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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Serge MOSCOVICI, “Premiers résultats d'une enquête concernant la psychanalyse.” In Revue française de psychanalyse, tome XVI, nos 1-2, janvier-juin 1952, pp. 386-415. Paris: Les Presses universitaires de France. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Serge MOSCOVICI [1925-2014]

stagiaire au C.N.R.S.

Premiers résultats d'une enquête
concernant la psychanalyse
.”

In Revue française de psychanalyse, tome XVI, nos 1-2, janvier-juin 1952, pp. 386-415. Paris : Les Presses universitaires de France.

Introduction [386]
REMARQUES MÉTHODOLOGIQUES [386]
RÉSULTATS DE L'ENQUÊTE [392]
I. — Connaissance de la psychanalyse [392]
a) Source des connaissances. [392]
b) Niveau verbal [393]
c) Définitions de la psychanalyse. [395]
d) Niveau différentiel de connaissance dans le groupe. [396]
II. — Image du psychanalyste [397]
III. — Rôle culturel de la psychanalyse [402]

a) Psychanalyse et développement du moi [402]
b) Psychanalyse et classe sociale. [405]
c) Psychanalyse et religion. [406]
IV. — Vue d'ensemble [407]
Bibliographie [416]

INTRODUCTION

Dans le cadre de cet article, nous nous proposons de présenter les résultats partiels d'une enquête sur les opinions concernant la psychanalyse, qui nous a été confiée par M. le Pr Lagache.

Ce n'est pas la première fois que le résultat d'une telle enquête est présenté dans cette revue ; en effet dans le n° 3 de l'année 1935 (pp. 502-512) le lecteur trouvera un compte rendu par Mme Marie Bonaparte, d'une finesse polémique extrême, sur une entreprise qui pourrait être présentée comme analogue à la nôtre. En dehors de l'agrément et de la stimulation que lui procurera la lecture de cette note, le lecteur pourra mesurer la distance parcourue par la psychanalyse, de doctrine ayant une circulation limitée à une pratique et une théorie qui intéressent et concernent de larges couches de la société. Du même coup il lui deviendra clair pourquoi, à un « opinionaire » s'adressant à quelques personnes susceptibles de trancher de la vérité d'une conception, nous avons substitué une méthode plus adéquate d'étude des phénomènes psycho-sociaux.

Il va sans dire que l'objet de notre étude n'est pas la validité de la psychanalyse, car la valeur d'une théorie est à chercher ailleurs que dans l'accord des esprits dont les conventions varient, mais l'étude de la psychanalyse en tant qu'objet de représentation collective.

REMARQUES MÉTHODOLOGIQUES

L'opinion, en tant que phénomène psycho-social, présente un trop grand nombre de facteurs variables, quant à son intensité psychologique et quant à son extension sociale, pour qu'on puisse parler d'une manifestation qui dans chaque problème présenterait le même degré d'homogénéité. L'opinion est une qualification que l’on donne à un [387] complexe de phénomènes psycho-sociaux dont les composantes doivent être définies dans chaque cas par rapport à un certain niveau de structuration sociale.

Il s'ensuit :

1) Qu'il n'y a pas de méthode d'étude unique et absolument supérieure, mais que celle-ci doit être définie, en tant qu'instrument, chaque fois, par rapport au sujet, au cadre social et aux possibilités pratiques d'application ;

2) Qu'une étude d'opinion — si elle veut être tant soit peu scientifique — doit saisir et analyser à travers certaines images et leur mode de production, les conditions d'interaction, dans un groupe, des comportements psychiques individuels et des représentations sociales, sans essayer, à elle seule, de les expliquer.

a) Deux techniques se sont partagé le champ de l'étude des opinions : celle du sondage, où l'informateur [1] répond à une ou plusieurs questions en choisissant entre deux ou plusieurs réponses, et celle de l'enquête libre, où il s'agit pour l'informateur plutôt d'exprimer son opinion sur une certaine question que de choisir entre des expressions dont on suppose qu'elles seraient siennes. On a soutenu que la première technique dérive de la méthode des tests et la seconde de l'entretien clinique [1], mais, ni historiquement, ni méthodologiquement, ceci n'est vrai, car l'enquête libre est venue enrichir le sondage (enquête par référendum), à l'instar de la psychologie clinique, laquelle enrichit l'emploi des tests. Les discussions sur la supériorité de l'une ou de l'autre méthode n'ont fait que montrer l'utilité de leur emploi dans des domaines différents et pour des problèmes différents, ou bien le profit que l'on peut tirer de la conjonction des deux méthodes dans une analyse approfondie des opinions [2]. Nous croyons qu'une telle conjonction est nécessaire lorsqu'une opinion est complexe et constitue un point de focalisation d'un univers de valeurs. Son utilisation est possible dans le cas où la recherche tend non seulement à décrire mais en même temps à analyser et saisir les connexions dynamiques d'une opinion dans l'ensemble des valeurs d'un groupe ou d'un individu. Un phénomène social de l'ampleur et de la nature des opinions concernant la psychanalyse répond aux deux exigences théoriques de l'emploi d'une telle technique mixte, et les buts théoriques que nous nous sommes assignés justifient son utilisation.

[388]

b) L'enquête libre ou intensive nous a permis de créer une situation — ce qui n'est pas le cas pour le sondage où l'administration du questionnaire n'est que la perturbation d'une situation — où le sujet puisse s'exprimer aussi librement que possible. L'informateur, dans ce cas, peut exprimer son opinion consciemment en tant que membre d'un groupe. De plus, celle-ci, ainsi qu'on le verra plus loin, est saisie à des niveaux différents, comme une opinion tout à fait individuelle dans une discussion libre axée sur un certain nombre de points, ou comme l'opinion de quelqu'un qui joue un certain rôle social, du fait qu'on lui pose un certain nombre de questions de types divers (libre, oui-non, choix multiple) ; la transition se faisant par une consigne précise pour que le sujet se rende compte de ce changement et pour qu'il réagisse. Les données recueillies présentent les caractères suivants :

a) Toute réponse est nuancée, sa fidélité est contrôlée et précisée ;

b) Les influences sont discernables sur le plan des motivations et des perceptions cognitives ;

c) L'ordre et la complexité des facteurs sont saisis ;

d) Les thèmes principaux de l'opinion se présentent dans leur agencement propre ;

e) Les inférences statistiques se trouvent qualifiées ;

f) Les conditions de formation et les degrés de variation ou de cristallisation de l'opinion nous sont connus.

Le sondage transforme l'enquête libre d'un instrument de recherche en un instrument de mesure. L'enquête intensive nous permet d'étudier en premier lieu l’échange et subsidiairement le développement des opinions, tandis que le sondage mesure en premier lieu leur distribution dans un groupe et en deuxième lieu leur circulation. Nous ne pouvons pas nous fier entièrement à une enquête intensive, car si elle nous donne très souvent des nuances, cela ne veut pas dire que ces nuances sont déterminées rigoureusement. Au contraire, ces nuances ne sont que des possibilités dont la réalité nous est donnée par la mesure précise que le sondage nous fournit.

Une telle technique complexe a des désavantages d'ordre matériel assez grands : elle est plus lente et plus coûteuse que le sondage dont on fait usage ordinairement [2, 3] mais, du point de vue scientifique, elle est exempte de nombreuses critiques que l'on fait à l'étude de§ opinions en général [9].

Les désavantages que nous venons de citer font qu'elle ne s'est pas perfectionnée, et son emploi a été très rare. À notre connaissance, [389] deux études ont été entreprises selon cette méthode : celle de K. Merton [4] et celle du Social Science Research Council [5]. Méthodologiquement la façon de procéder dans ces deux recherches est sujette à critique. Toutes deux n'ont pas tenté autre chose qu'une combinaison de techniques. Dans la première, le sondage est soumis à l'enquête libre et ne sert qu'à vérifier la nature de certaines hypothèses. Dans la seconde, les deux techniques mesurent indépendamment le même univers d'opinion. Or, le problème n'est pas de mesurer la même opinion par deux voies différentes, mais : a) D'éclaircir les conditions d'une même question objet d'opinion ; b) D'analyser toute la gamme de manifestations de cette opinion en tant qu'interaction psycho-sociale. Dans la première alternative les deux séries de résultats sont combinées et dans la seconde ils sont convertis. Pour que les deux techniques n'en forment qu'une, toute combinaison des résultats implique nécessairement leur conversion, et il est certain que leur poids relatif dans tel ou tel aspect d'une question n'est pas le même.

C'est cette unification qui a constitué une des préoccupations méthodologiques constantes de notre recherche ; il ne fait pas de doute pour nous que dans l'étude des problèmes psycho-sociaux cette méthode deviendra d'un usage beaucoup plus courant.

