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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du text de Serge Moscovici, “Influences conscientes et influences inconscientes.” Un texte publié dans l'ouvrage sous la direction de Serge Moscovici, Psychologie sociale des relations à autrui, chapitre 6, pp. 141-160. Paris: Nathan/HER, 2000, 304 pp. Collection: Psychologie Fac. Une édition numérique réalisée par Mme Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedy, Ville Laval, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[141]

Deuxième partie.
Les processus élémentaires de la relation à autrui

Chapitre 6

Influences conscientes
et influences inconscientes
.”

par Serge Moscovici


1. La conformité [141]
2. Est-il vrai que « plusieurs paires d'yeux voient mieux qu'une seule » [142]
2.1. L'hypothèse de Asch [143]
2.2. L'hypothèse de Moscovici et Faucheux [144]
3. Influences indirectes et influences latentes [148]

3.1. Changer les attitudes en deux temps [148]

3.1.1. Influence différée [149]
3.1.2. Influence directe et indirecte [150]

3.2. L'influence cachée des minorités [151]

3.2.1. L'effet consécutif minoritaire [152]
3.2.2. La levée des résistances à l'influence minoritaire [154]
4. Conclusion [158]
Bibliographie [159]


1. La conformité

On nous pose souvent la question : « Qu'est-ce que la psychologie sociale ? » En guise d'inventaire, nous énumérons les phénomènes - attitudes, groupes, communications, préjugés, perception sociale, etc. -, dont les uns ou les autres nous nous occupons. Mais cherchant ensuite ce qui leur est commun, ou de quel point de vue on les aborde, nous constatons qu'ils se réfèrent tous à un processus élémentaire : l'influence que nous exerçons les uns sur les autres. Poursuivant cette recherche, nous avons constaté qu'il existe un certain accord à ce sujet, observé notamment par Aronson (1991) qui, au terme de sa définition du champ de la psychologie, écrit : « L'expression clé [...] est l'influence sociale. Elle devient notre définition du travail de la psychologie sociale : l'influence que les gens ont sur les croyances ou les comportements d'autrui » (op. cit., p. 32).

Ce profond intérêt pour les effets qu'exerce ce que nous faisons et pensons sur les comportements de nos semblables n'est pas pour nous surprendre. En ce sens, assurément, ils nous deviennent plus sensibles encore, et nous tirons un certain plaisir de ce rapprochement. Tout compte fait, et malgré les célébrations de l'individu autonome, nous doutons qu'il soit possible, un jour, de l'immuniser contre ce genre d'influences. Sans elles, nous aurions beaucoup de mal à coopérer, à communiquer et à façonner nos relations quotidiennes. Elles nous aident à nous conduire « comme il faut », à distinguer entre le « normal », comme disait Coluche, et le « déviant », à « bien parler » et à savoir ce qu'il faut faire dans la plupart des situations. Car, à travers ces petites pressions que nos parents, amis, collègues exercent sur nous, c'est notre société et notre culture qui nous marquent de leur sceau. Elles y parviennent la plupart du temps, et presque de manière tacite au moyen de l'approbation ou de la désapprobation collective. C'est pourquoi nous avons l'impression que la plupart des uniformités de goût, d'habillement, de [142] posture du corps, apparaissent de manière insensible et presque sans qu'on s'en rende compte. De même, nos enfants reprennent nos usages et se plient à nos habitudes par une sorte d'absorption spontanée des exemples que nous leur offrons, non sans une contrainte qui les empêche d'échapper à l'emprise de ces exemples et les rend imitatifs.

Il faut admettre que plus des relations interpersonnelles sont étroites, plus deux personnes sont en contact fréquent, plus elles cherchent à avoir une emprise l'une sur l'autre et moins chacune peut résister à l'emprise de l'autre. En s'assemblant, on finit par se ressembler.

Il n'est pas douteux, cependant, que l'influence a un autre visage : celui de la conformité. Nous ne parlons pas ici de cette conformité qui nous est imposée par la mode, les moyens de communication ou les institutions, bref par la tyrannie de la majorité. Celle-là a un caractère extérieur, collectif et visible. Nous parlons de ce que l'on pourrait appeler « l'amour de la conformité », né de la préoccupation constante de plaire à l'autre, de faire comme lui, de préférer les mêmes nourritures et les mêmes vêtements au point où notre ego devient son alter ego. Si les jumeaux biologiques sont rares, les jumeaux sociaux abondent, et ces derniers ne sont pas moins vrais que les premiers. À la charnière de cette assimilation à autrui se situe une propension à s'enrichir soi-même, à diversifier ses possibilités de sentir, à élargir son répertoire d'expériences et de modes d'expression. En même temps, il faut bien le reconnaître, on n'est jamais influencé sans influencer, on n'imite pas sans être imité. Observez les parents ou les professeurs, il n'est pas rare de les voir, ne serait-ce que par jeu, emprunter les expressions, les gestes, les attitudes de leurs enfants ou de leurs élèves. Il y a toujours un élément de réciprocité et toute influence est, jusqu'à un certain point, réciproque. Et ce d'autant plus que les personnes impliquées dans cette relation partagent le même sentiment, adhèrent à la même croyance et appartiennent au même milieu. On a l'habitude de parler des relations avec autrui, des perceptions de l'autre, de communications intersubjectives comme de processus autonomes et presque rationnels. Or tous baignent dans ce phénomène d'influence et y contribuent de manière plus ou moins directe. Il ne s'agit pas de nier leur spécificité, mais de souligner ce qu'ils ont en commun et les rend si indispensables à la vie en commun. Si nous insistons sur leur signification, c'est parce qu'ils sont si évidents, si familiers qu'on ne s'en aperçoit plus.

2. Est-il vrai que « plusieurs paires d'yeux
voient mieux qu'une seule » ?

Dans son livre sur la Psychologie des influences sociales (1985), Geneviève Paicheler esquisse l'historique de ce phénomène élémentaire. Elle montre que l'ambition de notre discipline est d'abord de décrire puis d'expliquer l'influence comme un processus rationnel et donc conscient.

