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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Horace MINER, Saint-Denis: un village québécois. (1939)
Présentation par Jean-Charles Falardeau


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Horace MINER (1912 - 1993), Saint-Denis: un village québécois. (1939). Présentation de Jean-Charles Falardeau. Traduit de l'anglais par Edouard Barsamian et Jean-Charles Falardeau. Montréal: Les Éditions Hurtubise HMH ltée, 1985, 392 pp. Collection: Sciences de l'homme et humanisme, no 11. Titre original: St-Denis - A French Canadian Parish (1939). Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Présentation 

Il y a cinquante ans, un village

 

Jean-Charles FALARDEAU
Université Laval 

Je ne connais pas les causes de cet incroyable retard mais c'est pour moi un mystère de la vie universitaire et de l'édition québécoises que nous ayons dû attendre plus de quarante ans, depuis sa parution originale en anglais, avant que nous soit offerte la traduction française de ce livre d'Horace Miner. Plus d'une génération d'homme. En effet, j'étais étudiant en sciences sociales lorsque, en 1939, j'ai pris connaissance de la monographie Saint-Denis, a French-Canadian Parish d'un jeune anthropologue de l'Université de Chicago. Paradoxalement d'ailleurs, ce sont des amis étudiants de l'université McGill qui, avec de grands éloges, m'avaient appris son existence. J'avalai d'un trait cette minutieuse et sobre reconstitution de l'histoire et de la structure d'un village québécois qui m'en apprenait sur notre vie rurale traditionnelle plus que personne ne m'en avait jamais dit. 

Personne ? Pas tout à fait, car nous avions accueilli, l'année précédente, comme une dramatique révélation, les Trente Arpents de Ringuet. Sous forme d'un douloureux roman avaient été déployées sous nos yeux les grandeurs et les misères de la vie paysanne dont nous étions, du moins ceux de ma génération, encore si près. Aussi bien, l'année précédente encore avait été édité Le Type économique et social des Canadiens dans lequel Léon Gérin comprimait la substance de ses quatre monographies de familles rurales qui apportaient des éclairages jusqu'alors inédits sur les relations entre les modes de vie et la possession de la terre en divers milieux du Québec campagnard au tournant et au début du siècle. Ce n'est que plus tard que je devais découvrir le texte complet de sa première grande monographie, devenue classique, sur L'Habitant de Saint-Justin parue dans les Mémoires de la Société royale du Canada en 1898 [1]. Cette monographie, inspirée par la méthode des monographies de familles de LePlay remaniée par Tourville et Demolins de l'École de la science sociale de Paris, analysait avec un luxe de détails suggestifs les comportements, les ambitions et les servitudes d'une famille rurale québécoise de la fin du XIXe siècle dans la région de Maskinongé. 

C'est à contre-jour de ces monographies de Gérin que, dès 1943 jusqu'à maintenant, j'ai abondamment parlé dans mon enseignement de l'ouvrage de Miner. Un grand nombre d'étudiants, d'année en année, l'ont lu et s'en sont inspirés. Plusieurs autres professeurs de sociologie et d'anthropologie, à l'université Laval et à l'Université de Montréal, l'ont semblablement lu et fait lire à leurs étudiants. Mais déjà, dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la paroisse rurale de Saint-Denis-de-Kamouraska avait rapidement et radicalement changé depuis l'époque, en 1936, où Miner en avait fait l'objet de son enquête. Si bien que, progressivement, les constatations et les diagnostics de cette enquête ont acquis un caractère rétrospectif. Qui, en 1985, parmi les étudiants et les professeurs québécois ou chez le public lecteur en général, sera encore intéressé par un passé si complètement révolu et obnubilé ? 

