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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Critique épistémologique de l'analyse systémique de David Easton.
Essai sur le rapport entre théorie et idéologie
(1976)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Denis Monière, Critique épistémologique de l'analyse systémique de David Easton. Essai sur le rapport entre théorie et idéologie. (1976). Montréal: Éditions de l'Université d'Ottawa, 1976, 250 pp. Collection des sciences sociales, no 4. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi, Ville de Saguenay. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 28 novembre 2008 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction 

Le développement de la science politique contemporaine
dans son rapport avec l'idéologie

 

Introduction : Le développement de la science politique contemporaine dans son rapport avec l'idéologie
 
A. Les principales phases de l'évolution de la science politique
 
Philosophie et sciences sociales
Séparation entre économie et politique
Développement de l'approche juridico-institutionnelle
Révolte behavioriste : objectivité ; empirisme ; déclin de la
théorie
politique
Nécessité de la théorie pour le développement de la science
politique
 
B. Les « middle-range théories » : Rapport entre théorie et idéologie
 
La théorie du pouvoir de Dahl et son contenu idéologique
Les concepts de Lipset et leur contenu idéologique
La théorie politique d'inspiration économique (Downs) et son contenu idéologique
L'approche fonctionnaliste et son biais idéologique
 
C. Conclusion
 
Le problème de la coupure épistémologique
Hypothèse sur le rapport entre théorie et idéologie

 


Ce que j'essaie de montrer c'est que la science à cause de sa méthode et de ses concepts a fait le projet d'un univers dans lequel la domination sur la nature est restée liée à une domination sur l'homme et qu'elle a favorisé cet univers.
 
H. MARCUSE, L'homme unidimensionnel,
Paris, Éd. de Minuit, 1968, p. 189.
 
 
Refusons aussi la division de la science et de l’idéologie, la plus pernicieuse de toutes puisque nous la secrétons nous-mêmes. 
« Nous sommes en marche »,
Esprit, août-septembre, 1968, p. 29.

 

A) Les principales phases de l'évolution
de la science politique

 

Le développement de la science politique fut soumis au cours des siècles à de nombreuses vicissitudes. Bien qu'au temps d'Aristote on la considérât comme une science maîtresse, cette discipline n'eut pas toujours par la suite le même prestige et perdit peu à peu sa suprématie. Son évolution fut lente et tortueuse ; ce n'est qu'avec l'apparition de l'État-nation moderne qu'on lui redonna droit de cité et ce n'est qu'au prix de mutations profondes qu'elle put ensuite sortir de l'état de stagnation où elle se trouvait. 

Cette renaissance n'est certes pas le fruit du hasard ; elle correspond dans une certaine mesure aux besoins de pacification et de centralisation de la société capitaliste naissante. Hobbes, Locke et plus tard, Montesquieu, Rousseau, Hume et Bentham furent les principaux théoriciens de cette époque de transformation du mode de production et des rapports sociaux. On peut donc rattacher l'essor de la théorie politique au renouveau économique et social engendré par le capitalisme marchand et les débuts de l'industrialisation. Ainsi, la transformation des forces productives a entraîné un développement de la production des connaissances de la nature et de l'homme. 

Cette renaissance de la science politique se fit dans le cadre de la philosophie : comme au temps de Platon et d'Aristote, on ne faisait pas de distinction entre l'homo politicus et l'homo economicus, la philosophie englobait toutes les dimensions de la vie en société. La division du travail scientifique n'était pas encore à l'ordre du jour. 

Cependant cette situation ne pouvait durer ; à partir du fond commun constitué par la philosophie, on a assisté au XVIIe siècle à un émiettement progressif des objets de connaissance, car la spécialisation des tâches, aussi bien sur le plan matériel qu'intellectuel, était inhérente à la logique du capitalisme et de l'industrialisation. Ce fut l'économie politique qui se détacha la première du champ philosophique sous l'impulsion des travaux d'Adam Smith et plus tard de Ricardo. Ces auteurs, constatant les résultats désastreux de l'action du pouvoir féodal dans le domaine économique, proposèrent de fonder l'économie ou l'échange des biens sur le principe de la libre concurrence. 

Cet énoncé théorique n'était pas sans rapport avec la pratique sociale de cette époque et traduisait la montée d'une nouvelle classe. Cette conception du libre échange était liée aux intérêts de la classe bourgeoise. Ainsi l'inadéquation entre l'économie et le pouvoir politique dans les faits s'est traduite par une distinction théorique semblable. L'économie cherche en effet à se présenter comme une discipline autonome, séparée de la politique. C'est donc de ce rapport entre l'économie libérale et le pouvoir politique que sont nées d'une part, la séparation entre économie et politique et, d'autre part, le statut lui-même de la science politique dont la nature et l'objet ont été imposés par le rôle de l'État dans les sociétés libérales naissantes et dans la civilisation industrielle. 

Cette division du travail scientifique allait avoir de lourdes conséquences sur le développement des connaissances des phénomènes sociaux. Elle manifeste en premier lieu le rapport d'interdépendance entre la pratique sociale dominante et la pratique théorique. De plus, cette division entre philosophie et économie politique et entre économie et politique faisait perdre à la connaissance sa dimension critique. Et enfin l'étude du tout social perdait sa pertinence dans une situation où les rapports sociaux étaient fragmentés et où chacun était susceptible d'opposer ses intérêts à ceux des autres selon la pratique de la libre concurrence. Ainsi s'annonçait l'ère de la domination de l'individualisme méthodologique sur les sciences sociales. 

Le développement des sciences sociales fondé sur la désaffection à l'égard de la philosophie, l'émiettement de celle-ci et l'apparition de disciplines distinctes (distinction qui sera institutionnalisée par la suite), ne fut pas indépendant du développement des forces productives, provoqué par l'accumulation du capital et la généralisation de la société de marché, ni de celui de l'idéologie libérale, qui fournissait les justifications à l'établissement de ce nouvel ordre social. 

Marx fut le premier à saisir d'une façon cohérente cette interaction entre le mode de production capitaliste et la division du travail scientifique :

 

Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence ; c'est, au contraire, leur existence sociale qui détermine leur conscience [1].

 

En ce sens, il critique Feuerbach et sa conception de la science de la nature :

 

... il évoque des secrets qui se dévoilent seulement aux yeux du physicien et du chimiste, mais où en serait la science de la nature sans le commerce et l'industrie ? Même cette science de la nature dite « pure » ne reçoit-elle pas son but et ses matériaux seulement du commerce et de l'industrie, de l'activité matérielle des hommes [2] ?

 

C'est donc la classe qui possède les moyens de la production matérielle, qui dispose des moyens de la production intellectuelle, qui en définit les buts, les sujets d'intérêts et la façon dont ils doivent être traités. Pour appuyer sa thèse, Marx cite l'exemple de la théorie de la séparation des pouvoirs, production intellectuelle qui rendait compte des rapports entre la monarchie, la noblesse et la bourgeoisie qui se disputaient le pouvoir. 

L'analyse que fait B. Crick [3] de l'histoire de la science politique américaine confirme l'hypothèse du rapport entre la problématique concrète de la société et le développement de la production des connaissances politiques. Dans cette étude, il montre clairement comment la pratique sociale dominante a déterminé les voies de développement de la science politique américaine. Dès l'origine, nous dit Crick, ce fut la fonction de socialisation et d'intégration qui fut attribuée à la science politique [4]. La Guerre civile sera l'occasion de concrétiser cet objectif, car la classe dirigeante et victorieuse, c'est-à-dire la bourgeoisie industrielle du Nord, prit conscience de la nécessité de l'éducation politique pour éviter la réapparition de tels conflits et pour reconstruire l'unité nationale [5]. Il y aura fondation de 69 collèges immédiatement après la Guerre civile et c'est de cette période que date réellement l'expansion des sciences sociales et de la science politique américaine. 

Une autre raison avancée en faveur de l'instauration de départements de science politique dans les universités américaines était la lutte contre l'influence subversive et antinationale des universités européennes sur les étudiants américains qui les fréquentaient et qui revenaient aux États-Unis avec des idées socialistes. J.W. Burgess, qui peut être considéré comme le principal promoteur de la science politique américaine à cette époque, écrivait :

 

Il est notoire que presque tous les Américains qui ont étudié l'économie politique en Allemagne pendant les dix dernières années, sont revenus dans ce pays avec des tendances plus ou moins prononcées vers le socialisme d'État. On est en train de guérir ce mal en développant des écoles américaines de science politique [6].

 

Cette position exprime clairement le rôle idéologique de la science politique qui, à l'origine, fut conçue aux États-Unis pour enrayer la pénétration des idées étrangères pernicieuses, pour lutter contre la diffusion des idées socialistes, pour défendre et propager l'« american way of life ». Les buts affirmés de cette science sont la consolidation du nationalisme, des institutions politiques républicaines et du système capitaliste ainsi que la formation d'une aristocratie qui fournirait des hommes politiques et des administrateurs probes et compétents. La société bourgeoise en voie d'établissement se devait de mobiliser les énergies intellectuelles afin de consolider sa prise du pouvoir ; elle y est parvenue par l'instauration d'un système légal défendant ses intérêts et en mettant en place les institutions juridiques et politiques nécessaires à cette défense. 

Une fois détachée de la philosophie et séparée de l'économie, il n'est pas étonnant alors de voir l'avenir de la science politique lié à celui du droit. Ce furent les orientations juridiques, constitutionnalistes et institutionnelles qui s'imposèrent : elles orientèrent les recherches, modelèrent les cadres d'analyse et limitèrent l'objet de la science politique selon les besoins de cette nouvelle classe dirigeante. L'analyse politique fut dès lors confinée au territoire de l'État qui servit de principal concept unificateur de la discipline [7]. 

Cependant, de nouvelles forces sociales étaient apparues sur la scène politique et contestaient l'hégémonie de la bourgeoisie. La stabilité des sociétés industrielles était menacée. L'apparition de tendances monopolistes nécessitait une révision des principes de fonctionnement de la société libérale et de ses institutions. 

Un développement des connaissances s'imposait pour faire face à la nouvelle situation. 

De fait, il se produisit un élargissement du champ de l'analyse politique incluant les partis, les groupes de pression, le comportement électoral, l'opinion publique, etc. Ainsi, la science politique s'éloignait de plus en plus du concept d'État et de l'étude des institutions. 

Sous l'influence de la philosophie pragmatique élaborée par W. James et C.S. Pierce, certains politicologues commencèrent à remettre en question la suprématie de l'approche juridico-institutionnelle. Ils affirment la séparation entre faits et valeurs et fixent comme objectif à la science politique de résoudre des problèmes pratiques. 

Il s'agissait alors de purger la pratique scientifique de la théologie, de l'éthique et du patriotisme, afin de la rendre objective et apte à être utilisée pour réaliser des réformes. Il s'agissait de bien connaître les faits pour être en mesure de modifier la réalité (comme, par exemple, le problème de la corruption des fonctionnaires et des politiciens). L'influence de la conception pragmatique de la connaissance permettra le passage à une conception plus scientifique de la méthode d'analyse qui, dans cette nouvelle perspective, devra rester le plus près possible des faits et être inductive, c'est-à-dire trouver par l'observation des faits les lois qui gouvernent la réalité sociale. Cette méthode d'analyse repose sur le postulat selon lequel les faits sont par eux-mêmes sources de connaissance et que la connaissance ainsi obtenue permettra une rationalisation graduelle de la vie politique sans l'intervention arbitraire et extérieure des jugements, c'est-à-dire de la théorie. 

