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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean MEYNAUD, Rapport sur l’abolition de la démocratie en Grèce. Tome II. (1972)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean MEYNAUD, Rapport sur l’abolition de la démocratie en Grèce. Tome II. Montréal: Les Éditions Nouvelle Frontière, février 1972, pp. 407-516. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par les ayant-droit de l'auteur le 19 octobre 2008 de diffuser toutes les publications de l'auteur.]

Introduction

[p. 413] Il ne saurait être question de présenter dans ce titre un tableau détaillé et un bilan exhaustif des structures et des activités de la dictature qui écrase la Grèce depuis bientôt cinq ans. Une telle entreprise exigerait des ressources de tous ordres dont l'auteur de ces pages ne dispose pas. L'unique ambition pour un chercheur limité à ses seules forces est de dégager un fil directeur qui permette d'analyser correctement les intentions et les démarches des putschistes comme aussi de comprendre, du même coup, les mobiles des différents groupes d'opposition.

À première vue, il paraît difficile de trouver un principe systématique d'interprétation convenant à un régime qui allie la tyrannie avec le désordre sans que le second de ces traits tempère nécessairement le premier. Pourtant, de multiples aspects de ce sinistre dossier s'éclairent si l'on observe que le régime des colonels utilise des moyens dictatoriaux pour finalement mener la plus banale des politiques capitalistes, qu'il emploie tout un arsenal de procédés tyranniques pour défendre un ordre social dont, vu le rapport des forces après la guerre civile, la répression policière habituelle suffisait amplement à assurer la sauvegarde.

Depuis qu'ils se sont emparés de l'appareil gouvernemental, les militaires factieux se bornent à faire la politique de la Droite avec d'autres moyens — cette politique dont le Centre s'était appliqué, durant son passage au gouvernement, à modifier certaines des orientations, de manière d'ailleurs relative et en évitant de brusquer la classe des pri-[p. 414] vilégiés. Il suffira pour établir cette continuité de mentionner quelques têtes de rubrique : introduction en Grèce de la société de consommation avec ses tares, ses injustices et ses distorsions habituelles ; constitution du pays en réserve pour le capital monopoliste étranger et assujettissement de l'économie aux impulsions venues de centres de décision extérieurs ; domestication des syndicats ouvriers par les soins conjugués du patronat et de la police ; recours massif à l'émigration tant comme soupape de sûreté socio-politique que comme mode de financement des comptes extérieurs ; gonflement ininterrompu de la dette contractée auprès des prêteurs étrangers ; fidélité exemplaire à l'alliance atlantique et propension notoire à rechercher aux dépens de l'hellénisme une solution à la crise chypriote qui satisfasse Washington...

Sur tous ces points, et d'autres encore qui seront examinés dans la suite de ce travail, la Junte n'a pas dévié de la route tracée par la Droite : comme cette dernière, quoiqu'avec un style différent, elle a continué d'engager le pays sans cesse plus avant sur la voie de la servitude économique et militaire. Quiconque a étudié en leur temps les activités gouvernementales de l’ERE n'éprouve aucun sentiment de nouveauté en observant celles de la Junte. Le colonel Papadopoulos, partisan selon ses propres déclarations de C. Caramanlis à l'époque du régime parlementaire, n'a certes rien oublié, rien renié de ses préférences anciennes.

Les maîtres actuels de la Grèce ne s'en tiennent pas, il est vrai, aux techniques de la démocratie policière en honneur à l'époque caramanlique. La dictature a utilisé, d'une manière ou d'une autre, souvent de façon féroce, tous les procédés du totalitarisme moderne  : déportation et camps de concentration, torture, chantage et délation à très grande échelle, contrôle absolu des moyens de communication, surveillance étroite des agents publics et para-publics, épuration constante des administrations civiles et des corps militaires, embrigadement de l'Église et destruction méthodique de la liberté d'expression sous toutes ses formes, suppression des franchises universitaires, intimidation psychologique, retrait aux adversaires de toute possibilité de travail (y compris dans le secteur privé de l'économie), essai d'endoctrinement de la jeunesse...