Je suis profondément convaincu que cela même est une des raisons qui doit nous stimuler à lire ou à relire Miner. Ne sommes-nous pas toujours, peut-être plus que jamais, greffés par les plus profondes fibres de notre être sur les poignants destins des protagonistes de Ringuet, sur nos grands-parents et, par eux, sur tous ceux qui ont incarne notre continuité dans le temps et dans l'espace ? Le livre de Miner suscite une telle fascination nostalgique dans la mesure où il élucide la trame des travaux et des jours des opiniâtres habitants qui ont peiné dans un petit univers rural qui n'était encore qu'à peine effleuré par les remous de la vie urbaine industrielle, par la Première Guerre mondiale et par les déchéances sociales des années 30. On y retrouve une peinture d'un de nos états antérieurs qui provoque la même surprise de nous-mêmes que suscitent, mutatis mutandis, les récits de voyage au Bas-Canada d'Alexis de Tocqueville, il y a plus d'un siècle et demi [2]. Ou encore, le pénétrant examen que devait faire Everett C. Hughes dans les années 40, d'une petite ville industrielle québécoise [3]. 

Certes, des annalistes de toute nature nous ont gratifiés d'une pléthore de monographies de paroisses ou de villages. Déjà, en 1938, une bibliographie d'Antoine Roy en mentionnait plus de sept cents parues depuis environ le milieu du XIXe siècle [4] ! Toutefois, dans la plupart des cas, il ne s'agissait que d'évocations historiques, de catalogues chronologiques de curés ou de marguilliers, de sommaires éphémérides, même de simples guides touristiques. Le livre de Miner, on le devine, est de tout autre nature. Pour en éclairer davantage la genèse et le contenu, il importe de connaître les causes qui l'ont provoqué et les préoccupations qui en ont orienté la démarche. 

Il peut en effet sembler au premier abord paradoxal qu'un jeune anthropologue américain de l'Université de Chicago ait entrepris, dans les années 30, de venir observer sur place un village de la rive sud du Bas- Saint-Laurent. Une première cause tient au fait qu'à Chicago, Miner avait été l'étudiant de l'éminent anthropologue Robert Redfield. Or, celui-ci, depuis plusieurs années, avait entrepris l'étude de la péninsule du Yucatan au Mexique, plus particulièrement de quatre agglomérations dont chacune incarnait une étape différente d'évolution sociale, depuis le village maya demeuré archaïque et rustique, Tusik, en passant par Chan Kom, un bourg plus évolué, et Dzitas, une petite ville, jusqu'à la capitale, Merida, sujette à des phénomènes de désorganisation sociale et de mentalités urbaines. Étude comparative et dynamique qui devait s'épanouir dans une brillante synthèse, en 1941, sous le titre The Folk Culture of Yucatan [5] qui est demeurée l'un des textes classiques de l'anthropologie sociale américaine. 

Vers le même temps, un autre ex-étudiant de Chicago qui devait y revenir comme professeur en 1939, le sociologue Everett C. Hughes alors à l'université McGill de Montréal, avait conçu, dans la foulée des travaux de Redfield, le plan d'une série analogue d'études sur la société québécoise francophone. L'objectif ultime de Hughes et de quelques-uns de ses collègues était d'en arriver à déceler les causes lointaines et prochaines de l'évolution rapide du Québec contemporain. Pour cela, de pratiquer des coupes en profondeur sur des localités dont chacune présenterait un degré croissant de complication sociale - entendons : d'urbanisation et d'industrialisation - depuis un village de type « traditionnel » jusqu'à la métropole montréalaise. Une telle comparaison dans l'espace devait permettre de percevoir les mutations dans le temps pour autant qu'elle ferait déceler les facteurs et les mécanismes qui ont accéléré ou retardé l'évolution [6]. Survint Miner qui projetait d'observer sur place une paroisse rurale du Québec et qui voulut consulter Hughes. On se livra, a partir des statistiques existantes, à un filtrage minutieux de toutes les agglomérations villageoises du Québec dans le but d'en déceler une qui offrirait toutes les caractéristiques du type idéal que l'on avait en vue : éloignement d'un grand centre urbain, faible taille du territoire habité, homogénéité ethnique et religieuse de la Population, prédominance de l'activité agricole. Le choix s'arrêta finalement sur Saint-Denis-de-Kamouraska : le premier maillon de la série entrevue par Hughes était trouvé. 

