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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Serge MOSCOVICI et Willem Doise, “Les décisions collectives.” Un chapitre publié dans l’ouvrage sous la direction de Serge Moscovici, INTRODUCTION À LA PSYCHOLOGIE SOCIALE. TOME II., Chapitre 4, pp. 114-134. Paris: Librairie Larousse, 1973, 363 pp. Collection: Sciences humaines et sociales. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Willem Doise et Serge Moscovici

LES DÉCISIONS
COLLECTIVES.”

Un chapitre publié dans l’ouvrage sous la direction de Serge Moscovici, INTRODUCTION À LA PSYCHOLOGIE SOCIALE. TOME II., Chapitre 4, pp. 114-134. Paris : Librairie Larousse, 1973, 363 pp. Collection : Sciences humaines et sociales.

4.1. La loi de la normalisation des opinions individuelles [114]
4.1.1. Données expérimentales [114]
4.1.2. Hypothèses explicatives [116]

4.2. Une exception à la loi : la prise de risque en groupe [119]
4.2.1. Données expérimentales [119]
4.2.2. Théories explicatives [122]
4.2.3. L'insuffisance des explications [123]

4.3. La polarisation collective : l'exception confirme une autre règle [124]

4.3.1. Étude sur le risque en groupe [124]
4.3.2. Vérification expérimentale [128]
4.3.3. Conclusion [132]

Références bibliographiques [133]

[114]

Percevoir, juger, exprimer une attitude : aucune de ces activités ne se déroule dans un vide social. Les contenus intellectuels impliqués viennent de la société. L'acte même de juger ou de percevoir est le plus souvent, directement ou indirectement sollicité par autrui ou dirigé vers autrui. On peut certes envisager le jugement, la perception, l'attitude hors du contexte social qui les informe. Quel changement apporte la situation collective comparée à la situation individuelle ? La réponse à cette question n'est pas dépourvue d'intérêt si l'on pense que les psychologues, même les psychosociologues, ont presque exclusivement eu recours à des méthodes d'investigation individuelles pour l'étude des faits sociaux tels que les opinions ou les attitudes des groupes. Citons l'exemple des enquêtes ou celui de la mise au point des échelles d'attitudes. A travers ces techniques, des jugements émis dans une situation très particulière, celle de l'interaction limitée entre un enquêteur et un enquêté, ou encore entre un psychologue et un sujet, servent à reconstituer non seulement l'opinion de certaines personnes mais aussi des groupes dont elles sont membres. Pourtant, une opinion et une attitude ne sont pas des entités individuelles. Elles ne vivent, pour ainsi dire, que dans l'interaction entre membres d'un ou de plusieurs groupes. C'est justement l'effet de cette interaction sur le jugement qui sera étudié ici.

Trois ensembles de recherches portent sur ce problème. Un premier ensemble essaie de démontrer que l'interaction sociale mène à une modération et une convergence des jugements. Une deuxième série de recherches examine l'effet de la discussion en groupe sur des jugements concernant des problèmes de prise de risque. Ces recherches montrent que des groupes tendent à devenir plus hardis que ne le sont des individus : la convergence collective s'y exerce dans la direction d'une position plus extrême. Enfin, des recherches récemment effectuées, surtout dans notre laboratoire, montrent que ce phénomène de polarisation collective ne se limite pas au domaine de la prise de risque.

4.1. La loi de la normalisation
des opinions individuelles


4.1.1. Données expérimentales

Une personne formule un jugement tel qu'indiquer le poids d'un objet, ou tel qu'exprimer l'agrément ou le désagrément d'une odeur inhalée. Le jugement est [115] émis en présence du seul expérimentateur (situation individuelle) ou bien en présence d'autres sujets qui ont à juger les mêmes stimulus (situation de coprésence). Bien que dans cette dernière condition les sujets ne puissent communiquer, leurs réponses changent néanmoins : elles se modèrent. Les poids plus lourds sont considérés comme moins lourds, les plus légers comme moins légers. Les odeurs très agréables ou très désagréables le deviennent légèrement moins. Ces résultats publiés par Allport en 1924 ont depuis été confirmés à l'aide d'autres matériels.

Qu'arrive-t-il, quand, dans une situation collective, les sujets se communiquent d'abord leurs réponses et en formulent ensuite de nouvelles ? La divergence entre les différentes estimations tend à disparaître, surtout après plusieurs échanges successifs de réponses. C'est ce que Sherif (1935) montre à l'aide de l'effet autocinétique. Ce phénomène aussi a été plusieurs fois vérifié. Selon Montmollin (1966a), cette convergence se fait d'une manière très significative en direction de la valeur moyenne des réponses individuelles. Ses sujets avaient à juger du nombre de points qui figurent sur un carton présenté très rapidement. Ils le font d'abord individuellement, puis après avoir pris connaissance des réponses d'autrui. Le tableau 1 montre la direction et l'importance des changements en fonction de la distance entre la réponse individuelle d'un sujet et la valeur centrale des réponses de l'ensemble des sujets. Il s'agit bien d'une convergence qui semble modératrice.

Positions des réponses individuelles

1

2

3

4

5

Direction
des changements

+

-

+

-

+

-

+

-

+

-

96%

4%

92%

8%

72%

28%

25%

75%

7%

93%

Quantité de changement (médianes)

+ 15,8

+ 12,8

+6,4

- 7,5

-25

Distance à la moyenne (médianes)

-28

-18,2

-7

+ 11

+40

Tableau 1. - Direction et quantité de changement
dans une situation d'échange d'informations

Ce tableau est emprunté à Montmollin (1966a). Il s'agit de 30 groupes de 5 sujets. Il y a donc 30 sujets par position. Pour l'ensemble des groupes, la moyenne des réponses individuelles se situait entre la position 3 et la position 4.

L'interaction sociale est intensifiée quand les sujets n'ont pas seulement à échanger des informations mais quand ils en discutent en vue d'arriver à un [116] accord. Dans une telle situation, les changements observés obéiraient également aux règles du modèle de la convergence vers la moyenne (Montmollin, 1966b).

Kogan et Wallach étudient aussi l'effet de la discussion sur le changement des jugements. Nous parlerons plus tard de leurs recherches sur les décisions collectives de prise de risque. Pour l'instant il suffit de présenter les résultats qu'ils ont obtenus avec un matériel différent (Kogan et Wallach, 1966). Dans cette expérience, les sujets répondent d'abord individuellement à différentes questions d'opinion telles que : « Quelle est la probabilité qu'un citoyen américain croie en Dieu ? » ou « Quelles sont les chances qu'une famille américaine soit propriétaire de son logement ? ». Les réponses devaient être données en pourcentages. Après avoir répondu individuellement, les sujets répartis par groupes de quatre se mettent d'accord, chaque fois sur une seule réponse. En comparant ces réponses collectives (consensus) aux réponses individuelles préalables (pré-consensus), les auteurs constatent qu'en général l'extrémisme des consensus n'est pas significativement différent de l'extrémisme moyen des pré-consensus. Mais quand les sujets, après avoir répondu collectivement, répondent de nouveau à un questionnaire différent mais semblable, ils deviennent plus modérés. On peut difficilement nier qu'une certaine régularité se dégage de l'ensemble des résultats expérimentaux décrits. La co-présence modère les jugements, l'échange d'informations fait changer les réponses extrêmes dans la direction d'une valeur centrale. La discussion en vue d'une décision commune semble aboutir au même effet. Quelles en sont les raisons ?