[p. 415] Aujourd'hui, certains de ces moyens font l'objet d'une utilisation moins intense ou moins large dans le but évident de désarmer les critiques faites à l'étranger. Mais l'atmosphère du régime demeure, comme pendant les mois ayant suivi le putsch, nettement terroriste. Le pays tout entier baigne dans un climat d'oppression et de persécution policières. En définitive, ce sont les procédés employés pour mater les opposants, contrôler les suspects et décourager les protestataires éventuels qui constituent la principale originalité du gouvernement, la seule même, si du moins l'on néglige certaines nuances secondaires, par rapport à ses devanciers de la Droite.

Certes, même sous l'angle de la répression, la conduite de cette dernière a comporté des pages fort noires qu'il n'est pas légitime d'expliquer toutes par les désastres de la guerre civile. L'Union du Centre elle-même ne s'est finalement pas révélée capable d'abolir dans son intégralité ce dispositif dit d'exception mais qui, depuis Métaxas, a formé un trait permanent de la vie publique en Grèce. Ainsi les colonels peuvent-ils se servir pour persécuter leurs compatriotes de textes largement antérieurs au putsch et dont les gouvernements précédents n'avaient pas voulu ou pas osé entreprendre l'abrogation. Et, s'ils ont besoin d'arguments contre le « communisme », c'est-à-dire contre toute pensée politique humaniste ou progressiste, les journaux publiés par Hélène Vlachos au temps du régime constitutionnel apportent à cet égard une mine inépuisable.

Il serait donc très excessif d'affirmer qu'antérieurement au coup d'État la Grèce connaissait un régime de parfaite légalité : aucune notion n'a été plus étrangère que celle de la primauté du droit à la pratique de la Droite sous ses diverses incarnations. Comme le montre bien le cas du gouvernement Canellopoulos, cette attitude s'est maintenue jusqu'à la chute du régime parlementaire. Mais au moins, avait-il été possible, au prix de luttes sévères, d'atténuer certains excès de la surveillance et de la répression policières, de procéder, non sans risques d'ailleurs, à la dénonciation publique de ces abus, d'élargir progressivement la sphère des libertés civiques. Le dispositif d'oppression des colonels — dispositif dont certains éléments bouffons, voire loufoques, ne doivent pas masquer la nature tragique — demeure en-[p.416] core à l'abri de telles failles malgré tant de belles proclamations de soi-disant clémence à destination de l'opinion internationale.

Bien entendu ce comportement n'a rien de fortuit. L'on ne saurait en attendre d'autre d'hommes n'ayant accédé au pouvoir et ne s'y étant maintenu que par le seul levier de la force et de la violence, d'hommes n'ayant pas osé en cinq années de gouvernement dictatorial organiser même un simulacre d'élection ouverte. Le 21 avril 1967, la Grèce est tombée aux mains d'une bande de militaires de second plan dont le comportement s'explique beaucoup mieux par référence aux méthodes habituelles des gangs qu'aux schémas ordinaires du droit constitutionnel. Comme des poignées de gangsters ont pu régner sur de grandes villes en terrorisant la masse de la population et en s'assurant la complicité d'autorités officielles, ainsi les putschistes grecs ont-ils pu se constituer et conserver jusqu'à présent, grâce à de multiples complicités nationales et étrangères, un domaine de chasse, le territoire de l'État grec, où il leur est possible d'assouvir leur soif inextinguible de pouvoir et des avantages matériels qui lui sont liés. Et les notions de règlement de compte ou d'une solidarité de malfaiteurs conviennent mieux que celles de responsabilité ou de cohésion ministérielle et celle aussi d'honneur militaire pour caractériser les rapports entre les factieux, pour saisir les traits essentiels de leur démarche.

