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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Laurent Mucchielli, “Regard sociologique sur l’évolution des délinquances juvéniles,
leur genèse et leur prévention
(2004)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Laurent Mucchielli, “Regard sociologique sur l’évolution des délinquances juvéniles, leur genèse et leur prévention”. Un article publié dans la revue Comprendre, 2004, n°5, pp. 199-220. [M. Laurent Muchielli, sociologue et historien de formation, est chargé de recherche au CNRS et directeur du Centre de recherche sociologique sur le Droit et les institutions pénales au CNRS]. [Autorisation formelle des auteurs accordée le 8 septembre 2005]

Introduction

les discours sur « la violence des jeunes »
et la position du sociologue

Proposer une réflexion sociologique sur l’évolution des délinquances juvéniles requiert quelques préalables sur la place de ce sujet dans le débat public actuel sur « l’insécurité » et sur la position de celui qui y intervient. Derrière la confusion que permet ce terme d’« insécurité », c’est fondamentalement de « la violence des jeunes » – et surtout des « jeunes de banlieues » – dont il est question. Tout discours sur ce thème est donc surchargé d’enjeux et échappe difficilement aux logiques de construction des discours politico-médiatiques (une analyse critique de ces discours dans Mucchielli, 2002a). Face à ces discours qui imprègnent profondément les esprits (y compris dans le champ intellectuel), la posture du sociologue consiste, selon nous, à rappeler l’importance d'au moins cinq principes généraux de raisonnement : 1) refuser de positionner son discours en termes moraux. La moralisation du débat a pour effet d’introduire des préalables et d’orienter a priori la réflexion, donc en réalité d’interdire l’exercice libre de l’intelligence. 2) définir précisément ce dont on parle et à examiner les choses au cas par cas. Le chercheur est ainsi nécessairement amené à refuser l’usage de catégories globales comme « la délinquance » ou « la violence » au sein desquelles sont amalgamés des comportements qui ont souvent peu à voir les uns avec les autres. Il faudra par ailleurs se demander ce que signifie la catégorie « jeunes ». 3) replacer la réflexion dans la durée historique afin de sortir de l’événementiel et de considérer des tendances d’évolution. 4) Replacer chaque type de comportement dans son contexte de production comportemental et institutionnel spécifique. 5) croiser un maximum d’indica­teurs et de sources, aussi bien des sources statistiques que des études qualitatives. 

La question des données

Il existe trois types de données statistiques, fort différentes et qui ne renvoient pas aux mêmes « réalités ». Dans le débat public, une seule source est utilisée en permanence : les statistiques de police et de gendarmerie, qualifiées à tort de « statistiques de la délinquance ». Les données policières constituent en réalité le résultat de l’enregistrement d’une partie de l’activité des services de police et de gendarmerie (Robert et alii., 1994). Cette production statistique est liée d’une part à la façon – variable (du traitement oral à la rédaction d’un procès-verbal en passant par l’inscription sur le registre de mains courante, seul le procès-verbal donnant lieu à un enregistrement statistique) – dont les services de police et de gendarmerie traitent les plaintes des victimes qui se font connaître, le comportement de ces dernières étant lui-même variable selon les infractions (Zauberman, 2001). Elle dépend d’autre part de ce que les forces de l’ordre « cherchent et trouvent par elles-mêmes » si l’on peut dire. Sur ces deux plans, elles sont en permanence susceptibles de modifications rapides dans leurs modes d’enregistrement et font l’objet de pressions hiérarchiques et politiques diverses. De façon générale, ces données réagissent logiquement à toute modification intervenant dans les effectifs des forces de l’ordre, dans leurs modes de travail proactifs (leurs priorités d’action) et réactifs (leur façon de traiter les plaintes ou les faits constatés). C’est pourtant cette statistique policière qui fonde depuis plusieurs années les discours récurrents sur le rajeunissement de la délinquance ou encore sur « l’explosion de la délinquance des mineurs ». De fait, cette source présente une augmentation brutale et massive de la part des mineurs (garçons) dans l’ensemble des personnes mises en cause à partir de 1993. 

Comment interpréter cette donnée ? La chose est singulièrement complexe pour qui veut la traiter rigoureusement. Tout d’abord, il s’agit des personnes mises en cause par la police et la gendarmerie, donc des affaires élucidées par ces dernières. Or les taux d’élucidation des affaires varient considérablement selon les types d’infractions (de 100 % pour les affaires de stupéfiants à 7 % pour les vols de voitures et de mobylettes en 2000), de telle sorte qu’on ne peut en aucun cas considérer la population des mis en cause comme un échantillon représentatif de la population délinquante apparente (l’ensemble des personnes ayant commis des faits connus de la police), a fortiori de la population délinquante réelle. Ces précisions sont fondamentales dans la mesure où les plus fortes hausses de la part des mineurs parmi l’ensemble des personnes poursuivies ont eu lieu parmi les catégories les plus élucidées. Par exemple, le taux de mineurs mis en cause par la police pour « Outrages et violences à personnes dépositaires de l’autorité publique » a été multiplié par six entre 1993 et 2001, celui des mineurs mis en cause pour « Infractions à la législation sur les stupéfiants » par sept entre 1993 et 1999. Autrement dit, cette hausse de la part des mineurs repose en bonne partie sur des genres d’infractions que les policiers repèrent facilement. Croit-on sérieusement que les adolescents ont, en l’espace de quelques années, changé de comportements de façon aussi massive ? En réalité, il est clair qu’« il y a là une modification de pratique d’enregistrement ayant sans doute peu de rapport avec la situation des mineurs […]. On peut penser soit que les policiers arrêtent plus systématiquement les mineurs, soit que les mineurs arrêtés figurent plus systématiquement dans les procédures transmises au parquet, ou encore les deux » (Aubusson de Cavarlay, 1997, p. 24). 