4.1.2. Hypothèses explicatives

Allport présente deux fois, avec un intervalle de presque quarante ans, une explication pour les phénomènes de modération observés en situation de co-présence. En 1924, il fait appel à une attitude de soumission que des individus prendraient fréquemment en présence d'un groupe. La peur d'être en désaccord avec les autres juges fait que l'individu, en situation de coprésence, hésite à donner des réponses extrêmes. Cette explication devient plus élaborée en 1962 dans un article portant sur l'individuel et le collectif. Pour l'analyse des rapports entre ces deux pôles de la réalité psychologique, Allport fait intervenir un modèle structural qui considère les individus pour autant qu'ils sont en interaction réelle ou anticipée avec autrui. Une telle interaction, selon lui, n'est possible que par un système de concessions réciproques (pluralistic ingratiation). Ses résultats expérimentaux, dont nous avons exposé deux exemples, lui « suggèrent très fortement » qu'il y a chez les individus en coprésence une inclination (drive) à être « acceptable » pour autrui, à être « similaire » à autrui. L'inter-structuration des actions de différents individus exige que ces actions s'articulent et s'adaptent les unes aux autres pour créer les chances optimales d'obtenir une interaction réussie. Au contraire, émettre des jugements trop extrêmes équivaudrait pour un individu à accepter le risque de contredire les jugements d'autrui et de détruire ainsi toute possibilité d'une structure collective. Risque que l'individu ne veut pas courir. L'explication donnée par Sherif (1935) fait intervenir des processus plus cognitifs. Pour juger des stimuli ambigus, l'individu se crée un système de références. En situation de groupe, ce système de références intègre les informations fournies par autrui. Il en résulte nécessairement une forte convergence des jugements émis par différents individus. Les chercheurs de la « dynamique de groupe » se sont également intéressés au phénomène de la convergence des opinions lors d'une discussion. En s'inspirant [117] de la théorie du champ de Lewin (1951) dans laquelle les changements d'opinion, d'attitude ou de jugement sont représentés comme des forces, French (1956) érige en théorème que, dans des groupes où tous les membres communiquent librement les uns avec les autres et peuvent exercer une égale influence, les jugements tendent vers un point d'équilibre qui coïncide avec la valeur moyenne des positions individuelles.

C'est en considérant l'effet renforçateur de l'accord social que Montmollin (1965) explique le caractère centripète des changements observés après un échange d'informations. Une réponse « vraie » entraîne le plus souvent un accord entre répondants, une réponse « fausse » entraîne un désaccord. Même dans le cas où la réponse « vraie » n'est pas vérifiable, un accord social, au moins « partiel », influencera la réponse. La réponse qui coïncide avec la valeur moyenne de la distribution des réponses individuelles aurait justement, en fonction des accords « partiels » qu'elle suscite, la plus grande probabilité d'être vraie. C'est donc dans sa direction que s'effectueraient les changements après un échange d'information, accompagné ou non par une discussion.

Des processus de nature différente ont été invoqués pour rendre compte de la modération et de la convergence des jugements émis en situation collective. Pour des auteurs soulignant l'importance des éléments cognitifs, la moyenne de la distribution des réponses individuelles influence les réponses collectives parce qu'elle aurait plus de chances d'être vraie ; pour d'autres qui attachent plus d'importance aux facteurs motivationnels, la réponse moyenne l'emporte parce qu'elle a le plus de chances d'être admise par tout le monde et de sauvegarder ainsi la cohésion du groupe.

La conception « structuraliste » d'Allport, le modèle « dynamique » de French, le modèle « centripète » que présente Montmollin visent tous à expliquer pourquoi ou comment des individus en situation de groupe convergent vers une valeur centrale. Mais une telle convergence modératrice est-elle bien aussi générale que semblent le supposer ces auteurs ? Sherif, qui se base essentiellement sur le phénomène de la convergence pour ses développements théoriques, fait remarquer que, dans ses expériences, cette convergence n'est pas modératrice : « La norme qui apparaît dans une situation de groupe n'est pas la moyenne des normes individuelles. C'est une résultante qu'on ne peut simplement inférer à partir de situations individuelles ; il faut aussi introduire les caractéristiques propres du processus d'interaction particulier qui se déroule » (Sherif, 1969, p. 161). En effet, les graphiques qui traduisent ses résultats montrent bien que la convergence ne se fait pas systématiquement vers une valeur moyenne (Fig. 1).

Pourtant, les résultats que publie Montmollin (Tableau 1) semblent montrer que, dans son expérience, la grande majorité des déplacements s'effectue dans la direction d'une position moyenne. Est-ce dû au fait que ses sujets n'ont droit qu'à un seul échange d'information, tandis que ceux de Sherif ont cinquante réponses à donner lors de chaque session expérimentale ? Cela est possible. Mais il est également possible que ses résultats soient similaires à ceux de Sherif. Tout en changeant en direction de la moyenne, les nouvelles réponses peuvent néanmoins différer systématiquement de cette moyenne. Il suffit pour cela qu'une partie des membres d'un groupe donnent, après échange d'information, des réponses dépassant la moyenne, tandis que les autres donnent des réponses qui n'atteignent pas cette moyenne.

Dans l'estimation d'un stimulus ambigu, de telles déviations par rapport à une valeur centrale peuvent paraître négligeables. On aura facilement tendance à les expliquer par la nature même de la situation ambiguë qui facilite les fluc-

[118]



(1) L'ordre des sessions de l'expérience est indiqué en chiffres romains sur l'abscisse ; les sujets commencent par une session individuelle (Indiv.) et continuent par une session de groupe (Gr.). En ordonnée, la valeur des estimations, en pouces. (D'après Sherif, Arch. of Psychol., 1935, n, 187, p. 32.)


tuations dans les jugements. L'importance d'une déviation par rapport à une valeur centrale retiendra davantage l'attention quand il s'agit de jugements d'opinion ou d'attitude. Cette importance s'accroîtra encore si on peut prédire dans quelle direction se fera cette déviation. Nous indiquerons dans notre troisième partie qu'une telle prédiction est possible et a été vérifiée. Bien entendu, la théorie des « concessions réciproques » ou celle des « accords partiels » ne peuvent plus à elles seules expliquer de tels résultats. Il reste néanmoins qu'elles expriment une certaine vision des rapports collectifs ; la tendance à la conformité de ces rapports est la plus évidente. Les individus renoncent à heurter le consensus attribué au groupe, à s'exposer ou à défendre une opinion qui leur soit propre. Ce comportement, en l'occurrence, semble être le plus rationnel. Or dans un groupe, on est confronté avec des jugements et des prises de positions divergentes. Il s'ensuit que personne n'a tout à fait tort ni tout à fait raison. Partant, en adoptant une solution qui se trouve à mi-chemin entre les diverses opinions ou jugements, on aboutit à un résultat satisfaisant pour tous, et optimum quant à l'écart possible entre vérité et erreur. Le compromis constitue une méthode et une fin qui permet au groupe d'exercer ses pressions conformisantes, évite le conflit entre ses membres, en éliminant de son calcul les valeurs les plus extrêmes, les jugements les plus originaux ou éventuellement entachés d'erreurs. Cette vision des rapports collectifs tenus pour universels, [119] enracinés dans la nature psychologique de l'homme, de la société, malgré les apparences, reflète une pratique politique : la pratique politique de la démocratie représentative telle qu'on la connaît dans les pays anglo-saxons, et sur un autre plan, celle de la fixation des prix sur un marché qui serait parfaitement concurrentiel. À ce titre, elle correspond bien à une réalité incontestable qu'elle analyse et reflète.

