RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean MEYNAUD, DESTIN DES IDÉOLOGIES. (1961)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean MEYNAUD, DESTIN DES IDÉOLOGIES. Lausanne: Études de science politique, no 4, 1961, 164 pp. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par les ayant-droit de l'auteur le 19 octobre 2008 de diffuser toutes les publications de l'auteur.]

Introduction


AU COURS DES ANNÉES RÉCENTES, un mouvement assez ample de la pensée politique a pronostiqué le déclin, et même la fin, des idéologies. L'argument général de cette thèse est l'apparition dans les sociétés modernes de puissants facteurs de rapprochement et d'authentiques solidarités pacifiantes. Certes, la bataille se poursuit et, si l'on considère la littérature consacrée aux idéologies, semble s'intensifier. Mais cet affrontement, qui répondait jadis aux conditions de la vie sociale, tourne souvent, de nos jours, à la pure controverse d'école, l'évolution aboutissant peu à peu à désagréger le fondement concret de ces alignements et à leur conférer un caractère fictif.

Sommes-nous vraiment parvenus à l'achèvement des conflits idéologiques ? Beaucoup de faits tirés de l'observation courante permettent d'en douter : des rassemblements laïcs en France aux marches organisées par les « unilatéralistes » en Grande-Bretagne, des manifestations ; racistes et anti-racistes dans le sud des États-Unis aux démonstrations effectuées par les syndicats japonais contre le pacte américano-nippon et ses prolongements, Un nationalisme véhément s'affirme dans les jeunes États entraînant un important ensemble d'attitudes positives (industrialisation) ou négatives (refus des modèles étrangers) dont on n'a pas encore évalué les implications. Enfin, et surtout, le monde communiste nous signifie chaque jour sa volonté de mener contre les systèmes occidentaux une implacable lutte idéologique dont la « coexistence pacifique » constitue un instrument privilégié.

Les partisans de la thèse de l'apaisement connaissent tous ces éléments et beaucoup d'autres qui vont dans le même sens. Dès lors, comment parviennent-ils à les concilier avec leur affirmation centrale ?

En réalité, la question n'est pas simple, le manque de recul augmentant la complexité de son examen. Il serait tentant d'en renvoyer l'analyse à plus tard en laissant, pour ainsi dire, aux événements le soin de trancher le débat. Mais le verdict des faits manque presque toujours de clarté et les divergences entre historiens, même sur des périodes éloignées, montrent que le passage du temps ne garantit nullement l'unanimité dans l'interprétation. De plus, en dépit de préventions tenaces, il n'est jamais inutile d'entreprendre l'étude de la réalité immédiate. Il est fort douteux que l'on puisse construire de grandes œuvres en se concentrant sur l'actualité. Pourtant, de telles démarches sont susceptibles d'élargir les dimensions de l'analyse documentaire et de poser des jalons pour l'établissement de schémas généraux.

*
* *

L'examen des problèmes de l'idéologie est fortement compliqué par les divergences dans la désignation et l'appréciation des phénomènes. En discuter de façon approfondie reviendrait à écrire un autre livre. Il est cependant nécessaire d'expliciter en quelques mots les positions prises ou, si l'on préfère, les conventions adoptées dans cet ouvrage.

On peut voir en première analyse dans l'idéologie, l'organisation conceptuelle d'un certain nombre de fins collectives reconnues comme désirables : ainsi opposera-t-on le conservatisme centré sur la reconnaissance et l'apologie de l'ordre établi, au libéralisme qui affirme la nécessité du mouvement et met l'accent sur les réalisations futures [1]. Dans cette acception, l'idéologie se rapproche de la notion allemande de Weltanschauung que l'on traduit, faute de mieux, par conception du monde, ou encore, état des idées qu'on a sur le monde et sur la vie : selon certains, elle s'en distinguerait toutefois par son caractère nécessairement, collectif, le contenu du terme allemand pouvant par contre être aussi bien d'ordre individuel que collectif [2]. Cependant, d'autres auteurs se sont essayés à donner une vue plus précise de l'idéologie, spécialement dans ses applications au domaine politique. Ainsi Karl Loewenstein, qui la définit comme un « système cohérent d'idées et de croyances expliquant l'attitude de l'homme, envers la société et conduisant à l'adoption d'un mode de comportement qui reflète ces idées et ces croyances et leur soit conforme » [3].