Miner arriva à Saint-Denis en juillet 1936 et il y vécut, avec sa famille, jusqu'à juin de l'été suivant. Comme tout bon anthropologue (et sociologue ancienne manière !), il regarda, écouta, participa, consigna. Les résultats de ses observations, de ses analyses, de ses interprétations constituent la substance des onze chapitres du livre qui fut publié en 1939. Par la suite, à l'été de 1949, il revint à Saint-Denis constater les radicales transformations qu'y avalent entraînées les années de la Seconde Guerre mondiale et de l'immédiat après-guerre. Ces nouvelles observations furent d'abord consignées dans un article de l'American Journal of Sociology [7] et Miner en fit l'objet, dans des éditions subséquentes de son livre, d'un douzième chapitre qui constitue aussi la postface du présent volume. 

Nous arrivons avec Miner à Saint-Denis. Pourtant, en toute justice pour lui et pour mieux évaluer son labeur, nous faut-il connaître sa lunette d'approche. J'ai indiqué que Léon Gérin abordait Saint-Justin avec, à l'esprit, la perspective des monographies de familles de LePlay et certains postulats méthodologiques de Demolins et de Tourville. Tout observateur, soit du monde physique, soit de l'univers social, apporte à ses expériences ou à ses enquêtes un ensemble de questions et d'hypothèses, un cadre conceptuel a priori qui lui servent, inconsciemment ou consciemment (tant mieux si c'est le second cas), de filtre pour percevoir la « réalité ». On ne découvre que ce que l'on cherche. 

Or, le filtre qu'apportait Miner à Saint-Denis était hérité, j'y ai fait allusion, des travaux de l'anthropologue Redfield. Celui-ci, au fur et à mesure de ses inquisitions en Amérique centrale, avait précisé la notion de société « paysanne » en tant que distincte de la notion de société « primitive » ou « archaïque » dont s'étaient repues, depuis le XIXe siècle, les dissertations des anthropologues issus de Frazier, de Lévy-Bruhl et de Malinowski. Dans le sillage d'ailleurs de Durkheim, Redfield voyait la société ou, plus précisément, toute communauté paysanne comme un type intermédiaire entre la société segmentaire et la société organique. (Il employait en anglais, pour la désigner, le terme de folk dérivé directement de l'allemand et beaucoup dans le même sens où l'on s'en est servi, en français, pour parler de folklore.) À la différence des petites sociétés tribales ou primitives, la communauté paysanne est reliée, de près ou de loin, à la plus grande société moderne urbaine : ses habitants participent à une économie de marché ; ils produisent en vue d'un surplus qui sera écoulé dans les villes ; ils paient des taxes, ont des écoles, votent à des élections générales : bref, ils sont partie prenante à des structures économiques et politiques qui les intègrent inévitablement au peuple des villes [8]. 

Aussi bien, Redfield amplifia cette visée pour en faire une plus vaste hypothèse heuristique, à savoir que l'on peut concevoir toutes les variétés d'agglomérations humaines (dans un pays particulier ou de façon générale), comme étant situées quelque part sur une trajectoire allant de la petite société locale de type paysan jusqu'à la grande métropole : c'est le « continuum » folk-urbain dans la perspective duquel toute communauté est plus ou moins éloignée ou plus ou moins dépendante de l'orbite de la grande société urbaine socialement hétérogène, culturellement diversifiée, économiquement et intellectuellement dominante. C'est cette trajectoire du simple au complexe (on ne peut s'empêcher de penser à Spencer) qui, précisée et davantage élaborée par la suite, a servi d'armature aux analyses redfieldiennes des agglomérations yacathèques, qui a été utilisée et commentée par de nombreux chercheurs et qui était à l'esprit de Hughes comme aussi, bien sûr, de Miner. 