4.2. Une exception à la loi :
la prise de risque en groupe


Les premières recherches sur l'élaboration des jugements et des normes en groupe ont surtout mis en évidence des phénomènes de convergence et de compromis. Sont-ils les seuls phénomènes qui se produisent lors d'un échange collectif ? Il a fallu les recherches sur la prise de risque des groupes, pour que la question soit posée d'abord, pour que la généralité même de l'effet modérateur de l'interaction collective soit contestée ensuite. Regardons de plus près la teneur de ces recherches.

4.2.1. Données expérimentales


En 1961 Stoner présente à l'Ecole de « Management Industriel » de l'Institut de Technologie du Massachusetts un mémoire montrant que les groupes sont plus enclins à proposer des solutions risquées que ne le sont, habituellement, les individus ; le constat est purement empirique. Il surprend cependant. Le sens commun veut que les groupes soient plus prudents que les individus, la psychologie sociale veut que les membres du groupe se conforment et que celui-ci rejette toute opinion contraire à l'opinion de la majorité, ou extrême. On est en présence d'un résultat qui va à l'encontre du sens commun et apparait comme une exception eu égard à la loi générale. Surprenant donc, il attire l'attention de Kogan et Wallach, auteurs du questionnaire utilisé par Stoner. Une série de recherches est tout de suite entreprise par eux sur la prise de risque des groupes. Ils emploient le plus souvent leur questionnaire, composé de 12 items, appelés en anglais « choice dilemmas ». La structure de ces dilemmes est chaque fois la même. Un personnage se trouve devant un choix entre un terme d'une alternative sûr mais relativement peu attrayant, et un terme plus attrayant, mais comportant des risques d'échec. Les sujets doivent indiquer à partir de quelle probabilité de succès ils conseilleraient au protagoniste du récit de choisir le terme qui est à la fois le plus attrayant et le plus risqué. Plus la probabilité indiquée est basse, plus la décision conseillée est considérée comme risquée.

Donnons comme exemple le premier item du questionnaire, tel qu'il a été adapté en français : « M.A., ingénieur électricien, marié, un enfant, travaille dans une importante usine électronique depuis qu'il a terminé ses études, il y a cinq ans. Il est assuré d'un emploi à vie, avec un traitement modeste, quoique suffisant, et d'une bonne retraite. Mais, par ailleurs, il est hautement improbable que son salaire puisse augmenter d'ici sa retraite. Durant un congrès, on offre à M.A. un travail dans une petite compagnie nouvellement fondée et d'avenir très incertain. Le nouveau travail comporte un salaire de départ plus élevé, avec la possibilité d'avoir une part des actions de la compagnie si celle-ci survit à la concurrence de firmes plus importantes.

Imaginez que vous conseillez M.A. Ci-dessous une liste des diverses probabilités ou chances que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.

[120]

VEUILLEZ MARQUER D'UNE CROIX LA PLUS FAIBLE PROBABILITÉ QUI VOUS SEMBLE ACCEPTABLE POUR QUE M. A. PRENNE LE NOUVEAU TRAVAIL.

- Les chances sont de 1 pour 10 que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.
- Les chances sont de 3 pour 10 que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.
- Les chances sont de 5 pour 10 que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.
- Les chances sont de 7 pour 10 que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.
- Les chances sont de 9 pour 10 que la nouvelle compagnie s'avère financièrement saine.
- Mettez une croix ici si vous pensez que M.A. ne doit pas prendre ce travail quelles que soient les probabilités ».

Comment se déroule l'expérience ? Quatre ou cinq sujets sont invités à venir au laboratoire, à s'asseoir autour d'une table et à répondre d'abord individuellement au questionnaire (pré-consensus). Quand tous les sujets ont terminé cette première phase, l'expérimentateur leur donne une autre copie du même questionnaire en disant : « Le questionnaire que je vous distribue est le même que celui que vous venez de remplir. Vous vous êtes déjà familiarisés avec chaque situation et vous avez une idée de votre position pour chaque choix. Ce que j'aimerais maintenant est que vous discutiez en groupe chaque problème et arriviez à une décision unanime pour chaque cas. Vous verrez qu'unanimité diffère parfois de simple décision majoritaire. Discutez donc à propos de chaque situation jusqu'à ce que vous arriviez à une décision. Abordez ensuite le problème suivant ». Les décisions auxquelles arrivent les groupes sont appelées consensus. Après cette phase collective les sujets indiquent encore une fois individuellement leur opinion (post-consensus).

Les principales mesures expérimentales sont les changements du consensus et du post-consensus par rapport au pré-consensus. Elles sont calculées en faisant la différence entre d'une part la somme des moyennes des pré-consensus et d'autre part la somme des consensus ou la somme des moyennes des post-consensus.

Résultats. En utilisant la procédure et le questionnaire décrits, Stoner observe donc que des élèves d'une « business school » américains sont plus « hardis » lors du consensus et du post-consensus que lors du pré-consensus. Depuis, plusieurs recherches ont vérifié que cela reste vrai pour d'autres sujets, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Canada, en France et en Israël.

Le consensus est-il nécessaire pour que le risque augmente après une discussion ? Kogan et Wallach (1965) montrent qu'il est ni condition nécessaire, ni condition suffisante : la seule discussion suffit à créer le phénomène, tandis que l'obtention d'un consensus par un système de vote ne suscite pas un changement significatif.

L'accroissement du risque après une discussion s'observe également lors de décisions moins imaginaires. Ainsi, dans une recherche de Wallach, Kogan et Bem (1964), le risque portait sur des gains ou pertes monétaires comme sanctions de la réussite ou de l'échec dans la solution de problèmes intellectuels. Pour différentes séries d'item d'un test, les sujets devaient chaque fois choisir un niveau de difficulté en sachant qu'en cas de réussite la récompense monétaire serait directement en rapport avec la difficulté de l'item choisi. Lors du consensus [121] et du post-consensus, le risque accepté est chaque fois plus élevé que lors du pré-consensus.

Conditions

Hommes

Femmes

Moyenne

t

p

Moyenne

t

p

1) Discussion avec consensus

a) Pré-consensus moins consensus

+ 3,85

3,40

<0,005

+6,17

4,82

<0,0005

b) Pré-consensus moins post-consensus

+ 3,17

3,07

< 0,01

+4,20

3,96

< 0,005

2) Consensus sans discussion

a) Pré-consensus moins consensus

-1,13

0,89

N. S.

+ 1,50

1,47

N. S.

b) Pré-consensus moins post-consensus

-0,08

0,10

N. S.

+ 1,07

1,32

N. S.

3) Discussion sans consensus

a) Avant-discussion moins après-discussion

+ 3,05

4,49

<0,001

+6,63

4,60

< 0,001

Chaque condition comporte 12 groupes. Une différence positive signifie un accroissement du risque. (D'après Kogan et Wallach, J. of Exp. Soc. Psychol., 1965, 1, p. 12.)