En se plaçant au niveau du langage courant, on observe une grande confusion dans l'emploi de termes voisins : doctrines, idées, idéologies... Ces mots sont très souvent utilisés comme s'ils étaient interchangeables. Les auteurs qui jugent souhaitable d'établir une distinction en suggèrent des acceptions diverses.

C'est ainsi que Jean Touchard propose de réserver le mot « doctrine » à la désignation d'un système complet de pensée reposant sur une analyse théorique du fait politique [4]. Pour lui, la doctrine est une œuvre individuelle : elle contribue à la formation de l'idée politique qui, à l'inverse de la pensée doctrinale, possède une épaisseur, un poids social. De façon heureuse, Touchard compare l'idée (qu'il lui paraît difficile de distinguer de l'idéologie) à une pyramide avec plusieurs étages : l'étage de la doctrine, celui de la praxis, celui de la vulgarisation, celui des symboles et des représentations collectives. Pour prendre un exemple actuel disons que l'on trouve à un bout de la chaîne Le Capital et à l'autre le slogan des « deux cents familles ».

La position de Raymond Aron est un peu différente. Il voit dans les idéologies — spécialement ce que l'on appelle les « ismes » — des doctrines chargées de traits particuliers qu'il ramène à trois : potentiel émotionnel (à la différence des pures idées, elles visent moins à démontrer qu'à convaincre) ; justification d'intérêts ou de groupes ; structure apparemment logique, ou si l'on préfère, caractère systématique (encore que ce trait, spécialement visible dans les idéologies de type communiste, n'ait pas la même importance dans tous les cas) [5].

Bien qu’empruntant une systématisation et un vocabulaire différents, l'approche d'Aron a de nombreux points communs avec celle de Touchard l'un et l'autre admettent la notion d'une dégradation insensible de l'œuvre intellectuelle à mesure que l'on se rapproche du stade final de l'utilisation pratique. En poussant ce raisonnement jusqu'au bout, on a pu voir dans les idéologies des systèmes d'idées « qui ne sont plus pensées par personne » [6]. Cette dévalorisation s'explique si l'on admet que l'idéologie est en quelque sorte le support ou l'armature de l'action, fournissant un programme d'activité ou la justification d'un tel programme, mieux encore apportant un critère ou une série de références pour le jugement des conduites et la réalisation des choix.

En une large mesure, le mot d'idéologie reste marqué par le sens que lui ont donné les marxistes pour lesquels le propre de l'idéologie serait de vouloir traduire, comme s'il s'agissait de l'expression d'une pensée désintéressée les intérêts vitaux d'un groupe ou d'une classe sociale. L'idéologie procéderait ainsi d'une conscience faussée, la caractéristique de l'idéologue étant d'ignorer que son système de réflexion est le produit des conditions matérielles dans lesquelles il est placé. Exprimant les rapports de propriété, l'idéologie est liée à la division de la société en classes sociales, la classe dominante faisant tous ses efforts pour imposer sa propre conception du monde à l'ensemble de la communauté. La démarche idéologique prend dès lors figure de facteur défensif ou de principe protecteur. Élément de couverture sociale à contenu mystifiant l'idéologie joue le rôle d'un instrument de combat entre les groupes.

Sur cette base, le marxisme qui se présente comme la science étudiant les lois du développement de la nature et de la société ne saurait pour ses adeptes, mais pour ceux-ci seulement, être assimilé à une idéologie. Le marxiste ne peut être qualifié d'idéologue puisqu'à la base de sa réflexion se trouve la croyance en la détermination de la superstructure idéologique par l'état des rapports de production. Observons pourtant qu'à l'heure actuelle les communistes définissent couramment le marxisme-léninisme comme l'idéologie du mouvement de libération du prolétariat aboutissant ainsi à la notion, philosophiquement originale, d'une idéologie scientifiquement vraie par opposition à toutes les autres réputées fausses.