[143]

2.1. L'hypothèse de Asch

Ce fut en particulier l'ambition de Asch (1956) de prouver que chacun se rallie à un jugement collectif de manière réfléchie et l'accepte pour des raisons objectives. Dans une expérience devenue fameuse, il propose à des sujets expérimentaux réunis en groupes une tâche de comparaison de longueurs. Ils doivent désigner parmi trois lignes de longueurs différentes celle qui est égale à une longueur étalon. La tâche est objective et claire, car les différences entre la ligne étalon et les trois lignes de comparaison sont nettement perceptibles par chaque sujet. Les sujets expérimentaux participent à l'expérience en groupes de sept à neuf personnes. Au sein de chaque groupe, seul un des sujets est naïf, les autres étant des compères, des complices de l'expérimentateur, instruits à donner une réponse manifestement fausse lors de sept essais sur douze, en parfaite unanimité, et avant le sujet naïf. Les résultats montrent que dans la série des sept jugements incorrects, environ un sujet sur quatre s'est conformé au groupe en donnant une réponse erronée. Plus exactement, les sujets se sont conformés dans 33% des réponses. La question est de savoir pourquoi.

Considérons tout d'abord que tous les individus ayant participé à ces expériences auraient aimé « faire comme tout le monde » et répondre comme les autres. C'est une inclination que nous avons tous dans des situations semblables, sauf ceux, et ils ne sont pas rares, qui disent « noir » dès qu'ils entendent la majorité dire « blanc ». Quoi qu'il en soit, ceux qui se sont conformés l'ont fait principalement pour deux motifs : 1) les uns parce qu'ils avaient la certitude que la majorité donnait bien des estimations correctes ; 2) les autres parce qu'ils avaient le désir de ne pas être différents. Les sujets ne faisaient pas très attention à la tâche et ne se préoccupaient pas de l'exactitude ou de l'inexactitude de leur jugement. La seule chose qui leur importait était de ne pas se distinguer, de ne pas dévier par rapport au groupe. Ils avaient tout à fait conscience de ce qu'ils faisaient et savaient pourquoi ils le faisaient. Sans entrer dans les détails de l'expérience, on voit combien l'influence mise en scène est pour ainsi dire transparente. Les individus sont conscients de la pression et agissent de manière rationnelle :

  • soit parce qu'ils ont davantage confiance dans le jugement du groupe que dans leur propre jugement, illustrant la maxime selon laquelle « plusieurs paires d'yeux voient mieux qu'une seule » ;

  • soit par complaisance, en suivant la majorité pour ne pas être séparés d'elle et passer pour des rebelles ou des fous.

Selon l'expression de Milgram (1974), il s'agit là d'un « conformisme en paroles » car, en réalité, les sujets n'ont pas changé leur façon de voir ni de juger les trois lignes de comparaisons. Cela est d'autant plus vrai que l'on sait : 1) qu'aucun individu, lorsqu'il est seul, ne les juge égales à la ligne étalon, 2) qu'il suffit que la belle unanimité soit brisée, qu'un autre sujet que [144] le sujet naïf donne un jugement différent de celui de la majorité, pour que la conformité chute à environ 5% des réponses.

L'expérience de Asch (1956) et bien d'autres expériences de psychologie sociale montrent que les hommes se comportent rationnellement de manière irrationnelle. Elles exposent une soumission de l'individu à la majorité ou à l'autorité qui se justifie sans être pour autant aveugle. Car malgré tout, lorsqu'il se retrouve seul, l'individu conserve son intégrité et son jugement, illustrant par là même le modèle de la soumission publique, compensée par l'indépendance privée. De nombreuses sociétés inculquent à leurs enfants ce modèle que l'on considère de mise à l'école, dans l'entreprise, etc., afin d'éviter les conflits avec les supérieurs ou les sanctions du groupe.

Ouvrons ici une parenthèse. À l'époque où l'expérience de Asch fut publiée, c'est-à-dire peu après la Seconde Guerre mondiale, beaucoup l'interprétèrent comme une simulation en laboratoire du cauchemar vécu par ceux qui furent soumis à la propagande nazie. On a vu naître le mythe, repris par Paicheler (1985), selon lequel Asch était un immigré allemand qui eut la chance d'être admis aux États-Unis où il a eu la possibilité d'analyser la nature de l'influence exercée dans son pays d'origine. Il aurait cherché à comprendre dans quelles conditions un individu peut y résister. On voit donc comment parfois, malgré leur caractère artificiel, les expériences de laboratoire sont et apparaissent comme des reproductions en miniature de situations réelles. En vérité, Asch n'était pas un immigré, mais, comme Wertheimer, Festinger, Bruner et d'autres, un professeur à la New School for Social Research de New York. Ce sont des choix politiques et son regard critique sur le conformisme de la société américaine qui l'ont conduit à une vue rationaliste des phénomènes d'influence. Il a voulu montrer que :

  • quand les individus ont une perception claire de la réalité objective, ils sont en mesure de résister à la pression sociale de la majorité ;

  • quand les individus ont donc la possibilité de faire un choix, ils ne sont pas condamnés au conformisme.

Nous ne cherchons pas à démentir le mythe tissé autour de Asch ni a critiquer ceux qui le partagent, mais à montrer dans quelle mesure une recherche et un chercheur sont compris par rapport à un contexte historique. Fermons cependant cette longue parenthèse pour n'en retenir que l'existence de ce genre d'influences conscientes. Pendant un demi-siècle, elles furent les seules à intéresser les psychologues sociaux qui les étudièrent de manière très fine. Mais depuis peu, les choses ont changé.

2.2. L'hypothèse de Moscovici et Faucheux

Un changement s'est en effet produit depuis que l'on a commencé à se demander comment un individu ou une minorité dissidente (Moscovici et Faucheux, 1972) exercent une influence sur leur groupe, sur la majorité, alors qu'ils n'ont [145] pas une autorité suffisante et ne jouissent pas a priori de la confiance des autres. Comment peuvent-ils avoir une influence en général : 1) si l'on ne peut pas dire que leur jugement est correct, comme on le dit de celui de la majorité, 2) et si c'est en les suivant, et non en leur résistant, qu'une personne fait preuve de sottise aux yeux de la plupart ?

S'il est vrai, comme on vient de le voir à propos des expériences de Asch, que de nombreux individus se conforment pour éviter de se distinguer, on comprend qu'ils rejettent de toutes leurs forces l'idée de se voir associés à un individu ou à une minorité déviants. C'est justement ce qu'ils veulent éviter au prix ou au sacrifice de leur propre jugement, de la perception même de la réalité. En un sens, si, pour les motifs que nous venons d'évoquer, il est rationnel de se conformer à la majorité, on comprend que chacun puisse penser qu'il est irrationnel de se laisser influencer par une minorité, même si chacun subit son influence, malgré tout ce qui s'y oppose.