Ce sommaire préambule n'est pas superfétatoire : tout en précisant l'optique dans laquelle Miner a abordé Saint-Denis, il permettra d'éviter des interprétations erronées dans lesquelles, d'ailleurs, certains sont tombés de temps à autre. Miner n'est pas venu au Québec dans le but d'y trouver je ne sais quelle variété de société rurale primitive ou archaïque, semblable à des villages polynésiens ou africains, mais avec la lucidité d'un chercheur curieux de découvrir ce qui faisait la spécificité d'une communauté d'« habitants » québécois en un moment donné de leur histoire. J'ai esquissé la méthode qui lui a servi de guide. Il reste au lecteur a apprécier l'abondance et la justesse de ses trouvailles sans oublier, encore une fois, qu'il s'agit d'un village québécois des années 1935 et que ceux qui, à Saint-Denis, à cette époque, avaient dans les vingt ans sont devenus parents et grands-parents ! Sans préjuger de l'intérêt que chacun trouvera au cours de son incursion dans les sentiers explorés par l'auteur, j'aimerais signaler dès l'abord quelques-uns des carrefours qui ont toujours retenu mon attention de la façon la plus saisissante : la description des réseaux de parentèle et des relations familiales ; l'équivalence dynamique entre la grandeur de la famille et la grandeur du patrimoine ; les modalités et les conséquences de la transmission de la terre paternelle ; le cycle de la famille et son association intime avec les croyances et les pratiques religieuses ; les composantes de la stratification sociale. 

Saint-Denis-de-Kamouraska est une paroisse-village qui se pense et agit comme une totalité suffisante par elle-même. Comme partout dans le Québec rural d'hier, la paroisse est le cadre principal de l'organisation sociale. Elle est le lieu essentiel d'appartenance et de référence. En disant d'un « habitant » : « il est de Saint-Denis », on énonce le critère essentiel de son identification. En ajoutant : « c'est Paul Garon », et souvent : « c'est Paul à Baptiste », on aura précise son signalement complet. Ces modes d'appellation nous sont depuis longtemps familiers, mais ils existent à Saint-Denis dans toute leur limpidité. La paroisse est un ensemble de réseaux de relations interfamiliales. Celles-ci incluent d'abord la parentèle au sens large, c'est-à-dire tous ceux qui se considèrent comme apparentés, soit par un même arrière- arrière-grand-père, soit jusqu'aux troisièmes cousins collatéraux. Les parents immédiats sont ceux qui constituent la famille proprement dite : la microsociété dont font partie le père, la mère, leurs enfants, souvent les petits-enfants qui habitent une même maison - la « maisonnée ». Dans toutes les circonstances de l'existence, la famille agit comme un seul être homogène : vie quotidienne, travaux agricoles et domestiques, éducation des jeunes, mariages des enfants, vie économique et vie religieuse. La famille agit comme une unité de production et de consommation quasi autosuffisante. 

Certes, Léon Gérin avait déjà décrit les mécanismes de cette autosuffisance mais Miner expose avec encore plus de précision le dynamisme profond qui leur est sous-jacent. En premier lieu, les deux phénomènes complémentaires de la taille de la famille et de la superficie de la propriété terrienne. D'une part, étant donné que la famille n'a pas les ressources voulues pour faire appel à une main-d'œuvre extérieure et que les techniques agricoles sont encore assez rudimentaires, l'entreprise familiale doit avoir gratuitement à sa disposition, sur place, un nombre suffisant de travailleurs actifs. D'où la nécessité d'une famille nombreuse, au moins de deux ou trois hommes en âge de travailler et d'un certain nombre de femmes nécessaires aux cultures de jardinage et aux activités ménagères. Réciproquement, la terre doit être d'une grandeur suffisante pour que la famille puisse subvenir aux besoins matériels et intellectuels de tous ses membres. Une sorte d'équilibre entre ces deux exigences s'est traditionnellement établi sous la forme de fermes qui ont une superficie d'environ cent acres. Il s'agit là à proprement parler d'une adaptation écologique naturelle. 

Cet équilibre a aussi été résolu par un fait de structure familiale encore plus fondamental. Pour qu'un tel système puisse se perpétuer, il faut à la fois que la dimension de la terre et la dimension de la famille soient plafonnées de génération en génération. De là, deux conséquences. La première est que la transmission du bien paternel doit être une transmission intégrale, c'est-à-dire qu'elle se fasse à un héritier et un seul. Or, comme le père de famille ne peut céder sa terre tant qu'il se sent assez vaillant pour travailler, il attendra la soixantaine avant de désigner un fils encore assez jeune qui sera l'héritier. Ce sera en général le second ou le troisième fils, mais pas l'aîné. Oguinase Moisan, l'aîné des Moisan de Trente Arpents le sait fort bien qui se dirige spontanément vers le grand séminaire. Si le père possède les ressources voulues, il achètera pour un, deux, quelquefois trois de ses fils non héritiers des terres à l'intérieur ou à l'extérieur de la paroisse. Un ou deux autres fils pourront, si le père en a les moyens ou s'ils sont aidés par le curé, s'orienter vers le collège classique, c'est-à-dire le sacerdoce ou une profession libérale, et les autres devront tenter fortune ailleurs. Quant aux filles, celles qui ne se marieront pas auront le choix d'entrer dans une communauté religieuse ou de devenir institutrices rurales ; sinon, elles demeureront à la maison paternelle à la charge du père, plus tard du fils héritier - s'il y consent. 