Le point à retenir est que, dans la perspective marxiste, l'idéologie est liée à l'existence et à l'activité d'un groupe social en tant que tel. Cette correspondance entre les conceptions politiques et les groupements sociaux possède un degré élevé de vraisemblance et rend compte d'une large partie de la réalité. La recherche et la pratique contemporaines en sont nettement et profondément imprégnées. Mais la relation n'exprime nullement la totalité des phénomènes considérés. L'appartenance sociale ne détermine pas infailliblement les conceptions de l'individu : on ne peut ignorer la possibilité d'un dépassement des idéologies au sens marxiste du terme et il serait dangereux de la sous-estimer. Autre élément à ne pas négliger : la tendance d'un groupe à s'accrocher, par tradition ou paresse intellectuelle, à une idéologie qui ne représente plus ses intérêts. Il est possible que l'utilisation systématique des grands moyens de communication (mass-communications) augmente la fréquence de tels décalages qu'il est peut-être optimiste de considérer comme de simples retards dans l'adaptation aux facteurs objectifs. Même si l'on admet que les idées sont le produit des conditions sociales — et a fortiori si l'on refuse à ce propos tout lien de filiation rigide — on ne peut exclure que la pensée joue éventuellement un rôle moteur, au niveau de l'infrastructure [7].

En faisant des idéologies un simple élément de rationalisation des formations sociales (d'autres y ayant vu des reflets), on s'expose à abandonner ou sous-estimer les idées qui, à un moment donné, ne trouvent pas, ou ne trouvent plus, « preneur », les motifs de l'épuisement ou de l'échec n'étant pas nécessairement fonction de l'état de la structure sociale [8]. On a pu dès lors se demander s'il ne conviendrait pas d'utiliser un système dualiste de répartition idéologies-idées politiques. Le mot « idéologie » serait employé pour embrasser les conceptions et positions d'une classe ou d'une catégorie sociale quelconque (idéologie bourgeoise ou paysanne, par exemple, ou, à la rigueur, idéologie des « classes moyennes »). Quant au terme d'« idée », on s'en servirait pour identifier les tendances politiques qui existent à un moment donné dans une société déterminée : libéralisme, traditionalisme, industrialisme, socialisme... (selon l'approche adoptée par Thibaudet pour étudier les idées politiques de son temps) [9].

Cette distinction, même si elle part d'une propriété établie par le marxisme, ne saurait avoir de sens pour un marxiste qui sera porté à la taxer d'idéaliste. Elle nous semble pourtant offrir sur le plan conceptuel un grand intérêt en établissant que le mouvement liant la pensée à l'action pratique n'est ni rigide ni unilatéral. De l'une à l'autre, il n'y a pas de relation simple, mais un va-et-vient étrangement complexe. La puissance — ou le rayonnement — de l'idée ne lui vient pas seulement de son adéquation aux rapports sociaux ou autres facteurs objectifs. Tout en admettant qu'en bien des cas les idées sont une arme du combat social, un instrument de protection des privilèges, nous reconnaissons aussi qu'en des circonstances multiples, elles se révèlent plus fortes que les intérêts et qu'il existe peut-être — au-delà de la succession des régimes — des aspirations humaines permanentes : aspirations que l'analyse sociologique, sous peine de retomber dans l'ornière du droit naturel, n'a pas comme telle, à critiquer et à juger, mais qu'elle a pour mission de rechercher et de décrire à travers leurs manifestations positives [10].

Cependant, cette distinction nous semble difficile à pratiquer. Un premier obstacle réside dans l'apparente fluidité des groupes sociaux. L'ordonnancement doctrinal de la société, on le verra dans la suite de ces développements, perd toujours une bonne partie de sa vertu classificatrice si on le confronte aux réalités immédiates. Quant aux conceptions intellectuelles et morales de ces groupes divers et quelque peu instables, elles sont elles-mêmes dépourvues de rigueur et de précision. À vouloir les saisir à un niveau élevé de généralisation, on s'expose au risque de reconstruction dogmatique. Le même danger existe, sans nul doute, à propos des tendances politiques style Thibaudet, comme la lecture du livre de celui-ci suffit à en convaincre ; mais en ce cas, l'effort de tri et de comparaison, comporte au total, en raison de la nature même de l'analyse, un moindre péril d'interprétation subjective.

