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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Serge Moscovici, Introduction à la psychologie sociale. Tome I.. (1972)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Serge Moscovici, Introduction à la psychologie sociale. Tome I. Paris: Librairie Larousse, 1972, 325 pp. Collection: Sciences humaines et sociales. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, bénévole, guide retraité du Musée de la Pulperie à Chicoutimi, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[7]

Introduction à la psychologie sociale.

Tome I.

Préface

En tant qu'Introduction à la psychologie sociale, cet ouvrage a été conçu comme devant s'adresser, avant tout, à un public d'étudiants et de personnes qui, pour s'intéresser à la discipline, ne sont cependant pas bien au fait de ce qui s'y produit. D'où, sous certains rapports, son apparentement à un manuel, informant sur les aspects majeurs de la recherche contemporaine. Mais à vouloir « introduire » le lecteur à la science psychosociologique, c'est-à-dire le faire accéder à la compréhension des problèmes que les chercheurs s'efforcent d'y résoudre, bref, et dans une certaine mesure, à vouloir les former à l'esprit de ladite science, il revêt un caractère original. Ni somme d'un savoir considéré comme clos, ni pure revue critique des résultats acquis par la pratique théorique et empirique, ni inventaire de méthodes ou de recettes, ce livre prétend familiariser avec le mode de questionnement que le psychosociologue applique à la réalité sociale, comme avec le type de réponses qu'il apporte à des problèmes qui, par-delà telle ou telle formulation particulière, conservent une portée générale et constante. C'est pourquoi il n'entend pas donner non plus une vision unitaire, homogène et totalisante sur ce que pourrait ou devrait être l'objet de la psychologie sociale mais plutôt le témoignage, le point de vue d'auteurs eux-mêmes engagés dans le processus de la recherche, en l'un ou l'autre de ses secteurs aujourd'hui importants. En cela peuvent trouver aussi matière à réflexion et information les psychosociologues avertis qu'ils soient praticiens ou chercheurs.

Même située à ce niveau, l'entreprise n'est pas sans périls. Dès lors que l'on tente de saisir un domaine de recherche dans ses lignes dominantes, on risque de le figer et ce qui en est dit a de fortes chances d'être incomplet dépassé au moment où le livre paraît, tant sont rapides l'évolution de la pensée et le progrès de la recherche, particulièrement dans les secteurs qui mobilisent attention et efforts dans une production accélérée. D'autre part, quand bien même éviterait-on toute vue systématique sur l'ensemble de la psychologie sociale, demeure le risque d'imposer au champ particulier que l'on présente une organisation quelque peu artificielle dans la mesure où les phénomènes visés et leur étude ne s'offrent pas dans la cohérence que le discours leur prête. Il ne faut donc pas se masquer le double écueil qui guette un ouvrage du genre « Introduction » ou « Manuel » : risque d'obsolescence et risque de systématisation.

Aussi bien demandera-t-on au lecteur de considérer les matériaux qui lui sont proposés ici comme un instrument, une grille d'accès à partir de [8] quoi se repérer quand il se référera aux textes originaux ou aux traités et recueils de textes dont il dispose par ailleurs. De cet instrument il ne tirera pas la totalité de l'information à avoir sur la psychologie sociale, mais il gagnera en compréhension de ce qu'elle est. Entendons-nous. Introduire à une discipline n'est pas résumer l'ensemble des travaux qui la constituent : ce n'est pas faire œuvre encyclopédique. Mais ce n'est pas non plus en communiquer une connaissance élémentaire, simplifiée par rapport au tout complexe qu'elle forme : ce n'est pas faire œuvre de vulgarisation. C'est donner un certain type de connaissance : faire sentir, vivre, comprendre au lecteur la façon dont se constitue et progresse une région du savoir. Nous avons tenu à présenter des problèmes, ayant comme tels un caractère de permanence, et des modèles de réponse qui ont la stabilité d'une orientation générale à l'égard d'un problème, plutôt qu'un état des solutions connues à un certain moment - lequel est arrêté par les contraintes du bilan à dresser et non par la logique du développement des recherches - parce que toute science est d'abord définie par les problèmes qu'elle pose. Parce que les solutions accessibles en une coupe de temps donnée, outre qu'elles sont menacées de caducité, ne sont jamais que l'expression d'un certain type de réponse que l'on entend donner aux problèmes. Parce qu'enfin le véritable débat scientifique s'instaure au niveau des problèmes et des différentes réponses qui y sont proposées ainsi qu'à celui du rapport entre ces réponses et le réel où s'origine le problème. Mettre à chaque fois en évidence le couple « problème-réponse » et le débat théorique et empirique qui s'élabore à son propos permet de constituer cette grille de compréhension, ce code pour déchiffrer le sens du pas à pas de la recherche dont dépend toute formation authentique. C'est pourquoi nous avons demandé aux auteurs de rechercher moins à fournir une information complète sur l'accumulation des résultats partiels obtenus dans le domaine dont ils ont à traiter qu'à offrir un panorama des questions que l'on formule, à rendre familière la manière de soulever et résoudre les problèmes fondamentaux qui l'animent. Muni d'une telle grille, le lecteur pourra ensuite aller en quête d'informations complémentaires.