Le lecteur ne doit pas croire que l'introduction de la méthode intensive signifie un retour à la libre fantaisie et à l'intuition vague de l'enquêteur. Qui dit méthode intensive dit méthode qualitative et quantitative. À la fois rigoureuse et féconde elle nous permet d'enrichir nos connaissances — malgré certaines critiques qu'on serait en droit de lui faire quant à la fidélité et à la validité des résultats -— sans les subjectives

Au rapport mécanique et artificiel d'objet-informateur à objet-enquêteur tel qu'on le rencontre dans les enquêtes par sondage, elle substitue un rapport plus concret objet-sujet, mais où l'enquêteur maîtrise les « médiations et les motivations » [6] qui interfèrent dans la situation et les analyse.

L'intuition dans la mesure où elle intervient s'annonce comme une démarche intellectuelle rapide qui permet de comparer le cas individuel à des rapports généraux et ceux-ci à celui-là ; les éléments de cette intuition doivent être nets (choisis) et opérationnellement définis.

c) La population sur laquelle porte l'enquête dont la publication des résultats fait l'objet du présent article est constituée par des étudiants de l'Université de Paris.

L'échantillon pour l'enquête libre a été de 140 et pour le sondage [390] de 892 étudiants et étudiantes. Les refus sont pour le premier de 14% et pour le second de 7%.

Quand on constitue un échantillon, pour juger de sa représentativité, il faut tenir compte de deux facteurs et parfois choisir entre eux : l'exactitude et la précision [7]. La précision d'un échantillon est d'autant plus grande que les fluctuations statistiques sont moindres, tandis que l’exactitude est définie par l'absence des distorsions, non-statistiques, d'erreurs systématiques ou de calcul.

Dans des études intensives, il y a intérêt à ce que l'exactitude de l'échantillon soit plus grande que sa précision, dans des études extensives l'inverse est préférable, la réunion des deux caractères étant assez difficile.

Dans le tableau n° 1 nous donnons le nombre d'étudiants répartis par Faculté ; dans l'enquête intensive nous avons introduit pour des raisons de spécificité deux groupes d'étudiants de philosophie et de différents domaines de l'enseignement artistique, respectivement 17 et 21.

Fig. 1

Faculté

Sciences (1)

Médecine

Lettres

Droit

Nombre de sujets (enquête intensive)

31

17

25

29

Nombre de sujets (enquête extensive)

14.0

213

252

287

(1) Parmi les Sciences, nous comptons aussi des élèves des grandes écoles.


Dans les tableaux 2 et 3 on peut comparer les répartitions par sexe à l'intérieur de l'échantillon et de la population en général. Si l'écart d'âge est grand dans l'échantillon de l'enquête intensive, c'est parce

Fig. 2. — Répartition par sexe

Droit

lettres

Sciences

Médecine

H.

F.

H.

F.

H.

F.

H.

F.

% dans la population totale

74

26

39

61

74

20

62

38

% dans l'échantillon extensif

70

30

41

59

72

28

71

29

% dans l'échantillon intensif

66

34

44

56

71

29

64

36


qu'entre 18 et 21 ans les opinions spécifiques au groupe étudiant se trouvent moins cristallisées que par exemple entre 22 et 24 ans, et notre échantillon étant un échantillon par quota, c'est-à-dire les traits [391] abstraits définissant sa représentativité n'étant pas dus an hasard mais à une décision délibérée, au cours de la pré-enquête il nous a semblé que l’étude du développement de l'opinion nous impose d'avoir davantage d'informateurs plus intégrés au groupe étudiant. Quand il s'agissait de mesurer, comme on le voit pour l'échantillon extensif, les déviations statistiques sont relativement petites.

Fig. n° 3. — Répartition par âge

19-21

22-24

25-27

28-30

% dans la population totale

56

29

12

5

% dans l’échantillon extensif

53

31

11

5

% dans l'échantillon intensif

34

49

12

5


Pour des raisons d'ordre matériel, il n'a pas été possible d'accroître la précision de notre échantillon [2].

d) Pour l'enquête libre, nous avons élaboré deux questionnaires.

Le premier à réponse libre que l'informateur complète lui-même en l'absence de l'enquêteur.

Les renseignements recueillis nous permettent :

1) De situer — globalement — le sujet (fiche individuelle) ;
2) D'apprécier ses connaissances et ses attitudes ;
3) Fournissent une excellente introduction au deuxième questionnaire.

Le questionnaire — et ceci est très important — suscite une prise de position globale (affective et critique) à l'égard du sujet de l'enquête et de l'enquête elle-même.

Le deuxième questionnaire combine plusieurs formes de questions (réponse par oui-non, choix multiple, ouverte, analogique) et est divisé en deux parties. La première des « questions de contact » est une discussion libre axée sur un certain nombre de points dans laquelle le sujet s'exprime le plus librement possible sans qu'il ait à aucun moment l'impression qu'il s'agit d'un questionnaire,

La deuxième est composée d'une série de questions précises qui nous permettent de quantifier un domaine assez large de l'univers des opinions du sujet. On pourra objecter que les réponses au deuxième questionnaire ne sont pas spontanées ; une telle objection confond surprise et spontanéité, et, en fait, dans une enquête d'opinions la spontanéité n'est pas un élément primordial.

[392]

Dans l'élaboration de ce questionnaire, nous avons été conduits par trois buts à atteindre : a) Connaissance de la perception individualisée d'un phénomène social, en l'occurrence la psychanalyse ; b) Appréciation du niveau global de connaissance de l'objet de l'enquête ; c) Signification et structuration de l'opinion sur la psychanalyse. La formulation, le nombre et l’ordre des questions tient compte de ces exigences. Leur formulation n'est pas précise [3] — car on ne sait au fond jamais quand et pour qui une question est précise — mais précisable, dans le cadre de l'enquête. Leur nombre tient compte et de la capacité intellectuelle de l'informateur et de l'étendue et de l'objet de notre étude. L'ordre des questions est un ordre que nous appellerions « clepsydre », c'est-à-dire que les différents segments du questionnaire correspondant à un domaine de l'opinion cherchée sont séparés par une question plus « lâche » et qui permet le passage de l'un à l'autre sans difficultés ni contradictions.

L'alternance des questions et du cadre dans lequel elles sont posées est telle afin que l'informateur arrive à objectiver lui-même son opinion, car en général les sujets répondent par projection en ramenant tout à leur propre situation [8].

Quant au questionnaire de sondage, il est composé de 6 questions portant sur les conditions dans lesquelles l'informateur a connu la psychanalyse et sur l’attitude à son égard. Son application ne diffère nullement du procédé le plus fréquemment employé.

RÉSULTATS DE L'ENQUÊTE

I. — Connaissance de la psychanalyse

a) Source des connaissances. — On affirme couramment que presque tous les étudiants font connaissance avec la psychanalyse en classe de Philosophie. Pourtant ceci n'est pas certain, car nombreux sont ceux qui s'y intéressent avant, et la littérature ou les spectacles leur enseignent la conception freudienne plus tôt. Le sondage nous montre que les études sont indiquées comme source du contact le plus significatif avec la psychanalyse seulement dans 46% des cas. En ordre décroissant viennent : la conversation (22%), la littérature (17%), les spectacles (9%) et la presse (9%).

Si parmi les étudiants en lettres ou en médecine, les études viennent [393] en premier Heu avec 59% et 53%, parmi les scientifiques ce sont la conversation (31%) et les spectacles (18%) qui semblent avoir fourni les renseignements les plus valables, La littérature paraît avoir joué un rôle plus important parmi les étudiants en droit que parmi d'autres catégories d'étudiants.

b) Niveau verbal. — Les études d'opinions ont attaché peu d'importance à l'examen du niveau verbal, c'est-à-dire au niveau du langage employé pour énoncer un jugement. Il nous semble cependant que la fréquence des échanges et la puissance rayonnante d'un certain problème objet d'opinions se traduit par l'usage et le nombre des liaisons symboliques qu'il produit. Connaître le niveau verbal ne veut guère dire plus ; ce n'est ni faire une analyse du contenu ni une appréciation du degré de connaissance. On trouve dans l'analyse du niveau verbal 3 catégories de termes : 1) intégrés, lorsqu'ils appartiennent réellement au domaine de l'opinion ; 2) associés, termes qui n'ont aucune signification dans ce domaine mais auxquels on a voulu donner l'aspect de termes intégrés (par exemple. Complexe de Philémon), et 3) déteints, termes qui sont qualifiés par le jugement d'opinion dans l'orbite de celle-ci sans qu'ils lui appartiennent absolument (par exemple, test, sublimation), etc.

Le niveau verbal nous donne une idée de la connaissance active d'une opinion, c'est-à-dire que dans une certaine population les jugements ayant comme contenu le contenu de l'univers d'une opinion donnée, par exemple la psychanalyse, sont utilisés par ses membres d'une façon active.