En définitive, cette distinction nous paraît susceptible de fausser la description des choses et nous préférons la rejeter. Nous choisirons donc, au point de départ, d'assimiler les idéologies aux « ismes » traditionnels qui, tout en différant par l'inspiration d'ensemble et le but final, ont souvent de nombreux points communs. Mais ce faisant, nous n'oublierons pas les rapports souvent étroits qui unissent ces ensembles aux divers groupes sociaux (si du moins ils présentent assez d'homogénéité et de cohérence pour être en mesure de s'assurer une ligne idéologique commune). Enfin, nous aurons garde de négliger le fait que les idées ou éléments d'idées, dont l'ensemble est censé former l'idéologie en cause, se dégradent et s'appauvrissent, ne serait-ce que par le rejet des nuances, au moment de leur diffusion et en raison de leur succès. Songeons seulement à ce qu'il restait du système de Maurras dans l'esprit du camelot du roi d'intellect moyen et, a fortiori, dans celui du sympathisant d'une lointaine province. En dépit de son exceptionnelle cohérence interne, le marxisme-léninisme lui-même n'échappe pas à une telle servitude.

Ainsi présentée, l'idéologie ne saurait être dissociée de l'action ou, du moins, d'une volonté d'action (compte tenu de l'inégalité de puissance qui, à un moment déterminé, caractérise les divers systèmes idéologiques en présence). Déjà perceptible en de nombreux cas à l'étage doctrine (dont on peut se demander s'il ne serait pas souhaitable — mais est-ce concevable et possible ? — de le distinguer du plan de la pure théorie), ce souci de marquer et d'entraîner l'opinion s'élargit et s'approfondit quand on arrive au niveau de la vulgarisation. D'où l'exceptionnel intérêt de la dissociation d'une idéologie en ses éléments composants : part de démonstration rationnelle, rôle des considérations morales, place des représentations mythiques... Il est difficilement pensable qu'un système idéologique quelconque puisse se passer entièrement de l'un ou l'autre de ces facteurs. On peut, finalement, se demander si toute idéologie, en tant qu'elle exprime des projets d'avenir et des programmes d'action, n'est pas vouée à enfermer quelque élément de mythe ou d'utopie ou, pour reprendre la remarque de E. M. Cioran, si, au niveau de la multitude, la vie sans utopie ne deviendrait pas irrespirable : la nostalgie prenant chez les sociétés, ou les groupes, la forme du retour à l'âge d'or ou de l'idolâtrie du futur [11].

*
* *


On sortirait des limites de cette introduction en soulevant le problème des fonctions de l'idéologie qui semble à certains remplir des missions jadis du ressort de la religion [12]. À beaucoup d'auteurs, on l'a dit, qui s'inspirent plus ou moins ouvertement de la position marxiste, l'idéologie apparaît comme une illusion ou un mensonge, en tout cas, une arme forgée plus ou moins heureusement et spontanément dans le combat social. Disons, de façon moins catégorique, que la lutte idéologique revêt souvent des aspects tactiques non exempts, et ceci à toutes les époques, de traces d'intoxication. Il arrive d'ailleurs que les manipulateurs soient pris à leur piège et subissent le choc en retour des idées émises (cas de l'idéologie humanitaire lancée au XIXe siècle par de nombreux écrivains « bourgeois »). G. Duveau a judicieusement cité l'exemple du patron qui, après avoir fréquenté l'église pour garantir à son usine une « discipline productive », se transformera en dévot ou, même, en ascète, oubliant le destin de ses biens temporels [13].

Un autre aspect de ce thème serait d'analyser l'idéologie comme support de l'action [14]. La question se trouve aujourd'hui suscitée par la prétention des technocrates à réaliser un État idéologiquement neutre dont la ligne de conduite reposerait sur la recherche de l'efficacité. C'est surtout à propos de l'U.R.S.S. que le problème a été soulevé et discuté. En un livre déjà ancien, mais dont les conclusions valent toujours d'être redites, Barrington Moore Jr a déclaré que depuis leur prise de pouvoir en Russie, les Soviets ont laissé prédominer l'idéologie des moyens sur celle des fins [15]. D'où, par exemple, la répudiation de l'idéal de l'égalité qui s'est, à l'épreuve, révélée incompatible avec la création d'une société industrielle. Pour cet auteur, l'industrialisation imposerait des règles de conduite absolument impossibles à négliger. De même, sur le plan des relations internationales, les Soviets auraient agi comme disciples de Machiavel et de Bismarck plus que de Marx et de Lénine, s'attachant à l'équilibre du pouvoir davantage qu'à l'idéal de la révolution prolétarienne.