Il ne s'agit pas d'expliquer pourquoi on le fait, ni comment on est conduit à changer ses opinions, ses perceptions de la réalité, sous l'emprise d'un individu déviant ou d'un groupe minoritaire (Moscovici, 1979 ; Paicheler, 1985). Il s'agit simplement de reconnaître le caractère inconscient des phénomènes d'influence sociale en partant de la notion de conflit. Si l'on consulte sa propre expérience et celle de ses proches, on voit que chacun éprouve une tension, a le sentiment d'un trouble ou d'un déplaisir, lorsqu'il se trouve exposé à une opinion ou à une évaluation qui diffère de la sienne. On affirme souvent qu'il faut tolérer la différence, ce qui est plus facile à dire qu'à supporter. Sans le vouloir, nous fuyons ce genre de tension et de déplaisir et préférons ne pas nous trouver en face d'un vrai « différend » risquant de les aviver et de les alimenter. Et ce n'est pas sans motif, car la discorde et tout conflit en général sont difficiles à surmonter par les individus, et peut-être même encore davantage par les groupes qui se sentent menacés dans leur existence même.

On le voit dans l'expérience de Asch (1956) : si une partie des individus se conforment, c'est parce qu'ils veulent éviter un conflit avec la plupart des membres de leur groupe. Le consensus paraît nécessaire pour vivre en harmonie et se sentir membre d'un groupe, toute dissension étant menaçante pour soi et pour les autres. On peut le constater aussi dans les relations interpersonnelles où l'on s'attache à éliminer toute menace susceptible de ruiner une amitié, un amour, voire la simple convivialité. En revanche, pour l'individu ou la minorité qui a une opinion propre, et veut exprimer un jugement particulier, neuf, le conflit est inévitable. Non seulement il permet d'interpeller la majorité et de remettre en question les idées reçues ou une relation de soumission, mais il conduit à redéfinir les termes d'une réalité sur laquelle tout le monde semble d'accord.

En insistant sur ses propres idées, sur sa particularité, donc sur sa différence, une minorité dissidente accentue le conflit qui l'oppose à la majorité et fait apparaître le substrat qui l'en distingue. Elle le fait d'autant mieux [146] qu'elle refuse tout compromis, toute concession risquant de brouiller le différend entre elle et la majorité et de le rendre moins distinct et moins visible. Ce qui a conduit le sociologue allemand Simmel (1955) à considérer qu'une société politique, par exemple, pourrait bénéficier de la diminution du nombre de ses membres si elle contribuait à éliminer de son sein les éléments timorés et enclins aux concessions. Donnant l'exemple du parti libéral en Allemagne, il affirme qu'après la défection de ce type de membres :

Le petit nombre de ceux qui restèrent, des personnalités très résolues, furent à même d'engager une action politique totalement unie... Pour cette raison, le groupe et spécialement la minorité, qui vit dans le conflit et la persécution, rejette souvent les approches ou la tolérance venant de l'autre côté qui, de toute façon, ne saurait être que partiale, menace l'uniformité dans l'opposition de tous ses membres et, par suite, l'unité et la cohésion sur lesquelles une minorité qui combat doit insister sans compromis (op. cit., p. 97).

Par le conflit, l'individu en désaccord avec un autre individu, la minorité qui s'oppose à la majorité, mette en place :

  • les conditions d'une attention dans la mesure où le comportement, l'idée qui le provoquent deviennent plus saillants dans le champ social ;

  • les conditions d'une écoute en exprimant un point de vue de manière consistante, en devenant des interlocuteurs, des participants au débat public, alors que, sans conflits, leur présence et leur point de vue ont toutes les chances de rester sans écho.

Quoi qu'il en soit, pour des raisons que nous avons exposées ailleurs (Moscovici, 1980), au moins une partie de la majorité est sensible aux arguments d'un individu seul ou de la minorité : 1) soit parce qu'ils correspondent à ce que l'on a pensé en privé, 2) soit parce qu'ils ébranlent les convictions existantes, 3) soit enfin parce que l'on est attiré par ceux qui osent braver l'opprobre.

À ce propos, Merton (1961) fait remarquer que :

Agissant ouvertement plutôt que secrètement, et évidemment conscient qu'il s'attire de sévères sanctions du groupe, le non-conformiste tend dans une certaine mesure à s'attirer le respect, même si ce respect est enfoui sous d'épaisses couches d'hostilité déclarée et de haine chez ceux qui ressentent que leurs sentiments, leurs intérêts et leurs statuts sont menacés par les dires et les actions du non-conformiste (op. cit., p. 365).

De par son expérience personnelle, chacun d'entre nous sait que, la plupart du temps, il éprouve un sentiment d'ambivalence envers l'individu ou le groupe qui cherche à l'influencer. Mais cette ambivalence n'est pas la même selon qu'il s'agit d'une majorité ou d'une minorité. En face d'une majorité, nous exprimons plutôt une attirance publique et une réserve ou une hostilité privées. Alors qu'en face d'une minorité, nous pouvons éprouver, en même [147] temps qu'une irritation, une hostilité publique, une admiration et même une envie privées.

Supposons, à présent que, pour une des raisons que nous avons évoquées, on ait plus ou moins admis, parfois sans s'en rendre compte, l'opinion ou le point de vue dissident, il apparaît un signe de conflit avec ses opinions et son point de vue antérieurs. Or, ce conflit devenu intérieur ne peut pas se résoudre facilement :

1. D'abord parce qu'on ne peut pas s'empêcher de résister à ce qui est différent, à ce qui remet en question des choses auxquelles on a longtemps cru et auxquelles nos collègues, nos amis, notre milieu continuent à croire.

2. Ensuite parce que, à supposer que l'on veuille changer, on est retenu par des forces interpersonnelles et sociales puissantes, par la force de notre attachement, de nos liens, sachant que prendre le parti de la minorité est jugé par les autres membres du groupe et par nous-mêmes comme une défection, une trahison des valeurs communes. Même celui qui donne raison à cette minorité, et va jusqu'à penser comme elle, ne se croit pas pour autant devenu un déviant. Il refuse donc de prendre le risque d'un même ostracisme et d'un même rejet.

Dans son roman L’Étranger, Camus nous donne à voir le destin d'un homme qui refuse le parti social, néglige les formes de loyauté nécessaires à la vie sociale. Mais ce refus a un prix qu'il revient à chaque homme de payer : la renonciation à la communication humaine, aux conventions qui le protègent dans la société. Meursault, le protagoniste solitaire du roman, nous séduits à cause de sa liberté, de son indifférence envers autrui. En même temps, il a quelque chose de monstrueux. C'est un étranger au sens radical du terme, personne ne voudrait lui ressembler ni se mettre à sa place.