Ce problème mérite un examen plus attentif, mais on n'est pas justifié d'en déduire plus, à savoir, de relier étroitement au niveau verbal l'attitude future du sujet ou même la qualité de sa connaissance.

La mesure du niveau verbal, nous l'avons conçue comme le rapport du nombre de termes connus aux termes reconnus sur une liste de mots donnés.

Dans le questionnaire n° 1, nous demandions qu'on indique les termes psychanalytiques connus. On trouve une série de 171 mots différents ayant des fréquences diverses, auxquels on attribue une signification psychanalytique.

Ce résultat traduit d'une part l'expansion de la psychanalyse et l'annexion — dans l'esprit de ce public — à celle-ci, de domaines différents : psychologie, psychiatrie, et d'autre part il exprime que ce qui fait en partie son originalité est en partie ignoré.

À ce niveau déjà, on peut se rendre compte que la psychanalyse est [394] devenue, pour le public visé par l’enquête, une « image sociale », objet d'opinion, au même titre que le relativisme, le communisme, etc.

Les termes qui ont une fréquence sociale assez grande ne sont pas ceux qui expriment un principe fondamental dans la psychanalyse — par exemple conflit, malgré sa fréquence linguistique générale — mais ceux pris et ce refabriqués » par celle-ci, contenant un fort élément de situation sociale : complexe, refoulement, etc.

Fig. n° 4

Rapport termes connus/reconnus

1 1/2

1

3/4

1/2

1/4

% dans chaque rapport

7

13

20

20

40


Dans le tableau n° 4, on peut voir la distribution de ce niveau verbal dans la population étudiante. On trouve aussi des cas plus rares d'étudiants dont le rapport de niveau verbal est de 2 ou 3. Ce sont les étudiants en Philosophie qui ont le niveau verbal le plus élevé, et ceux en Sciences le moins élevé. On ne peut pas, en moyenne affirmer que plus le niveau verbal est élevé, plus le niveau des connaissances est élevé, même si la réciproque était vraie, car nombreux sont les informateurs qui utilisent des termes psychanalytiques sans les connaître. Mais la quantification du niveau verbal ne veut rien dire sans une appréciation qualitative de celui-ci. La qualité des termes employés est dans 67% des cas bonne, dans 14% médiocre et dans 19% mauvaise.

Nous avons dit plus haut que ce sont les termes chargés de signification sociale qui sont les plus fréquemment cités. Que ces termes ont une signification sociale et qu'ils ont été « refabriqués » par la psychanalyse, les informateurs en sont conscients, (« Peu de termes spécifiquement psychanalytiques : refoulement et défoulement, inhibition, etc. ; mais beaucoup de termes du langage courant se sont imprégnés d'un sens psychanalytique : complexe, ambivalence, symbole. ») 97, 28, M, D. [4].

Cette imprégnation sélective du vocabulaire courant par la psychanalyse, du fait que les termes à signification sexuelle (libido, sadisme, etc.) n'apparaissent qu'en deuxième lieu, s'avère une conséquence d'une part [395] de l’opposition à une psychanalyse qui serait fondée sur la sexualité comme facteur dominant, et d'autre part, de la distinction qu'on fait entre la psychanalyse, thérapeutique générale et acceptable, et une théorie particulière plus ou moins valable, (Il y a probablement une relation causale entre la fréquence élevée des termes ce culturels », refoulement, complexe, milieu, tabou, .et la fréquence moindre des termes « sexuels », mais cela sort de notre domaine,) Des termes « sexuels », on pourrait dire qu'ils sont acceptés mais non donnés. Ainsi le mot et libido » a été donné relativement peu (42) parmi les termes psychanalytiques, mais sur une liste présentée, il a été choisi 532 fois sur 892, immédiatement après le mot « complexe ».

Parmi les mots « associés » à des termes psychanalytiques, le « complexe de Philémon » a été reconnu par 35% des informateurs de l'échantillon intensif, mais il n'a jamais été donné ou choisi comme essentiel. En revanche, les termes qui sont donnés le plus fréquemment (complexe, refoulement, inconscient) sont considérés aussi comme les plus essentiels, tandis que des mots qu'on serait tentés d'estimer à circulation très grande : complexe d'infériorité, complexe d’Œdipe, transfert, conscient, etc., ne sont ni donnés fréquemment ni jugés comme essentiels.

c) Définitions de la psychanalyse. — L'examen des définitions données par les informateurs, constituerait l'objet d'une étude féconde pour un chercheur dans le domaine de la sociologie de la connaissance. Il est intéressant de souligner que même un public qui s'exprime avec facilité introduit dans la définition d'un courant une série de facteurs sociaux ou de jugements de valeur qu'on serait en droit de considérer comme simplement adhérents et non pas constituants de l'objet défini. Aucune définition n'est « cliché », c'est-à-dire une répétition de quelque définition livresque, à ce point de vue toutes les définitions sont « personnelles ». Et, en un sens, elles ne sont pas personnelles, parce qu'elles charrient avec elles toute une série de jugements sociaux communs, surajoutés ou intégrés ; mais dans un autre sens elles le sont parce que la combinaison de ces clichés varie avec les groupes additionnels, politiques, religieux ou autres, auxquels l'informateur appartient.

Citons pour exemple une définition donnée par un étudiant en philosophie, membre d'une organisation de jeunesse d'extrême-gauche :

« a) Une thérapeutique des névroses plus ou moins empirique et efficace consistant en une prise de conscience des mécanismes dits inconscients ;

« b) Un certain nombre de théories psychologiques des plus positives [396] aux plus brumeuses ayant en commun la loi de l'effet ou le principe du plaisir ;

« c) Une mystification commerciale et idéologique. » (6,20, M, Ph.)

En matière d'opinions toute définition ne se présente pas comme un énoncé des connexions entre les termes, mais comme une description de ceux-ci par rapport à un cadre social ou une série d'opérations propres. Même chez les sujets qui connaissent très bien la psychanalyse, on ne trouve pas une conscience claire des rapports entre l'aspect conceptuel et l’aspect instrumental de la psychanalyse, entre son contenu rationnel et son contenu affectif. D'une part, il se produit une confusion entre ce qu'est la psychanalyse et ce qu'elle fait, entre sa définition et son but — la plupart des définitions étant instrumentales — et d'autre part elle est réduite à une simple explication dont le terrain est mal défini.

On peut aussi rencontrer des définitions comme celle-ci :

« (La psychanalyse) est un traitement psychique à longue échéance composé d'une suite d'entretiens avec un médecin psychiatre spécialisé. » (42, 25, M, A,) faisant pendant à un autre genre :

« C'est une science qui cherche à expliquer certains comportements affectifs. » (132, 22, F, D.)

Néanmoins, il faut reconnaître que la plupart des étudiants ont une notion assez précise de ce qu'est la psychanalyse.

d) Niveau différentiel de connaissance dans le groupe. — Si on passe de l'appréciation de l'opinion à celle de la connaissance, on voit que la psychanalyse est assez mal connue, 29% des étudiants seulement en ont une bonne connaissance, pour le reste 40% et 31% la connaissent respectivement mal ou moyennement.

Les différences de sexe et d'âge ne jouent pas d'une manière significative, tandis que la spécialité semble être le facteur déterminant. Les étudiants en philosophie la connaissent le mieux, ceux en sciences le moins bien. Chez les étudiants en médecine ou en droit, les différences entre les divers degrés de connaissance ne sont pas notables, le niveau général étant moyen. Ce qui est intéressant à souligner, c'est qu'il n'y a pas de relation entre l’intensité des motivations et l’intensité des perceptions cognitives des divers groupes. Ainsi le degré d'intérêt pour la psychanalyse chez les étudiants en sciences n'est pas moindre que celui des étudiants en philosophie, malgré la différence de leurs niveaux cognitifs respectifs.

Le degré d'intérêt se mesure [7] soit par des méthodes graphiques, [397] soit en démodant au sujet ou à l'enquêteur d'apprécier le degré d'intérêt qu'il éprouve pour l'objet de l'opinion. Le degré d'intérêt pour les deux sexes est 47%, pour les hommes 45% et pour les femmes 50%. (Nous donnons ce degré d'intérêt en pourcentage, car il nous semble plus suggestif.) Les variations autour de la moyenne sont extrêmement faibles, ce qui montre bien que malgré les différences de perception cognitive, le degré d'intérêt est presque le même.

e) « Réalité » de la psychanalyse. — Dans la cristallisation des attitudes ou des opinions, les témoignages des faits jouent un rôle plus grand que les idées. Jamais nous n'avons ressenti la vérité d'une telle assertion comme au cours de cette enquête. On parle de la psychanalyse, on connaît ses fondements théoriques, mais on ignore ses effets,

« En tant que thérapeutique, je suis persuadé qu'elle obtient des résultats, quoique j£ n'aie pas été à même d'en juger. » (8, 26, M, L.)