On peut hésiter à accepter de telles positions qui reçoivent toujours une large audience. Certes, M. N. Khrouchtchev ne manque jamais une occasion d'insister sur le supplément de popularité que vaudra au marxisme l'amélioration des conditions de vie ; tout sera plus facile, déclare-t-il, quand l'acceptation spirituelle sera doublée par des avantages au niveau de l'estomac [16]. Mais, dans le même temps, il continue d'affirmer la nécessaire subordination de l'art — peinture, musique, littérature... — à la réalisation de l'idéal de la société communiste. Le parti mène aussi une lutte constante contre les nombreuses survivances de l'idéologie « bourgeoise », déclarant que le développement de la conscience morale ne suit pas le même rythme que l'expansion des forces économiques (la plus marquante de ces survivances étant le maintien des croyances religieuses). Il combat aussi les déformations de l'idéologie socialiste (camouflage des échecs, cosmopolitisme, attitude incorrecte à l'égard des diverses formes de travail).

Sans entrer dans la controverse sur le rôle de l'idéologie en U.R.S.S., disons garder un certain scepticisme à l'égard des thèses voulant, à partir de très nombreux cas, que les dirigeants soviétiques s'inspirent exclusivement de considérations « réalistes » sur le plan interne comme externe [17]. On prend un risque, en déclarant que ces leaders ont toujours fait prévaloir, dans la prise des décisions, les considérations de réalisme politique sur les positions idéologiques (noter, par exemple, les vicissitudes des relations soviéto-yougoslaves). De façon plus générale, il reste frappant de voir le soin avec lequel sont forgés et appuyés idéologiquement les notions et concepts utilisés pour la lutte politique, spécialement au niveau international (ainsi les thèses sur la « coexistence pacifique »). La souplesse de la dialectique utilisée dans des cas de ce type, ne permet pas de dire, il est vrai, si l'idéologie fût l'élément moteur ou la justification a posteriori de la position prise [18].

Quoi qu'il en soit, l'analyse des fonctions de l'idéologie dans les sociétés communistes soulève des problèmes spécifiques dont cet essai ne traitera pas. Nous avons le sentiment que les comparaisons si volontiers effectuées entre les pays de l'Est et de l'Ouest apportent pour l'instant plus de confusion que de lumière. Aussi concentrerons-nous ce travail sur la situation des nations démocratiques de l'Occident parvenues à un niveau économique déjà relativement élevé, les idéologies d'autres systèmes n'étant citées que pour leur influence éventuelle sur les nôtres [19].

Bien entendu, la discussion sera limitée aux idéologies politiques. Au stade actuel de l'analyse sociale, cette restriction est obligatoire si l'on veut faire œuvre cohérente. Spécialement dans le domaine des idées, elle est superficielle et, pour tout dire, conventionnelle. Il suffira de deux exemples pour établir les lacunes de l'itinéraire adopté — itinéraire que les progrès de la connaissance permettront, sans nul doute, d'élargir jusqu'à embrasser l'ensemble des positions humaines (pour autant, bien sûr, qu'elles touchent à la politique, mais combien restent, en définitive, exemptes de tels contacts ...).

Voyons d'abord le phénomène des croyances religieuses. On a pu montrer — sur l'exemple privilégié de l'Islam, il est vrai — que celles-ci dominent la géographie humaine elle-même, parfois davantage que les facteurs matériels. C'est ainsi que l'on trouve la marque de l'Islam dans un urbanisme très spécial, dans l'exploitation du sol (y compris les conséquences des interdits alimentaires), dans les pèlerinages, etc. [20]. De façon au moins aussi nette, nous savons que la religion islamique qui s'attache au spirituel comme au temporel, a puissamment modelé le gouvernement des hommes. Cette influence est certes moins nette, surtout à l'époque moderne, pour une religion comme le catholicisme, mais il reste impossible de contester le poids global de la religion catholique sur la politique, et l'existence d'affinités entre certaines positions temporelles et des options proprement religieuses (méthodes d'apostolat, rôle des laïcs dans la société ; valeur attribuée à la défense de l'enseignement libre, etc.).