Tableau II. - Changements de prise de risque
dans différentes conditions expérimentales


Une autre expérience (Beni, Wallach et Kogan, 1965) portait sur les conséquences désagréables que des sujets, croyant participer à une expérience sur l'effet de stimulations physiologiques, risquaient de subir. Les sujets devaient fixer eux-mêmes la probabilité de ressentir des effets secondaires désagréables lors de cette expérience en choisissant des stimulations plus ou moins intenses. De nouveau, lors des décisions en groupe le risque choisi augmente.

Pruitt et Teger (1969) ont fait des recherches sur le pari. Ils observent que les groupes, comparés aux individus, préfèrent une mise plus importante pour une probabilité de gain constante ou encore une chance de gagner moins grande pour une même mise quand l'espérance mathématique reste constante.

Y a-t-il des conditions expérimentales qui rendent les groupes plus prudents que les individus qui les composent ? Il est évident que la découverte de telles conditions devrait avancer l'intelligence expérimentale de la prise de risque des groupes. Stoner (1968), l'initiateur des recherches sur la prise de risque collective, a été un des premiers à essayer d'obtenir des groupes « prudents ». Pour cela il utilise un nouveau questionnaire toujours composé de 12 items du type « choice dilemma ». La moitié des items présentent une alternative risquée qui est l'expression d'une valeur sociale importante, tandis que l'autre moitié offre une alternative prudente incarnant une telle valeur. Comme prévu, un accroissement du risque très significatif se produit pour la première catégorie d'items lors du consensus, pour les autres items il y a une diminution du risque après la discussion. Cette diminution n'est cependant pas très importante, elle ne se produit d'une manière significative que pour deux items sur six.

[122]

Zaleska (1969), après avoir retrouvé, dans une première expérience, les résultats de Teger et Pruitt concernant les paris collectifs, varie dans une deuxième expérience l'importance des enjeux. Pour des enjeux importants les paris collectifs ont tendance à devenir plus prudents que les paris individuels.

L'accroissement de la prise de risque après une discussion en groupe est un fait expérimental qui se reproduit facilement. Une diminution du risque dans les mêmes conditions semble plus difficile à obtenir. Mais il est évident qu'aussi bien l'accroissement que la diminution du risque lors des décisions collectives ne correspondent plus au modèle de la convergence vers une valeur centrale. Considérons maintenant les explications que différents auteurs ont proposées pour rendre compte des caractéristiques de la prise de risque des groupes.

4.2.2. Théories explicatives

Nous mentionnerons les quatre principaux modèles explicatifs. Si les deux premiers ne peuvent rendre compte que des phénomènes d'accroissement de risque les deux derniers pourraient également expliquer pourquoi, dans certaines conditions, des groupes deviennent plus prudents que des individus.

L'explication que Kogan et Wallach (1967a) présentent pour l'accroissement du risque dans les groupes, n'est pas sans rapport avec certaines considérations que Lebon (1895) développait sur le comportement des foules. La responsabilité d'un échec serait plus facilement supportée en situation de groupe qu'en situation individuelle car elle ne pourrait plus être attribuée à une seule personne. Lors d'une décision commune, la responsabilité se partagerait ; le seul établissement de liens affectifs lors d'une discussion suffirait même pour qu'elle se « dilue ». Comme, après la discussion, chaque individu se sentirait moins responsable, il n'hésiterait pas à prendre plus de risques.

Une autre explication veut que les groupes deviennent plus risqués parce que les individus qui aiment davantage le risque seraient aussi plus persuasifs que les autres membres du groupe. Collins et Guetzkow (1964) énoncent cette hypothèse. Kelley et Thibaut (1968) en avancent une semblable qui explique pourquoi les individus hardis seraient plus persuasifs : la valeur du risque disposerait dans les cultures étudiées d'une rhétorique plus forte que la valeur de la prudence.

Brown (1965) suppose que le risque serait plus valorisé que la prudence dans la culture occidentale. Cette valorisation sociale du risque aurait deux conséquences : 1) pendant la discussion, les individus apporteraient plus d'informations en faveur de la valeur du choix risqué qu'en faveur de la valeur du choix prudent ; 2) les réponses plus risquées des autres informeraient les individus plus prudents qu'ils ne valorisent pas assez le risque. Ces deux effets font que les individus « prudents » adaptent leurs réponses dans la direction du risque.

Dans pratiquement toutes les expériences sur la prise de risque collective, la distribution des réponses individuelles est asymétrique avec un mode qui se situe relativement proche du pôle risqué de l'échelle utilisée. La majorité absolue ou relative d'un groupe est donc souvent plus risquée que ne le sont en moyenne ses membres. Lambert (l 969) explique par ce fait la prise de risque des groupes. En prédisant un consensus sur la position de la majorité absolue ou relative, il vérifie en effet que ses groupes expérimentaux agissent selon [123] cette prédiction. Des processus de conformisme social expliqueraient donc suffisamment l'accroissement du risque lors du consensus. Malheureusement, dans l'expérience de Lambert, l'interaction sociale se limite à une procédure de décision par un système de tours de vote successifs en l'absence de toute discussion.

4.2.3. L'insuffisance des explications

Aucune des théories proposées ne rend suffisamment compte des données. Ainsi les deux premières, celle de la « dilution » de la responsabilité et celle du « leadership » exercé par les plus hardis n'expliquent pas les changements vers la prudence qui, bien qu'apparemment moins fréquents, se produisent également. De plus, la première théorie peut difficilement expliquer certains faits expérimentaux tels que l'accroissement de la prise de risque qui se produit après la seule écoute de discussions d'autres groupes (Kogan et Wallach, 1967b). Pour ce qui est de l'explication par le leadership : il n'est pas prouvé que les plus « hardis » sont des meneurs, parce qu'ils persuadent le groupe de changer dans leur direction ; ils peuvent aussi bien être considérés comme tels parce que le groupe rejoint, par d'autres processus, une position déjà occupée par les plus « hardis ».

Comme Brown (1965) l'indique, sa théorie pourrait expliquer que des groupes deviennent plus prudents quand ce choix correspond à une valeur sociale plus forte. Les données expérimentales semblent le confirmer (Dion, Baron et Miller, 1970). Cette théorie n'explique pas pour autant l'ensemble des phénomènes observés. En effet quand toutes les conditions sont réunies pour que les deux processus dont parle Brown se réalisent, par exemple quand des individus écoutent les discussions d'autres groupes (Kogan et Wallach, 1967b), les changements, bien que significatifs, sont moins importants que dans le cas où les groupes discutent.