« Cela est vraisemblable, mais il me faudrait un jugement fondé sur des expériences et sur des faits qui me manquent absolument ! » (90, 21, M, L.)

Qui des deux a raison ?

40,5% seulement parmi les étudiants ont connu des personnes qui se font psychanalyser, des psychanalystes ou des personnes ayant eu de vagues relations avec eux. Le reste, soit 59,5% n'a aucun point de repère pour juger de l'efficacité ou de l'inefficacité de la psychanalyse.

L'absence de « réalité sociale » de la psychanalyse a comme effets :

a) L'acceptation de tout préjugé favorable ou défavorable la concernant ; b) L'impossibilité dans la plupart des cas de prendre une attitude précise à son égard, donc d'avoir une opinion fortement cristallisée ; c) De détourner l'attention des informateurs d'un courant dont on « parle » beaucoup et qui « fait » trop peu.

« J'avoue être influencé dans un sens négatif par la mode actuelle de la psychanalyse, de la psychiatrie... et le mortel ennui trouvé auprès des films américains traitant cette question, et ne m'être jamais intéressé à cette “science”. » (92, 24, M, D.)

II. — Image du psychanalyste

Une des constantes les plus significatives qui se sont dégagées de cette enquête est l'importance très grande que les informateurs accordent à la personne de l'analyste. (23% des sujets seulement n'avaient aucune image de l'analyste.)

En général, l'image de l'analyste positive ou négative, réelle ou idéale, est claire. La proportion assez élevée d'images jumelées par [398] rapport aux autres (27%) montre le plan double sur lequel on situe l'analyste et l'ambiguïté à son égard. Dans la plus grande partie de ces images (55%), toutes deux sont positives ; néanmoins, on trouve dans 31% des cas une image idéale positive associée à une image réelle négative et vice-versa, et dans 14% toutes deux son$ négatives.

Fig. no 5.

Images jumelées

Images réelles

Images idéales

Images neutres

Positives

Négatives

Positives

Négatives

Réelles

Idéales

27%

19%

9%

38%

4%

11%

2%


Ce qu'il est important de retenir du tableau n° 5, ce ne sont peut-être pas les rapports entre les images réelles ou idéales, négatives ou positives, mais le pourcentage très réduit d'images neutres, c'est-à-dire, de celles où le psychanalyste apparaît comme un personnage social quelconque, sans caractères spécifiques.

La plupart des images réelles (61%) sont données par des hommes, tandis que 59% des images idéales sont données par des femmes sans aucune image idéale négative ou neutre. Mais, parmi les images réelles données par les femmes, 72% sont négatives ou neutres, tandis que les images réelles données par les hommes sont positives pour la plupart.

Voici une description du psychanalyste qu'on peut appeler sympathique : « C'est quelqu'un qui d'abord a foi en son travail ; il est enthousiaste, bon, compréhensif et plein de tact. Il ne brusque pas son interlocuteur mais le met en confiance, » (132, 22, F, D.)

Très souvent les images données par les femmes sont érotiquement chargées (« on pourrait croire que c'est un vieux monsieur, mais il y en a de jeunes et beaux garçons » (118, 19, F, D.).

Les raisons de cette sympathie ne sont pas toujours les mêmes. Un étudiant en médecine (39, 27, M, Med.) nous dit :

« La psychanalyse étant une science humaine, le psychanalyste devra être à la fois scientifique et humain, c'est-à-dire qu'il n'aura pas de réponse toute faite mais devra tenir compte des réactions de chaque individu. En ce sens il se rapproche du médecin. »

L'image idéale que nous fournit une jeune fille étudiante en lettres (27, 22) introduit une incidence nouvelle : Psychanalyste oui, à condition de ne pas être freudien.

« Il doit être modeste et ne pas se laisser dominer par le principe de Freud et de ses disciples, de crainte de partialité métaphysique. »

[399]

Car un des reproches qu'on fait au psychanalyste c'est d'essayer d'appliquer des formules toutes faites, une « instrumentation conceptuelle », et surtout d'accepter le « principe de Freud », c'est-à-dire le rôle de la libido.

En dehors de l'opposition issue du refus du rôle de la sexualité, il y a encore une autre opposition, d'ordre social celle-ci :

« Dans un régime capitaliste (le psychanalyste est le) bouffon et l'escroc d'une classe qui s'ennuie. » (81, 27, M, D.)

Mais si d'une part on le rattache étroitement à un certain ordre social, d'autre part on ne lui reconnaît aucun statut social, et c'est alors l'absence de statut social, donc de sécurité, de l'analyste, qui devient son point faible.

« Le professionnel (psychanalyste) hante les services de Sainte-Anne. L'exercice civil de sa profession n'est pas encore réglementé pour que la Sécurité sociale rembourse les soins psychanalytiques. » (113, 24, M, A.)

Si beaucoup d'informateurs sont "persuadés que l'image qu'ils se font du psychanalyste est exacte et morivée3 nous ne nous trouvons pas moins en présence d'un nombre assez important d'étudiants qui tout en ayant une image ne croient pas à sa véridicité :

« Plus que vague. Quelque chose comme un être composite, à la fois fumiste, sérieux, savant, intelligent, trop mystérieux, se prenant trop au sérieux, sorcier moderne, et le sachant confusément, vaguement inspiré, appuyé sur de solides bases scientifiques, confondu avec un genre de tireuse de cartes, et considéré comme un psychiatre, c'est-à-dire un monsieur qui aurait la spécialité de guérir les fous, de rendre tout à fait fous les demi-fous, et un peu piqués les êtres équilibrés qui s'adressent à lui. »

« Cette image doit être fausse. » (64, 22, F, L.)

Le sexe du psychanalyste est une des composantes principales de l'image qu'on se fait de celui-ci. À la question : Le contact psychanalytique est-il meilleur quand l'analyste et l'analysé sont du même sexe — de sexe contraire — indifférent — les résultats ont été les suivants :

Du même sexe

Du sexe contraire

Indifférent

Femmes

18 %

37 %

45 %

Hommes

52 %

14 %

34 %


Ces pourcentages montrent qu'on préfère les psychanalystes hommes. Un grand nombre de sujets ne pouvaient concevoir le psychanalyste autrement que comme un personnage masculin.

[400]

Pour dégager d'une manière plus précise la figure du psychanalyste, nous avons posé la question suivante :

Rapprochez-vous le psychanalyste du : guide scout, aumônier, médecin, guérisseur, psychologue ? Les réponses dans Tordre furent 0%, 5%, 43%, 2%, 50%.

La proportion des informateurs qui voient le psychanalyste comme un psychologue est relativement grande, mais elle ne doit pas tromper. La réponse est un peu plus complexe. On accepte que l'analyste soit un psychologue parce qu'en général on ne veut pas voir traiter l’« esprit » comme on traite le « corps ». Ou, si l’on veut, les informateurs tendent à scotomiser dans la personne du psychanalyste ce qu'il a du psychiatre et du médecin.

La répartition des réponses par sexe met en relief une différence assez intéressante : ce sont les femmes qui le préfèrent médecin (54%) et les hommes qui le préfèrent psychologue (48%), tandis que 38% seulement des femmes le voient comme un psychologue et 35% des hommes comme un médecin. L'analyse qualitative des images nous a par ailleurs montré que le besoin de sécurité venant de la personne de l'analyste est beaucoup plus grand chez les femmes que chez les hommes qui aiment garder un certain recul.

L'importance que revêt l'analyste a deux explications également valables ; pour certains, il constitue, en l'absence d'autres faits, la seule réalité concrète de la psychanalyse, pour d'autres il est la garantie de l'individualisation des conceptions psychanalytiques, étant donné la croyance en l'originalité et l'irréductibilité de l'individu.

Et si on ne l'estime pas indiscret lorsque, dans la thérapeutique, il examine de près notre vie intime, si Ton admet qu'il faut lui livrer « tout », en revanche on lui refuse tout droit d'immixtion dans la vie ordinaire.

Le rôle du psychanalyste est perçu comme un rôle.

Quoique l’analyste soit rarement vu comme violateur de la personnalité, on lui reproche de « suggestionner » des explications et des concepts tout faits (manque de souplesse). Ceci, s'il n'est pas vu lui-même comme un malade.

Au contraire, dans les images idéales, il apparaît comme ayant une culture générale très étendue et une riche expérience humaine, d'où l'âge en moyenne plutôt élevé qu'on lui attribue (le rôle attribué au regard de l'analyste serait aussi à souligner).