Pour ces politicologues, il s'agissait d'être des observateurs objectifs de la pluralité démocratique des groupes de pression. Il n'était pas question de discuter et de critiquer la démocratie pluraliste elle-même, mais simplement de discuter des meilleures méthodes pour étudier ces groupes. Cette nouvelle façon d'aborder la réalité politique s'opposait au formalisme de l'approche institutionnelle. Il ne s'agissait pas d'étudier les institutions, de les évaluer et de les situer dans leur contexte historique, mais plutôt de centrer l'attention sur l'étude des groupes sociaux comme véhicules d'intérêts particuliers et de mettre l'accent sur le caractère dynamique de leurs activités, c'est-à-dire de les décrire dans le processus de leurs interrelations et de leurs conflits. 

Ce fut la parution et la diffusion du livre d'A. Bentley, The Process of Government, qui amorça l'ère de la révolte contre l'approche institutionnelle. Dans cet essai, surtout méthodologique, Bentley attaque toutes les théories politiques précédentes parce qu'elles sont métaphysiques, c'est-à-dire fondées sur un type d'explication qui n'est pas lui-même explicable. Dans cette optique, le mesurable devient le critère du significatif [8]. Dès lors, tous les faits ont une signification égale et on ne peut élaborer de théorie scientifique avant de les avoir tous décrit indistinctement. Selon Crick, la science politique de Bentley ne fait que refléter la doctrine américaine de la démocratie :

 

Bentley accepte clairement tout le climat de l'idéalisme démocratique et de l'optimisme propre à son temps, il est l'exemple évident du pragmatiste qui considère comme allant de soi et naturelle la croyance particulière d'un secteur particulier de la société américaine. Il expose ses arguments en faveur d'une analyse strictement factuelle en se basant sur une préconception rigide de l'harmonie progressive – le processus politique [9].

 

Les tenants de cette nouvelle conception de la science politique s'en prirent surtout à l'aspect spéculatif des travaux des traditionnalistes. Ils leur reprochaient leur manque de systématisation, de précision et leurs biais idéologiques. Ils voulurent, pour pallier ces faiblesses, modeler la science politique sur les sciences de la nature afin d'en faire une science exacte. La science politique se devait de devenir empirique, logique et systématique et rompre radicalement avec les grandes constructions philosophiques du XIXe siècle [10]. 

Cette tendance est marquée par deux caractéristiques : la méfiance à l'égard de la théorie et une recherche frénétique de l'objectivité. L'opposition entre traditionnalistes et behavioristes a entraîné une coupure entre la recherche théorique et la recherche empirique, ce qui réduisit énormément l'influence de la théorie politique traditionnelle et aboutit souvent dans les cadres universitaires, à une mise en veilleuse de ces théories au profit d'un empirisme parcellarisant. Wolin estime que cette orientation anti-théorique est une réaction typiquement américaine [11]. Cette observation renforce l'hypothèse selon laquelle les voies du développement scientifique ne seraient pas autonomes mais plutôt conditionnées par l'environnement culturel [12].

Cette réaction à l'égard de la théorie s'explique en partie par la volonté de donner un caractère scientifique à la science politique en la situant sur le terrain de l'objectivité et de la neutralité. Cette attitude positiviste n'est pas non plus sans relation avec les événements et la problématique sociale de cette époque [13] : la Première Guerre mondiale, les problèmes posés par une immigration massive, l'industrialisation et l'urbanisation rapide, l'échec de Wilson aux élections de 1919 et l'anti-intellectualisme de la culture dominante. Selon Bernard Crick, cette conception positiviste de la science politique est le fruit d'une désillusion à l'égard de la participation active des politicologues américains au processus politique concret. Ainsi, n'ayant pu réussir à réformer la vie politique américaine, ces politicologues tel Ch. Merriam, se tournèrent vers la connaissance scientifique en espérant que la science pourra contribuer à transformer la société et à la perfectionner [14]. Pour les tenants de l'approche behavioriste, les décisions politiques doivent être fondées sur le calcul des faits et des opinions ; dans cette optique, la connaissance devient pouvoir, pouvoir de contrôler scientifiquement la société. 

La science politique devait non seulement faire reconnaître son statut scientifique dans le cadre des institutions universitaires, mais elle devait aussi tendre à devenir utilitaire, c'est-à-dire montrer que la connaissance du réel social et politique pouvait être utile à la direction de la société. Elle devait persuader le monde de la marchandise de sa valeur. 

Pour y arriver, elle devait se défaire des stigmates laissés par son origine philosophique : la spéculation et la critique. Pour ce faire, il s'agissait de s'en tenir à la proposition : le réel est le vrai ; seuls les faits sont d'intérêt scientifique, les faits mesurables, il va sans dire. Cette orientation postulait que les faits étaient purs et qu'il s'agissait de limiter et de contrôler l'intervention des valeurs du chercheur pour arriver à une connaissance exacte des phénomènes sociaux et politiques. Et même si cette surveillance épistémologique était imparfaite, cela n'avait de toute façon aucune importance car la méthode empirique annulait les effets des valeurs du chercheur. C'est du moins ce que prétend Stuart Rice qui publia le premier manuel descriptif des techniques statistiques appliquées aux recherches politiques [15]. Cet auteur reconnaît qu'il y a toujours des postulats philosophiques dans les recherches scientifiques, mais ajoute-t-il, ces postulats normatifs sont d'égale valeur. Selon Rice, la genèse ou l'origine philosophique d'une proposition ou d'une hypothèse n'a pas d'importance, tout ce qui compte c'est la méthode de vérification de l'hypothèse, méthode qui détermine le caractère scientifique de celle-ci. Ainsi, le biais objectiviste supplante le biais idéologique. 

Si la connaissance politique devait devenir utile, elle ne devait pas cependant déranger l'ordre social établi, et c'est pour cette raison, selon Bernard Crick et C.W. Mills, que le développement de la science politique, tourné vers l'empirisme et les études de comportements, fut modelé par l'idéologie libérale. Mills remarque à ce propos :

 

De manière plus diffuse, le libéralisme a également inspiré la sociologie et la science politique. Contrairement à leurs prédécesseurs européens, les sociologues américains se sont toujours efforcés d'aborder un seul détail empirique à la fois, ou un seul problème de milieu. Autrement dit, ils éparpillent volontiers leur attention. Fidèles à « la théorie démocratique du savoir », ils ont postulé que tous les faits sont égaux en principe. Ils ont en outre dit et répété qu'un seul phénomène social a nécessairement une poussière de causes infinies [16].

 

C'est ce que Mills nomme « l'empiricité libérale ». L'émiettement des sciences sociales ne correspondait plus à la situation, il ne suffisait plus aux besoins de la pratique sociale dominante dont le maintien exigeait l'utilisation d'une méthode « parcellarisante » et l'émiettement des objets eux-mêmes. Il fallait dès lors, à l'intérieur de la science politique, subdiviser l'objet d'analyse et restreindre le plus possible les phénomènes à étudier. 

Au début des années 50, la science politique fut de nouveau le lieu d'un affrontement au sujet de son orientation et de ses méthodes de recherche :

 

La dernière révolution [behavioralisme] a à peine été achevée que déjà elle est dépassée par la croissante crise sociale et politique de notre temps. Le poids de cette crise se fait sentir dans notre discipline sous la forme d'un nouveau conflit dans lequel nous nous trouvons maintenant. Ce nouveau et dernier défi est dirigé contre l'orthodoxie behavioraliste qui est en plein essor. J'appellerai ce défi la révolution post-behavioraliste [17].

 

La conception behavioriste de la recherche et des méthodes d'analyse fut remise en question car elle s'était avérée futile et sans prise sur le réel. La pratique sociale et politique dominante de l'après-guerre exigeait de la part des définisseurs de situations une vision dynamique des phénomènes sociaux. Les politicologues ne pouvaient plus se contenter de collectionner des faits, d'accumuler des données, de mener la recherche de façon statique et parcellaire car le « monde réel », lui, accélérait son rythme de développement. 

Par rapport aux transformations économiques, politiques et sociales provoquées par la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences : génocides, développement sans précédent de la puissance de destruction, apparition des blocs antagonistes à l'échelle mondiale, luttes de libération nationale et mouvements de décolonisation, la science politique behavioriste se révélait impuissante et de plus en plus dépassée. Un renouveau théorique s'imposait. 

Ainsi, le développement de la science politique ne fut pas indépendant des forces sociales dominantes. Easton reconnaît cette situation lorsqu'il écrit : « Il y a une raison sociale profonde qui explique l'incapacité de la science politique à dépasser ses limites. C'est la proximité de la recherche politique des forces sociales qui déterminent la politique sociale [18]. » Ce fut la réalité elle-même qui obligea les politicologues à entreprendre une démarche critique : c'est-à-dire que le changement historique est responsable de la désuétude de la théorie politique [19]. On peut donc formuler comme hypothèse que la problématique et les instruments d'analyse de la science politique sont déterminés par les besoins des forces sociales dominantes qui, par diverses techniques de contrôle, freinent le progrès de la production des connaissances afin de désamorcer le potentiel critique possible de ce type d'activité. 

C'est en voulant modeler les sciences sociales sur les sciences « pures » de la nature, en souhaitant en faire des disciplines exactes, que le point de vue behavioriste a sclérosé le développement de la science politique. Les adversaires du behaviorisme discréditèrent l'hyperfactualisme de celui-ci en montrant l'échec de la quantification des faits sociaux, la perte de vision de l'ensemble et la stérilité des découvertes. Ils mirent en doute l'aptitude des méthodes empiriques à éclairer l'objet politique à cause de la dissemblance de nature entre le phénomène humain et le phénomène physique et vu la plasticité et la complexité du comportement humain. Ils attirèrent l'attention sur le fait que les attitudes et les motivations sont difficiles à saisir empiriquement, car il y a de nombreux obstacles à la réalisation d'expériences contrôlées, les humains ne constituant pas un objet fini puisqu'ils peuvent adapter sans cesse leurs comportements. Les processus sociaux sont dynamiques, disent-ils encore, de sorte que les généralisations ne peuvent avoir la même pertinence et la même validité que celles des sciences de la nature. 

L'orientation behavioriste conduisait à une impasse. Cette crise de la science politique entraîna un vaste débat sur la nature des sciences sociales, le rôle de la théorie, le rapport entre faits et valeurs, la question de l'objectivité ou de la neutralité en science politique. Cet effort de réflexion épistémologique visa surtout à revaloriser la théorie comme instrument de connaissance et à donner une dimension dynamique à l'analyse des processus politiques. L'emploi du concept de processus est significatif à cet égard. 

À notre avis, il est inexact de voir dans ce mouvement de réflexion et de critique une révolution, comme le fait Easton, car il n'y a pas de coupure épistémologique réelle entre les behavioristes et les post-behavioristes. Ces derniers ne cherchent pas à dépasser le mode de connaissance empirique, mais plutôt à en corriger les excès et les insuffisances. 

Il s'agissait entre autres choses, de réintroduire progressivement des éléments théoriques dans l'analyse politique afin de faire éclater la problématique étroite dans laquelle le behaviorisme traditionnel avait enfermé la science politique, tout en évitant, bien sûr, de tomber dans les erreurs de spéculation des traditionnalistes de la première vague. Ces cadres de référence, ces appareils conceptuels que l'on voulait mettre en place se devaient cependant d'être neutres. L'illusion de l'objectivité était transposée au niveau conceptuel. 