En outre, victimes de la prégnance du sens commun, les commentateurs négligent très généralement la question de l’évolution législative (du point de vue de l’État, la délinquance est ce que la loi pénale définit comme telle ; si la loi change, la délinquance change fatalement aussi), qui est pourtant manifeste ici. Les années 1992-1994 ont été le théâtre de modifications importantes dans les rapports entre la police et les Parquets, autour notamment de la généralisation progressive des procédures de « comparution immédiate » et de « traitement en temps réel », ainsi que de l’instauration progressive de nouvelles Maisons du Droit et de la Justice où officient des « délégués du Procureur » (magistrats non professionnels) prononçant des rappels à la loi et autres admonestations. Cette tendance s’est renforcée tout au long des années 1990 et s’est encore accrue sous le gouvernement Jospin. Dans ce contexte, les policiers et les gendarmes ont manifestement transmis aux Parquets nombre de petites affaires de mineurs qu’ils traitaient auparavant en interne et classaient sans suite la plupart du temps. En matière de statistique, le changement est considérable.

Source quasi exclusive des chiffres qui circulent dans le débat public, la statistique policière est donc en réalité très fragile et doit être confrontée à d’autres modes de comptage. Aux Etats-Unis, puis dans d’autres pays européens, l’habitude est ancienne de sortir des données administratives pour tenter de mesurer les délinquances en interrogeant directement leurs victimes et leurs auteurs. En France, il a fallu attendre les années 1980 pour que soient initiées au CESDIP les enquêtes de victimation (Zauberman, Robert, 1995). Réalisées directement auprès des victimes, que ces dernières aient ou non porté plainte, ces enquêtes renseignent de façon beaucoup plus précise sur la réalité de certaines délinquances (celles qui font des victimes individuelles directes et conscientes, par différence à des délinquances comme la fraude fiscale, la délinquance d’affaires, le non-respect du droit de l’environnement, etc.). C’est également de l’autre côté de l’Atlantique que, dès les années 1950, ont été initiées les enquêtes de délinquance auto-déclarée, que les chercheurs mènent auprès de populations pour les interroger sur leurs éventuelles pratiques délinquantes. La première enquête (dans la région Rhône-Alpes) de ce type est très récente en France (Roché et alii., 2000).

Age et délinquance

Dans le débat public actuel, il est courant de déclarer avec inquiétude que l’on ne sait plus quand commence la jeunesse. Par ailleurs, la formule selon laquelle les délinquants seraient « de plus en jeunes et de plus en plus violents » est l’une des plus éculées du débat sur la sécurité. Pourtant, cette évolution sociologique n’est pas établie, faute de données quantitatives comparables à plusieurs années de distance. Elle est de surcroît plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut en effet distinguer quatre problématiques : 1/ celle de la nature du processus délinquant (posant ici la question de l’âge à partir duquel la délinquance commence à se manifester), 2/ celle de son intensité à un moment donné, dans une classe d’âge donnée, 3/ celle des logiques d’action de ces jeunes délinquants (donc de leurs cibles spécifiques), 4/ celle des logiques de réaction de la part des institutions de contrôle social, ce qui amène dès lors la question de la construction des carrières délinquantes. Nous ne pouvons traiter ici toutes ces problématiques mais signalons que, nouvelle en France, la première de ces questions est classique outre-Atlantique où la criminologie lui a donné réponse de longue date : la (petite) délinquance commence à partir de la pré-adolescence (autour de 10-11 ans), s’accélère au début de l’adolescence jusqu’à atteindre un pic vers l’âge de 15-16 ans, stagne par la suite puis décroît très fortement à la fin de la vingtaine et au cours de la trentaine (cf. par ex. LeBlanc, 1995). Reste que, si le phénomène est par nature stable, son intensité peut varier selon les contextes locaux et les époques. Cela étant, cette question de l’âge auquel un jeune commence à délinquer n’est pas la seule importante pour une société. Il est probable que celle de savoir à quel âge il sort des pratiques délinquantes l’est autant sinon davantage. La carrière délinquante a certes un début, mais elle a aussi une fin. Et c’est peut-être ici que les changements les plus notables sont intervenus ces dernières décennies. Si, comme l’écrit Galland (2002, 5), « la jeunesse ne prend une certaine consistance sociale qu’à partir du moment où se prolongent ces temps de passage qui définissent une position sociale incertaine », alors l’on n’a jamais été jeune aussi longtemps que dans la société française de ces vingt dernières années, ce qui a probablement pour effet de compliquer davantage, donc de retarder, la sortie de la carrière délinquante. 

Passons à présent à l’observation des évolutions de trois genres de délinquances : les vols, les agressions et les troubles à l’ordre public (une vue plus complète, dans Mucchielli, 2004).


Retour au texte de l'auteur: Jean--Christophe Marcel, sociologue, Sorbonne Dernière mise à jour de cette page le mardi 7 mars 2006 15:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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