Reste le modèle majoritaire. Selon Lambert, ce modèle décrit la quasi-totalité des changements qui se produisent dans une situation de consensus sans discussion. Il est probable que ce modèle pourrait aussi expliquer les résultats obtenus par Teger et Pruitt (1967) dans une situation analogue. Mais ce modèle ne suffit plus quand les sujets peuvent discuter. Vinokur (1969) contrôle d'une manière très systématique les distributions des réponses individuelles : quand elles sont asymétriques dans la direction du risque il y a accroissement du risque, mais quand pour les mêmes items, les distributions sont asymétriques dans la direction de la prudence, il n'y a pas, comme prédirait le modèle de Lambert, accroissement de la prudence mais léger accroissement du risque. Zaleska (1972) également observe que le modèle de la majorité ne rend pas compte de ce qui se passe lors d'une discussion portant sur des paris risqués.

Aucune des théories exposées ne rend compte de l'ensemble des faits observés dans le domaine de la prise de risque de groupe. Si on voulait être sobre et rigoureux, il serait plus exact de dire qu'il ne s'agit pas de théories mais de sortes d'hypothèses de travail, d'intuitions ou d'interprétations. Elles se sont toutes efforcées de répondre à une question : pourquoi le risque en groupe diminue ou s'accroît-il ? Et comme cette variation se produit dans beaucoup de circonstances, il est bien difficile de départager les causes des effets, l'action du mécanisme spécifique supposé, la dilution de la responsabilité par exemple, de l'absence d'action d'un autre mécanisme spécifique : l'emploi des arguments. On observera aussi combien ces « théories » sont [124] redondantes : la rhétorique du risque. La pression des valeurs et le leadership toujours efficaces dans le sens de l'alternative la plus hardie connotent un processus semblable. Par voie indirecte, elles ont aussi ramené le phénomène dans le cadre habituel de la psychologie sociale : si on prend plus de risques, c'est pour se conformer aux valeurs de la culture, à la rhétorique de cette culture et aux leaders qu'elles se donnent. Ou, si l'individu se défait de sa prudence, ce n'est point parce qu'il cherche à faire adopter par les autres, son point de vue. L'anonymat le débarrasse de sa responsabilité et sous son couvert, il peut, soit exprimer son idéal sans encourir le risque correspondant, soit fournir un conseil irréel car les « conseilleurs ne sont pas les payeurs ». Dans toutes ces circonstances, la conduite extrême devient une conduite un peu étonnante : elle reste néanmoins « raisonnable ». Laissons à l'auteur d'une synthèse récente (Pruitt, 1971, p. 351) le soin de brosser le tableau : « Elle (la théorie) commence par supposer que la plupart des gens sont dans une situation de conflit lorsqu'ils sont appelés à s'engager en tant qu'individus à un niveau de risque à propos d'un problème de décision orienté vers le risque. D'une part, le risque est attrayant parce qu'il a une valeur ou parce qu'il implique que l'individu ait confiance dans sa propre capacité à maîtriser son entourage. Les forces qui produisent cette attraction sont intériorisées et positives pour l'ego. D'autre part (...) une démarche prudente a de la force parce que des valeurs largement admises s'attachent à la modération et à la conduite raisonnable. On adhère à ces valeurs moins par conviction que pour un motif de conformisme avec le sentiment que les autres défendent de façon prédominante cette prétendue « voie moyenne dorée », et qu'il est essentiel d'éviter d'être vu par les autres « en train de pencher fortement d'un côté »... le déplacement vers le risque se produit dans la discussion du groupe parce que la découverte d'un membre du groupe (le modèle) qui prend un risque élevé, libère les membres les plus prudents du groupe des contraintes sociales qu'ils acceptent et qui les retiennent de prendre des risques. En d'autres termes, la découverte dans leur groupe d'une personne qui prend des risques élevés leur donne le « courage de leurs opinions ». » L'unique grand défaut de ces « théories » est de ne rien prédire (Madaras et Bem 1968) de se contenter d'annoncer que l'effet aura lieu, en quoi elles ne prennent pas de risques trop élevés. Leur grande qualité consiste, on vient de le voir, à nous rassurer que, même devant ce cas exceptionnel, la conception habituelle garde son pouvoir et sa cohésion, bref, qu'il n'y a rien de vraiment neuf sous le soleil psychosociologique (Moscovici, 1971).

4.3. La polarisation collective :
l'exception confirme une autre règle


4.3.1. Étude sur le risque en groupe

Qu'est-ce qu'on étudie à propos de la prise de risque en groupe ? Les recherches sur la prise de risque des groupes montrent que la convergence des jugements collectifs ne se dirige pas d'une manière systématique vers la valeur centrale. En se préoccupant exclusivement du contenu de leurs questionnaires les chercheurs pouvaient isoler cette exception par rapport à la loi de normalisation, s'occuper de l'exception sans remettre en question la loi. [125] Partant, on a multiplié les instances destinées à montrer pourquoi le groupe est plus hardi que l'individu. On s'est efforcé de voir si on ne pouvait pas produire un déplacement vers la partie « prudente » de l'échelle. Néanmoins, malgré la prolifération des expériences, une chose est restée entourée de mystère, à savoir ce qu'on se propose d'étudier et forcément, de prédire ou d'expliquer. Est-ce le comportement de prise de risque ou le processus de décision en groupe ? Etudie-t-on la prise de risque pour comprendre la décision collective, ou la décision collective pour comprendre la prise de risque ? Si l'accent est mis sur le comportement de prise de risque, on ne voit pas pourquoi on s'intéresse exclusivement aux effets de la discussion en groupe, du consensus, sur lui. Après tout, il n'est pas certain que les groupes soient plus hardis que les individus, et on peut imaginer bien des circonstances dans lesquelles on peut démontrer que cela n'est pas vrai. Si par contre, l'accent est mis sur la décision collective, on ne voit pas pourquoi on se borne à un contenu particulier, la prise de risque, et à un matériel particulier, les « choice dilemmas ».

L'imprécision au niveau du phénomène réel entraînait nécessairement des imprécisions au niveau conceptuel, d'où l'imprécision notée dans le titre des articles. Ainsi par exemple, un article de Burnstein est intitulé : « An analysis of group decisions involving risk (the risky shift) » un article de Clark « Group induced shift toward risk : a critical appraisal », et un article de Pruitt et Teger : « The risky shift in group betting ».

D'autre part, au cas où l'on s'intéresse au comportement de prise de risque, le contexte théorique n'est pas nécessairement celui de la psychologie sociale. En vérité, la plupart des idées avancées dans ce domaine ressortent de la psychologie individuelle. Par ailleurs, il va de soi qu'un examen théorique des décisions collectives se situe obligatoirement dans le contexte de la psychologie sociale.