L'empirisme n'inspirait plus le développement des connaissances politiques mais demeurait le seul instrument cautionnant la validité des hypothèses théoriques. C'était le rempart qui devait protéger la science politique contre les assauts de la « divagation », de la spéculation philosophique. Toute la production « scientifique » de cette période troublée du développement de la science politique postule la coupure entre idéologie et science, nie l'existence d'un rapport entre idéologie et théorie. 

Cette nouvelle période de la science politique est encore sous l'influence du positivisme : « La relation entre le factuel et le normatif est encore pensée dans les termes du positivisme traditionnel, c'est-à-dire que la relation s'il y en a une s'effectue de la valeur vers le fait et non du fait vers la valeur [20]. »On pose en principe, partout et toujours, une distinction, une séparation entre fait et valeur, entre empirisme et normatif, entre descriptif et « prédictif », entre ce qui est et ce qui doit être. Ainsi, Eulau [21] affirme que c'est seulement en conservant la distinction entre faits et valeurs et son corollaire – la séparation des rôles entre théorie et pratique – qu'un homme peut réaliser les valeurs scientifiques et qu'une discipline peut prétendre à la scientificité. Cette conception de la recherche et de la connaissance est même proposée comme antithèse à l'idéologie. 

Cette notion de l'objectivité implique aussi une séparation entre le rôle du scientiste et le rôle du citoyen. Eulau affirme à cet égard : « Je ne me suis jamais préoccupé moi-même de savoir si le résultat de mes recherches était critique ou conformiste ; ne confondons pas notre rôle de citoyen responsable avec notre rôle de scientiste [22] ! »

N'est-ce pas là faire preuve d'idéalisme ? Comment ne pas voir dans cette proposition une conception idéologique, c'est-à-dire une vision particulière du monde et des rapports sociaux déterminés par le mode de production capitaliste lui-même ? Le scientiste ne peut être engagé. Est-il alors en dehors du monde, du réel ? Se veut-il un pur esprit ? Comment peut-il être en dehors des préoccupations politiques et sociales de son environnement ? Comment peut-il être indifférent, fermé à ce qui se passe autour de lui ? N'y a-t-il pas inévitablement une influence des phénomènes politiques ou des problèmes contemporains sur les préoccupations scientifiques du chercheur ? Sinon, comment choisirait-il ses objets de recherche et ses méthodes d'analyse ? Quels sont les critères qui fondent sa pratique dite scientifique ? Euben remarque à ce propos : « Il est devenu évident que la prétention à l'objectivité et à la neutralité a été utilisée pour soutenir principalement les conceptions politiques de l'establishment [23]. » Le politicologue introduit dans ses formulations théoriques et dans sa démarche empirique une conception implicite de la réalité politique, des besoins humains, des valeurs et des finalités particulières : « Ainsi, toute science, mais en particulier la science politique et tous les scientistes et en particulier les politicologues doivent être considérés comme dépendants de certains pré-requis politiques et sociaux – ceux associés avec les sociétés démocratiques occidentales [24]. »

 

B. Les « middle range theories ».

 

Avant d'aller plus loin dans cette brève histoire de la science politique contemporaine, il nous semble opportun de nous arrêter sur cette question de la neutralité, de la non-perturbation idéologique des cadres d'analyse, pour voir si, dans les études faites dans ce domaine, on a pu déceler des rapports entre théorie et idéologie. 

La critique du behaviorisme traditionnel a entraîné un foisonnement de ce que Merton a appelé les « middle range theories. ». À l'aide des travaux de Connolly, Euben et Taylor, nous analyserons ce rapport entre théorie et idéologie, à travers les modèles d'analyse présentés par Dahl, Lipset, Downs et autres. 

Selon Connolly, les enquêtes politiques aujourd'hui contiennent beaucoup plus d'idéologies que de théories confirmées empiriquement [25]. Pour cet auteur, une idéologie est caractérisée par un ensemble de propositions empiriques qui ne sont pas entièrement vérifiées et qui, pour des raisons pratiques, ne sont pas vérifiables. Ces propositions ont pour fonction d'orienter l'activité politique et de préserver les valeurs et croyances fondamentales d'une formation sociale donnée. Elles tendent donc de façon générale (sous le couvert de la prétention à décrire et à expliquer ce qui est) à privilégier le maintien de l'ordre existant. Pour reprendre la distinction de Mannheim, dans les théories qui sous-tendent les analyses politiques, nous n'avons pas affaire à des idéologies de type particulier mais, plutôt au sens total de l'idéologie. Il s'agit donc de comprendre les schèmes conceptuels comme des produits de la vie collective. Ainsi, pour Mannheim, la pensée humaine naît et fonctionne dans un milieu social défini : « Tout point de vue est particulier à une certaine situation sociale [26]. » De la sorte, toute connaissance est orientée vers un objet quelconque et est influencée, dans son processus, par la nature de cet objet ; la manière d'aborder l'objet en question dépend de la nature et de la position de celui qui connaît. Nous pouvons déduire de cette proposition que les idéologies se manifestent dans la recherche scientifique au niveau des instruments de connaissance : cadres conceptuels, choix et délimitations de 1'objet à connaître, etc. :

 

Mais seuls seront alarmés par cette révélation ceux qui, en proie aux préjugés positivistes d'une génération dépassée, croient encore possible d'être complètement émancipés dans leur pensée de toutes présuppositions ontologiques, métaphysiques ou éthiques. En fait, plus on prend conscience des présuppositions placées à la base de sa pensée, et cela dans l'intérêt de la recherche véritablement empirique, plus il devient apparent que cette procédure empirique (dans les sciences sociales du moins) ne peut être pratiquée que sur la base de certains jugements métempiriques, ontologiques et métaphysiques [27].

 

Il faut donc mettre en lumière les conséquences de ces présuppositions, faire voir leurs rapports à l'ordre social existant afin que les théories formulées ne constituent pas des obstacles à de nouveaux développements. Il faut admettre que tout point de vue, description et explication d'une réalité est particulier à une certaine situation et il faut chercher, par la critique épistémologique, en quoi consiste cette particularité. 

Nous croyons que la distinction entre le vrai et le faux n'est que formelle et en ce sens ne peut pénétrer le rapport théorie – idéologie. Considérée de la sorte, la vérité ne serait qu'approximative, c'est-à-dire relative à une pratique sociale déterminée. Nous rejetons la conception qui affirme que le réel est le vrai et le rationnel [28]. Nous trouvons plus exact d'affirmer que la vérité est relative à une réalité particulière qui, étant en mouvement, ne peut que se dépasser elle-même. La vérité est une conception de ce qu'est le monde à un moment donné. Cette vision du monde n'existe pas en dehors de l'action humaine laquelle transforme incessamment le monde et sa représentation. En ce sens, toute vision de la réalité est idéologique lorsqu'elle cherche à figer, à maintenir, à stabiliser un état social particulier. 

Chaque chercheur se situe dans un système à cohérence interne de croyances et de valeurs qui modèlent sa problématique et sa démarche méthodologique. C'est pourquoi nous disons que les finalités et les modalités de l'enquête scientifique procèdent de l'activité humaine et sont déterminées socialement :

 

Les formulations des politicologues ne sont pas neutres, isolées, elles ne décrivent pas, elles n'expliquent pas simplement les événements politiques, elles sont des produits sociaux qui sont utilisés comme armes dans la lutte des classes. En général, elles ont tendance à servir à l'intégration et à la construction du consensus sans trop questionner son fondement social [29].

 

Nos descriptions et nos interprétations socio-politiques sont donc influencées implicitement ou explicitement par le groupe social auquel nous nous adressons et de qui nous attendons des soutiens (financier, moral, mondain, etc.). Il y a un lien très étroit entre le processus social et les développements intellectuels. Vouloir saisir le rapport entre les discours théoriques et l'idéologie, c'est chercher à déceler les liens entre la structure sociale et la production intellectuelle du scientiste. 

En ce sens, la définition de la problématique, le cadre conceptuel utilisé pour sélectionner les faits, les expliquer et les interpréter peuvent être considérés comme idéologisés. Dès lors, ces pratiques idéologiques peuvent agir à l'intérieur des pratiques théoriques de différentes façons : soit en célébrant le statu quo, soit en le critiquant partiellement, soit en le critiquant radicalement. 

Connolly a tenté de clarifier le problème de l'intervention idéologique dans les enquêtes politiques en mettant l'accent sur les interférences causées par le biais pluraliste : « Le but n'est pas d'éliminer les éléments idéologiques de l'enquête politique car c'est impossible dans le contexte actuel et indésirable en général – mais plutôt de trouver les moyens de soumettre la dimension idéologique à un contrôle conscient [30]. » 

Selon lui, c'est dans l'analyse du pouvoir et du processus de prise de décisions que l'on retrouve la plus forte concentration d'éléments idéologiques valorisant le statu quo.

La théorie du pouvoir de Dahl
et son contenu idéologique.

 

L'apport de Dahl n'est certes pas négligeable : ses travaux (avec ceux de Lasswell) ont eu en effet beaucoup d'influence sur l'orientation de la science politique. L'approche « décision-making » malgré ses lacunes représentait par la réintroduction d'une démarche analytique où une place était faite à la théorie, un progrès par rapport au behaviorisme traditionnel. 

En comparant les théories ou plus exactement les cadres conceptuels de Mills et de Dahl, Connolly montre comment le premier contient des éléments idéologiques critiques, et le second, des éléments idéologiques célébrant au contraire la démocratie à l'américaine et la conception pluraliste du pouvoir. Ni l'une ni l'autre de ces positions ne sont fondées empiriquement. La théorie de l'élite du pouvoir et la théorie du pluralisme sont toutes les deux enracinées dans des interprétations idéologiques de la vie politique américaine. Nous nous limiterons, ici, à décrire rapidement l'analyse et la critique que fait Connolly de la théorie du pouvoir (« arena theory ») de Dahl [31]. 

Un autre critique, faisant partie de la jeune école de la science politique américaine, Euben [32], a observé que tous les travaux de Dahl reposent sur le postulat du « monde réel » et sur la problématique suivante : quelles sont les conditions suffisantes et nécessaires pour maximiser la démocratie dans le « monde réel » ? Il nous semble que ce que Dahl appelle le « monde réel » n'est qu'une simple interprétation traditionnelle des apparences. 

Dahl ne nous dit pas ou ne discute pas ce qu'est le « monde réel ». C'est un présupposé qui fait abstraction de toute la dimension diachronique et qui pose au départ un assentiment à ce qui est, à l'ordre politique et social existant. Autrement dit, on pourrait traduire ce postulat comme suit : quelles sont les conditions suffisantes et nécessaires pour maximiser la démocratie telle qu'elle est définie par le rapport des forces actuelles, c'est-à-dire par la conception que s'en font les groupes dirigeants de la société américaine ? Cette problématique se retrouve plus ou moins explicitement chez de nombreux politicologues américains (Almond entre autres). La remarque d'Euben nous semble d'ailleurs fort pertinente : « Le monde réel devient une métaphysique typiquement américaine [33]. »

Ainsi, considérer que la réalité est neutre en soi favorise la pénétration de l'idéologie dominante dans les théories. Une théorie qui utilise le postulat du « monde réel » et par là modèle son cadre conceptuel sur les principes, les procédures et les modalités de fonctionnement d'un système politique particulier, valorise forcément le statu quo. C'est un des aspects normatifs de la théorie de Dahl par lesquels pénètre le biais pluraliste que critique Connolly. 