Cependant très peu de sujets ont une opinion claire de la relation entre l'analyste et l'analysé. On attribue au premier une intuition très [401] puissante qui lui fait saisir le côté intime de l'analysé » tandis qu'entre l'analysé et l'analyste les seuls rapports sont des rapports verbaux. Entre ces deux niveaux, l'un qui traduit la pénétration de l'analyste et l'autre la défense de l'analysé, il y a une solution de continuité, le passage de l'un à l'autre n'étant guère perçu.

Cette contradiction dans la perception des relations entre l'analyste et l'analysé se traduit par les résultats fournis par les réponses aux trois questions suivantes :

1) La position de l'analyste par rapport à celle de l'analysé est-elle celle d'un :

Médecin

Ami

Parent

Observateur

Femmes

50 %

10,5 %

2,5 %

37 %

Hommes

47 %

19 %

4 %

30 %


2) Dans l'hypothèse où vous auriez à vous soumettre à une psychanalyse, quel matériel pensez-vous devoir fournir au psychanalyste :

Rêves

Réponses à des questions

Ce qui vous passe par la tête

Souvenirs d'enfance

10,5 %

37 %

29 %

23,5 %


3) Le contact entre l'analyste et l'analysé est-il :

Intellectuel

Affectif

Les deux

33 %

31 %

36 %


Les premiers résultats nous montrent qu'on préfère ou bien l'intervention active de l'analyste, le sujet abandonnant ainsi toute responsabilité dans la situation analytique, ou sa passivité totale qui permet au sujet de se retrouver lui-même sans l'immixtion de quelqu'un d'autre. Au fond, on retrouve ici, dans la relation avec l'analyste, les deux formes de résistance : active et passive, et les différences entre les sexes, sans être significatives, sont indicatrices de l'esprit beaucoup plus réaliste des hommes, La même résistance reparaît dans les réponses données à la deuxième question, mais ici on a affaire à une résistance à la situation analytique, non pas en tant que situation analytique mais en tant que situation nouvelle, situation dans laquelle les informateurs accepteraient de se trouver seulement si aucune autre solution de leurs [402] problèmes n'était possible. Le rôle mineur qu'on attribue aux rêves est aussi à souligner.

Enfin, les derniers résultats nous enseignent d'une part qu'on ne conçoit pas l'analyste détaché dé son rôle, et d'autre part que la situation analytique est perçue comme une situation objectivement vécue par l’analyste et non pas comme un jeu ou l'accomplissement d'une série d'opérations intellectuelles.

Un fait nous semble encore important à signaler : la variation de cette perception non pas avec le sexe mais avec l'âge.

Classe d'âge

Intellectuel

Affectif

Les deux

28-30

0%

34%

66%

25-27

24.5%

24,5%

51%

22-24

32%

33%

35%

19-21

47%

36%

17%


Les informateurs les plus jeunes (fig. 6) voient la relation analytique soit comme une relation intellectuelle, soit comme une relation affective, tandis que plus on s'élève dans la classe d'âge, plus elle apparaît être à la fois affective et intellectuelle, ou pour nous exprimer avec la plupart des informateurs : « elle est humaine ».

III. — Rôle culturel de la psychanalyse

a) Psychanalyse et développement dû mou — Analyser le rôle culturel de la psychanalyse, ce n'est pas examiner son apport au commerce des idées dans notre siècle, mais procéder à la mise à nu de son intervention en tant que représentation collective dans la structuration des attitudes et du moi.

Ni le développement du moi, ni les différents caractères qu'on attribue aux différents âge [10] ne sont des attributs immuables de la « nature » humaine, mais des résultats de l'interaction entre le milieu et l'organisme, en considérant comme milieu le groupe la classe ou la société avec leurs institutions formelles ou non-formelles par le truchement desquelles l'individu agit et réagit.

Par conséquent nous limitons la portée de nos assertions à la population estudiantine vivant dans notre société. Nous nous sommes demandé à quel âge la psychanalyse pénètre parmi les préoccupations « intellectuelles » des gens. Pour un premier éclaircissement du problème nous avons posé la question suivante :

[403]

À quel âge pensez-vous que l’on puisse se faire psychanalyser : nourrisson, enfance, adolescence, maturité, âge avancé, entre 20 et 30 ans.

Les résultats ont été les suivants :

Fig. n° 7

Age

Nourrisson

Enfance

Adolescence

Maturité

Age avancé

20-30 ans

Population totale

0%

5%

44%

11%

0%

40%

Hommes

0%

8%

51%

5%

0%

36%

Femmes

0%

4%

34%

15%

0%

47%


Retenons le fait qu'on considère l'adolescence comme l'âge où l'action de la psychanalyse serait le plus efficace et le plus nécessaire, si on juge d'après la façon dont la question a été entendue.

Au cours de notre entretien libre, nous avons demandé à 92 informateurs s'ils ont appliqué leur connaissance psychanalytique à l'interprétation de leur comportement ou de celui des autres, 72% ont répondu affirmativement à la première alternative et 56% à la seconde, Ces données méritent quelque approfondissement au delà de leur aspect purement quantitatif

Les adolescents dans notre société, surtout les étudiants, ont un penchant à l'introspection, à l'analyse des problèmes créés par cet âge de transition. L'adolescence est considérée comme un âge critique, ce qui n'est pas le cas dans toute société [10]. Dans cette recherche de compréhension de soi-même, des autres, des questions posées par le groupe, des voies de « conversion » des valeurs familiales et sociales, de transgression des difficultés sexuelles, l'adolescent semble avoir besoin d'un guide sûr, rationnel, sans qu'il soit pour cela dépourvu de tout caractère dynamique,

La psychanalyse est utilisée dans la re-formation de l’ego à l’adolescence comme a) guide d'une introspection assurée ; b) compréhension rationnelle ou rationalisante du comportement d'autrui ; c) réponse au « mystère » de la relation entre sexes ; d). Explication des différents facteurs de « dépression » venant à la fois du milieu familial et social et de l'effort propre d'adaptation.

La psychanalyse contribue également à l'effort de l'adolescent pour trouver une stabilité intérieure dans un milieu qui lui paraît éminemment mouvant.

Ceci explique pourquoi la plupart des sujets interrogés ont connu la psychanalyse avant qu'elle leur soit enseignée.

[404]

Mais la psychanalyse ne permet pas seulement une « compréhension » des rapports entre les sexes, elle représente aussi une voie d'accès impunie — puisque scientifique — à certains ce tabous » de notre société.

Le pourcentage très élevé des informateurs qui donnent « entre 20 et 30 ans » comme âge auquel on pourrait se faire analyser, provient d'une part de l'apparition de nouveaux problèmes posés par l'intégration au milieu étudiant, et d'autre part du fait que la psychanalyse est vue comme le parachèvement objectif de l’auto-analyse de l’adolescence.

Une fois l’« ego » de l'adolescent structuré, vers 20 ans, il se produit, une réaction à l'égard de la psychanalyse qu'on essaie de replacer dans l'ensemble des valeurs^ ou de rejeter.

C'est par ce rejet ou ce replacement qu'il faut comprendre la tendance des informateurs plus jeunes à voir les relations avec l'analyste soit intellectualisées, soit au contraire instaurées sur un plan affectif.

Plus tard, la psychanalyse devient un instrument de libération et d'orientation de l'individu. Si à l'adolescence, la psychanalyse a l'importance que nous venons de voir, indépendamment de son aspect thérapeutique, plus tard celui-ci commence à jouer un rôle de plus en plus important.

La libération, par le truchement de la psychanalyse, est une libération dans le temps (par rapport au passé) et dans l'espace (en se rendant indépendant de son milieu). C'est ici une des raisons pour lesquelles 29% des informateurs considèrent que ce sont les savants et les artistes qui ont le plus recours à la psychanalyse. Les éléments de cette libération appartiennent à deux ordres différents : social et sexuel.

Tel cet étudiant en droit (140, 30, M) qui nous dit :

« Ce qui frappe le plus dans la psychanalyse, c'est l'espoir de trouver des ressources en bien. Chacun voit qu'il a des possibilités réelles limitées et espère que dans le subconscient il y a des ressources pour une meilleure réussite dans la vie. »

D'autres voient dans la psychanalyse une modalité de libération de certains tabous, surtout tabous sexuels. Néanmoins cette libération est reconnue dangereuse :

« La psychanalyse ne pourrait être sans aucun danger qu'avec des gens d'une « amoralité » parfaite, mais elle ne leur serait même pas nécessaire, puisqu'il n'y aurait pas de censure. »

Ainsi en libérant des pulsions amorales la psychanalyse est vue en même temps comme une source d'amoralité. Ce genre de contamination n'est pas la moindre source de contradiction dans l'opinion sur la. psychanalyse.

[405]

b) Psychanalyse et classe sociale. — Dans ce paragraphe nous allons examiner la façon dont la psychanalyse est vue dans l'ensemble de la société.