Quelques, clarifications s'imposent d'elles-mêmes. La première concerne la nature du phénomène ; sans entrer dans les détails, on observe immédiatement que les recherches sur la prise de risque n'envisagent pas le comportement dans sa totalité, et que les groupes réunis dans le laboratoire souvent n'en prenaient aucun. Ils étaient censés conseiller un individu X et leur tâche se bornait à choisir l'alternative qui leur semblait préférable. Bref, les expériences portent en grande partie sur le phénomène de décision et c'est sur lui que devait se concentrer l'attention. La seconde vise la comparaison individu-groupe. On se demande en effet dans quelles conditions et pourquoi le groupe est plus hardi que l'individu. Or, ce genre de comparaison a un long passé en psychologie sociale, notamment quant à la supériorité du travail intellectuel des groupes. Il n'est pas exagéré de dire qu'elle s'est avérée théoriquement stérile et empiriquement décevante. Les résultats ont été contradictoires. La seule conclusion à laquelle on a abouti est que les groupes sont supérieurs aux individus lorsqu'un de leurs membres a des capacités particulières d'originalité ou d'intelligence, permettant aux autres d'accéder à la solution d'un problème qu'il était en mesure de fournir. Les auteurs qui expliquent la hardiesse du groupe par la présence d'un individu plus hardi qui influence le reste du groupe, d'un leader qui leur impose ses vues, ne font que formuler en termes de prise de risque ce qui a déjà été formulé en termes de résolution collective des problèmes. Le véritable progrès en ce domaine est venu lorsqu'en renonçant à la comparaison individu-groupe, on a comparé les groupes entre eux, et étudié le fonctionnement différentiel du groupe eu égard à ses motivations, son organisation et son type de tâche auquel il a à faire face. Partant, à propos des processus de décision, il [126] convient de retenir la leçon d'abandonner la comparaison mentionnée et de se pencher sur le groupe en tant que tel, ses réactions et son rapport au matériel qui lui est proposé. La troisième clarification a trait à la prévalence des pressions vers la conformité. La loi de la convergence modératrice, du compromis en tant que solution rationnelle, acceptable par la majorité du groupe, tire son pouvoir et est considérée comme générale du fait que l'on suppose que le conformisme est valorisé et que l'extrémisme, la non-conformité, sont rares ou refusés. Abandonnant cette prémisse à propos des décisions collectives comme à propos de l'influence sociale (Moscovici et Faucheux, 1972) on vient à penser que les écarts vis-à-vis de la valeur centrale sont, sociologiquement et psychologiquement, normaux et fréquents, que les réponses extrêmes ou originales sont susceptibles d'exercer une attraction au moins aussi grande que les réponses « moyennes » et communes. Bref, la convergence modératrice n'est qu'un cas particulier, et la convergence extrémiste en est un autre, aucun n'étant ipso-facto extraordinaire.

Sur la base d'une telle clarification - le phénomène à étudier est la décision collective, centrer l'analyse sur le groupe et non point sur la comparaison individu-groupe, abandonner le privilège de la pression conformiste -Moscovici et Zavalloni (1969) ont proposé quelques conjectures ou hypothèses intuitives-noyau éventuel d'une théorie dénommée « de l'engagement normatif » -susceptibles d'éclairer les processus de décision collective.

4.3.1.1. Les problèmes au sujet desquels les groupes discutent sont rarement neutres. Ils s'inscrivent tous dans un cadre déterminé par des valeurs et des normes. Brown l'a rappelé opportunément soulignant par là que les chercheurs ont eu tort de se désintéresser de tout ce qui avait trait à la dimension axiologique du comportement. Dès lors, il ressort que l'espace psychologique, social, dans lequel les décisions sont prises est un espace orienté, que la stimulation à laquelle on est soumis - donc le matériel expérimental lui-même - comporte des directions privilégiées. Qu'il s'agisse de jugements, de perceptions, d'attitudes, certaines positions ont une importance plus grande et certaines zones de l'échelle sont, dans une société donnée, plus prégnantes que d'autres. Il convient de corriger le postulat implicite d'une homogénéité de l'espace psychologique et social, en reconnaissant l'organisation normative de cet espace. Les expériences sur la prise de risque sont assez convaincantes à cet égard. On a régulièrement constaté qu'il existait une corrélation nettement positive entre la moyenne des risques pris au départ à propos d'un item et l'importance du déplacement vers le risque au cours des stades successifs. Par ailleurs, au départ, les individus adoptent une position d'emblée plus hardie à propos des items qui inclinent vers le risque qu'à propos de ceux qui inclinent vers la prudence. Du reste, malgré l'affirmation que les groupes sont plus hardis que les individus, on n'a jamais observé que des individus initialement tous prudents deviennent tous hardis une fois mis ensemble. On voit d'emblée que la direction dans laquelle la décision peut devenir plus extrême est déterminée par le contexte normatif dans lequel s'inscrit le problème sur lequel elle porte.

4.3.1.2. La discussion fait-elle intervenir des processus qui peuvent rendre les jugements qui la suivent plus extrêmes ? Cela semble être le cas. Si, dans une discussion, il peut y avoir échange d'informations, les processus qui s'y produisent ne s'y limitent pas pour autant. Déjà en proposant ou en acceptant de l'information, les membres d'un groupe doivent faire des choix. De plus, d'une manière ou d'une autre, des valeurs étant en jeu, ils sont plus ou moins attachés [127] au point de vue qu'ils expriment. Comment se contenteraient-ils de « couper la poire en deux », d'accepter un compromis ? Pourquoi n'essayeraient-ils pas de faire prévaloir un point de vue ? Lorsqu'on tient à une opinion, à une idée, on est beaucoup moins enclin à céder, à éviter un conflit, évitement qui seul motive la tendance à choisir la moyenne comme décision collective. Les sujets étant plus ou moins engagés, impliqués, les échanges dans le groupe aiguisent ou avivent cet engagement : d'où l'extrémisation des jugements ou des attitudes. C'est un fait qui a été constaté à propos des échelles d'attitudes (Sherif, 1967) et qui mérite d'être repris dans le cadre de l'analyse des phénomènes de décision. Après tout, la convergence vers les valeurs centrales a été établie surtout à propos de stimuli physiques ou quasi physiques. Pourquoi observe-t-on un déplacement vers les extrêmes dans les « choice dilemmas » ? Est-ce dû à leur contenu sémantique ou à une autre propriété de ce contenu ? Il apparaît à l'évidence qu'il s'agit d'un contenu ayant une signification, induisant une implication des sujets dans, et à propos, de leur choix. Si c'était le cas, tout matériel expérimental, toute échelle d'attitude et de jugement présentant cette propriété provoquerait un effet analogue. Cet effet de polarisation collective (en anglais : group polarisation) serait aussi général et non pas limité à la prise de risque.

4.3.1.3. La corrélation entre l'engagement et la polarisation collective doit être maintenue dans toute sa rigueur. Plus le premier est direct et important, plus la seconde est grande. L'engagement dépend certes des valeurs attachées à l'objet de la décision. Mais on ne saurait dire avec les auteurs américains que la cause de l'attraction vers les extrêmes et donc l'énergie sous-jacente au déplacement, réside dans des valeurs humaines largement adoptées (Pruitt, p. 345). On ne voit pas pourquoi ces valeurs n'incitent pas les individus à adopter d'emblée une position hardie et aussi, nous l'avons vu, pourquoi elles ne rendent pas hardis les groupes prudents. L'engagement dépend surtout des échanges qui ont lieu dans le groupe, du travail qu'il fait pour clarifier les problèmes, choisir parmi les alternatives existantes, et par là impliquer davantage ses membres et les fixer sur une position commune. Cet effort est d'autant plus important que les individus composant les groupes sont différents quant à leurs positions initiales. L'engagement résultant étant plus grand, la décision sera d'autant plus polarisée que les individus participant à l'élaboration du consensus collectif sont plus divergents.