Le conflit, dont nous faisons état à travers cet exemple, n'ayant pas de bonne solution consciente se résout de manière inconsciente, puisqu'il doit être résolu pour que les individus qui le vivent retrouvent une certaine harmonie intérieure. En d'autres mots, les individus se convertissent au point de vue de la minorité sans s'en rendre compte. Et cette conversion se produit surtout de manière indirecte afin de contourner les entraves provenant des normes et du lien commun.

Depuis que nous avons proposé pour la première fois une explication de l'influence en terme d'inconscient, on n'a cessé de nous demander si nous le pensions vraiment. Quoique nos réponses satisfassent parfois les psychologues sociaux, et quelle que soit la force de nos arguments, nous ressentons, chaque fois que nous répondons à cette question, l'impression d'avoir dit quelque chose qui ne saurait être accepté.

La raison de ces réticences est probablement la suivante : étant donné la place qu'occupe le phénomène d'influence en psychologie sociale, tout ce [148] qui touche à son explication a des répercussions dans tous les domaines de la science. Cela paraît bien compliqué, alors qu'en réalité il s'agit de quelque chose de fort simple. Dès l'instant où l'on montre que ces phénomènes ont une cause inconsciente, il faut :

1. Supposer que les phénomènes de cognition, de perception des personnes, d'attitude, de relation entre groupes ont aussi des causes inconscientes.

2. Concevoir des états latents et des effets indirects dans la vie psychique et sociale à côté des états manifestes et des effets directs auxquels nous sommes habitués.

3. Se demander si un biais cognitif ou un stéréotype ethnique sont dus uniquement à des facteurs psychophysiques, comme des limites de nos capacités à traiter l'information, à la recherche d'une économie cognitive ou aussi à des états psychiques inconscients.

Au contraire, depuis un demi-siècle, on a tenté de prouver que les phénomènes psychosociaux sont entièrement rationnels et conscients, et que l'on peut entièrement se dispenser de la connaissance des états psychiques inconscients. La psychologie sociale qui avait commencé par être une science de l'inconscient, qu'elle a par ailleurs découvert (Moscovici, 1984), était devenue, sous l'influence de Asch en particulier, une psychologie de la conscience. Or à l'heure actuelle on peut dire que cette tentative n'a pas réussi. Seulement il est difficile de le reconnaître de manière officielle pour ainsi dire, car cela obligerait à une révision déchirante de certaines théories et de nos méthodes de recherche. Mais comme nous l'apprenons des investigations sur le prinning, la facilitation sociale, le masquage perceptif et, en premier lieu, sur l'influence, ces processus latents possèdent des caractères étranges et incompatibles avec les propriétés conscientes que nous leur supposons. Il ne reste pas d'autre issue à la psychologie sociale que d'accepter le retour de l'inconscient et d'en tirer les conséquences nécessaires (Moscovici, 1993). Quoi qu'il en soit, nous devons l'admettre pour envisager, sans prévention, le principe et les résultats des expériences qui illustrent les hypothèses avancées plus haut.

3. Influences indirectes
et influences latentes

3.1. Changer les attitudes en deux temps

Il n'est pas vrai que la première lecture d'un article ou d'un manifeste politique ne produise aucun effet sur nous et nous laisse indifférents. Du moins le croit-on, car sans nous en rendre compte, l'article ou le manifeste creusent un sillon dans notre esprit et finissent par changer ce que nous pensons, nos attentes et parfois même notre comportement. De toute évidence il s'agit d'une [149] influence différée qui échappe au contrôle de la conscience. Or, dans plusieurs expériences, il a été possible, non seulement de produire cette influence de manière systématique, mais d'en comprendre les raisons.

3.1.1. Influence différée

À l'époque qui a vu apparaître les premières campagnes contre la pollution, Moscovici, Mugny et Papastomou (1981) ont cherché à mesurer l'attitude de sujets expérimentaux à l'égard de la pollution et de ses causes.

Dans une première phase de l'expérience, ils ont demandé aux sujets de répondre à une échelle relative aux questions de pollution dont les items sont du type : « Les ménagères sont gravement mises en cause : elles utilisent de manière inconsidérée les produits de lessive et autres détergents les plus polluants » ou « Supermarchés et fabricants d'engrais chimiques se donnent la main pour dénaturer les produits naturels. » Ces items attribuent la responsabilité de la pollution soit à des actes individuels commis par des ménagères, des automobilistes, etc., sois à des groupes industriels.

La seconde phase de l'expérience qu'est la phase d'influence proprement dite intervient deux semaines plus tard. Les expérimentateurs communiquent à tous les sujets des « réponses » attribuées à des sources fictives. Dans une condition, on leur dit qu'il s'agit des réponses d'une commission gouvernementale qui apparaît comme la source d'autorité ; dans une autre condition, les réponses proviennent d'un groupe écologique marginal qui figure comme la source minoritaire. Ces deux sources sont censées avoir répondu au même questionnaire que les sujets expérimentaux.

Dans les deux cas, les réponses sont extrêmes : la commission gouvernementale attribue la responsabilité de la pollution à des actes individuels commis par des automobilistes, des ménagères, etc., et le groupe écologique marginal l'impute aux entreprises industrielles.

On communique également aux sujets un message qui aurait été rédigé par la source d'influence majoritaire, ou par la source d'influence minoritaire. Ce message propose des mesures soit contre les pollueurs individuels, soit contre les groupes industriels. Immédiatement après avoir lu le texte, on demande aux sujets de remplir à nouveau l'échelle d'attitude vis-à-vis de la pollution.

Trois semaines plus tard - ceci est important -, on demande aux mêmes sujets de remplir le même questionnaire, mais cette fois sans leur faire lire le message énonçant les mesures à prendre pour enrayer la pollution.

Les résultats montrent :

  • qu'il s'est produit une influence différée, trois semaines après, de la source minoritaire, c'est-à-dire du groupe écologique marginal ;

  • que les sujets ayant subi l'influence de la commission gouvernementale, c'est-à-dire de la source d'autorité, tendent à revenir à leurs attitudes antérieures.

[150]

Il y a quelque ressemblance entre cette influence différée et ce qu'on appelait la suggestion différée. Aux premiers temps de l'hypnose, on a eu l'idée de suggérer à un individu d'accomplir un acte, tel que celui d'acheter un livre dans trois semaines. L'individu menait une vie normale quand subitement, à peu près à la date indiquée, il accomplissait l'acte qui lui avait été suggéré, sans savoir pourquoi et sans pouvoir s'y opposer de façon volontaire. Maupassant a écrit une très belle nouvelle, Le Horla, sur ce phénomène qui a beaucoup frappé les imaginations.