Un tel point de vue excluait donc que l'on s'attachât fournir de la psychologie sociale une vue complète, non plus que de chaque domaine un aperçu exhaustif. Seuls ont été retenus les champs d'étude les plus saillants actuellement. Pour deux raisons : d'une part le progrès dans la discipline ne s'opère pas de façon uniforme, dans un développement parallèle de tous les secteurs, mais au contraire par la concentration des efforts et de la production en certains points chauds qui, en prise avec les problèmes que pose la société à un moment donné de son histoire, occupent une position clé pour l'avancement des connaissances. D'autre part, les secteurs saillants sont aussi les plus vivants, les mieux à même d’illustrer la dynamique de la recherche fondée sur la controverse et le mouvement des idées.

Pour rendre sensible cette évolution des préoccupations et de la connaissance à l'intérieur des divers champs examinés, les auteurs ont eu soin de retenir quelques paradigmes susceptibles d'en faire comprendre la physionomie, écartant le compte-rendu de nombreux travaux qui apparaissent [9] comme simples variations sur ces paradigmes. Par exemple dans le domaine de l'influence on passera sur des centaines d'expérience qui ne font que broder autour du paradigme fondamental de S. Asch dont la présentation et l'étude ont mérité par contre l'approfondissement dans la mesure où il a orienté tout le champ de la recherche durant des décennies. À côté de ces paradigmes, toute recherche ayant une valeur explicative sera exposée avec assez de détail et illustrée avec assez de résultats pour permettre que le lecteur en mesure la portée et en tire le parti souhaité du point de vue de la pénétration des problèmes. Ces références empiriques auront pour la plupart un caractère expérimental; il ne s'agit pas là d'un parti pris, mais du reflet d'un état de la discipline qui réclame d'être mieux connu et où l'expérimentation constitue la part la plus dynamique et la plus féconde d'un point de vue conceptuel. D'ailleurs les théories et modèles qui inspirent et sous-tendent les travaux dans les différents secteurs de la recherche seront exposés à leur propos. On ne trouvera donc pas de chapitres réservés exclusivement à l'examen du corpus théorique et conceptuel disponible en psychologie sociale. En revanche, dans chaque chapitre, la démarche théorique sera présente comme elle l'est effectivement dans la pratique de la recherche et le lecteur en prendra connaissance comme elle y est mise en œuvre. Ce faisant, et à travers les différentes parties de l'ouvrage, il sera en mesure de dégager les courants conceptuels qui structurent aujourd'hui la psychologie sociale. Enfin, à côté des résultats les plus illustratifs ou frappants, des acquis exemplaires, on a voulu dégager une vue prospective sur le devenir de chaque domaine en faisant ressortir les tendances qui, actuellement sous-jacentes, naissantes ou dominantes, seront susceptibles d'orienter ses développements futurs.

Cette orientation commune dans la présentation des champs retenus comme majeurs en psychologie sociale est la seule discipline collective à laquelle les différents auteurs ont dû se plier. Pour le reste, ils ont exprimé librement les préoccupations surgies de leur pratique dans le domaine dont ils avaient à parler.