Dans « the arena theory », le pouvoir est considéré comme le produit collectif de la société, comme la somme de toutes les activités coopérantes moins ce qui les limite ou les confronte. Cette conception prend sa source chez J. Locke et son individualisme possessif, chez E. Burke et son conservatisme social et enfin chez J. J. Rousseau et sa démocratie de participation. Cela suppose qu'il y a une pluralité de groupes dans la société, en lutte pour un pouvoir fragmenté, qui, tout en étant en compétition les uns avec les autres pour défendre des intérêts privés, s'accordent néanmoins sur les finalités de la société, sur sa rationalité et sur l'intérêt général. 

Dahl décrit ainsi le système politique comme un système de balance du pouvoir, fondé sur une multitude d'intérêts, où sont représentés les groupes actifs de la société. Chaque groupe a accès à l'arène politique et au processus de prise de décisions, chacun impose ses vues et subit les contraintes des autres ; il en résulte un processus d'ajustement des groupes et un équilibre qui n'est possible que par un consensus sur le système de valeurs et sur les règles régissant les conflits. Dès lors, le changement s'effectue par la négociation d'une façon « incrémentale ». 

Dahl ayant adopté comme cadre conceptuel les principales propositions de la démocratie libérale, conclut qu'un tel équilibre se retrouve dans le « monde réel » et qu'il n'y a pas d'élite du pouvoir aux U.S.A. [34]. Bien sûr, les ressources ne sont pas distribuées également (il ne nous dit pas pourquoi), mais grâce à une main invisible providentielle, ces inégalités ne sont pas cumulatives, de sorte qu'aucun groupe n'a le monopole du pouvoir. Le pouvoir est « polyarchique ». Bourricaud remarque à ce propos :

 

Ce qui est au centre de cette conception, c'est l’idée d'une pluralité de centres de décisions, capables plus ou moins spontanément de se faire équilibre et imposant aux acteurs la négociation et le compromis comme la seule procédure normale, c'est-à-dire à la fois légitime et efficace pour traiter de leurs litiges [35].

 

Ainsi, il y a trois conditions posées aux groupes pour qu'ils aient accès au pouvoir : ils doivent être organisés, actifs et légitimes. 

Ce modèle d'analyse privilégie la liberté formelle telle qu'elle est définie par les valeurs de la démocratie libérale au détriment de la liberté réelle et de l'égalité. Il émane d'une logique formelle qui, en isolant le niveau politique des autres niveaux d'analyse, décrit une partie de la réalité, celle de l'ordre établi, mais pas toute la réalité. C'est ce que Bourricaud dans l'article précité appelle le « paradoxe du modèle polyarchique » qui reflète sur le plan proprement politique le système dualiste, mais qui, sur le plan social ne s'applique pas. « Le fait est que le modèle polyarchique est contesté... par les groupes sociaux qui ne se comportent pas comme il s'attend d'eux qu'ils se comportent [36]. » 

Ce type d'analyse voile ainsi les rapports réels qu'il y a entre le mode de production de l'existence, les rapports sociaux de production qui en découlent et les structures politiques. C'est un modèle idéaliste abstrait car il sépare démocratie économique et sociale d'une part et démocratie politique d'autre part. De plus, même à ce dernier niveau, ses postulats idéologiques voilent l'autre visage du pouvoir :

 

Dahl, de cette manière élimine la possibilité que dans la communauté en question, il y ait un groupe en mesure d'empêcher la contestation sur les questions importantes. De plus, en ignorant la face cachée du pouvoir, Dahl et ceux qui acceptent son approche pluraliste sont incapables de différencier de façon satisfaisante une décision clé d'une simple décision de routine [37].

 

Selon ces auteurs, Dahl, voulant contester les aspects subjectifs de la théorie élitiste du pouvoir, a rejeté comme non réels tous les éléments qui n'étaient pas mesurables ; par là, il introduisit une approche conceptuelle et des postulats qui déterminaient ses conclusions et valorisaient le statu quo. 

Connolly résume ainsi les critiques faites au modèle pluraliste :

 

1) Le système dominant empêche certains secteurs de la société de s'engager efficacement dans le processus d'équilibre du pouvoir, mais par contre, il dote d'autres secteurs d'avantages cumulatifs.

2) Le processus de l'agrégation des intérêts ignore certains intérêts explicitement partagés par beaucoup de citoyens parce que certains groupes continuellement actifs et légitimes n'arrivent pas à définir ces intérêts comme hautement prioritaires. Cette situation pourrait persister même si chaque citoyen faisait partie d'au moins un groupe politiquement efficace.
 
3) Beaucoup d'intérêts latents – ceux qui pourraient bien toucher de vastes secteurs de la société s'ils étaient articulés publiquement en tant que problèmes, ne sont pas définis ou identifiés clairement par le système-dominant responsable pour le faire.
 
4) Le travail et les processus de décision à l'intérieur des unités territoriales et fonctionnelles qui sous-tendent le pluralisme moderne ne sont souvent pas propices au développement de la personnalité qui met en valeur la vie de l'individu et permet au système politique d'éviter les effets potentiellement débilitants d'une apathie répandue qui camoufle une hostilité et une rancune latente.
 
5) Les biais du statu quo dans le système dominant d'identification des problèmes et de résolution des conflits découragent les efforts à l'intérieur des canaux légitimes pour :
 
1/ augmenter la participation de groupes exclus dans le processus d'équilibre, 2 et 3/ pour faire entrer dans les arènes politiques les intérêts non-organisés et non-articulés, 4/ pour initier des réformes dans les organisations conçues pour promouvoir le développement de la personnalité [38].

 

Pour ce critique des modèles pluralistes, les théories de Dahl et de Mills sur le pouvoir sont des interprétations idéologiques de la société américaine, car elles sont fondées sur les valeurs et les croyances dominantes de la formation sociale américaine et en reflètent l'aménagement structurel, que le premier accepte et transpose en cadre conceptuel et que le second critique. 

Même si leurs interprétations sont plausibles, elles ne sont pas vérifiables. Mais ces interprétations n'ont pas les mêmes effets quant à l'action ou à la pratique de la théorie. La première implique le maintien des structures sociales et politiques existantes, alors que la seconde conduit à une transformation de ces mêmes structures. Ainsi, le modèle pluraliste n'est pas neutre, car il est le reflet de la structure sociale et politique produite par un mode particulier de production (capitaliste) et il en privilégie le maintien. Il contient un biais idéologique conservateur.

 

Les concepts de Lipset et leur contenu idéologique.

 

Charles Taylor se propose lui aussi de démystifier la neutralité de la science politique fondée sur la séparation entre le fait et la valeur. [39] La science politique ne se limite pas à la saisie de faits isolés, atomisés ; sa raison d'être n'est pas de collectionner les faits, mais de les expliquer, et cela, elle ne peut le faire que par l'utilisation de cadres théoriques. Taylor considère que ces théories ne sont pas neutres mais au contraire normatives. Pour donner corps à son hypothèse, il examine et critique le livre de M.S. Lipset, Political Man, qui est un essai sur les conditions de la démocratie moderne.

Lipset perçoit les sociétés à partir de deux dimensions : le conflit et le consensus. Il ne considère pas le conflit en lui-même comme négatif « dysfonctionnel » pour la société, car il le définit comme une simple divergence d'intérêt intégrée à l'intérieur d'un consensus plus général. Dans cette optique, le conflit et le consensus sont nécessaires à une démocratie qui se veut stable et saine. Ainsi, pour Lipset, une société démocratique suppose l'organisation de groupes d'intérêts, une lutte pacifique à l'intérieur des règles du jeu (consensus) et la reconnaissance d'un arbitre qui prend la forme d'élections au suffrage universel. À partir de cette conceptualisation, il élabore sa typologie des sociétés : 1° celles où les divisions sont tellement profondes qu'elles ne peuvent être contenues que par la violence, la suppression des libertés et un gouvernement despotique, 2° celles qui sont pacifiques mais oligarchiques, c'est-à-dire où il n'y a qu'une infime minorité qui profite des avantages du pouvoir, 3° et enfin celles où les intérêts divergents sont articulés, où il y a possibilité d'ajustements pacifiques et où se retrouve un haut niveau de libertés individuelles et d'organisation politique. 

Selon Taylor, l'analyse que fait Lipset de la démocratie suppose un jugement de valeur implicite qui considère les démocraties stables comme étant meilleures que les oligarchies stables. De plus, la réalité de la démocratie stable a été tellement contestée par la vie politique elle-même qu'on ne sait plus très bien ce que c'est. Ce n'est pas parce qu'il y a un équilibre du pouvoir que la démocratie de type libérale se maintient, c'est parce qu'elle est fondée sur un déséquilibre du pouvoir. 

Ce biais idéologique que l'on retrouve chez Lipset provient de sa conception du politique et du pouvoir, qui est le lieu où sont représentés tous les intérêts particuliers. Il ne démontre pas que tous les intérêts sont représentés, car il conditionne l'existence des intérêts à leur existence en tant qu'organisés, articulés. Il fait ainsi abstraction du processus de domination inhérent au pouvoir. Son analyse se limite à l'apparence que se donne le pouvoir produit par le rapport de forces. Lipset adopte en quelque sorte la même démarche que Dahl : il transforme les valeurs dominantes de la démocratie de type libérale en cadre conceptuel prétendument objectif [40]. 

Cette démarche le conduit aussi au biais du développement : le système politique démocratique des sociétés économiquement développées est le meilleur, car, prétend-il, il y a une plus grande égalité entre les modes de vie, égalité produite par la création d'une vaste classe moyenne qui, en multipliant les « cross-pressures », apaise les conflits de classes. N'est-ce pas là une vision partielle et partiale de la réalité, et partiale parce que partielle ? Si un certain type de conflit de classes a été réduit, le processus politique moderne observé dans son ensemble, c'est-à-dire relié au processus économique, ne révèle-t-il pas néanmoins la présence d'antagonismes fondamentaux à la fois à l'intérieur d'un système social donné et entre les systèmes eux-mêmes (rapports entre pays développés et pays en voie de développement du sous-développement). 

Nous avons essayé de montrer par l'analyse des cadres conceptuels de Dahl et de Lipset que tout cadre théorique secrète une certaine position idéologique. Ils ne sont pas libérés des valeurs dominantes, des partis pris qui donnent un sens à l'existence de la structure d'une formation sociale où ces cadres ont été construits. De plus, il est impossible de faire une distinction entre le cadre explicatif d'une théorie et les jugements de valeur qui le sous-tendent. Il y a un lien très étroit entre les modèles d'analyse proposés par la science politique contemporaine et les conceptions des besoins humains, ce qui introduit un biais dans la saisie des faits et dans leur explication.

 

En établissant un cadre conceptuel particulier, le théoricien définit en même temps l'éventail des orientations et des politiques possibles. Mais un cadre politique ne peut manquer de contenir une conception même implicite des besoins humains, des désirs et des aspirations [41].

 

Le désir de modeler la démarche intellectuelle de la science politique sur celle des sciences de la nature par la recherche de la scientificité fondée sur l'objectivité et la neutralité a eu pour effet de modeler le mode de production des connaissances en science politique sur le mode de production de la vie matérielle (mode capitaliste) et, par là, a transféré au niveau de la pratique théorique les valeurs de la pratique sociale dominante. C'est pourquoi nous pensons qu'il est impossible d'isoler une science de son « encadrement culturel », c'est-à-dire de l'ensemble des rapports sociaux et des valeurs dominantes de la formation sociale où elle s'inscrit. 