3.1.2. Influence directe et indirecte

Mais revenons à nos expériences pour souligner que l'influence peut prendre un caractère direct ou indirect.

Mugny et Perez (1986) ont eu l'idée de mesurer l'attitude de jeunes gens à l'égard de l'avortement. On a distribué le même plaidoyer en faveur de l'avortement à des jeunes gens et des jeunes filles espagnols. Dans certaines conditions, on a attribué ce plaidoyer à un groupe minoritaire de jeunes et dans d'autres à des groupes adultes. Cependant, au préalable, tous les sujets expérimentaux ont répondu à un questionnaire qui comprend des items d'attitudes vis-à-vis de l'avortement et de la contraception. Les items d'attitude vis-à-vis de l'avortement sont directs parce qu'ils correspondent au contenu du message. En revanche, les items d'attitude vis-à-vis de la contraception sont indirects car leurs contenus ne correspondent pas au message, même s'ils ont quelque relation avec lui. Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans le détail de l'expérience. Disons toutefois que l'attitude vis-à-vis de l'avortement dans cette population catholique n'était pas très favorable.

Les résultats de l'expérience mettent en évidence le fait que la minorité a une influence plus marquée sur les items indirects que sur les items directs. Ce qui signifie que les sujets expérimentaux ont résisté au contenu du message contre l'avortement qui entrait en conflit avec leurs opinions et surtout leurs valeurs et n'ont pas été influencés par lui. Mais pour résoudre, du moins en partie, ce conflit, ils ont changé en exprimant des attitudes plus favorables dans un domaine voisin, celui de la contraception.

Le moment est venu de faire apparaître ici un phénomène plus subtil dont on verra un peu plus loin l'importance.

Dans une autre expérience à propos de l'avortement Mugny et Perez (1986) suivent le même plan que dans l'expérience précédente. À ceci près que le plaidoyer est attribué à une majorité ou à une minorité. Cependant, dans deux conditions, la source d'influence appartient soit au même sexe (minorité de filles, majorité de filles), soit au sexe opposé (minorité de garçons, majorité de garçons). Observons maintenant l'influence exercée par le plaidoyer à propos de l'avortement. Dans les deux conditions où son effet est négatif, c'est-à-dire où les sujets expérimentaux tendent à devenir défavorables à l'avortement, ils deviennent favorables à la contraception. En revanche, [151] dans la condition où ils changent leurs attitudes et deviennent plus favorables à l'avortement, par une sorte de mouvement de recul, ils deviennent moins favorables qu'ils ne l'étaient à la contraception. Ces deux changements en sens inverse sont très surprenants.

Mais réfléchissons un instant à ce qui a pu se passer. Les individus qui participent à l'expérience éprouvent un conflit entre les opinions et les valeurs prônées par la source d'influence et celles qui leur sont propres. Ils manifestent leur résistance au contenu du message reçu, soit en ne changeant pas d'opinion, soit en changeant dans un sens opposé à ce contenu. Ce qui augmente d'une part leur conflit dans la mesure où ils refusent de céder à la source, et qui, d'autre part, le limite en faisant, sans s'en rendre compte, une concession aux opinions et aux valeurs supposées de la source d'influence, en exprimant une position plus favorables à la contraception. Donc, tout en résistant, les sujets changent sans s'en rendre compte. Tout se passe comme si les individus accentuaient le conflit externe en résistant et diminuaient leur propre conflit interne en cédant. Il s'agit bien d'un conflit interne, car le message ne parle pas de mesures concernant la contraception, ni d'attitudes de la source d'influence sur cette question.

Cette analyse s'enrichit et se confirme lorsqu'on voit que les individus, à la suite de la lecture du plaidoyer, deviennent à la fois plus favorables à l'avortement et plus défavorables à la contraception qu'ils ne l'étaient initialement. En adoptant le point de vue des auteurs de ce message, le conflit d'opinions et de valeurs diminue sans conteste. En revanche le conflit intérieur se trouve de ce fait augmenté par l'entorse aux attitudes et aux valeurs auxquelles ils étaient attachés jusque-là. On doit le supposer, car ils cherchent à rétablir une sorte d'équilibre en changeant dans un sens opposé, en devenant plus défavorables à la contraception.

Tout cela est relativement complexe, mais non arbitraire. Ou, pour mieux dire, le jeu des influences se déroule sur deux plans : le plan du conflit conscient avec autrui et le plan du conflit plus ou moins inconscient avec soi-même. Quand un individu résiste sur le premier plan, il change sur le second et vice versa. Il fait donc en sorte que la tension entre les deux reste dans certaines limites. On a souvent eu tendance à voir l'influence comme un phénomène simple de conformisme ; on s'aperçoit que c'est un phénomène beaucoup plus subtil susceptible de se développer en même temps sur le plan conscient et inconscient.

3.2. L'influence cachée des minorités

Pour mieux comprendre la subtilité du phénomène d'influence, il faut avoir recours à des méthodes plus simples et plus précises. Or le choix de telles méthodes est restreint au domaine de la mémoire et de la perception, du moins en psychologie sociale.

[152]

D'après tout ce que nous venons d'énoncer, le choix d'une méthode adaptée doit obéir à deux critères :

- d'une part, il faut avoir la possibilité de mesurer les réactions à un stimulus objectif ;

- d'autre part, il faut provoquer chez les individus un changement perceptif ou cognitif qui ne puisse avoir lieu que de manière inconsciente.

Il existe dans le domaine perceptif un effet qui remplit ces deux critères : il s'agit de l'effet consécutif chromatique. Quoiqu'il soit très courant, peu de gens, même parmi les étudiants en psychologie, le connaissent.

Voici une brève description de l'effet consécutif chromatique.

Commencez par fixer une couleur pendant quelques secondes. Ensuite regardez l'écran blanc sur lequel la couleur a été projetée. Vous percevez alors non pas la surface blanche, mais une image ayant la couleur complémentaire de celle que vous avez fixée auparavant. Par exemple, si vous avez fixé du vert, vous percevrez du rouge par effet consécutif. Or cet effet nous intéresse pour une raison très simple : c'est une illusion d'optique à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Nul ne peut décider, de manière délibérée, qu'il ne veut pas voir la couleur complémentaire de celle qu'il a fixée. Elle apparaît de manière involontaire sans qu'on la recherche et sans qu'on puisse l'inhiber. En ce sens très précis, il s'agit d'une perception inconsciente.