4.3.1.4. Une discussion structure le champ cognitif, elle l'organise davantage autour de certaines dimensions principales qui deviennent de ce fait mieux perçues (Doise, 1970). Or, quand une dimension est plus saillante pour un sujet, les jugements qui s'y réfèrent sont aussi plus extrêmes (Tajfel et Wilkes, 1964). L'obligation de choisir, individuellement ou collectivement donne plus de relief à une dimension. Cette dimension, nous le savons, n'est pas physique mais sociale, donc normative. La logique normative est généralement bivalente, elle opère le plus souvent en termes de « bon », « mauvais », « positif », « négatif », « nous », « les autres », etc. Donc, la dimension en question est considérée non pas à la lumière d'une échelle continue, mais d'une échelle discontinue. L'échange dans le groupe, donnant plus de relief aux valeurs, à l'engagement nécessaire vis-à-vis de la décision commune, transforme l'échelle continue en échelle discontinue, ou rend encore plus discontinue l'échelle de jugement ou d'attitude employée par ses membres. Il en découle que la polarisation [128] collective s'accompagne d'une simplification du champ cognitif, d'une diminution du nombre de catégories d'évaluation auxquelles on a recours.

Telles sont les hypothèses considérées et leurs prédictions respectives : polarisation des décisions quel que soit le problème dès l'instant où il a une importance, où il engage les individus : corrélation entre la polarisation et le degré d'engagement des individus dans leur décision commune, entre le caractère extrême de celle-ci et la divergence des positions individuelles initiales ; diminution du nombre de catégories d'évaluation employées pour les groupes comparés aux individus.

Dans son panorama des travaux poursuivis dans ce domaine, Dean Pruitt (1971) a rangé quelques-unes de ces propositions sous l'étiquette de la théorie de l'engagement (Commitment theory). Il leur a fait un excès d'honneur car il ne s'agit point d'une théorie, pas plus que les autres tentatives d'explication ne constituent, nous insistons là-dessus, des théories. Au terme d'une comparaison consciencieuse, mais à bien des égards discutable, il conclut que ladite théorie « est suffisamment flexible pour embrasser la plupart des résultats de recherche sur le déplacement du choix. Mais il semblerait qu'elle ait de la difficulté à expliquer le fait qu'un déplacement vers le risque a lieu lorsque le sujet observe une vive discussion de groupe... ou écoute une discussion enregistrée. Le rôle du sujet est si passif dans ces études qu'on a du mal à voir comment la notion d'« engagement » s'y applique » (355). En se référant à un ou deux autres exemples, il réussit à passer sous silence les conséquences. Il nous semble que Dean Pruitt, pour des raisons qu'il serait trop long de développer ici, n'a pas complètement saisi nos préoccupations et le sens de nos recherches. Dès l'instant où la théorie se situe dans le domaine des décisions de groupe, elle n'a pas à rendre compte des effets où ces décisions n'ont pas lieu ; et si l'on veut mesurer les mérites des diverses « théories », on concédera que les propositions ci-dessus conduisent à des prédictions, à une nouvelle mise en perspective du phénomène sous-jacent à la prise de risque, ce qui, à notre connaissance, n'a pas été généralement le cas. Plus fondée nous semble la critique de Colin Fraser (1971) qui déplore le peu de place fait au processus d'influence sociale. À l'avenir, il faudra en tenir compte, à condition de mieux définir les rapports entre influence et décision dans l'interaction collective. Mais il est temps de regarder de plus près quel est le fondement empirique des conjectures exposées.

4.3.2. Vérification expérimentale

Résolvons d'abord un problème de terminologie. Appelons « extrémisation » collective le fait qu'un consensus soit plus extrême que ne l'était la moyenne des pré-consensus et « polarisation » collective le fait qu'un consensus s'approche encore davantage du pôle de l'échelle qui attirait déjà l'ensemble des réponses individuelles. Souvent les deux phénomènes coïncident mais une extrémisation peut se produire dans une direction opposée à celle que prendrait, selon notre définition, une extrémisation polarisante.

Moscovici et Zavalloni (1969) ont été les premiers à vérifier ces phénomènes de polarisation et d'extrémisation sur la base des considérations que l'on vient d'exposer. Leur procédure expérimentale a été empruntée aux expériences classiques d'influence sociale et sur la prise de risque des groupes et comportait donc pré-consensus, consensus et post-consensus. Trois conditions expérimentales étaient réalisées. Dans la première, les sujets répondaient à une échelle d'attitude (type Likert) à l'égard du président de Gaulle, dans une [129] deuxième condition, d'autres sujets répondaient à une échelle d'attitude envers les Américains, et dans une troisième condition à une échelle de jugements (type Thurstone) composée des mêmes items que pour les sujets de la première condition.

Comme la troisième condition avait été introduite pour désengager les sujets, décrivons plus en détail les différences entre cette condition et les deux premières. Dans la condition un et deux, les sujets avaient à répondre à l'aide de sept catégories de réponse allant de + 3 à - 3, qui signifiaient : tout à fait d'accord, plutôt d'accord, légèrement d'accord, indifférent, légèrement en désaccord, plutôt en désaccord, pas du tout d'accord. Ainsi, ils exprimaient leur propre degré d'accord avec des items tels que : « De Gaulle est trop âgé pour mener à bien sa difficile tâche politique » (condition 1) ou « L'aide économique américaine est toujours utilisée pour exercer une pression politique » (condition 2). Dans la troisième condition, les sujets répondaient aux mêmes items que dans la première. Seulement, dans cette condition, ils n'avaient plus à exprimer leur accord avec le contenu des items. Tout ce qu'on leur demandait était d'indiquer si le contenu des items, considéré en soi, était favorable ou défavorable à de Gaulle. De nouveau sept catégories de réponse étaient présentées : la catégorie 1 signifiait que l'item était tout à fait défavorable et la catégorie 7 qu'il était tout à fait favorable à de Gaulle.

Les résultats de cette expérience démontrent clairement l'effet « extrémisant » de la discussion : dans les trois conditions, le consensus et les moyennes des post-consensus sont en général plus extrêmes que les moyennes des pré-consensus (Tableau III). De plus, en accord avec l'hypothèse sur l'influence de l'engagement des sujets, l'extrémisation est plus importante quand ils ont à discuter de leur propre attitude (condition 1) que quand il s'agit d'un jugement qui les engage moins (condition 3).

Tableau III.
Indices moyens d'extrémisme avant et après discussion (1)

Expériences

Moyennes du
pré-consensus

Consensus

Moyennes du
post-consensus

Moscovici-Zavalloni

Attitudes (de Gaulle)

1,36

1,86 (4)

1,82 (4)

Attitudes (N. Américains)

0,88

1,89 (2)

1,89 (2)

Jugements (de Gaulle)

1,55

1,84 (3)

1,83 (3)

Doise

Condition expérimentale

0,98

1,67 (4)

1,44 (4)

Condition contrôle

0,95

1,42 (4)

1,33 (4)


(1) D'après Moscovici et Zavalloni (1969) ; Doise (1969).
(2) Différence avec le pré-consensus significative à un seuil d'au moins 0,05.
(3) Différence avec le pré-consensus significative à un seuil d'au moins 0,01.
(4) Différence avec le pré-consensus significative à un seuil d'au moins 0,005.