Nous avons posé la question suivante : « Dans laquelle des catégories suivantes pensez-vous que les gens ont eu le plus recours à la psychanalyse : savants^ artistes, gens riches, ouvriers, petits bourgeois. »

Les résultats ont été respectivement : 14%, 15%, 57%, 0%, 14%.

Ces impressions correspondent-elles à la réalité ? Nous n'en savons rien. Que signifient ces chiffres ? Premièrement que ce sont les gens qui ont le plus de moyens matériels qui se font analyser. Ceci est vu comme une limitation et comme un obstacle social à la psychanalyse.

« La psychanalyse ne peut atteindre qu'une partie de la société. C'est un luxe réservé aux riches, alors qu'il peut se trouver dans tous les milieux de la société des personnes auxquelles le traitement psychanalytique ferait un grand bien, » (66, 22, F, Se.)

Les petits bourgeois ne sont pas mentionnés parce qu'ils ont des moyens, comme c'est le cas pour les gens riches, mais parce qu'ils ont le plus besoin de la psychanalyse. La petite bourgeoisie étant considérée comme la classe ayant la situation la plus conflictuelle, on estime que la psychanalyse pourrait guérir les accidents dus à cette situation. Les ouvriers ne sont pas mentionnés, non seulement parce qu'on sait qu'ils n'ont pas les moyens, mais aussi parce que les intellectuels, c'est une question de perspective sociale, ne croient pas que les problèmes psychologiques ont une signification majeure dans la vie des ouvriers.

Cependant le pourcentage des informateurs qui croient à ses conséquences politiques est, dans le sondage et le questionnaire, assez bas : 12%. La plupart ne comprennent pas soit la question, soit la voie par laquelle la psychanalyse pourrait avoir des conséquences politiques.

Ceux qui lui accordent une signification politique, estiment la psychanalyse comme une « médecine de classe ».

La limite matérielle (de classe sociale) de l’analyse, pensent la plupart, engendre une limite des problèmes qu'elle peut envisager, d’où une limitation de l’analyse elle-même et de son développement

Les étudiants de tendance communiste transforment cette critique générale en une critique de classe :

« Le grand public ne connaît en général la psychanalyse que par les articles qu'on trouve dans les journaux et revues qui diffusent principalement, par ailleurs, des faits divers, histoires de crimes, histoires pornographiques… (même si ces revues s'adressent à des gens cultivés et revêtent une forme philosophique), parce qu'elle évoque sans cesse [406] l'instinct sexuel, l'instinct d'agression, etc. Je crois aussi qu'on peut indiquer comme un but de la psychanalyse (mais but indirect et dont se sont emparé les classes dirigeantes dans les pays occidentaux) cet abêtissement du public qui a pour fin de le détourner des problèmes réels et de la lutte. » (41, 25, F, Sc.)

Et un étudiant en philosophie (130, 21, M.) :

« En tant que méthode clinique : est efficace dans la mesure où elle permet d'évoquer et de revivre les souvenirs pathogènes. En tant que méthode d'investigation psychologique, utile parce que mettant à nu le lien psycho-organique de nombreuses tendances, sentiments, etc. En tant que théorie philosophiques insuffisante en elle-même, nocive dans la mesure où elle est utilisée dans certains buts : justification des classes sociales, de Tordre établi, de la guerre éventuellement. »

Sa destinée est précisée de la sorte :

« Malgré la diffusion moderne de la psychanalyse, celle-ci demeure une mode passagère. Son utilisation politique et inconsidérée amène une réaction justifiée. Dans ce combat tout l'apport de certains psychanalystes disparaîtra. Seules subsisteront certaines données apportées par Freud et ses disciples. » (47, 21, M, D.)

La psychanalyse tout en n'étant pas rejetée est considérée comme dangereuse en tant qu'arme de classe.

Certains rapprochent le marxisme et la psychanalyse parce que, affirment-ils, le premier libère la société, la deuxième l'individu, et soutiennent que même dans une société meilleure elle restera nécessaire, dans des limites beaucoup plus restreintes.

On peut affirmer que l'argumentation anti-psychanalytique, dans ce cas précis, si elle a renforcé et précisé une tendance latente plus générale, n'a pourtant pas réussi — n'étant pas fondée sur des faits propres à la société française — à renverser totalement l'attitude des étudiants à l'égard de l'analyse.

C'est l'opinion généralisée que la psychanalyse ne pourra jamais prendre en France l'ampleur ni recevoir l'utilisation qu'elle a aux États-Unis, qui a joué ici un rôle freinateur, comme elle freine toute adhésion trop exclusive à la psychanalyse.

c) Psychanalyse et religion. — Les rapports entre la psychanalyse et la religion ne sont pas aisément saisis, même par des chrétiens. On ne voit pas d'incompatibilité entre le fait de croire et celui de se faire analyser, car les deux opérations sont ordonnées sur des plans très différents.

Le croyant ne confond pas en général le côté mystique de la doctrine [407] chrétienne, qu'il considère qu'elle éclairât, avec le côté mystérieux de l'homme que la psychanalyse rationaliserait. Au contraire, certains pensent qu'une fois cette partie obscure mise à nu, la mystique se trouverait plus pure et moins motivée par des pulsions « obscures ».

Pour cette raison, chez les étudiants croyants la séparation entre méthode et théorie est une nécessité, sans se prononcer sur la valeur de celle-ci ou la rejeter.

La psychanalyse semble ainsi être acceptée sous certaines réserves. Les rapports entre la psychanalyse et la religion ne sont pourtant pas identifiés avec ceux entre l'Église et le mouvement psychanalytique.

Personne ne voit pourquoi l'Église condamnerait la psychanalyse, exigences morales mises à part.

Un étudiant en droit va jusqu'à dire (25, M, D.).

« L'Église permet même le développement de la psychanalyse puisqu'elle établit des règles qui sont à la base de complexes. »

Pour paradoxale qu'elle paraisse, cette assertion n'en reste pas moins judicieuse, car les normes morales que l'Église tend à imposer à la vie familiale apparaissent comme de moins en moins adéquates à la vie moderne, du moins pour certaines catégories, et comme productrices de conflits.

À son tour le mouvement psychanalytique est pris comme un facteur libérateur, puisqu'en révélant un certain nombre de caractères fondamentaux de la vie familiale il oblige l'Église à en tenir compte,

(L'apparition de la psychanalyse) « a conduit au moins l'Église catholique à poser en termes réalistes le problème du mariage (qu'on compare l'Encyclique Gesti Connubii au livre de Mgr Dupanloup) ».

IV. — Vue d'ensemble

La psychanalyse est devenue dans la dernière décade une des théories dont on parle le plus et qui ont pénétré le plus rapidement dans la conscience du grand public. Neuve, la psychanalyse n'est pas considérée comme une apparition insolite, ou qui serait sans aucune tradition intellectuelle et sociale.

Son expansion a été attribuée à 7 facteurs différents : 1) Suites de la guerre (17%) ; 2) Besoin social (16%) ; 3) Vogue (22%) ; 4) Valeur scientifique (13%) ; 5) Publicité (5%) ; 6) Détresse morale (16%) et 7) Influence américaine (11%).

Ces résultats montrent que la valeur scientifique et même l'influence américaine ne sont pas vues comme les causes majeures de l'accroissement [408] de l'importance de la psychanalyse ; mais d'une part les événements à résonance sociale (49%) et d'autre part les voies de contamination et de communication sociale (27%).

Dans le libellé des questionnaires dont nous nous sommes servis pour le sondage, nous avons donné à choisir parmi les facteurs suivants : conséquences de la guerre, valeur scientifique et publicité, et les résultats ont été respectivement 17%, 43% et 40%. La comparaison des deux séries de résultats indique une correspondance assez satisfaisante et une divergence à expliquer. Le pourcentage pour la même alternative est le même dans les deux enquêtes. Si on additionne les significations qu'on peut arranger sous la rubrique publicité : publicité, vogue, influence américaine, on obtient dans le premier questionnaire 38%, chiffre qui s'approche suffisamment du résultat obtenu dans le sondage. La divergence au sujet de la valeur scientifique indique simplement qu'en réalité peu d'informateurs accordent à la valeur scientifique une fonction causale dans l'accroissement dé l'importance de la psychanalyse ; mais la valeur scientifique est une réponse de prestige (stéréotype), catégorie de réponse qu'on donne très facilement dans un questionnaire très bref.

Malgré la reconnaissance d'un besoin social auquel répond la psychanalyse, on accepte aujourd'hui la psychanalyse comme normale3 parce que la vie est anormale — on ne croit pas cependant qu'elle puisse atteindre la même extension qu'ailleurs.