Un cas moins fréquemment cité est celui des mouvements littéraires. Encore que la relation soit souvent oubliée, la littérature paraît susceptible d'agir sur la politique, et d'ailleurs vice-versa, même dans les sociétés ou la création artistique échappe aux consignes gouvernementales. Soit, par exemple, le surréalisme (mais on pourrait aussi évoquer le romantisme, le naturalisme, l'existentialisme). On sait que les milieux conservateurs ont accusé les surréalistes d'avoir contribué à aggraver le désarroi moral caractéristique du premier après-guerre [21]. Au surplus, la liaison entre plusieurs adeptes de ce mouvement et des formations politiques extrémistes, communistes, ou anarchistes, est trop connue pour qu'il soit besoin de la rappeler ici [22]. On dira peut-être que ces attitudes intellectuelles traduisaient simplement un déséquilibre social plus profond, mais la diffusion de l'oeuvre d'art — surtout lorsque son auteur ne craint pas de provoquer le scandale — n'apporte-t-elle pas un élément supplémentaire à cette mise en cause des structures existantes ?

Nous avons la certitude qu'en ignorant ces phénomènes, l'analyse politique commet une faute : il n'est probablement pas erroné de penser que certaines tendances philosophiques ou littéraires ont compté parmi les facteurs ayant rendu la société allemande perméable à l'hitlérisme (ainsi, un vigoureux effort pour revaloriser l'irrationnel contre la « raison borgne » du XIXe siècle, une méfiance à l'égard de ce qui est défini, de ce qui a un début et une fin ; un respect de l'obscur aboutissant au rejet des vertus de la cohérence, etc.).

Ces quelques observations montrent les dimensions que devrait revêtir une analyse du déclin des idéologies pour être pleinement significative. Si l'état actuel des fragmentations disciplinaires contraint à des vues plus modestes, il est nécessaire pourtant de ne pas sous-estimer la distance qui nous sépare du but.

Nous prendrons ici comme base de raisonnement la thèse du déclin des idéologies dans les sociétés contemporaines. En son acception rigoureuse, elle prédit la fin des conflits idéologiques : même s'ils ne le savent pas encore, les hommes seraient, en réalité, unanimes sur l'essentiel. Un courant plus modéré fait état d'une simple tendance ayant de nombreux obstacles à vaincre avant de s'imposer. Le facteur commun à ces diverses conceptions est la croyance en un processus de « désidéologisation ». Ainsi voit-on dans le phénomène une évolution qui se déroule, à partir d'un point de référence, en fonction de variables dont l'étude reste d'ailleurs superficielle.

Nous éprouvons une grande méfiance envers cette présentation, en quelque sorte linéaire, du problème considéré. La faiblesse majeure d'une telle position est le caractère arbitraire de la date retenue pour établir la comparaison. Il est certainement possible de modifier l'évaluation de la situation actuelle par simple changement de l'époque de référence. Cette propriété n'oblige pas à rejeter l'idée d'une transformation : elle incite cependant à en rechercher un autre mode de systématisation.

La période immédiate se caractérise par une certaine dévalorisation des conflits idéologiques, une certaine indifférence vis-à-vis des batailles doctrinales. Nous sommes en présence d'un apaisement qui n'est pas total et ne saurait, sauf préconception dogmatique, être tenu pour définitif. L'histoire offre de multiples exemples d'un semblable effacement des luttes d'idées, mais un élément nous fait défaut pour fixer du premier coup sa signification : la connaissance du niveau habituel de semblables contestations dans la vie politique.

Supposons que le gouvernement de la Cité suscite en règle générale des combats idéologiques d'une réelle intensité : l'image d'une éclipse traduirait alors correctement l'état présent des choses. Mais on peut également soutenir que de telles luttes ne surviennent que rarement et souvent par rapport à un problème déterminé (affaire Dreyfus, question de la C.E.D....). Dans cette perspective, l'apaisement récent correspondrait, en somme, à la norme habituelle, le problème étant de rechercher les facteurs responsables de son maintien ou, en d'autres termes, les causes explicatives de la persistance de l'apathie.