Ainsi, ce courant, qui se voulait une critique du behaviorisme traditionnel, n'a pas échappé aux pièges du processus de connaissance qu'il se proposait de dépasser. Certes, ses efforts pour réintroduire des éléments théoriques ne sont pas négligeables, mais cela n'a pas entraîné pour autant un changement fondamental dans l'orientation de la discipline. Pour les tenants de ce courant, il s'agissait simplement de renouveler l'outillage conceptuel dépassé du behaviorisme. La direction donnée à la science politique par ces néo-behavioristes la rendit plus cohérente et mieux adaptée aux nouvelles fonctions qu'elle fut appelée à jouer après la Seconde Guerre mondiale, fonctions que Ch. Bay décrit ainsi : « La tâche principale de la science politique en tant que profession est apparemment de louanger l'ordre établi, de critiquer les autres systèmes existants et de ridiculiser la pensée politique radicale et utopique [42]. » Fondamentalement, leur mode de pensée n'était pas différent de celui de leurs prédécesseurs. En prenant ingénument les mœurs, les coutumes, les comportements, les relations de pouvoir de leur époque pour la nature des choses, ils contribuèrent à la fondation et à la perpétuation du pouvoir en place. Ainsi, la théorie politique de cette époque décrit moins les possibilités d'une autre politique, que les limites mêmes de la pensée politique imposées par la société existante. 

Cette première tentative de rénovation post-behavioriste s'avéra insatisfaisante et poussa les analystes politiques à s'inspirer du développement des disciplines connexes. L'utilisation de l'analogie et de la métaphore est une des constantes du développement de la science politique contemporaine [43]. 

Au début des années 60, on assista à une rénovation post-behavioriste à deux volets : 1° l'approche économique des phénomènes politiques, et 2° l'approche systémique d'inspiration sociologique. Ce renouveau théorique résulta d'un processus d'osmose : les économistes et les sociologues s'étaient tournés vers l'étude des phénomènes politiques, les premiers cherchant à les expliquer par le modèle de l'échange, les seconds voulant intégrer les phénomènes politiques dans une théorie générale en utilisant les concepts de fonction et de système.

 

La théorie politique d'inspiration économique.

 

Pour décrire cet apport théorique, nous ne retiendrons que la théorie de Downs [44]. 

Précisons tout d'abord que la science économique à laquelle se réfère Downs, s'alimente surtout aux sources de la théorie néo-classique dont la démarche était on ne peut plus déductive. Ainsi, pour Downs, contrairement aux ultra-empiristes, si les conclusions de la théorie concordent avec les faits, les énoncés de base qui guidaient la démarche théorique des chercheurs peuvent être acceptés. En d'autres mots, ce qui retient l'intérêt des économistes positivistes, ce sont les qualités « prédictives » de la théorie. Dès lors, selon eux, axiomes et postulats n'infirment pas la légitimité de telle ou telle théorie [45]. 

Grâce à l'introduction de cette conception du processus de production des connaissances, soit la méthode déductive, la théorie prend une place plus importante dans la démarche intellectuelle des analystes politiques. Son rôle est pleinement revalorisé. Elle guide, c'est le radar de la connaissance politique. Elle construit et délimite ses objets d'étude et, pour ce faire, elle utilise explicitement des jugements de valeur. Mitchell remarque à cet égard :

 

Selon cette vision du politique, les économistes mettent l'emphase sur le choix rationnel de l'individu ou des organisations lorsqu'ils sont engagés dans différents types d'échanges, soit entre eux, soit avec les partis politiques et le gouvernement dans la poursuite de leurs intérêts subjectifs [46].

 

Ainsi, la politique est conçue essentiellement comme un phénomène d'échange qui n'est pas différent de l'échange économique ; elle est une marchandise au même titre que les biens matériels. 

Le premier axiome sur lequel repose la théorie de Downs est celui de l'égoïsme inhérent à la nature humaine. Cette manière dite égoïste d'être, de penser et d'agir fut d'abord énoncée par J. C. Calhoun ; Downs en a retenu le paragraphe suivant :

 

Cette constitution de notre nature qui nous fait sentir plus intensément ce qui nous affecte directement que ce qui nous affecte indirectement à travers les autres, conduit nécessairement aux conflits entre individus. En conséquence, chacun fait plus attention à sa propre sécurité à son propre bonheur qu'à celui des autres et lorsqu'il y a conflit, il est plus prêt à sacrifier les intérêts des autres que les siens propres [47].

 

Voilà donc, selon Downs, l'hypothèse qui doit guider notre compréhension et notre analyse du comportement des hommes. L'intérêt personnel constitue à ses yeux la pierre angulaire de toute analyse positive. Mais avant même de collectionner les faits, la démarche théorique s'avère ici déductive ; on se préoccupe peu de savoir si les études antérieures ont fait ressortir clairement ce caractère dominant, on passe au plus court, on pose un axiome. 

On peut déjà déceler le trait idéologique de cet axiome. En effet, l'individu représente ici l'unité analytique de base, ce qui implique évidemment que c'est la libre concurrence entre les intérêts individuels qui constitue le fondement même de la démocratie. Il n'est pas difficile de découvrir l'origine intellectuelle de cet axiome, à savoir l'individualisme possessif tel que défini par les théories de Hobbes et Locke. Cela n'est pas non plus sans conséquences sur le plan théorique, car ce modèle entraîne de sérieuses limitations : en effet il ne peut être appliqué aux systèmes qui reposent sur des principes et un mode de production différents du sien. Il en résulte une exclusion du champ théorique des systèmes politiques fondés sur un mode de production de la vie matérielle autre que capitaliste. 

Ayant érigé en axiome le dogme fondamental de la pensée libérale, c'est-à-dire ayant évité de démontrer que l'intérêt personnel égoïste anime le comportement des hommes, Downs énonce un second axiome : « les individus agissent rationnellement ». L'homo politicus est un être de pure rationalité. Dans ce modèle, par exemple, le comportement de l'électeur est assimilé au comportement du consommateur et celui du politicien à celui du producteur de sorte que les gouvernants ne recherchent pas le bien-être des citoyens, mais les suffrages des électeurs. A. Etzioni critique le modèle de Downs et son postulat de l'homme rationnel car, dit-il, les conclusions de ce modèle seraient tout autres si elles étaient produites par le postulat inverse [48]. Dès lors, ce modèle ne peut avoir de portée universelle car le postulat qui le détermine exclut une partie de la réalité. 

Ce second axiome, considéré par Downs comme nécessaire à l'édification de la théorie, est présenté sous un angle bien précis. Le concept de rationalité est défini de la même façon que la rationalité économique capitaliste : ce n'est pas au niveau des buts, mais au niveau des moyens choisis par l'agent pour atteindre ces buts, que sera déterminé si un « agent » s'est comporté rationnellement ou non. Downs croit écarter les jugements de valeur en limitant l'application du critère de rationalité aux moyens choisis pour atteindre certaines fins et en se refusant à faire porter la rationalité sur les fins elles-mêmes. 

La théorie ne dit rien quant à l'évaluation des conséquences car elle stipule que c'est à l'individu qu'il revient de le faire en fonction de ses intérêts personnels. La fin de l'action n'est pas intéressante, l'attention de la théorie doit plutôt être tournée vers les moyens utilisés pour y arriver. La rationalité se trouve donc posée dans l'adéquation du moyen à la fin et non dans la fin elle-même qui relève du domaine privé. La science a, par conséquent, un caractère instrumental, car en connaissant les variables qui sous-tendent l'action, on pourra espérer être en mesure de prévoir ses effets et de les contrôler [49]. En procédant ainsi, Downs ne fait que camoufler à l'intérieur de la théorie les valeurs dominantes de la société. La nature même de ses axiomes réintroduit dans son modèle d'analyse et dans ses conclusions le biais idéologique qu'il se proposait d'ignorer au départ. 

Downs justifie sa démarche par la méthode déductive qui fonde la validité des hypothèses sur leur conformité à la réalité. Mais quel est le critère permettant d'établir cette conformité ? C'est, répond Downs, au niveau de la vérification qu'interviennent les critères de vérité et d'erreur. À notre avis, cela n'empêche nullement les éléments idéologiques d'intervenir dans le processus de la connaissance, car l'expérimentation est elle-même conditionnée par l'axiomatique de la théorie qui la sous-tend. 

Ainsi, le recours à l'analogie économique pour analyser les phénomènes de la démocratie et de l'élection entraîne une idéologisation de la connaissance du processus politique. C'est ce parti pris qui inspire le choix des phénomènes à analyser. Les postulats posés au départ ont pour effet de rejeter hors du champ de l'analyse tout ce qui contredit la réalité de ces présupposés. Dès lors, les conclusions de l'expérimentation sont données par la nature et le contenu des postulats eux-mêmes. Une telle démarche ne fait que décrire la conception dominante du processus politique et masquer la nature même de la réalité, soit l'existence des classes sociales. Les postulats de Downs déterminent dans le sens pluraliste son analyse de la réalité politique et reflètent les valeurs dominantes de l'idéologie libérale. 

Ainsi, selon Downs, la concurrence que se livrent les groupes pour prendre le pouvoir est parfaite. Il conçoit la démocratie comme un système où les chances sont les mêmes pour tous, où tous peuvent avoir accès à l'information et où il appartient à l'initiative de chacun de promouvoir ses intérêts personnels. Il présuppose que le processus démocratique baigne dans le magma du laissez-faire et que la concurrence entre les intérêts divergents est libre.

 

Ce qui est erroné dans la théorie pluraliste-démocratique, ce n'est pas l'accent mis sur la compétition, mais bien plutôt l'affirmation (qui demeure souvent implicite) que les principaux « intérêts » organisés de ces sociétés – notamment le capital et le travail – s'affrontent à armes à peu près égales ; partant, qu'aucun d'entre eux n'est à même d'acquérir un avantage décisif et permanent dans ce processus de compétition. C'est là que l'idéologie s'en mêle, pour transformer l'observation en mythe [50].

 

Ce que Downs propose comme modèle d'analyse ne constitue en fait que les principes de la démocratie formelle. Toujours dans cette même optique, il croit aussi en un « fair play » : les groupes déjà organisés utilisant le pouvoir politique pour promouvoir leurs intérêts respectent les règles du jeu, ils n'interviennent pas pour faire obstruction à la montée de groupes d'intérêts susceptibles de remettre en question leur statut de groupe dominant. Donc, une des conséquences des postulats de Downs, est l'impuissance de la théorie à saisir des phénomènes tel : la situation de monopole et l'utilisation de la répression comme mode de gouvernement. Les 25 propositions que Downs présente dans le dernier chapitre d'An Economic Theory of Democracy peuvent être en tout ou en partie contredites empiriquement, car elles ne recouvrent que la réalité de la vision de l'idéologie démo libérale. 

Downs laisse ainsi en dehors du champ de sa problématique les phénomènes de la concentration des ressources et de la répression. Pourtant, la logique de la maximisation des intérêts par les partis implique que ceux-ci, une fois l'accès au pouvoir réalisé, essaieront d'empêcher les autres groupes d'intérêts de remettre en question leur situation de groupe dirigeant et chercheront ainsi à se maintenir au pouvoir. Downs ne peut tenir compte de cette situation, son axiome de départ supposant que les intérêts ne sont pas divergents ; fondamentalement et qu'il n'y a pas de conflits quant à la rationalité des fins mais seulement quant à la rationalité des moyens pour atteindre l'harmonie sociale. 