Il est important de retenir ce fait, car il nous permet de distinguer clairement entre une influence consciente et une influence inconsciente. En d'autres mots, l'influence consciente se manifeste par le nombre de fois où une personne juge la couleur primaire de la même manière que la source d'influence, et affirme voir la même couleur que celle-ci. L'influence latente ou inconsciente se mesure par les modifications éventuelles de la perception d'une couleur complémentaire, donc par les changements de l'effet consécutif chromatique.

3.2.1. L'effet consécutif minoritaire

La méthode expérimentale qui en est résultée (Moscovici et Personnaz, 1986) comporte quatre phases distinctes :

1. Dans la première phase qui comprend cinq essais, on projette une diapositive bleue sur un écran blanc. Le sujet et un compère donnent par écrit, en privé, leurs réponses concernant la couleur de la diapositive, puis celle concernant la couleur complémentaire, l'image chromatique consécutive.

2. Dans la seconde phase, une fois les feuilles ramassées, l'expérimentateur dit aux sujets qu'il est en mesure de leur fournir des informations sur les [153] réponses des sujets qui les ont précédés. Bien entendu, ces informations sont inventées pour introduire la variable expérimentale. On distribue aussi aux sujets une feuille où sont indiqués les pourcentages des individus percevant la diapositive comme bleue ou verte. Ces pourcentages différencient nettement une majorité (81,8%) et une minorité (18,2%) qui auraient vu la diapositive comme étant verte. Dans une condition expérimentale, le compère est donc censé appartenir à une majorité et le sujet naïf à une minorité, et dans l'autre condition expérimentale c'est l'inverse. Ensuite, durant quinze essais, les réponses sont données à voix haute, et le compère dit invariablement « vert » en regardant la diapositive qui en réalité est bleue.

3. Durant la troisième phase, la diapositive est projetée à nouveau quinze fois. Les sujets donnent de nouveau leurs réponses par écrit, tant en ce qui concerne la couleur de la diapositive que celle de la couleur complémentaire.

4. Avant que ne commence la quatrième phase, le compère, sous le prétexte d'un rendez-vous, quitte la salle d'expérience. Le sujet reste seul et, durant quinze essais, il évalue de nouveau la couleur de la diapositive et celle de l'image consécutive qui naît sur l'écran blanc.

Plusieurs expériences ont été menées suivant ce paradigme en s'assurant que les sujets y participant n'avaient pas eu connaissance de l'effet consécutif chromatique. Dans la première expérience menée en collaboration avec Personnaz (Moscovici et Personnaz, 1986), nous avons obtenu trois résultats importants :

- En premier lieu, on observe peu d'influence manifeste, c'est-à-dire que peu de sujets répondent « vert » lorsque la source d'influence, le compère, dit que la diapositive objectivement bleue est verte. Mais, s'il s'agissait d'un rejet pur et simple de la réponse du compère, on n'aurait observé aucun changement du jugement portant sur l'image consécutive. En d'autres mots, les sujets auraient dû voir la couleur complémentaire du bleu qui se situe dans le ton orange.

- Or, en deuxième lieu, on observe que les sujets voient la couleur complémentaire du vert, qui est la réponse du compère. Il y a là un changement, dont ils ne se rendent pas compte, du code perceptif. Il se produit quelque chose d'extraordinaire puisque les sujets continuent d'appeler « bleu » une diapositive qu'ils tendent à voir de couleur verte. Cette modification du code perceptif a lieu seulement lorsqu'ils sont confrontés à une source minoritaire avec laquelle le conflit de réponse est, en principe, plus fort.

- En troisième lieu, on constate que cette modification du code perceptif est plus grande lorsque la source d'influence est absente que lorsqu'elle est présente, donc lorsque les sujets se sentent plus libres de résoudre leur conflit.

[154]

Sans vouloir entrer dans des considérations théoriques qui sortent du cadre de ce chapitre, une chose apparaît évidente : l'influence qui s'exprime à travers ces résultats est de nature inconsciente (Personnaz et Personnaz, 1986). Elle l'est parce que l'illusion chromatique se produit de manière automatique et spontanée.

3.2.2. La levée des résistances
à l'influence minoritaire

Allons plus loin afin d'affiner, à l'aide d'une seconde expérience, la signification de ces résultats. Nous venons de voir que la résistance des individus à l'influence d'une minorité déviante provoque un conflit intérieur d'autant plus grand qu'ils éprouvent de la réticence à donner la même réponse qu'elle. Même s'ils ont envie de le faire, quelque chose dans la situation fait obstacle, telles la simple présence de l'expérimentateur et l'idée de céder au compère. Comme nous avons pu le constater, la résolution du conflit passe par la modification latente de la réponse, à l'insu du sujet expérimental. Par conséquent, si l'on pouvait diminuer l'intensité de ce conflit en permettant aux sujets de céder, il serait alors résolu sur le plan conscient, de façon manifeste.

Pour examiner la vraisemblance de cette hypothèse, Moscovici et Doms (1982) ont introduit une variante dans l'expérience précédente : une situation de déprivation sensorielle.

La déprivation sensorielle consiste à créer une situation d'isolement sensoriel en plaçant des sujets dans une chambre conçue spécialement pour réduire les perceptions visuelles et tactiles. Les sujets sont immobilisés dans l'obscurité et leurs perceptions auditives peuvent être transformées par l'isolation acoustique, voire par l'émission continue de bruit blanc.

Les recherches sur la déprivation sensorielle suggèrent que les individus déprivés réagiraient aux tentatives d'influence de manière semblable à celle des individus hypnotisés. À savoir, par une levée des résistances aux suggestions d'autrui.


L'expérience de Moscovici et Doms se déroule exactement suivant le protocole décrit dans l'expérience précédente (Moscovici et Personnaz, 1986), à la différence près qu'elle comprend une condition de déprivation sensorielle.

Après la première phase de réponse privée et la distribution des pourcentages de réponses fictifs minoritaires (18,2%) ou majoritaires (81,8%), les sujets sont placés pendant quarante-cinq minutes dans la chambre de déprivation sensorielle où règne une obscurité complète. Et ce afin, leur dit l'expérimentateur pour justifier l'isolement, « d'éliminer les influences éventuelles des premières perceptions des couleurs ». L'examen des résultats montre :

  • que l'influence manifeste sur les sujets, en particulier celle de la minorité, est très forte, puisqu'ils donnent 22% de réponses « vert » ;

[155]

  • qu'en revanche, l'influence latente, sur la perception de la couleur complémentaire, n'est pas vraiment significative.