Ce catapulte démographique, avec des variantes et des exceptions, a été, quoi que l'on en ait dit, un phénomène de l'ensemble du territoire québécois. Il s'y est inscrit comme l'une des plus dramatiques apories de la culture traditionnelle : la nécessité de la migration était conditionnée parla structure même de la famille rurale. J'ai pu observer cette hémorragie dans la famille de mon grand-père paternel (à Loretteville, près de Québec) ; d'autres l'ont constatée ailleurs, sur les deux rives du fleuve, depuis Charlevoix jusqu'à l'ouest du Québec. D'où la cause de ce que l'on a appelé la désertion des campagnes, des exodes vers les États-Unis et plus tard vers les villes québécoises et, réciproquement, des ressacs dont le chômage urbain des années 30 a offert de désolants exemples. D'où aussi les grippages dans le système lorsque sont apparues, après la Seconde Guerre mondiale, les nouvelles technologies agraires, les automobiles et l'intégration des villages agricoles aux marchés de distribution urbains, régionaux ou internationaux. Et nous voici ramenés à la pertinence de la problématique de Redfield et de Hughes qui cherchaient les facteurs d'évolution entre les types d'agglomérations locales situées à des foyers différents du « continuum » rural-urbain. 

Un très grand nombre d'autres observations de Miner demanderaient à être relevées mais je dois me retenir de démarquer complètement son oeuvre ! je tiens pourtant, avant de terminer, à rappeler l'intérêt de l'analyse du cycle de la vie familiale qui découle du fait de la transmission intégrale de la terre paternelle, l'ingéniosité du graphique reproduisant les niveaux de la satisfaction sociale et surtout, peut-être, les délicates reconstitutions de l'entremêlement des croyances proprement religieuses et de leurs insensibles extensions en pratiques semi-magiques. Les trois chapitres (V, VI et VII) sur les modalités selon lesquelles les cadres religieux, les observances, les piétés, les dévotions et les superstitions imprègnent totalement la vie locale attestent éloquemment la toute-puissance de la religion comme facteur d'intégration sociale et culturelle. Ce qui est aussi remarquable est qu'un observateur non-catholique soit parvenu, avec autant de doigté, à décoder des pratiques souvent ambiguës qui, même chez un croyant, provoquent d'étranges astigmatismes. 

Je laisse le lecteur découvrir par lui-même la trame des éléments de rupture qui ont par la suite brisé les continuités traditionnelles de Saint-Denis. On pourrait parler d'une paroisse qui se fissure et vole en éclats - ce qui a d'ailleurs été le destin de tous les villages-communautés à l'époque contemporaine. On aura une preuve de ce contraste inouï, en parcourant, en guise de conclusion, le récit autobiographique d'un habitant de Saint-Denis qui avait une soixantaine d'années en 1936 (appendice III). Cette technique de cueillette de données ethnographiques a été, on le sait, l'un des moyens d'enquête privilégiés par les anthropologues de la fin du XIXe siècle et l'on sait aussi quel usage phénoménal en ont fait Thomas et Znaniewski dans leur monumentale monographie The Polisk Peasant in Europe and America [9]. À notre époque, on parle plutôt d'« histoires de vie » telles qu'en recueillent, en France, des groupes de chercheurs et, au Québec, mes collègues Nicole Gagnon, Jean Hamelin [10] et Jean Duberger. (L'Institut québécois de recherche sur la culture a même institué un concours annuel visant à faire rédiger de ces histoires par les personnes... qui ont des souvenirs.) Miner a donc interrogé un brave habitant et le récit de celui-ci, à bâtons rompus, est peut-être la pièce la plus délicieuse et la plus révélatrice du volume. On y retrouve, bien sûr, bon nombre de faits déjà connus, mais quel régal de les entendre rappeler sans apprêts, dans une langue savoureuse ! « Si Peau d'Âne m'était conté ... » 

