc dans une longue tradition d'utilisation macrosociologique des statistiques qui « raisonne sur des groupes pensés comme des totalités dotés de traits collectifs », « des réalités sui generis, différentes des individus, appelant des méthodes d'analyse spécifiques » (Desrosières, 1993, 58, 96). Ens fait, la plupart des généralisations empiriques de Durkheim « n'étaient autres que celles qui étaient issues de la statistique morale et qu'[il] avait reprise, précisées et surtout utilisées pour construire une théorie » (Besnard, 1987, 154). Et c'est là l'essentiel. L'originalité de la démarche durkheimienne ne réside donc pas dans les traitements statistiques qui accompagnent les démonstrations et les réfutations, et c'est à tort que l'on présente parfois Durkheim comme l'instaurateur d'un « rationalisme expérimental » en sciences sociales (Berthelot, 1995). Ses analyses statistiques sont certes d'une ampleur et d'une systématicité supérieures à celles mises en oeuvre avant lui, mais elles ne constituent pas une nouveauté véritable, seulement une étape appelée à être dépassée à son tour par la suite. C'est en réalité la construction théorique qui fait la véritable spécificité du Suicide de Durkheim. Et cette construction se trouve articulée notamment autour d'une conception particulière du rapport individu/société, conception qui tranche singulièrement avec celle des psychiatres et des statisticiens qui ont précédé Durkheim, tout autant qu'avec celle d'Halbwachs trente ans plus tard.


[1]      On peut signaler aussi le texte « Du suicide et de ses causes » attribué (sans doute à tort) à un ancien haut fonctionnaire qui dirigea notamment la police parisienne pendant la Révolution. Ayant échappé à l'oubli parce qu'il fut traduit par Karl Marx en 1846, ce texte (qui, quoi qu'il en soit, date des années 1830) commençait par ces mots : « Le chiffre annuel des suicides, en quelque façon normal et périodique chez nous, ne peut être considéré que comme le symptôme d'un vice constitutif de la société moderne, car à l'époque des disettes et dans les hivers rigoureux, ce symptôme est toujours plus manifeste, de même qu'il prend un caractère épidémique lors des haltes de l'industrie et quand les banqueroutes se succèdent en ricochet. La prostitution et le vol grandissent alors dans les mêmes proportions ». Plus loin il écrivait aussi cette phrase que n'aurait pas reniée Durkheim : « La classification des diverses causes de suicides serait la classification même des vices de la société » (Peuchet, 1992, 33 et 60).


Retour au texte de l'auteur: Jean--Christophe Marcel, sociologue, Sorbonne Dernière mise à jour de cette page le lundi 6 mars 2006 14:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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