Le postulat de la maximisation des intérêts contredit la logique même de l'édifice théorique construit par l'analogie économique, à moins, bien sûr, de nier qu'il y a un seuil où il devient impossible à d'autres intérêts de contester radicalement ceux qui sont en place, et de refuser de voir le phénomène de la concentration des ressources et du pouvoir. Un tel refus constitue une vision idyllique du pouvoir, basée sur un angélisme théorique. 

En effet, l'accès au « marché » n'est pas libre : ceux qui se sont déjà taillés une place défendent leurs intérêts en imposant leurs conditions aux nouveaux venus et en utilisant le pouvoir déjà acquis pour mieux contrôler et filtrer les voies d'accès. À cet égard, les questions de l'accessibilité à l'information et de la diffusion de celle-ci sont significatives. Les règles du jeu favorisent ceux qui sont déjà en place et qui ont tout intérêt à ce que le rapport dé forces ne soit pas modifié. La compétition est donc déloyale, imparfaite, l'accès au pouvoir est contrôlé et la concurrence entre les divers groupes d'intérêts est inégale de sorte qu'il est plus facile à certains groupes d'intérêts de maximiser leurs prétentions qu'à d'autres. 

De plus, une analyse de la démocratie qui se limite aux processus électoraux risque de passer à côté de la nature fondamentale des régimes politiques des sociétés capitalistes avancées. L'élection n'est qu'une miette de la réalité politique et on peut même se demander si elle n'est pas qu'un épiphénomène de la gouverne collective. 

Dans les sociétés politiques dites démocratiques, le phénomène de la concentration des ressources politiques au profit de groupes d'intérêts particuliers a comme corollaire l'intervention répressive de ces groupes en vue de protéger leur situation. À cet égard, il semble que l'évolution des sociétés occidentales se fasse à l'encontre des postulats de Downs, car le libre jeu des intérêts est perturbé par l'emploi de plus en plus fréquent de la répression violente et non violente (d'action et de dissuasion) comme moyen d'assurer une stabilité et un équilibre favorables aux intérêts dominants. 

La théorie de Downs implique que le jeu des intérêts privés, en lutte pour le pouvoir, s'effectue sans entrave et que tous ceux qui sont conscients de leurs intérêts peuvent s'organiser en vue de prendre le pouvoir (ou d'y participer minoritairement) et de satisfaire leurs revendications. Mais cet idéal ne se retrouve pas dans la réalité, car le système démocratique a un seuil de tolérance. La compétition y est faite sur des bases inégales, elle doit s'effectuer à l'intérieur de règles et d'institutions précises, définies par le groupe social dominant qui légitime par là son autorité et légalise les moyens qu'il utilise pour sauvegarder sa position, c'est-à-dire la violence juridique, policière et militaire. Le système n'est tolérant que dans la Mesure où les groupes en lutte acceptent de ne pas transgresser les normes et le cadre de liberté permise, c'est-à-dire dans la mesure où leur opposition est partielle et ne contredit pas les fondements mêmes de la démocratie de type libérale. Mais dépassé un certain seuil, le poids de la tolérance devient insoutenable pour le système et les intérêts dominants qui le fondent, de sorte que la tolérance pure [51] se transforme en tolérance de la répression. 

La conception de l'élection, comme lieu du libre jeu des intérêts privés, semble être une mystification idéologique, résultat de l'emploi d'axiomes et de valeurs issus de l'analogie économique. Downs se sert des valeurs proposées par le système économique capitaliste (offre, demande, échange, équilibre, libre concurrence, profit, etc.) pour thématiser sa perception du système politique démocratique. Sa démarche nous confirme l'adéquation qui existe entre les valeurs proposées par le capitalisme et celles proposées par la démocratie libérale. 

À notre avis, cette démarche ne nous permet pas de dépasser le niveau des valeurs proposées, de saisir et d'expliquer le pourquoi de la réalité politique, car elle refuse de prendre en considération le pourquoi des choses. Une théorie ne peut pas être que « prédictive », elle doit être explicative, capable de saisir la causalité des phénomènes politiques et ainsi être critique à l'égard de la réalité. 

Par sa démarche, Downs croyait écarter les jugements de valeur et échapper ainsi à l'évaluation des fins politiques. Mais ce qu'il réussit à écarter, c'est une certaine partie de la réalité elle-même. En fait, comme nous l'avons déjà fait remarquer, son modèle d'analyse ne fait que camoufler, à l'intérieur de la théorie, les valeurs dominantes de la société. Le biais idéologique est réintroduit par la nature des axiomes et l'analogie qu'il utilise. 

Cette critique, de l'approche économique des phénomènes politiques n'est que partielle, mais elle nous a permis d'une part de démasquer quelques conséquences inhérentes à l'utilisation des concepts de l'économie capitaliste et, d'autre part, d'articuler le processus par lequel la production des connaissances est conditionnée par le mode de production sous-jacent. 

 

L'approche fonctionnaliste.

 

Parallèlement au développement de l'analyse économique des phénomènes politiques, d'autres chercheurs se tournèrent vers la sociologie où l'orientation fonctionnaliste semblait avoir été fructueuse, surtout à la suite des travaux de Parsons et de ce que Mills appelle les « suprêmes théories ». « Chez ceux que j'appelle les suprêmes théoriciens, les conceptions sont devenues d'authentiques concepts [52]. » 

Après l'anthropologie et la sociologie, ce fut la science politique qui adopta ce modèle. Le fonctionnalisme était attrayant car il répondait à certaines insatisfactions laissées par les précédents modes d'analyse de la science politique. Il était non institutionnel et on le considérait comme scientifique puisque ses racines remontaient à la biologie où il avait permis une systématisation nécessaire au développement de cette discipline. De plus, c'était un instrument d'analyse qui possédait un outillage conceptuel perfectionné, donc plus en mesure de cerner la réalité politique. Il répondait, pensait-on, a plusieurs besoins de la science politique, car il permettait d'analyser l'activité politique non institutionnelle. Il réduisait les jugements de valeur et fournissait une base conceptuelle homogène permettant de faire des études comparatives. (Cet aspect fut largement développé par G. Almond.)

Il n'est pas dans notre intention de passer en revue toute la littérature portant sur ce courant sociologique, ni d'exposer de façon systématique les principales thèses de cette orientation : celles-ci ayant fortement influencé le modèle d'analyse que nous nous proposons d'étudier par la suite, l'analyse systémique ; nous reviendrons donc nécessairement sur les principaux concepts de ce type d'analyse. Nous nous contenterons pour l'instant d'esquisser la problématique sous-jacente à cette « suprême théorie » ainsi que les critiques qui lui ont été faites [53]. 

L'objet de ce modèle d'analyse est de répondre à la question suivante : à quelle condition l'ordre social est-il possible ? Ses adeptes posent comme point de départ l'existence d'un système social. Mais quelle est l'histoire de ce système social ? Comment a-t-il été produit ? Comment s'inscrit-il dans le processus historique ? Ces préoccupations sont triviales et non nécessaires, nous disent les fonctionnalistes, car il a existé partout et toujours des ensembles humains. Ces ensembles sont définis par eux comme un système social où les individus agissent les uns sur les autres en partageant un ensemble de normes communes. 

Ainsi, l'analyse peut montrer l'existence de régularité sociales, stables et durables (structurelles) et donc observables. À ces régularités, est par conséquent sous-jacent un équilibre social produit par les régulateurs : la socialisation et le contrôle social qui forment l'individu par l'intériorisation des normes du système et qui produisent une autodiscipline permettant l'ajustement, l'intégration dans le système social et le maintien de celui-ci. C'est donc grâce aux fonctions de socialisation et d'intégration que l'ordre est possible dans le système social [54]. 

Bien sûr, cette description est grossière, mais elle a l'avantage de rendre claires les formulations souvent sophistiquées et ténébreuses de ce modèle d'analyse dont les « maîtres-concepts » sont : le système, la fonction et la « dysfonction », l'intégration, l'équilibre, le rôle, l'harmonie sociale, etc. 

Les principaux postulats à la base de ce modèle d'analyse sont les suivants 1° les sociétés doivent être vues comme des systèmes de parties interreliées, 2° donc, la causalité est multiple, 3° même si l'intégration n'est jamais parfaite, les systèmes sociaux sont fondamentalement dans un état d'équilibre dynamique. Le système tend vers une stabilité, résultant de l'action des mécanismes d'ajustement et de contrôle social ; 4° les « dysfonctions », les tensions et les déviations existent et peuvent durer longtemps, mais, à long terme, elles tendent à se résorber. En d'autres mots, même si l'équilibre et l'intégration parfaite ne sont jamais réalisés, les systèmes sociaux tendent vers cet objectif. 5° Le changement se manifeste généralement par des ajustements graduels, d'une façon croissante, et non par des mouvements brusques et violents. 6° Les changements croissants proviennent de trois sources : a) l'ajustement du système aux changements exogènes, b) l'accroissement de la différenciation structurelle et fonctionnelle, et c) les innovations des membres du groupe à l'intérieur de la société. Enfin, le facteur le plus important pour l'intégration sociale réside dans le consensus au niveau des valeurs. Ces valeurs sont perçues comme des buts et des principes que la plupart des membres d'un système social donné acceptent et considèrent comme désirables. Le système de valeurs n'est pas seulement la source d'intégration la plus profonde et la plus importante, mais il est aussi l'élément le plus stable du système social [55]. 

L'utilisation de la métaphore et de l'analogie semble être une constante dans le développement des sciences sociales en général et de la science politique en particulier. Le fonctionnalisme et l'analyse systémique sont des sous-produits de la théorie organiciste et de la physiologie homéostatique. Ces modèles cherchent des identités formelles entre divers types de systèmes allant de la cellule, de l'individu, du petit groupe, de l'espèce jusqu'à la société [56]. 

Les critiques du fonctionnalisme font ressortir les dangers de malentendus inhérents à la terminologie empruntée aux sciences de la nature. Des expressions comme « a la fonction de », « rencontre le besoin de », utilisées très largement par ce modèle d'analyse, ne posent pas de difficultés lorsqu'elles sont employées dans l'étude des phénomènes de la nature ; cependant, elles n'ont pas la même limpidité lorsqu'il s'agit de décrire des relations causales concernant les rapports humains, car elles sont alors chargées de valeurs que l'observateur lui-même endosse en tant que membre de la société. Ainsi, le concept de fonction est souvent chargé de valeurs. Fonction veut souvent dire but ou cause finale et fonctionnel ou dysfonctionnelle peuvent être traduits par approuvé ou désapprouvé [57]. 

Cette approche favorise entre autres, le statu quo : « Ce biais de la stabilité peut être détecté même dans les théories systémiques qui favorisent un équilibre dynamique parce qu'elles ne tiennent pas compte d'un élément qui fait des systèmes politiques non pas de simples analogies mais des systèmes existentiels : la conscience humaine [58]. » Nous reviendrons sur cette question lorsque nous analyserons plus spécifiquement le modèle d'analyse d'Easton. 

Ainsi, le fonctionnalisme a surtout été mis au pilori à cause de son aspect conservateur : on lui a reproché d'insister plus sur la dimension de stabilité que sur celle du changement et, ce faisant, de mettre ses efforts théoriques au service de l'ordre établi. Gouldner écrit à ce sujet :

 

Par conséquent, le fonctionnalisme parsonien est fondé sur une expérience de classe qui n'incite pas à se concentrer sur le passé et qui ne désire pas que le futur soit radicalement différent. Ses motifs sont fondamentalement conservateurs, ils veulent plus mais plus de la même chose [59].

 

La tendance conservatrice se manifeste surtout lorsque ce type d'analyse est confronté à des problèmes de développement et de conflits. 