Ce n'est pas par hasard si, parlant de Miner, je reviens spontanément à nos classiques et à des auteurs français. je disais au début que sa monographie, par son optique, par sa minutie et par son style tout autant que par ce dont elle nous entretient, demeure d'actualité. Ne sommes-nous pas captivés par les grandes monographies de la vie rurale française, du XVIIIe siècle à nos jours, signées Marc Bloch, Dauzat, Le Roy Ladurie, Ariès, Duby ? Aussi bien, ne goûtons-nous pas et ne citons-nous Pas encore avec une complète satisfaction les remarquables études de Marcel Rioux sur l'Île Verte [11] et sur Belle-Anse [12] ? À ces noms, je M'en voudrais de ne pas ajouter celui de Gérard Bouchard dont la monographie d'un village français du XVIIIe siècle, Sennely-en-Sologne, est un modèle de reconstitution sociologique autant que de méthode et d'élégance stylistique [13]. Miner appartient à ces constellations d'éminents historiens et ethnographes. C'est pourquoi, même après un demi-siècle, il convient de lui exprimer notre admiration. 

Jean-Charles FALARDEAU
Université Laval


[1] Léon GÉRIN, « L'Habitant de Saint-Justin », M.S.R.C., 2e série, IV, 1898, pp. 139-216.

[2] Pour une édition récente : Tocqueville au Bas-Canada, présenté par Jacques Vallée, Montréal, Éditions du jour, 1973. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[3] Everett C. HUGHES, French Canada in Transition, (Chicago, The University of Chicago Press, 1943 ; traduction française : Rencontre de deux mondes, Montréal, Parizeau, 1945 ; réédition : les Éditions du Boréal Express Ltée, 1972.

[4] Antoine ROY, « Les Histoires de paroisses », Rapport de l'archiviste de la province de Québec pour 1937-1938, Québec, Rédempti Paradis, Imprimeur de Sa Majesté le Roi (sic), 1938.

[5] Robert REDFIELD, The Folk Culture of Yucatan, Chicago, The University of Chicago Press, 1941.

[6] Everett C. HUGHES, « The Natural History of a Research Project : French Canada », Antbropologica, vol. V, no 2, 1963, pp. 225-240.

[7] Horace MINER, « A New Epoch in Rural Quebec », American Journal of Sociology, LVI, 1950, pp. 1-10.

[8] Il faut lire avec attention, à ce sujet, l'introduction à ce volume signée par Robert Redfield.

[9] W.I. THOMAS, Florian ZNANIECKI, The Polish Peasant in Europe and America, Boston, Richard C. Badger, vol. I, II, 1918, vol. III, 1919, vol. IV, 1920 ; 2e éd., New York, Alfred Knopf, 2 vol., 1927.

[10] Nicole GAGNON, Jean HAMELIN et al., L'Histoire orale, collection « Méthodes des sciences humaines », Institut supérieur des sciences humaines, Université Laval, no 1, Saint-Hyacinthe, Édisem Inc., 1978 ; Nicole GAGNON, Jean HAMELIN et al., L'Homme historien. Introduction à la méthodologie de l'histoire, collection « Méthodes des sciences humaines », Institut supérieur des sciences humaines, Université Laval, Saint-Hyacinthe, Édisem Inc., Paris, Maloine s.a., 1979.

[11] Marcel RIOUX, Description de la culture de l'Île Verte, Musée national du Canada, Bulletin no 133 (no 5 de la série « Anthropologie »), Ottawa, 1954.

[12] Marcel RIOUX, Belle-Anse, Musée national du Canada, Bulletin no 138 (no 37 de la série « Anthropologie »), Ottawa, 1957.

[13] Gérard BOUCHARD, Le Village immobile : Sennely-en-Sologne au XVIIIe siècle, Paris, Plon, collection « Civilisation et mentalités », 1972.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 3 janvier 2008 18:15
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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