Nous voyons se reproduire dans le domaine de la perception un phénomène subtil analogue à celui signalé plus haut dans le domaine de l'attitude. Il se produit de manière plus claire puisque, en étudiant les réponses sujet par sujet, on observe :

  • que les sujets influencés dans leurs jugements sur la couleur de la diapositive et la disant « verte » ne modifient pas leur perception de l'image consécutive en réduisant le conflit avec la source d'influence et continuent à percevoir la couleur complémentaire du bleu ;

  • que les sujets ayant résisté à la source d'influence et disant que la diapositive est bleue ont en revanche tendance à percevoir, comme dans l'expérience de Moscovici et Personnaz (1986), l'image consécutive plus proche de la couleur complémentaire du vert.

Il s'avère donc que c'est bien l'intensité et la nature du conflit qui détermine le niveau conscient ou inconscient auquel il est résolu. Si le conflit est résolu au niveau conscient et public, il n'y a pas de changement ultérieur au niveau privé et inconscient. S'il n'est pas résolu au niveau conscient et public, le sujet aura tendance à le résoudre au niveau privé et inconscient.

Au vu de ce constat, on est tenté de faire un rapprochement avec les phénomènes psychosomatiques dont la plupart découlent d'un conflit social ou interpersonnel que la personne ne peut affronter ni surmonter de façon consciente. Ils sont alors convertis, sans que la personne ne s'en rende compte, en conflits affectifs exprimés par des troubles ou des maladies somatiques. On parle trop souvent de maladies psychosomatiques alors qu'il existe un bon nombre de maladies sociosomatiques dues à des influences que nous ne pouvons pas accepter ou que nous acceptons à notre corps défendant.

Afin de mieux comprendre la signification de ces idées et leur caractère, il paraît nécessaire d'évoquer encore deux expériences. La première est conçue par Mugny (1985) qui reprend sous un autre éclairage la situation imaginée par Asch et décrite au début de ce chapitre. Il adopte cette expérience de comparaison des longueurs sur trois points :

1. La réponse de la source d'influence est systématique, c'est-à-dire qu'elle sous-estime dans chaque essai la longueur des lignes de comparaison par rapport à la ligne étalon. Les sujets comprennent ainsi quelle est sa tendance.

2. Dans une condition, on dit aux sujets participant à l'expérience qu'il s'agit d'une perception objective et dans l'autre condition qu'il s'agit d'une illusion perceptive. On peut supposer que la réponse « incorrecte » de la source apparait moins légitime dans la première condition que dans la seconde. Pourtant, le conflit de réponse serait moins intense quand il s'agit d'illusion que lorsqu'il s'agît de jugements objectifs concernant la longueur des lignes de comparaison.

[156]

3. Les réponses « incorrectes » sont attribuées à une majorité (88%) pour une moitié des sujets et à une minorité (12%) pour l'autre moitié. Les premiers sont placés dans une situation de conformité où le changement semble résulter d'une pression imaginaire du groupe ; et les seconds, dans une situation de non-conformité où tout changement impliquant l'adhésion aux jugements de la minorité signifie une déviance par rapport au groupe auquel ils appartiennent.

Il s'agit d'une expérience assez complexe dont nous ne voudrions pas alourdir l'exposé en décrivant comment est mesurée l'influence latente de chaque sujet. Soulignons toutefois que les exigences de rigueur y sont respectées. L'apport surprenant de cette étude est de montrer qu'à l'encontre de ce que l'on pensait, même dans une expérience type Asch on observe une influence latente, donc inconsciente.

Il est devenu classique, en psychologie sociale, d'expliquer la conformité des individus par deux motifs rationnels :

Ou bien ils acquièrent la conviction, face au jugement de la majorité, que leurs opinions étaient erronées. Ou bien ils ont « suivi la foule » (tout en sachant dans leur for intérieur que leurs jugements étaient corrects) afin d'être acceptés par la majorité ou d'éviter son aversion du fait de leur désaccord (Aronson, 1991, p. 22).

Or ni l'un ni l'autre de ces motifs n'explique pourquoi les sujets changent leur jugement sur la longueur des lignes quand ils se trouvent seuls. Et encore moins pourquoi ils adoptent la réponse de la minorité puisque dans ce cas ils vont « contre la foule ». Il est vraisemblable que l'intensité du conflit les contraint à le résoudre en changeant. Et comme il pourrait être gênant pour eux de l'admettre, les sujets rationalisent leurs concessions en déviant ou en se disant qu'ils le font pour être dans les bonnes grâces des autres membres du groupe. On doit avouer qu'ils ne font pas beaucoup d'effort d'imagination en donnant pour explication de leur conduite ce lieu commun. Mais ils ont raison, car c'est un argument efficace que tout le monde, y compris l'expérimentateur, accepte sans regarder plus loin. D'un commun accord, on prend des rationalisations douteuses pour des bonnes raisons. Cela n'a rien de mystérieux, hélas ! On justifie souvent le manque de courage et de caractère et on rétablit souvent les actes coupables en les mettant sur le compte d'autrui.

Il ne peut cependant nous échapper que la majorité et la minorité exercent également une influence latente, mais il est vrai, pas dans les mêmes conditions, et ceci n'est pas moins significatif. On observe :

  • que la majorité obtient une influence latente lorsque les sujets croient qu'il s'agit d'une illusion perceptive, d'un jugement subjectif et somme toute conventionnel du groupe ;

[157]

  • que la minorité obtient une telle influence lorsque les sujets pensent, au contraire, qu'il s'agit d'une perception objective et d'un jugement valide du groupe.

On retrouve le retournement habituel des sujets dans ces études (Nemeth et Wachtler, 1983). Il corrobore l'hypothèse que nous connaissons déjà : pour qu'une minorité puisse influencer les sujets expérimentaux sans qu'ils s'en rendent compte, il faut que le conflit soit plus intense et c'est bien le cas.

En mentionnant ces résultats, nous ne voulons pas suggérer que les individus n'évaluent pas la situation de manière consciente et ne font pas des choix délibérés. Ce que, en revanche, nous tenons à suggérer, c'est que le processus d'influence s'amplifie et déborde le contrôle réfléchi de la situation, dans tous les cas.

C'est seulement en approfondissant nos recherches et en essayant d'analyser ces processus que nous pourrons mieux comprendre la manière dont les gens portent ensemble un jugement ou s'accordent sur les questions épineuses de leurs groupes.