Le, modèle fonctionnaliste est souvent présenté comme relativement scientifique parce que, dit-on, il n'est pas coloré de jugements moraux. Jones critique cette assertion en disant que toute activité politique est une activité à très fort contenu moral et que ce contenu doit être jugé. Pour étayer son affirmation, il montre comment cette méthode d'analyse a été marquée par la vision « organiciste » du monde et il conclut que toute l'idée du fonctionnalisme implique une éthique conservatrice [60]. 

Selon Gunder Frank [61], cette méthode d'investigation n'est pas neutre car, dit-il, d'une manière générale, les fonctionnalistes évitent l'étude globale d'une société et lorsqu'ils l'abordent, c'est d'une façon abstraite, en prenant la théorie fonctionnaliste comme point de départ. Les fonctionnalistes font donc un examen parcellaire de la société, ils ne considèrent que des miettes de la réalité sociale. Ils ne cherchent pas à expliquer l'ensemble, mais plutôt le fonctionnement des parties de l'ensemble. Ils ne cherchent pas à expliquer, à analyser, à prévoir l'apparition et la disparition d'un système ; au contraire, ils considèrent la structure sociale existante comme allant de soi. Ils se limitent à l'explication d'institutions particulières, en se référant à leurs fonctions dans le système. Ils ne demandent à l'ensemble que d'expliquer ses parties, ses éléments. Ils ne posent pas de question sur l'ensemble lui-même, ils ne se demandent pas pourquoi, ni comment le système existe, ni d'où il est issu. 

Ce modèle d'analyse postule d'abord que le système est maintenu par certaines fonctions, et il se propose ensuite de montrer qu'un certain système est maintenu par ces fonctions. Ainsi, il ne prend en considération que ce qu'il définit abstraitement, de sorte qu'il ne peut trouver autre chose que ce qu'il met dans le système, que ce qu'il considère comme pertinent. Sa prise sur la réalité ne se fait qu'au niveau de la constatation des effets ; ses explications laissent de côté et obscurcissent le pourquoi des choses. Dès lors, c'est la fonction qui explique la fonction. On pose qu'un tel phénomène a une fonction et c'est par cette fonction que l'on explique son existence dans le système. On peut qualifier cette procédure de circulaire. Pour montrer cet aspect tautologique du fonctionnalisme, A. Grosser dit : « Si on constate que l'opium fait dormir, dire qu'il a une vertu dormitive n'explique rien [62]. » 

C'est dans cette perspective que l'analyse fonctionnelle aborde la question du développement et du changement. C'est en enfermant la définition du changement dans une logique particulière que les fonctionnalistes introduisent un biais idéologique dans leurs travaux. 

En effet, théoriquement, ils rejettent toute tendance à la désintégration à long terme parce qu'ils posent comme nécessaire l'existence d'une intégration sociale dans tous les systèmes sociaux : « L'élimination magique du conflit et les merveilles de l'harmonie interdisent à cette théorie « systématique et générale » toute incursion dans le domaine des changements sociaux, c'est-à-dire de l'histoire [63]. » 

L'analyse fonctionnelle intègre le conflit dans son cadre théorique, mais ne lui reconnaît pas une fonction de désintégration. Au contraire, ce modèle définit le conflit comme une fonction nécessaire au maintien du système, car il lui permet de s'adapter aux tensions internes et externes [64]. 

Les fonctionnalistes excluent ainsi du champ théorique la possibilité qu'il y ait des conflits à caractère total, irréductible (ex. le conflit de classes). Pour eux, le conflit est partiel et doit être résolu par la négociation, la conciliation, le compromis. Ils ont une vision « incrémentaliste » du changement qui repose sur deux postulats idéologiques : il y a un consensus dans et envers le système et ce système est en état d'équilibre : en d'autres termes, le système repose sur le pluralisme, il peut satisfaire tous les intérêts contenus dans une formation sociale. L'analyse fonctionnaliste ne prouve pas empiriquement ses postulats qui sont en fait le produit de sa méthode. 

Les éléments changent, le tout est stable ; voilà un paradoxe qui résume la conception fonctionnaliste du changement. Ainsi, l'analyse fonctionnaliste de la transformation sociale, écrit Gunder Frank, « se fonde sur la notion de choix social équilibrant entre les alternatives variables, mais limitées, posées par la structure sociale existante et sur la transformation sociale cyclique et équilibrante qui en résulte dans le cadre de cette structure sociale invariable et stable [65] ». 

Dans l'analyse fonctionnaliste, il n'y a donc pas de place pour les types de conflits qui porteraient en eux la destruction du système lui-même et qui seraient le résultat des contradictions internes du système. Les fonctionnalistes admettent un tel type de conflit, mais ils le considèrent uniquement comme le résultat de contradictions externes. La cause de la désintégration d'un système ne peut provenir que de l'environnement. L'ennemi n'est qu'à l'extérieur. On voit tout le profit que peut tirer d'une telle conception le groupe social dominant d'une formation sociale donnée. C'est principalement pour cette raison que le modèle fonctionnaliste a été critiqué : on lui reproche son conservatisme, son option en faveur du statu quo social et, conséquemment, son impuissance à saisir le processus historique dans toute sa complexité.
 

 

Conclusion.

 

Ce bref rappel du développement de la science politique contemporaine nous a permis de soulever certains problèmes majeurs que rencontrent toutes les études effectuées dans le secteur des sciences humaines : recherche de l'objectivité par la séparation entre le fait et la valeur, formation d'un appareil conceptuel restreint ou plus vaste, rôle et importance donnés à la théorie, méthode inductive ou déductive, etc. Ces questions ne sont pas nouvelles et si elles sont encore à l'ordre du jour, c'est qu'elles camouflent un problème plus fondamental qui est celui du rapport entre le mode de production des connaissances et le mode de production de la vie matérielle. 

Chaque discours théorique fait appel à la prétention scientifique comme label de qualité, créateur de valeur. Cette recherche/justification du Graal de la scientificité ne recouvre en fait que le produit d'une pratique sociale déterminée qui intervient dans le mode de production des connaissances qui permet à l'homme d'agir sur la nature et sur les autres hommes. Ainsi, l'histoire de la science ne serait que le reflet, que le double de l'histoire des conflits de l'homme avec la nature et des hommes entre eux. 

Nous avons donc tenté de mettre en lumière la pénétration des valeurs, la « perturbation idéologique » qui affecte tout effort de connaissance de la réalité sociale et politique. C'est d'ailleurs par cette critique des valeurs, du contenu idéologique ou normatif des cadres conceptuels et « des théories d'analyse, que se fonde le processus de développement des connaissances et que s'est faite « l'histoire » de la science politique contemporaine. Nous avons essayé, en décrivant les différentes phases de développement de la science politique contemporaine, de déceler le rapport entre la science politique et l'idéologie, de montrer que les valeurs dominantes d'une formation sociale donnée s'infiltraient dans la problématique scientifique et en déterminaient l'orientation. Cette infiltration se manifeste en fournissant d'abord une grille de sélection quant aux objets à étudier (en fonction des besoins du groupe socialement dominant) et en calquant le mode d'analyse sur les procédures et la logique des structures sociales établies. 

De ce fait, nous contestons la prétention à la neutralité des sciences sociales en général et de la science politique en particulier. Au contraire, nous considérons comme plausible l'hypothèse suivante : le processus de production des connaissances n'est pas indépendant du processus de production de la vie matérielle. 

Cette proposition concernant le rapport entre théorie et idéologie fut d'abord énoncée par Marx, lorsqu'il écrivît dans l'Idéologie Allemande :

 

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose du même coup des moyens de la production intellectuelle [66]

 

Cette idée fut reprise et développée par Gramsci pour qui toute sociologie présuppose une philosophie, une conception du monde dont elle est un fragment [67]. 

Ainsi, les valeurs, les normes, les visions du monde et de ses finalités qui fondent le procès de production de la vie matérielle et sociale, c'est-à-dire le rapport de l'homme à la nature et des hommes entre eux, conditionnent le processus de production des connaissances, c'est-à-dire la production des instruments avec lesquels l'esprit humain conçoit et interprète ses propres activités. Donc, le rapport entre la science et l'idéologie n'en est pas un de rupture mais bien d'articulation. 

De cette proposition, émerge le problème de la coupure épistémologique. Althusser, s'inspirant des travaux de G. Bachelard tenta de formuler une théorie de la pratique théorique scientifique. Voici la thèse qui sous-tend cette théorie : « Dans sa forme la plus générale, la pratique théorique ne comprend pas seulement la pratique théorique scientifique, mais également la pratique théorique pré-scientifique, c'est-à-dire idéologique [68]. » Il affirme que dans l'histoire des sciences, il n'y a pas de science nue, de pratique théorique pure qui serait préservée des menaces de l'idéalisme, c'est-à-dire des idéologies. Il distingue donc deux moments dans l'histoire des sciences : le préscientifique et le scientifique, séparés par la fameuse coupure épistémologique. « La pratique théorique d'une science se distingue toujours nettement de la pratique théorique idéologique de sa préhistoire [69]. » Pour Althusser, il s'agit de lutter contre les obstacles épistémologiques, de défendre la pratique théorique scientifique contre l'idéologie qui l'assiège. Il pose donc une démarcation nette entre théorie et idéologie. Par la surveillance épistémologique, il veut discerner ce qui est vraiment scientifique de ce qui est idéologique. Selon lui, la pratique théorique peut et doit se défaire du voile idéologique. Il semble vouloir créer deux sphères distinctes : la science et l'idéologie. Par là, il rejoint, à partir d'une analyse pourtant différente, les tenants de l'objectivité et de la séparation en dernière instance de la théorie et de l'idéologie. 

La thèse althussérienne, malgré sa richesse théorique, laissa beaucoup de chercheurs insatisfaits, car si elle reconnaissait, par le concept de rupture épistémologique, un moment idéologique dans la pratique théorique scientifique, elle postulait aussi en même temps la possibilité d'une science purifiée des scories idéologiques. 

Dès lors, il s'avéra nécessaire de penser non seulement la rupture mais encore l'articulation entre pratique scientifique et pratique idéologique. À la thèse althussérienne qui, en dernière instance, postule partout et toujours une coupure absolue entre science et idéologie, Jacques Rancière oppose la thèse de l'articulation de la science et de l'idéologie et dénonce l'effet mystificateur du principe de la coupure épistémologique [70]. Selon lui, l'opposition idéologie/science se limite à répéter la dichotomie classique de la métaphysique, elle trace une ligne de démarcation imaginaire qui n'a d'autre cause ni d'autre raison que l'oubli de la lutte des classes. Cette thèse soutient qu'il n'y a pas d'idéologie qui soit l'Autre de la science et inversement. L'université, par exemple, n'enseigne pas la science dans la pureté mythique de son essence mais un découpage de connaissances scientifiques articulées comme objet de savoir. La transmission des connaissances scientifiques ne se déduit pas du concept de science, elle fait partie des formes d'appropriation du savoir qui, comme telles, sont des formes d'appropriation de classe. 

Ce qui revient à dire que le rapport entre la science et l'idéologie n'en pas un de rupture mais d'articulation. L'idéologie dominante n'est pas l'autre ténébreux de la luminosité scientifique ; c'est l'espace où s'inscrivent les connaissances scientifiques et où ces dernières sont articulées comme des éléments du savoir d'une formation sociale. Ainsi, dans toute pratique scientifique, il y a toujours de l'idéologie. Cette thèse n'est en fait que le corollaire d'une thèse plus générale qui pose que, dans toutes les formations sociales connues, les idéologies sont des conditions d'existence de toute pratique.