Il eût été vain en effet, de prétendre, à l'instar de certains auteurs de manuels, qu'un ouvrage de cette sorte puisse fournir un exposé définitif et neutre de la science. Ceux qui font cette science forment eux-mêmes une communauté vivante, animée de courants de pensée et d'attitudes diverses, comme en témoignent leurs travaux. Comment donc attendre de ceux qui en parlent qu'ils accèdent à ce point de vue de Sirius. d'où le jugement domine hors de tout engagement personnel ou laisser qu'ils s'érigent en « statue du Commandeur » pour mesurer à quelque modèle aussi lointain qu'implacable les fruits de débats incertains. Que l'on se penche sur le produit de semblables positions illusoires et l'on découvrira vite les constructions d'un système de la science tout personnel, les distorsions d'une vue idiosyncrasique sur l'état du savoir. Nous avons préféré une autre sorte de vérité, somme toute plus fidèle à ce qu'est le mouvement de la psychologie sociale, quitte à encourir le risque de marquer l'ensemble de l'ouvrage de certains biais.

Un premier biais nous semble lié au type de collaboration qui a été [10] demandée aux auteurs, en leur qualité de personnes travaillant effectivement sur les domaines qu'ils avaient à présenter. Un tel engagement apparaissait comme le garant de la compétence et une bonne voie pour favoriser chez le lecteur une appréhension « de l'intérieur » des divers courants de recherche. Mais, pour cela, il fallait que soit loisible à chacun de formuler sa propre perspective, le point de vue auquel son contact ou son affrontement avec les problèmes de la recherche l'ont amené, tout comme les résultats qu'il a lui-même obtenus dans le cours de sa réflexion théorique ou de sa prospection empirique. Il en résulte que se révéleront à travers les chapitres des optiques, des attitudes différentes; des données nouvelles aussi, des matériaux originaux non encore publiés. Toutes choses qui, si elles amènent les auteurs  se départir d'une prétendue neutralité, constituent de véritables contributions à la science sous forme de controverses, de questionnements ou sous forme d'apports inédits dans les champs concernés.

Le deuxième biais est relatif aux sources plutôt continentales des recherches citées en référence. On remarquera d'abord que les collaborations à cette introduction émanent surtout d'auteurs français et européens, ce qui déjà implique une orientation nouvelle et originale par rapport à celles des manuels couramment accessibles qui nous viennent en général des États-Unis. De plus, il était demandé aux auteurs d'insister davantage sur la littérature européenne que sur la littérature américaine. Bien que cette perspective aille à contre-courant de l'usage, elle ne constitue pas un biais véritable. Nous croyons au contraire redresser par là une image fausse de la situation actuelle de la psychologie sociale. Sans nier l'apport décisif des courants de recherche américains, il est à regretter qu'une attention aussi ténue ait été portée jusqu'à présent à la production européenne quantitativement non négligeable et qualitativement marquée par une tradition culturelle fertile en rebondissements Pour la discipline. Passe que les manuels américains ne mentionnent que leurs travaux nationaux, encore que l'on soit en droit de s'étonner que n'y figure jamais aucune référence à des publications européennes. Mais il faut aussi constater que, malgré les apparences, les personnes qui sont chargées d’enseigner la psychologie sociale en Europe sont plus familières avec ce qui se passe aux États-Unis qu'avec ce que produisent les chercheurs de leurs pays ou des pays voisins. Il nous a donc paru nécessaire défaire porter l'accent sur ce qui est fait en Europe d'autant qu'un courant de pensée et de recherche proprement européen commence à se dégager et qu'il vaut la peine d'en tenir compte. Sur ce plan, de même que nous conseillons au lecteur de se reporter aux manuels américains, pour compléter ce qu'ils trouveront ici, de même aimerions-nous recommander au public américain la lecture de ce livre pour s'informer mieux de la totalité du champ de recherche.

Un troisième biais découle d'un souci d'efficacité. Puisque l'ouvrage s'adresse à un public français, ses analyses ont été étayées de préférence sur des emprunts faits à des textes de langue française. En insistant sur les ouvrages et articles publiés en français, nous espérons rendre plus facile le recours direct à la littérature à laquelle nous introduisons. Au risque d'une limitation dans les références proposées, nous voyons là un [11] moyen d'inciter le lecteur à se reporter à des écrits originaux, moins rebutants parce que compréhensibles immédiatement, et, peut-être, de rendre à l'enseignant sa tâche plus commode.