Il serait certes facile d'exprimer les mêmes idées sous une forme plus savante, plus conforme au langage universitaire traditionnel. Ce faisant l'on aboutirait en définitive à rendre service aux hommes du putsch qui, en plus de dominer et d'exploiter la Grèce, entendent bénéficier du respect normalement accordé aux gouvernants d'un pays. Le souci d'adopter une forme correcte ne doit pas aller jusqu'au point où il aurait pour résultat de masquer la réalité de la situation. En traitant la Junte comme un gouvernement ordinaire parmi les autres, on se fait, de manière consciente ou inconsciente, le complice de la dictature, on trahit le peuple grec étouffé par une machine armée forte de son appartenance à l'OTAN et de l'aide militaire américaine. Il y a peut être des putschistes, très rares à notre connaissance, qui n'ont pas profité de leur accès au pouvoir pour s'assurer des avantages indus, combler leur famille de bénéfices matériels ou encore donner libre cours à des instincts sadiques. Cependant, l'on ne peut mieux [p. 417] qualifier les auteurs et profiteurs du coup d'État en tant que groupe que par application de la notion de gangstérisme politique : ayant brutalement conquis un pouvoir à l'exercice duquel rien si ce n'est une propension paranoïaque, ne les destinait, ils ne sauraient en réalité avoir d'autre objectif, d'autre critère d'action que de prolonger autant que possible la durée du festin.

Une fois au pouvoir, et après s'être taillé dans la vie publique du pays des fiefs correspondant à leur ambition ou s'être mis en possession des instruments d'une ascension ultérieure, les colonels ont dû assurer le fonctionnement de l’État et la marche de l'économie dont ils venaient d'usurper le contrôle. Que ce soit par inclination idéologique, par souci de s'assurer la complicité toujours coûteuse des détenteurs du pouvoir économique et financier ou tout simplement par ignorance des problèmes fondamentaux de la société grecque, les putschistes se sont bornés à suivre les politiques imposées jusque-là au pays par les couches dominantes et leur protecteur américain — continuité à peine altérée par l'extrême confusion introduite dans les services administratifs sous prétexte de révolution ou régénération nationale.

Les hommes de la Junte, auxquels certains commentateurs prêtaient au début par analogie abusive des desseins d'inspiration nassérienne, se sont limités de la sorte au rôle de garant des mécanismes et des relations du capitalisme, à une activité de protection de l'exploitation impérialiste sous toutes ses formes. Et comme tous les hommes actuellement au service de l'État grec, même s'ils manquent de courage ou de pudeur à l'égard des oppresseurs de leur pays, ne sont pas des profiteurs ou des ignorants, il est arrivé et il arrive encore que la dictature adopte sur leur suggestion des mesures conformes à l'avantage collectif, tel du moins qu'on peut le concevoir dans une optique capitaliste. Ce sont là les pourboires de la dictature et l'on se priverait en les négligeant d'une dimension indispensable à la compréhension totale du phénomène. Mais, apparemment, les résultats ainsi acquis n'ont pas été assez impressionnants pour que les putschistes envisagent de donner à leur régime un autre fondement que celui du hold-up initial. Au surplus tous ces résultats auraient incontestablement pu être acquis par les procédés gouvernementaux habituels du [p. 418] système capitaliste sans qu'il y ait lieu d'avoir recours aux techniques du totalitarisme et de l'univers concentrationnaire.

Cette énorme disproportion entre les politiques suivies et les moyens utilisés a été rapidement perçue dans plusieurs milieux conservateurs du pays, lesquels s'identifiaient alors à l’ERE à l'exception de sa frange carrément fasciste mais aussi à l'EK à l'exclusion du secteur d'inspiration socialisante. Ces milieux ont assez vite compris que le totalitarisme des colonels n'étaient pas commandé par les exigences de la défense capitaliste mais par la volonté d'un gang d'exploiter le pouvoir brutalement conquis grâce à l'exceptionnel manque de clairvoyance et de courage civique de la classe dirigeante. La conséquence logique de cette perception fut d'affirmer aussitôt l'aptitude des partis et groupes modérés à assurer la protection de l'ordre social établi sans qu'il soit nécessaire d'utiliser à cet effet un appareil dictatorial.