Non seulement on compare assez souvent la situation de la psychanalyse en France et aux États-Unis, mais l'opposition à un certain mode de vie américaine entraîne une opposition à la psychanalyse en tant que partie de ce mode de vie. L'anecdote suivante en dit long : « Un Français quand il a 50.000 francs va au Casino, un Américain va chez le psychanalyste. »

La psychanalyse, devenue phénomène social, ne saurait être dépouillée, aux yeux du public, de sa signification dans l'histoire des idées. Le nombre de ceux qui ne la rapprochent d'aucun des grands mouvements contemporains est assez réduit (23%), parmi ceux qui rapprochent la psychanalyse d'une autre conception, 42% la situent aux côtés du surréalisme, 25% à ceux de l'existentialisme, 18% du christianisme et 15% du marxisme.

Certainement, le domaine où l'on accorde le plus grand droit d'intervention à la doctrine psychanalytique est le psychisme ; ceci ne veut pas dire que les partisans d'une participation de celle-ci à la morale et à l'éducation sexuelle soient une minorité négligeable (35%).

[409]

L'attitude critique à l'égard d'un univers d'opinion ne signifie pas critique de cet univers même et inversement.

On attribue à la psychanalyse beaucoup d'effets négatifs : nivellement de l'individu, attentat à la liberté, réduction de la psychologie humaine à une « psychologie de rat moyen »,

Mais on ne l'estime pas moins nécessaire. Que cette nécessité corresponde à une situation réelle, nous le voyons non : seulement aux raisons que l'on donne de l'accroissement de l'importance prise par la psychanalyse, mais aussi à la corrélation entre les motivations individuelles et le désir d'être psychanalysé.

Dans la fiche individuelle figurait la question suivante :

« Seriez-vous disposé à vous faire psychanalyser ? »

« Si oui : par curiosité ? pour des raisons personnelles ? sans aucune raison ?

Les tableaux ci-dessous indiquent la distribution des réponses en relation avec le sexe et les conditions de vie à Paris (parents, seul, marié).

Fig. no 8

Curiosité

Raisons personnelles

Refus

Seul

F

34%

52%

14%

H

37%

24%

39%

Parents

F

37%

22%

41%

H

48%

13%

39%

Marié

F

25%

25%

50%

H

50%

16%

34%


Fig. no 9

Curiosité

Raisons personnelles

Refus

Hommes

64%

45%

64%

Femmes

36%

55%

36%


Il semble donc que ce sont les étudiants qui vivent seuls qui manifestent le plus le désir de se faire analyser pour des raisons personnelles.

Ces résultats nous permettent également de supposer que les besoins, en l'absence de tout fait probant sur la valeur d'une opinion diffusée, peuvent se substituer à celle-ci. De plus, une preuve négative ne change [410] l'opinion et l'attitude que s'il existe une motivation qui permette d'accepter cette négation, sinon la preuve est soit rejetée, soit rationalisée,

La proposition avancée ci-dessus peut s'appliquer à beaucoup d'autres univers d'opinion contemporains, mais dans le cas de la psychanalyse elle éclaircit un aspect particulièrement prégnant Les personnes qui se font analyser sont vues par la plupart des informateurs comme des individualités faibles, veules, déséquilibrées ou simplement commodes [5]. L'efficacité de la psychanalyse, si elle ne leur paraît pas douteuse, leur est au moins inconnue. Malgré cela, 65% des informateurs seraient disposés à se faire analyser.

On croit dans 77% des cas que la psychanalyse peut influencer la vie de quelqu'un et dans 55% seulement des cas qu'elle influence et renouvelle, la personnalité.

On s'accorde à la trouver salutaire lorsqu'il s'agit des conduites criminelles et délinquantes, mais une telle croyance est fondée sur la présupposition que la psychanalyse guérit le côté « malsain » de l'individu,

La source majeure de confusion, c'est l'antagonisme qui existe entre le sentiment que la psychanalyse peut avoir une influence sur la vie de quelqu'un et l'impossibilité de voir comment s'exerce cette influence. Cette confusion se manifeste, là où elle n'est pas reconnue, soit par une agressivité très grande, comme c'est le cas pour les étudiants en médecine, soit par un désintérêt total. Entre ces deux extrêmes nous trouvons des attitudes « ouvertes » à l'égard de la psychanalyse, des attitudes d'attente sur le plan intellectuel.

Ceci ne veut point dire qu'on attache quelque importance à la technique analytique. Personne ne pense ni à elle ni aux conditions réelles de transformation de la situation objective du malade,

La pratique analytique est rattachée à la confession (45%), à la conversation (29%), ou à la narcoanalyse (23%), mais la psychanalyse reste pour la plupart l'analyste et la doctrine. Ce « raccourci » pourrait être rapproché du décalage qui se produit entre l’image qu'on se fait de l'analyste et les relations avec lui. L'absence de l'anneau opératoire dans la représentation qu'on se fait de l'analyse explique la constatation [411] suivante : tandis que l'analyste est assez souvent vu comme un médecin/ la psychanalyse n’est pas vue comme une partie de la médecine ou comme ayant des relations étroites avec celle-ci.

Si le but thérapeutique est indiqué dans 53% des réponses pour le questionnaire intensif (et 53,8% pour le sondage), il n'en reste pas moins que d'autres buts métaphysiques, scientifiques, doctrinaux, peuvent être assignés à la psychanalyse.

Ce manque d'opposition au rayonnement de la doctrine psychanalytique ne veut pas dire absence d'opposition à sa diffusion par n'importe quel moyen. Sa vulgarisation est considérée comme de loin beaucoup plus dangereuse que la vulgarisation de tout autre courant, et cela à cause du pouvoir qu'on lui attribue de déclencher des projections à caractère névrotique. Dans le milieu étudiant, ce ne sont pas tant les films que certaine revue ou les livres de^ certains auteurs qui sont estimés dangereux. Les films, la presse ou les émissions radiophoniques sont jugés simplement déformants.

L'utilisation des concepts analytiques dans la critique littéraire, l'essai biographique, la poésie, l'art, est mal vue, et rencontre une adhésion réservée. Souvent ce n'est pas la théorie analytique qui est vue comme « nocive » mais sa propagation par des agents peu qualifiés. Cette opposition a encore une raison précise : le caractère ce sexuel » de l'explication analytique. Le rôle du facteur sexuel dans la doctrine freudienne est assez méconnu (32%) et généralement repoussé par ceux qui le reconnaissent. (« On exagère le rôle de la sexualité »)'ou bien l'argumentation suivante est avancée : « Même si cette explication — par la, sexualité — est la plus vraie, elle n'est pas la meilleure. » Meilleure doit être pris au sens d'utilité sociale. Certains étudiants dans les branches artistiques expriment leur crainte qu'elle ne stérilise la personnalité (à cause du rôle de la sublimation : « Baudelaire aurait-il existé s'il avait été analysé ? »)

- L'opinion n'est donc pas toujours une connaissance vague ou un rejet de la vérité, mais aussi une reconversion croissante de celle-ci en termes de finalité sociale, c'est-à-dire un déplacement du terrain sur lequel on fonde son objectivité. Un tel déplacement ne s'attaque nullement aux termes mais à leur relation, et nous pouvons dire que l'opinion qui se forme à partir d'un contenu qu'on qualifie de scientifique ne consiste pas tant dans la modification des termes de ce contenu que dans celle de leur relation. Pour cette raison, nous serions peut-être en droit de dire que les analystes qui cèdent à la tentation du « subjectivisme » ou du « moralisme » pour des raisons philosophiques ou religieuses, [412] au lieu d'éduquer et de relever l’opinion commune, s'abandonnent involontairement à celle-ci.

Une telle attitude renferme une contradiction importante, parce que, du moment où leurs « concessions » sont reconnues, c'est-à-dire reconnues comme appartenant à l'opinion publique, ou de groupe, elles apparaissent comme des « vulgarisations », puisqu'elles semblent être des conquêtes de l'opinion sur la vérité et non l'inverse. La tension entre vérité et opinion, entre l'enrichissement des relations du réel et les tendances à hypostasier les données de celui-ci, constitue la garantie du caractère vivant d'une conception scientifique, aux yeux du public, et le facteur conditionnant son intérêt et son attitude. Ces réflexions nous ont été suggérées par l'analyse de l'hostilité envers un certain nombre de publications psychanalytiques.

Enfin, puisqu'il est question d'attitude, quelle est celle des étudiants à regard de l’analyse ?