L'extrémisation mène pour l'ensemble des items à une polarisation : l'attitude favorable à l'égard du général de Gaulle le devient encore davantage après l'interaction collective, tandis que l'attitude défavorable à l'égard des [130] Américains devient plus hostile dans les mêmes conditions. Le même phénomène se produit dans la troisième condition expérimentale : les jugements se polarisent aussi bien pour les items qui sont considérés comme favorables que pour ceux qui sont considérés comme défavorables à l'égard du président (Fig. 2).

(1) D'après Moscovici et Zavalloni (1969), Doise (1969).

De cette expérience il faut en plus retenir trois autres résultats. D'abord les phénomènes de polarisation observés lors du consensus subsistent au niveau du post-consensus quand les sujets ont de nouveau à répondre individuellement. Deuxièmement, comme les recherches sur la prise de risque l'avaient déjà montré, le changement lors de la discussion devient plus important lorsque les positions initiales des individus sont plus divergentes. Un conflit plus grand ne se résout donc pas nécessairement par un compromis plus modérateur : [131] au contraire, il mène à une extrémisation plus significative. Troisièmement, en comparant, par le calcul de l'entropie l'éventail des catégories de réponse qu'utilisaient des individus et celui qu'utilisent des groupes, on constate qu'il se rétrécit d'une manière très frappante après la discussion. Des individus isolés abordent les problèmes d'une manière plus variée que quand ils sont regroupés.

Citons une deuxième expérience (Doise, 1969a) dont certains résultats sont exposés plus en détail, dans le chapitre sur l'intergroupe. Elle montre comment l'image de son propre groupe évolue lors d'une discussion en vue d'un consensus en présence (condition expérimentale) ou en l'absence (condition contrôle) de l'opinion présumée des membres d'un groupe rival et prestigieux. Dans les deux conditions de l'expérience, il y a extrémisation et polarisation (Tableau III et Fig. 2). L'image du groupe déjà assez négative avant l'interaction collective se détériore encore plus après. En accord avec l'hypothèse sur les liens entre accentuation de la structuration cognitive et extrémisation, celle-ci devient plus forte en présence de l'opinion présumée de l'autre groupe.

À première vue, l'expérience que Kogan et Wallach (1966) ont effectuée avec un questionnaire d'items d'opinion ne peut pas être citée en faveur de la généralité des phénomènes de polarisation. Comme nous l'avons vu, les consensus n'y sont pas plus extrêmes que les jugements individuels. Il a été montré ailleurs (Doise, 1969b) que cela n'implique pas pour autant qu'ils ne dévient pas d'une manière systématique de la valeur moyenne des réponses individuelles. Une réexploitation de ces données a donc été faite (Doise, 1971). Elle montre bien qu'il y a également dans cette expérience, lors du consensus, une extrémisation significative pour l'ensemble des items. Comme attendu, la polarisation collective se produit pour des items envers lesquels les réponses individuelles étaient déjà suffisamment polarisées. En plus de toutes les extrémisations, seulement 36,67% (soit 143 sur 390) se font sur des positions dont un modèle majoritaire pourrait rendre compte.

Un dernier ensemble de recherches nous fait revenir sur les problèmes de prise de risque. Si le changement de prise de risque au cours d'une discussion n'est qu'un exemple particulier d'un phénomène plus général, qui serait la polarisation collective, il doit être relativement facile d'obtenir un accroissement de la prudence lors d'une discussion. Il suffit de constituer des items auxquels les premières réponses individuelles se polarisent déjà dans la direction de la prudence. Fraser et coll. (1971) l'ont fait. Son questionnaire comprend quatre situations pour lesquelles les réponses individuelles étaient déjà risquées et quatre situations pour lesquelles ces réponses étaient prudentes. Dans une première expérience, pendant laquelle les sujets, comme dans les expériences de Kogan et Wallach, utilisaient une échelle en probabilités, les réponses aux items risqués deviennent encore plus risquées tandis que les réponses aux autres items devenaient plus prudentes. Il y avait donc bien polarisation. Dans une deuxième expérience, les sujets indiquaient, à l'aide d'une échelle bipolaire en sept catégories, s'ils recommandaient plus ou moins fortement le terme de l'alternative risqué ou prudent. De nouveau des phénomènes de polarisation se produisaient. Les groupes recommandaient d'une manière plus nette que les individus les solutions risquées ou prudentes.

Plutôt que des exceptions, l'extrémisation et la polarisation des jugements collectifs sont la règle. Elles se produisent avec des jugements concernant la prise de risque mais également avec des jugements concernant des attitudes ou des items d'opinion. Au lieu de chercher une explication spécifique pour la prise de risque des groupes, nous avions donc raison de supposer que des processus d'une nature plus générale, mènent lors d'une discussion, à l'extrémisation [132] et à la polarisation.

Il faut encore rechercher quels sont ces processus. Nous pensons que l'intensification de l'engagement accompagné d'une structuration cognitive constitue de tels processus.

4.3.3. Conclusion

Des individus ayant des opinions divergentes et qui sont amenés à formuler un jugement commun ne se comportent pas comme des « statisticiens » à la recherche d'une valeur centrale, ni comme ces « suiveurs », décrits par une certaine psychologie sociale, qui ne cherchent qu'à se conformer à une majorité absolue ou relative. Au contraire, quand, au cours d'une discussion, ils peuvent défendre leurs points de vue, ils choisissent systématiquement une position plus extrême que celle qui résulterait d'une seule recherche de compromis demandant un minimum de concessions. Cela est vrai pour des décisions de prise de risque, mais également pour des jugements portant sur leur propre attitude ou sur des questions d'opinion publique.

Il reste à explorer davantage les processus qui, lors d'une discussion, amènent à un tel résultat. Nous pensons qu'il y en a au moins deux : l'engagement accompagnant l'élaboration d'une argumentation devant autrui, et la structuration du champ cognitif rendant certaines dimensions d'un problème discuté plus saillantes, aboutiraient à une « radicalisation » du jugement collectif.

L'intérêt pratique des recherches portant sur ce problème n'échappera à personne. Elles concernent un phénomène important de la vie sociale. Une opinion, un jugement s'élaborent toujours dans une interaction réelle ou symbolique avec autrui. Dans de nombreuses situations, plusieurs individus ont à émettre ensemble un avis, à formuler un jugement ou à prendre une décision. À ce titre, il est d'ailleurs significatif que la première recherche sur la prise de risque des groupes ait été effectuée dans une école de « management » industriel et que des revues de psychologie industrielle publient ces recherches.

L'importance théorique de la recherche en ce domaine n'est pas moins grande. Déjà les résultats obtenus nous ont permis de signaler clairement l'insuffisance des théories ou modèles « classiques » portant sur les rapports entre l'individuel et le collectif. D'autre part, nos recherches sur la polarisation ont réintégré dans un cadre plus général un phénomène trop longtemps considéré en soi : l'accroissement de la prise de risque des groupes, d'une exception, est devenu ainsi un exemple particulier d'un phénomène plus général.

Willem Doise et Serge Moscovici

[133]

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 2 décembre 2013 9:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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