Ces mêmes milieux, certes, n'avaient pas toujours témoigné d'une semblable conviction ainsi que le montre leur participation active au coup de force royal de juillet 1965, lequel faisait fi ouvertement des normes les plus élémentaires du parlementarisme bourgeois. Mais les circonstances du putsch — en particulier la facilité avec laquelle une poignée de conspirateurs n'ayant derrière eux qu'un segment des forces armées avaient pu écraser, en quelques heures, l'essentiel des forces de la Gauche et du Centre-gauche dans le pays — soulignaient à elles seules la futilité des petites peurs des possédants.

C'est ainsi, en tout cas, que divers éléments du monde conservateur ont commencé de lancer des attaques contre le régime des colonels. L'un des aspects essentiels de cette argumentation, spécialement destinée à calmer les appréhensions de Washington, est la possibilité d'assurer la succession des putschistes sans que le pays glisse vers ce que les conservateurs appellent le chaos, c'est-à-dire en réalité vers des changements socio-politiques substantiels. En d'autres termes, selon les modérés, la dictature est inutile puisque l'ancienne classe politique se trouve en mesure, si on lui donne la possibilité de ressaisir le pouvoir, de maîtriser la situation sans recours aux solutions de force. Cette dictature est au surplus dangereuse pour l'ordre établi dans la mesure où ses cruels excès et son attirail idéologi-[p. 419] que grotesque ne peuvent qu'encourager le besoin de transformations profondes, voire même à la longue susciter de nouveaux risques d'affrontement sanglant. D'un autre côté, toujours selon cette thèse, les militaires compromettent par leur incompétence et leur ignorance les institutions et mécanismes de l'ordre capitaliste qu'ils se targuent de protéger (affirmation incessante, selon l'évangile des putschistes, du caractère « occidental » de la Grèce).

Autre facteur d'agacement de la Droite, du moins de ses couches sociales les plus élevées (les soi-disant « grandes familles athéniennes »)  : le fait que le pouvoir suprême soit tombé aux mains de parvenus dont l'élocution et les manières laissent apparemment beaucoup à désirer selon les standards du meilleur monde. C'est un fait que les putschistes viennent pour la plupart de familles très modestes et ne s'en cachent d'ailleurs pas mais s'étant assurés l'ascension politique ils veulent aussi conquérir l'ascension sociale d'où chez eux, ainsi que chez leurs femmes, les inévitables maladresses qui accompagnent ce souci de métamorphose. La bourgeoisie athénienne se rit de ces faux pas et acceptent difficilement que des gens d'aussi basse extraction détiennent les fonctions supérieures même si, comme classe, elle n'a pas à se plaindre de leurs activités. Une certaine fronde qui, toutes proportions gardées, rappelle les bouderies de l'aristocratie romaine vis-à-vis de Mussolini, n'a pas d'autre origine. En somme, les valets ont pris la place des maîtres et, ayant pris goût au pouvoir, refusent de l'abandonner au profit de ceux qui s'en tiennent pour les détenteurs naturels.

Sans attacher à ces petites vanités plus d'importance socio-politique qu'elles n'en valent, c'est là sans doute un facteur de l'opposition qui se manifeste dans les salons athéniens à l'encontre des putschistes. Tout changerait bien sûr si la moindre menace contre les privilèges bourgeois se profilait à l'horizon : les grandes familles qui les critiquent aujourd'hui seraient alors bien aise de compter sur les « sauveurs de la patrie ».

Les milieux conservateurs ne sauraient critiquer sérieusement les politiques de la Junte puisque, à quelques détails près, ce sont leurs propres objectifs que celle-ci entend réaliser. Caramanlis ou Papadopoulos, ce fut sous le gouvernement de l'un et c'est sous la dictatu-[p. 420] re de l'autre le même culte du veau d'or. Les dénonciations de la Junte portent donc essentiellement sur les conditions de gestion de l'ordre capitaliste et sur des méthodes de gouvernement dont le seul fondement a été et reste d'assurer le maintien au pouvoir pour une durée indéfinie des nouveaux dirigeants.