Nous nous proposons, dans les chapitres qui suivent, de confronter cette hypothèse à l'analyse systémique qui est, selon Almond et Wiseman, le dernier maillon du développement de la science politique contemporaine. Après le déclin de la philosophie politique et son émiettement, après la lutte méthodologique entre les traditionnalistes (constitutionnalistes et institutionnalistes) et les behavioristes, lutte suivie par la domination de l'empirisme et de l'hyperfactualisme, domination contestée par les néo-behavioristes et la réapparition des cadres théoriques (entre autres le fonctionnalisme), Easton propose une approche théorique des phénomènes politiques qui se veut empirique et générale. 

Nous examinerons donc, dans les chapitres qui suivent, sa conception du processus de production des connaissances politiques, sa conception de la théorie politique et le modèle d'analyse qu'il propose, afin de voir si notre hypothèse se vérifie et si l'on peut repérer des éléments idéologiques dans son discours théorique.



[1] K. MARX, Critique de l'économie politique : avant-propos, dans Œuvres, La Pléiade, p. 273.

[2] K. MARX, F. ENGELS, Idéologie Allemande, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 36.

[3] Bernard CRICK, The American Science of Politics, Los Angeles, University of California Press 1967.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Il est intéressant de noter qu'en France, l'instauration universitaire de la science politique s'est faite dans les mêmes conditions politiques. En effet, l'École libre des sciences politiques fut fondée après la Commune de Paris pour favoriser la reconstruction de l'unité nationale. En ce sens, le statut universitaire et scientifique attribué à l'étude de la politique n'est pas neutre et autonome par rapport à la pratique sociale concrète.

[6] Ibid., p. 29.

[7] V. WISEMAN, Politics the Master Science, London, Routledge and Kegan Paul, 1969, p. 14.

[8] A. BENTLEY The Process of Government, Chicago, The University of Chicago Press, 1908, p. 200.

[9] B. CRICK, op. cit. p. 124-125.

[10] Voir E. MEEHAN, The Theory and Method of Political Analysis, Homewood, Ill., The Dorsey Press, 1965, p. 11.

[11] S. S. WOLIN, « Political Theory as a Vocation », American Political Science Review, décembre 1969, p. 1070.

[12] L'émergence de concept de « behavior » dans le champ des sciences sociales est révélatrice du processus d'interdépendance décrit plus haut entre le développement des forces productives et celui des disciplines intellectuelles. En effet, le nom même de « Behavioral Science » est le produit de la lutte antisocialiste aux États-Unis, car il est apparu à l'occasion d'une discussion au Sénat américain sur la création d'une fondation de recherche en sciences sociales. Comme cette appellation avait des résonnances socialistes aux oreilles de ces sénateurs, on préféra remplacer le concept dangereux de science sociale par celui, plus ambigu, de « Behavioral Science ».

[13] Voir D. WALDO, Political Science in the United States of America, Paris, Unesco, 1956, p. 11.

[14] Voir Bernard CRICK, op. cit., p. 133.

[15] Stuart RICE, Quantitative Methods in politics, New York, Russell and Russell, 2e éd., 1969.

[16] C. W. MILLS, L'imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1968, p. 90.

[17] David EASTON, « The New Revolution in Political Science », American Political Science Review, décembre 1969, p. 1051.

[18] D. EASTON, The Political System, New York, A. Knoff, 1953, p. 50.

[19] T. B. STRONG, “Holds on to your brain”, dans P. GREEN et S. LEVINSON Power and Community, New York Pantheon Books, Random House, 1970, p. 342.

[20] C. TAYLOR, « Neutrality in Political Science », dans LASLETT et RUNCIMAN Philosophy Politics and Society, Oxford, Basil Blackwell, 1969.

[21] Voir H. EULAU, The Behavioral Persuasion in Politics, New York, Random House, 1967.

[22] Voir J. CHARLESWORTH, A Design for Political Science, Philadelphia, 1969, p. 115. Pour une critique de cette position de Eulau voir EUBEN, « Political Science and Political Silence », dans D. GREEN and S. LEVINSON, Power and Community, New York, Panthéon Books, Random House, 1970, p. 24.

[23] Ibid., p. 27.

[24] Ibid., p. 30.

[25] W. E. CONNOLLY, The Bias of Pluralism, New York, Atherton Press, 1969, p. 49.

[26] Karl MANNHEIM, Idéologie et utopie, Paris, Rivière, 1956, p. 87 et 89.

[27] Ibid., p. 93. Voir aussi Harold WALSBY, The Domain of Ideologies : A Study of the Origin, Development and Structure of Ideologies, Glasgow, W. MacLellan, 1947, p. 142.

[28] Voir JAKUBOWSKY, Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire, Paris, EDI, 1971, p. 71 : « L'humanité connaît l'Idée absolue dans la philosophie qui devient ainsi Vérité Absolue. Après cela, il n'y a plus de progrès dans le développement de la connaissance. »

[29] W. E. CONNOLLY, Political science and Ideology, New York, Atherton Press, 1967, p. 90.

[30] Ibid., p. 12.

[31] Cette théorie est aussi critiquée par P. BACHRACH, The Theory of Democratic Elitism : a critique, Boston, Little Brown, 1967. Voir aussi P. BACHRACH et BARATZ, “Decisions and non-decisions”, American Political Science Review, LVII (Sept. 1963), p. 632-642.

[32] EUBEN, « Political Science and Political Silence », dans P. GREEN et S. LEVINSON, Power and Community, New York, Pantheon Books, Random House, 1970.

[33] Ibid., p. 19.

[34] Voir R. DAHL, Qui gouverne ? Paris, A. Colin, 1971.

[35] François BOURRICAUD, « Le modèle polyarchique et les conditions de sa survie », Revue française de Science politique, vol. XX, n° 5 (oct. 1970), p. 895.

[36] Ibid., p. 987.

[37] P. BACHRACH et BARATZ, “Two faces of power”, dans CONNOLLY, The Bias of Pluralism, p. 56.

[38] W. E. CONNOLLY, The Biais of Pluralism, New York, Atherthon Press, 1969, p. 9-10.

[39] Charles TAYLOR, « Neutrality in political science », dans LASLETT P. et W. G. RUNCIMAN Philosophy, Politics and Society, Oxford, Basil Blackwell, 1969, p. 27.

[40] À ce sujet, Dusky Lee Smith note : « L'approche de Lipset à l'égard du capitalisme monopoliste assure ceux qui ont une orientation plus sceptique que l'existence de l'économie capitaliste est en elle-même une des six conditions principales de la démocratie ; que l'économie capitaliste est partie constituante du syndrome de la démocratie » (« The Sunshine Boys : Toward a Sociology of Happiness », dans COLFAX et ROACH, Radical Sociology, New York, Basic Book, 1971, p. 33).

[41] Charles TAYLOR, op. cit., p. 55-56.

[42] C. BAY, “The Cheerful Science of Dismal Politics”, dans Th. ROSZAK The Dissenting Academy, Pelican Book, Random House, 1968, p. 183.

[43] Voir D. EASTON, A Framework for Political Analysis, New York, Prentice Hall, 1965, p. 2.

[44] A. DOWNS, An Economic Theory of Democracy, New York, Harper and Brothers, 1957.

[45] Ibid., p. 21.

[46] W. C. MITCHELL, “The Shape of Political Theory to Come”, dans LIPSET, Politics and the Social Science, New York, Oxford University Press, 1969, p. 105.

[47] J. C. CALHOUN, Disquisition on Government, Public Opinion and Propaganda, ed., KATZ, CARTWRIGHT, FLDERSVELD and LEE, New York, The Driden Press, 1954 p. 15, cité par DOWNS, op. cit., p. 27.

[48] A. ETZIONI, The Active Society, New York, The Free Press, 1968, p. 267.

[49] A. GOUDLNER estime que cette approche est liée à la culture bourgeoise utilitariste. Voir The Coming Crisis of Western Sociology, London, Heinemann, 1971, p. 69.

[50] Ralph MILIBAND, L'État dans la société capitaliste, Paris, Maspéro, 1973, p. 165.

[51] Voir Herbert MARCUSE, Critique de la tolérance pure, Paris, J. Didier, 1968.

[52] C. W. MILLS, L'imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1968, p. 27.

[53] Pour une critique exhaustive du biais idéologique du modèle de Parsons, voir A. GOULDNER, The Coming Crisis of Western Sociology, London, Heinemann, 1971. Voir aussi J. M. VINCENT, « De Hegel à Parsons », Homme et Société, n° 23, (1972), n° 23, p. 41-51 ; Serge JONAS, « Parsons ou le roi nu », Homme et Société, n° 1 (juillet-août-septembre 1966), p. 55-65.

[54] C'est la version moderne de la problématique « hobbésienne » ; voir Talcott PARSONS, the Social System, New York, The Free Press, 1951, p. 36-37.

[55] Voir C. VAN DER BERGHE, “Dialectic and Functionalism : Toward a Theoretical Synthesis”, American Sociological Review, vol. 28, n° 5 (octobre 1963), p. 695-705.

[56] J. GREGOR, “Political Science and the Use of Functional Analysis”, American Political Science Review, n° 2, (1968), p. 426.

[57] Voir K. DAVIS, “The Myth of Functional Analysis”, American Sociological Review, décembre 1959, p. 766.

[58] H. J. SPIRO, “An Evaluation of Systems Theories”, in CIIARLESWORTH Contemporary Political Analysis, New York, The Free Press, 1967, p. 173.

[59] Alvin GOULDNER, op. cit., p. 157.

[60] Ray E. JONES, The Functional Analysis of Politics, London, Routledge and Kegan Paul, 1967.

[61] André GUNDER FRANK, Le développement du sous-développement, Paris, Maspéro, 1970, p. 84-95.

[62] A. GROSSER, L'explication politique, Paris, A. Colin, 1972, p. 29.

[63] C. W. MILLS, L'imagination sociologique, Paris, Maspéro, 1968, p. 48.

[64] L. COSER, The Function of Social Conflict, New York, The Free Press, 1956, décrit bien cette conception du conflit.

[65] André GUNDER FRANK, op. cit., p. 94.

[66] K. MARX et Fr. ENGELS, L'idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1966, p. 74.

[67] Antonio GRAMSCI, Oeuvres choisies, Paris, Éditions sociales, 1959, p. 128 : « La sociologie est donc une tentative pour découvrir « expérimentalement » les lois d'évolution de la société humaine de façon à « prévoir » l'avenir avec la même certitude que celle avec laquelle on prévoit qu'à partir d'un gland se développera un chêne. L'évolutionnisme vulgaire est à la base de la sociologie qui ne peut connaître le principe dialectique avec le passage de la quantité à la qualité, passage qui trouble toute évolution et toute loi d'uniformité entendues dans un sens vulgairement évolutionniste. De toute façon, toute sociologie présuppose une philosophie une conception du monde dont elle est un fragment subordonné. »

[68] Louis ALTHUSSER, Pour Marx, Paris, Maspéro, 1965, p. 168.

[69] Ibid., p. 168.

[70] Voir Jacques RANCIÈRE. « Sur la théorie de l'idéologie – Politique d'Althusser », dans l'Homme et la Société, n° 27 (1973), p. 31-63.



Retour au texte de l'auteur: Denis Monière, politologue, Université de Montréal Dernière mise à jour de cette page le samedi 3 mai 2008 11:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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