Une dernière expérience nous permettra de faire une observation amusante. Mugny, Perez et un groupe d'étudiants participant à une école d'été, en 1989, partent du principe qui nous est maintenant familier. Ils présentent aux sujets expérimentaux un triangle rectangle à 90° ou des triangles à peu près rectangles à 85°. Suivant la procédure courante, les sujets sont confrontés à une majorité ou à une minorité qui affirme que l'angle est de 50 °. Ces triangles pouvant être imaginés comme représentant une portion de fromage, par exemple, une part de brie, à la fin de la série de jugements sur la mesure de l'angle, les expérimentateurs demandent aux sujets expérimentaux le poids de la portion de fromage que ces triangles sont susceptibles, à leurs yeux, de représenter. Abordons la réponse à cette question de manière schématique.

Il est évident qu'évaluer le degré d'ouverture d'un angle est une affaire de perception : on le voit droit ou aigu. Mais évaluer le poids d'un fromage qu'on ne voit pas est une affaire d'imagination habituelle. Cela équivaut pratiquement à demander l'âge du capitaine après avoir vu le degré d'usure du bateau. De plus, cette évaluation est indépendante, puisque l'individu n'est pas exposé à un jugement de la minorité ou de la majorité sur la portion de fromage. Donc si influence il y a, elle est indirecte.

Réduit à sa plus simple expression, le résultat de cette expérience nous enseigne que si la majorité ou la minorité induisent les individus à percevoir l'angle plus petit qu'il ne l'est, elles les induisent aussi à imaginer la portion de fromage plus légère. Ce constat est assurément amusant, mais va beaucoup plus loin. Dans la mesure où l'on voit un déplacement de l'influence du domaine perceptif au domaine imaginaire à l'insu des sujets expérimentaux ou presque, nous avons proposé de considérer ce déplacement comme le signe caractéristique de l'influence inconsciente qui se généralise d'un niveau psychique à l'autre. Y inclus le niveau symbolique (Moscovici et Personnaz, 1991) dans le cas où le conflit de réponse est suffisamment vigoureux.

[158]

On se doute bien des réticences que l'on éprouve à tirer les conclusions de cette série fascinante d'études (Mass et Clark III, 1984). Elles donnent sans doute l'impression qu'il n'y a pas de limite aux possibilités de suggestion. En un sens c'est vrai et nous nous en étonnons. Mais c'est néanmoins une impression fausse car : d'une part, il faut remplir bien des conditions précises pour réussir une influence ; et d'autre part, les individus ne sont influencés ni au même degré, ni à tous les niveaux psychologiques. Il est fort possible que certains types de personnalité soient plus influençables que d'autres. Mais le fait demeure que la plupart des tentatives de réponse à la question : « Quel est ce type ? Comment le reconnaître ? », ont échoué. Tout comme ont échoué les essais faits pour distinguer les personnes hypnotisables de celles qui ne le sont pas. Il y a lieu de mettre en garde contre une généralisation prématurée, au niveau de la personne, de ce que nous avons dégagé ici au sujet des rapports entre influences conscientes et influences inconscientes. On se trouve devant des processus trop complexes pour être saisis avec les moyens dont nous disposons aujourd'hui.

4. Conclusion

C'est une banalité de dire que nous habitons une planète façonnée par la communication de masse. Il vaudrait mieux cependant reconnaître que nous vivons à une époque caractérisée par une influence de masse qui s'exerce à plusieurs niveaux de notre vie psychique et contre laquelle les moyens de défense sont illusoires. Chaque fois que nous allumons la radio ou la télévision, chaque fois que nous ouvrons un journal ou un magazine, quelqu'un essaie de nous convaincre de soutenir telle organisation humanitaire, de voter pour son candidat ou veut nous persuader d'acheter un produit, d'admirer la princesse de Monaco, ou encore nous apprendre quelle est la dernière nouveauté en matière de justice ou de cinéma. Un but encore plus évident quand le succès d'une émission d'information devient le support d'une publicité, le prêche religieux de ceux qu'on nomme les « télé-évangélistes » touche au même instant des millions d'auditeurs, ou une campagne d'information politique se double d'une offre d'image personnelle.

Cependant, en ayant l'attention fixée sur l'influence de masse, on croit que, dans le reste de la vie ordinaire - nos relations avec les amis, les bavardages anodins dans les cafés, les petits cadeaux que nous nous faisons les uns aux autres, les impressions échangées à propos d'un film, d'une revue, d'un livre -, l'influence est absente. Or c'est plutôt le contraire qui est vrai, car l'influence concentrée dans les médias est bien moins importante que l'influence diffusée de bouche à bouche, d'œil à œil, de geste à geste par les individus qui se rencontrent où qui sont réunis dans un même espace. Sans doute les actes d'influence y sont le plus souvent éphémères. Cela ne signifie pas qu'ils ne laissent pas de trace. Les actions, les postures ou les émotions [159] qu'on peut avoir, à force de se répéter, prennent une importance extrême. Elles créent parfois des micro-conflits en cascade et exercent une pression continue sur tout un chacun, même sur les mots qu'il choisit et le ton sur lequel il les prononce. Il convient donc de tenir compte en permanence de ces influences moléculaires.

Or cette importance sur laquelle on n'insistera jamais assez, nous avons voulu la souligner dans ce chapitre, et montrer pourquoi nous subissons l'influence d'autrui et changeons d'attitude, de perception ou de jugement à notre insu. Personne ne se rend exactement compte de l'instant où ceci arrive. Non seulement parce que la plupart des influences sont mutuelles, mais aussi parce qu'en se défendant sur le plan conscient d'une influence on augmente les chances d'être influencé sur le plan non conscient. Si le conflit prend, il faut bien le résoudre dans un sens ou dans l'autre. Il est intéressant de noter le paradoxe : plus on résiste à un agent d'influence, plus il y a de risques de lui céder à la longue. Évitons toutefois l'erreur de nous percevoir toujours comme la cible, la proie des tentatives d'influence d'autrui, oubliant que nous agissons de même, nous influençons comme nous respirons et parlons. Ou, pour nous exprimer autrement, la plupart des influences s'appellent et se partagent. C'est par le jeu de persuasions réciproques que nous établissons nos rapports les plus solides et formons les normes les plus intimes. Quoi qu'il en soit, c'est notre conviction intime que les processus fondamentaux des influences de masse ou des influences moléculaires sont les mêmes. Ce qui nous laisse encore en face du problème captivant de savoir comment on passe du niveau social au niveau individuel (Doise, 1982) dans les grandes affaires de la société comme dans les petites affaires, mais pour nous essentielles, de la vie personnelle.

Serge Moscovici

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 11 février 2015 7:33
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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