La Junte n'ayant rien changé aux assises de l'ordre social et aux mobiles de l'activité économique, la concentration des attaques sur les fautes de gestion commises par le régime et sur la nature dictatoriale des moyens revient simplement à préconiser la restauration du système politique antérieur au putsch avec, naturellement, retour sur le trône de Constantin, premier serviteur, quoique de manière assez obtuse, du capital monopoliste. Que telle soit en définitive l'ambition de la Droite et plus largement du monde conservateur, le point ne saurait causer la moindre surprise. En bien pesant les mots, et sans la moindre crainte de commettre une injustice, il s'agit là de querelles de famille. La dictature n'a rien changé au système de domination et d'exploitation du peuple grec par ce qui tient lieu à la Grèce de classe bourgeoise et par le capital étranger. Les luttes entre la Droite (Caramanlis en tête et Mavros y compris) et les putschistes se situent à l'intérieur de ce système : il s'agit seulement de savoir qui a le plus de titres pour assurer la perpétuation du désordre établi.

Cependant les conservateurs font de leur mieux pour obtenir l'acceptation d'une telle stratégie par d'autres milieux de l'opposition aux putschistes. Et il ne semble pas que ces efforts soient restés infructueux puisque, sans même parler des milieux de droite de l'ex Union du Centre, des groupes se disant d'inspiration réformiste déclarent accepter d'avance la présence dans un gouvernement post-dictatorial d'hommes dont ils dénonçaient jadis, à juste titre, la complicité foncière avec le gouvernement parallèle. Ces groupes sont ainsi conduits à mettre une sourdine aux revendications impliquant la possibilité pour la Grèce d'adopter des voies nouvelles au lieu d'en revenir simplement aux hommes et aux pratiques de l'ère pré-dictatoriale : ils risquent ainsi d'oublier plus ou moins complètement que dans une Grèce libérée de la tyrannie la première tâche d'une équipe démocratique de gouvernement devrait être, en s'appuyant sur les masses, de [p. 421] mettre radicalement fin aux institutions et aux mœurs ayant permis la réalisation du putsch. Même si des officiers se qualifiant de royalistes font exploser quelques bombes, même si des milieux des forces armées devaient participer à la chute de la dictature au nom de leur serment de fidélité au Roi, il serait déraisonnable et, en tout cas, fort dangereux pour l'avenir de la démocratie en Grèce de tirer de ces activités une sorte de réhabilitation du monarque.

Les motifs invoqués pour justifier l'adoption d'attitudes modérées par les milieux d'intention réformiste sont bien connus pour avoir été invoqués souvent en des circonstances voisines. Il s'agit simplement, mutatis mutandis, de l'application au cas grec de ces vieilles formules d'unité nationale qui, en bien des cas, ont permis aux milieux de l'oligarchie bourgeoise de garder les leviers de commande au lendemain d'une période dictatoriale leur ayant valu pourtant de substantiels avantages. C'est aussi bien entendu l'appel au réalisme qui, dans le cas présent, invoquant le souci de ne pas jeter ou rejeter les milieux conservateurs dans les bras des colonels, souligne la nécessité de ne pas effaroucher Washington. C'est également l'argument classique de l'urgence de l'union nationale contre les tyrans — argument qui serait certes plus convaincant s'il n'impliquait en toute occasion l'alignement de la gauche sur la droite, jamais le mouvement inverse.

Certains de ces groupes, il est vrai, n'acceptent l'hypothèse d'un gouvernement conservateur pour liquider les séquelles de la dictature qu'à titre d'expédient tactique : ils croient, éventuellement de très bonne foi, en la possibilité d'une seconde phase durant laquelle pourrait être élargie et consolidée l'assise démocratique du pays grâce à un ensemble de réformes appropriées. C'est là une position qui pourrait valoir à ses tenants bien des déceptions et même de cruels déboires. Dans une situation comme celle de la Grèce, où les forces conservatrices disposent de tellement d'atouts, il paraît bien difficile de croire que la vieille classe politique ne profiterait pas d'un retour au pouvoir pour bloquer la réalisation des liquidations indispensables et pour stopper de nouveau la modernisation démocratique des structures socio-politiques. Les hommes des groupes réformistes qui fournissent aujourd'hui leur caution aux projets et manigances des adeptes du conservatisme et autres partisans de la monarchie font simplement une politique de gribouille : c'est un retour à 1950, et [p. 422] non pas même à 1964 comme certains le souhaitent, qu'ils contribuent à préparer.