Il ne semble pas possible, du moins pour l'instant, de faire un choix scientifiquement fondé entre ces deux hypothèses. Sans être en mesure de justifier pleinement cette option, nous croyons la seconde plus conforme aux faits. À beaucoup d'égards, les périodes de forte tension idéologique se présentent comme des phases d'excitation temporaire destinées à se résorber plus ou moins vite dans la grisaille de la pratique quotidienne.

Cet apaisement n'est pas nécessairement synonyme d'immobilisme. Même dans les époques de calme apparent, les oppositions idéologiques subsistent et demeurent susceptibles d'inspirer des choix de portée réformiste. Cependant cet amoindrissement des rivalités partisanes est plutôt favorable à la conservation de l'ordre établi, quel qu'il soit. D'où la tendance — particulièrement évidente aujourd'hui dans la lutte contre le communisme — à insister sur les vertus de l'apaisement et à en exalter les mérites. On ne joue pas sur les mots en évoquant une idéologie de l'apaisement idéologique dans laquelle les contempteurs les plus sévères de notre monde verront peut-être un mythe au service d'une société en voie de désagrégation. Cette remarque conduit à examiner la thèse du déclin des idéologies comme étude d'une pratique sociale et accomplissement d'un essai de persuasion.

Dernière remarque : l'indifférence globale des citoyens vis-à-vis du combat idéologique s'accompagne parfois d'un intense bouillonnement d'idées en des cercles, éventuellement restreints, de l'opinion. Or ces démarches prennent bien souvent la forme d'un refus préalable des idéologies existantes : on repousse ce qui est sans toujours proposer des éléments de remplacement. Il arrive que ces attitudes de refus soient interprétées comme un signe de l'apaisement idéologique. C'est un contresens : de telles mises en cause étant l'un des éléments susceptibles de provoquer les tensions idéologiques qui, de temps à autre, secouent les fondements des sociétés ou, au minimum, affaiblissent la force des idées reçues.

En définitive, l'hypothèse choisie comme base de ce travail permet de ne pas donner un caractère exceptionnel à la période que nous traversons. Elle considère la prétendue phase de déclin comme un stade d'apaisement qui n'a pas de titre à la permanence. Sans se prononcer explicitement sur les conditions et modalités d'un renversement du courant elle refuse de le tenir pour inconcevable. Il reste, dès lors, à démontrer, sinon la parfaite validité, du moins la vraisemblance d'une telle position.



[1] En ce sens : NIEL (H.), « Les idéologies », Lumière et Vie, juillet 1956, pp. 105-126.

[2] Ainsi Wladimir WEIDLÉ dans l'introduction au numéro spécial de Res Publica (1960, n° 3, p. 190) sur « Les idéologies et leurs applications au XXe siècle ».

[3] In : « L'influence des idéologies sur les changements politiques », Bulletin International des Sciences Sociales, 1953, p. 55.

[4] In : Histoire des idées politiques, Paris, 1959, t. I, p. VII.

[5] In : Res Publica, op. cit., pp. 276-277. Autre formulation de R. ARON : « Les idéologies politiques mêlent toujours avec plus ou moins de bonheur des propositions de fait et des jugements de valeur. Elles expriment une perspective sur le monde et une volonté tournée vers l'avenir » (L'opium des intellectuels, Paris, 1955, p. 246).

[6] W. WEIDLÉ, même revue, p. 189.

[7] Sur le problème des relations entre l'activité intellectuelle et l'existence sociale, il est indiqué de relire l’ouvrage de Karl MANNHEIM, Idéologie et Utopie, traduit de l'édition anglaise, Paris, 1956. Pour une critique de ces conceptions, se reporter avant tout à Raymond ARON, La sociologie allemande contemporaine, 2e édition, Paris, 1950, pp. 74-94. Voir aussi Paul KAHN, « Idéologie et sociologie de la connaissance dans l'œuvre de Karl Mannheim », Cahiers Internationaux de Sociologie, vol. 8, 1950, pp. 147-168. Mentionnons l'intéressante analyse de J. A. SCHUMPETER, « Science and ideology », American Economic Review, mars 1949, pp. 345-359. Voir enfin : MACRAE (Donald G.), Ideology and society. Papers in sociology and politics, Londres, 1961, chapitre VI.