Ces différentes exigences ou contraintes ont été explicitement posées dans la conception même de l'ouvrage. Mais il se peut que, par ailleurs, l'examen de ses différentes parties révèle d'autres points de ressemblances dans la manière des chapitres, ou d'autres convergences dans les positions exprimées par certains auteurs, dans la mesure où beaucoup d'entre eux entretiennent des rapports scientifiques et travaillent en un contact intellectuel étroit. De même décèlera-t-on, ici et là, des prises de position dépassant le cadre de la discipline et engageant une vue de la société dans son ensemble. Le style de l'entreprise impliquait de telles éventualités qu’on ne peut à proprement parler, qualifier de biais. D'une part, en effet, elles ne revêtent aucun caractère systématique, nulle optique n'étant partagée par l'ensemble des auteurs; d'autre part, certaines manières de travailler et d'appréhender les problèmes font partie de la conception même que l'on se fait de la pratique scientifique, des convictions que l'on partage sur ce que doit être la science. Comme telles, elles devaient trouver ici le lieu d'une libre formulation. Mais, quelles qu'aient été les perspectives des auteurs, quelle que fut la sélection opérée dans les expériences ou théories pour favoriser l'accès à l'essentiel de la psychologie sociale, on a toujours eu soin de rapporter de façon complète et claire ce qui a été choisi. Rien n'est dit de façon superficielle, allusive, sous-entendue. Aucune notion, aucun concept n'a été employé sans être tout à fait explicité, clarifié, et le lecteur ne sera pas « renvoyé » à un texte différent pour en saisir le sens. L'invite qui lui est faite de se reporter aux originaux lui sera bénéfique pour l'approfondissement des problèmes, mais n'est nullement nécessaire pour leur compréhension.

Du point de vue de l'organisation des chapitres, l'ouvrage a été divisé en trois parties.

La première partie (qui fait la totalité du présent volume, le tome I) rassemble les chapitres portant sur des phénomènes psychosociologiques de base : les processus d'équilibre cognitif, l'influence sociale, les conflits, les processus d'attribution, le contrôle cognitif, etc. De tels phénomènes, à quelque échelle qu'ils soient envisagés, sont fondamentaux dans la vie sociale et décisifs eu égard à la théorie. Leur désignation comme objets centraux pour la psychologie sociale met déjà en jeu une définition de la discipline. Ceci implique également que tout changement de perspective dans le traitement de l'un d'entre eux introduit un point de vue différent dans l'approche de l'interaction sociale en général.

Le tome II contiendra la deuxième et la troisième partie de l'ouvrage. L'ensemble des domaines classiquement rangés sous les vocables de processus de groupe ou dynamique des groupes est abordé dans la deuxième partie : créativité et résolution de problèmes, pouvoir, décision en groupe, communication, relations inter-groupe, leadership, etc. L'optique adoptée pour saisir ces divers phénomènes se focalise sur le fonctionnement des [12] petits groupes, des groupes informels ou sur les relations interpersonnelles. Ceci ne veut pas dire que les résultats obtenus à ce palier de la réalité sociale ne puissent être extrapolés à un autre palier. Mais, actuellement, les conditions de validité de telles extrapolations ne sont pas encore assurées et il reste préférable de rendre compte des données constatées au niveau où les analyses ont porté.

C'est à une psychologie de la vie sociale qu'est dévolue la troisième partie : communication de masse, identité sociale, pensée sociale, diffusion des connaissances, changement social, etc. On aborde là une psychosociologie des phénomènes macro-sociologiques sur lesquels les représentants de notre discipline ont, d'une certaine manière, évité de se pencher depuis vingt ans. Il serait temps que la psychologie sociale revienne à des préoccupations qui furent les siennes, en ses débuts, et à propos desquelles elle a beaucoup à apporter. Sans prétendre épuiser l'ensemble des secteurs auxquels elle pourrait s'appliquer, nous avons voulu désigner quelques-uns de ceux qui paraissent à la fois heuristiques et importants.

SERGE MOSCOVICI.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 24 novembre 2013 19:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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