L'on ne saurait dire que la Gauche elle-même demeure indemne de telles tendances. L'opposition grecque donne ainsi le spectacle peu banal d'hommes qui, quoique se réclamant du socialisme, prêchent l'union avec des milieux conservateurs — conservateurs comme on l'est encore en Grèce c'est-à-dire avec la conception la plus rigide de l'ordre social traditionnel. Que ces milieux arrivent demain au pouvoir et il ne leur faudra pas beaucoup de temps pour combattre avec le maximum d'énergie et en utilisant toutes les armes disponibles les hommes de l'autre bord qui s'attachent aujourd'hui à promouvoir l'unité nationale ou du moins en acceptent l'éventualité. Ces comportements ne peuvent en définitive qu'affaiblir la Gauche et créer en son sein de nouveaux facteurs de division. Pour cette raison et pour d'autres que nous analyserons plus tard, la Gauche risque de ne pas sortir renforcée des épreuves si lourdes que subit le peuple grec depuis le 21 avril 1967.

Toutefois ces raisonnements et ces anticipations ont un défaut grave qui est de ne pas tenir suffisamment compte des réactions possibles des masses, une fois celles-ci débarrassées du carcan dictatorial. Certains pensent ou espèrent que le soulagement procuré par la chute d'un gouvernement ignominieux sera assez profond pour que les Grecs acceptent sans opposition majeure, le retour sur la scène des hommes de l'ordre bourgeois, pourtant authentiques fourriers de la dictature des putschistes — retour que les intéressés ne manqueraient certainement pas d'assortir de plus belles promesses de renouveau et de prospérité. Si tel devait être le cas, ce serait pour la Droite, quelle que soit la forme sous laquelle on la présenterait au peuple, une victoire majeure.

Une telle perspective n'est nullement invraisemblable mais on ne saurait la tenir pour nécessairement acquise. Les conditions dans lesquelles s'effectuera la libération du pays pèseront sans nul doute d'un grand poids dans la détermination des orientations futures de la politique grecque. De toute manière, ce n'est pas avec l'adoption de projets de compromis, lesquels entraînent inévitablement des attitudes de compromission, que l'on galvanisera l'énergie populaire sans la mobilisation permanente de laquelle la réalisation d'un putsch militaire d'un type ou d'un autre restera toujours du domaine des possibilités. C'est là un mobile suffisant [p. 423] pour proposer au peuple grec des solutions de rechange claires et sans équivoque, des solutions qui, en plus d'un rejet absolu des techniques dictatoriales, comportent la fixation d'objectifs susceptibles d'assurer le changement national. L'on ne saurait obtenir l'adhésion des masses aux exigences de cette transformation sans lui indiquer à l'avance les motifs, les étapes et l'aboutissement final de l'entreprise.

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Cette interprétation de la réalité grecque actuelle ne constitue sans doute pas une clé d'explication totale. Il faut aussi compter pour saisir correctement la situation avec d'autres variables comme l'ambition illimitée de certains des putschistes, le sadisme et la cruauté de plusieurs autres, la complète imbécilité de quelques-uns. Mais ce fil directeur permet en tout cas de comprendre qu'une dictature d'extrême-droite, s'appliquant toute entière à satisfaire et renforcer le capital monopoliste ainsi que ses milieux d'appui, trouve des adversaires déclarés dans les rangs des milieux conservateurs eux-mêmes. Ce schéma d'interprétation aide également à comprendre, au moins, jusqu'à un certain point, les mobiles des éléments du centre, voire de la Gauche, qui se refusent à poser dès maintenant la question royale et tiennent l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement conservateur, éventuellement à titre transitoire, pour la seule alternative à la dictature.

Ces points nous semblent appuyer le principe d'interprétation suggérée, principe dont la vérification systématique va être entreprise dans les chapitres de ce titre troisième *.

[p. 424, sans texte.]



* Ce tome II ne comporte que le chapitre X.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 14 octobre 2010 7:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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