La distinction entre attitude et opinion est assez malaisée à établir et a préoccupé de nombreux psycho-sociologues. Dans le cadre de notre recherche, sans vouloir préjuger des développements ultérieurs de celle-ci, nous avons établi la distinction opérationnelle suivante : l'opinion énonce les possibilités de comportement individuel en prenant comme cadre de références le groupe préférentiel, tandis que l'attitude définit une composante dé ce comportement en prenant comme cadres de références à la fois le groupe préférentiel et la personnalité participant à plusieurs groupes et dominant cette participation. En d'autres termes l'opinion est matière d'échange ou d'interférence entre les individus dans un groupe donné, et c'est cet échange et cette interférence qui transforment un fait ou une idée en une opinion. Si toutefois, pour des raisons tenant aussi bien à la situation qu'aux motivations de l'individu, l'échange devient un conflit intrapersonnel, ou si sa matière apparaît présenter une possibilité de solution d'un conflit, l'opinion se transforme en attitude, c'est-à-dire en composante de comportement qui réduit les tensions.

Prenons un exemple : nous avons demandé à un grand nombre d'étudiants si, ayant un jour des problèmes difficiles à résoudre, ils accepteraient de se faire psychanalyser.

La réponse a été à peu près la même pour tous : ils essaieraient de résoudre autrement les problèmes, et s'ils n'y réussissaient pas, alors ils recourraient à l'analyse.

On pourrait parler ici d'une attitude de réserve, mai$ cette attitude, nous l'avons remarqué, ne concerne pas la psychanalyse, mais bien leur [413] conception de la vie et une certaine échelle de valeurs, car aller se faire analyser demanderait de la part de ces étudiants une révision des jugements qu'ils portent sur leur propre personnalité.

En fait nous avons ici une opinion sur la psychanalyse, parce que les échanges entre les individus appartenant à ce groupe portent sur les divers courants de faits et d'idées. L'opinion qui est née de ces échanges constitue pour l'individu une possibilité, mais cette possibilité deviendra une composante du comportement, une attitude, le jour où un certain nombre de conflits la conditionneront à cet effet.

Allons plus loin. Bon nombre d'étudiants pensent, et peut-être non sans raison, que l'extension de la psychanalyse détermine les gens à se faire analyser. Nous avons remarqué le grand pourcentage d'étudiants qui seraient disposés à se faire analyser « par curiosité ». Ici l'opinion ne se présente pas comme une solution possible, mais comme une matière de conflit sur le plan personnel qui déterminera une attitude. Dans le premier cas ce sont les conditions matérielles qui transforment l'opinion en attitude, celle-ci étant concomitante des événements, dans le deuxième c'est la prise de conscience de conditions futures, et l'attitude est préventive de ces événements. Les deux alternatives nous ramènent à la même supposition : l'opinion est un échange interindi-viduel et une possibilité de comportement, tandis que l’attitude est une composante du comportement intra-individuel.

Psychologiquement l'étude de la transformation qualitative de l'une en l'autre est d'une importance capitale pour notre science. Les théories de l'apprentissage éclairassent un peu la question, mais beaucoup de problèmes restent à résoudre.

Sur le plan méthodologique, cette distinction est assez importante, car elle revient à dire qu'il faut toujours étudier aussi bien l'extension que l'intensité d'une opinion et d'une attitude. L'étude soit qualitative soit quantitative est insuffisante, et les succès pratiques obtenus sur le terrain de l'étude quantitative par exemple, pour importante qu'elle soit historiquement, ne la justifient pas scientifiquement [6]).

Enfin, le lecteur sera en droit d'interroger : Les étudiants sont-ils « pour » ou « contre » la psychanalyse ?

On demande assez souvent dans les questionnaires d'opinion si les informateurs sont favorables ou non à telle ou telle chose d'une façon [414] directe/ Nous croyons pour notre part qu'un tel procédé n'est pas toujours heureux> car on fait appel à une projection trop directe, et parfois cela provoque des réponses-standard qui ne correspondent pas au jugement, lequel, lorsqu'il s'agit de prendre une décision, objective la réponse subjective.

Un petit essai que nous avons fait a montré, au moins dans le cas de l'opinion que nous étudions, qu'il est préférable, pour connaître l'attitude, de questionner sur l’efficacité de l'objet plutôt que sur la position directe à son égard.

Nous avons posé à 892 étudiants la question suivante :

Croyez-vous que la psychanalyse puisse modifier la personnalité ? oui, non, sans opinion.

Si oui : en mal, en bien.

Les résultats ont été :

Oui
(sans qualifications)

Oui
(en mal)

Oui
(en bien)

Oui
 
(en bien et en mal)

6%

10%

26%

17%


Non

Sans opinion

Refus de répondre

26%

10%

5%


La comparaison des résultats du sondage avec les réponses à la question libre : la psychanalyse est-elle utile et efficace ? Pourquoi ? montre qu'il s'agit en réalité de l'appréciation de l'efficacité de la psychanalyse, La dispersion des résultats fait ressortir qu'il n'y a pas une attitude cristallisée envers la psychanalyse, et la cause de ceci, il faut la chercher dans la méconnaissance par le grand public des résultats qu'elle a obtenus.

Se fait-on dans la population étudiante une opinion unique sur la psychanalyse ? Tout ce qu'on peut conclure, c'est que ni les différences statistiques ni les différences qualitatives ne sont significatives, et que les écarts rencontrés ne sont que des variations autour d'une même opinion.

Nous avons essayé de brosser avec les résultats obtenus un tableau de la représentation qu'on se fait de la psychanalyse. Tableau forcément incomplet, car de nombreuses données d'ordre théorique et des corrélations entre facteurs restent à analyser. Les résultats sont-ils fidèles ? La comparaison des diverses épreuves nous permet de penser qu'ils le [416] sont. (Néanmoins, il ne faut pas oublier que la population étudiante, en raison de son homogénéité et de son instruction, est une population-limite, et toute généralisation serait hasardeuse.)

Us peuvent en tout cas fournir matière à réflexion à l’analyste qui s'intéresse à révolution des relations entre son activité et certaines parties de la société, à celui qui étudie les problèmes de perception sociale cognitive ; au sociologue de la connaissance, et au psychosociologue que les problèmes concernant les opinions et les attitudes préoccupent.

BIBLIOGRAPHIE

[1] Krech (D.) et Crutchfield (R.S.), Théorie et problèmes de psychologie sociale, P.U.F., 1952.

[2] Lazarsfeld (P.), The Controversy over detailed interviews — an offer on negociation. Public Opinion Quarterly, 1944, 8, pp. 38-60.

[3] Cottrell (L. S. Jr) and Eberhart (Sylvia), American opinion on World Affairs in the Atomic Age, Princeton, 1948.

[4] Merton (R. K.), Mass Persuasion, Harper, New York, 1946.

[5] Crutchfield (R, S.) and Campbell (A.), Public Reaction to the Atomic Bomb and World Affairs, Cornell University 1947 (ronéoté) ;

[6] Lagache (D.), L'unité de la psychologie, P.U.F., 1949.

[7] Cantril (H.), Gauging Public Opinion, Princeton University Press, 1944.

[8] Stoetzel (J.), Un nouvel indice du coût de la vie. Revue économique, mai 1951, pp. 326-342.

[9] Mc Nemar (Q.), Opinion-Attitude Methodology, Psychologioal Bulletin, 1946, 43, pp. 289-374.

[10] Sherif (M.) and Cantril (H.), The Psychology of Ego-Involvement, John Willey, 1947.



[1] Le terme de « sujet » implique par trop les idées d'expérience, d'individualisation et de pureté psychologique pour qu'il puisse être employé dans l'étude des opinions.

[2] Le sondage a été effectué par 4 équipes d'étudiants en Psychologie sociale dirigées par Mme Vollmann et par MM. Hurtig, Lachouque et Vinchon.

[3] Nous ne voulons pas dire par cela qu'elle est formulée n'importe comment, mais simplement que nous lui avons donné la forme la plus objective possible, sans prétendre, ainsi qu'on le fait d'habitude, que cette formulation est la formulation objective.

[4] Nous adoptons la convention suivante : le premier groupe de chiffres indique le numéro du questionnaire, le second l'âge du sujet. La première lettre M ou F le sexe, et les différents échantillons : Sciences, Philosophie, Lettres, Droit, Médecine, Arts, seront symbolisés par les lettres Sc, Ph, I., D, Méd, A.

[5] Il y a lieu de souligner ici que l'opinion concernant l'analyse est étroitement conditionnée par l'opinion (ou plutôt le préjugé) sur ceux qui se font analyser. Parce que le besoin de se faire analyser vient dans les cas où il y a échec, le recours à l'analyse est identifié à un aveu de faiblesse. On estime qu'il faut résister à la nécessité de se faire analyser. Cette résistance n'est pas motivée individuellement mais socialement. C'est une « résistance d'orgueil ». On veut bien croire que l'analysé peut faire « peau neuve », mais on préfère que ce soit la peau des autres.

[6] Il faut croire, ou du moins espérer, que l'analyse « hiérarchique », pour employer l'expression de J. Stoetzel, qui a été développée par Guttman, apportera une solution à l'étude de l'intensité des attitudes et des opinions.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 13 juin 2018 10:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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