[8] Citons par exemple l'œuvre, redécouverte au début du siècle, d'Emeric CRUCÉ (1590-1648), Le nouveau Cymée (publiée en 1623). On a pu voir après coup dans cet auteur le fondateur du mouvement pacifiste moderne. En ce livre, il s'attache à montrer que les mobiles allégués pour la justification des guerres (honneur, recherche du profit, réparation de quelque tort, besoin d'activité et d'exercice), n'ont pas de valeur, les conflits armés ne produisant d'ailleurs pas les résultats qu'on espère. Conscient des dangers que suscite l'esprit guerrier et des menaces à la paix qui découlent de certains phénomènes économiques et sociaux, Crucé propose un plan de réformes en vue de réduire le militarisme. La pièce essentielle de son système est la création d’un collège qui s'efforcerait de maintenir la paix grâce à la persuasion morale, n'imposant ses décisions par la force que dans les cas extrêmes (collège composé des ambassadeurs des États monarchiques, du pape qui y aurait le premier rang, du sultan de Turquie, de Venise et de la Suisse). Crucé passe pour avoir influencé des hommes comme Leibnitz et l'Abbé de Saint-Pierre, les physiocrates et les libéraux anglais. Mais combien aura-t-il fallu de temps pour que de telles idées trouvent une vaste audience parmi les peuples ?

[9] Nous pensons ici à son ouvrage bien connu Les idées politiques de la France, Paris, 1932. Selon R. GIRARDET, l'idéologie s'oppose à l'idée ou plutôt lui échappe dans la mesure où étant vécue, elle devient tradition d'un groupe social : ce qui explique l'extrême difficulté de rénover un système doctrinal par suite de la résistance des milieux où cette idéologie s'est « incrustée » (remarque extraite de l'ouvrage collectif Tendances politiques dans la vie française depuis 1789, Paris, 1960, pp. 134-135).

[10] Voir sur ce point le livre de Roger MUCCHIELLI, Le mythe de la Cité idéale, Paris, 1960. Résumant la critique faite par Thomas More de la société anglaise de son époque, Mucchielli y voit l'expression d'une morale « qui n'est ni celle de sa fonction ni celle de sa classe, ni celle de son temps... » (p. 58). De façon générale, l'objectif de l'auteur est d'aider à la construction d'un « nouveau relationnisme » pour lequel « la source des valeurs se trouve dans la relation interhumaine, c'est-à-dire dans le lien social en lui-même... » (p. 297). Et Mucchielli exprime toute sa pensée en déclarant que la relation « indéfinissable en termes de réalité culturelle, historique, sociologique ou psychologique... ne peut se définir que par et dans l'idée de la Cité idéale, qui implique la parité de la relation et de l'être social intégrant l'humanité comme totalité ».

[11] In : Histoire et utopie, Paris, 1960, p. 24. Les rapports entre l'idéologie et l'utopie soulèvent des problèmes théoriques que l'on ne saurait aborder dans ce court essai. Voir à ce sujet l'intéressante classification de Georges DUVEAU : « Introduction à une sociologie de l'utopie », Cahiers internationaux de Sociologie, vol. IX, 1950, pp. 17-41. Encore de G. DUVEAU : « La résurrection de l'utopie », même revue, juillet-décembre 1957, pp. 3-22. Pour une étude plus approfondie voir, en dehors de l'ouvrage de MUCCHIELLI cité à la note précédente, l'important livre de R. RUYER, L'utopie et les utopies, Paris, 1950. Bonne présentation générale des diverses utopies, selon un plan historique in : ADRIANI (Maurilio), L'utopia, Rome, 1961, (Universale Studium, 74).

[12] Voir l'article de L. DION, « Political ideology as a tool of functional analysis in socio-political dynamics : a hypothesis ». Canadian Journal of Economics and Political Science, février 1959, pp. 47-59.

[13] Op. cit., 1950, p. 24.

[14] R. ARON a esquissé le problème dans le numéro déjà cité de Res Publica, pp. 276-286.

[15] Soviet politics. The dilemma of power : the role of ideas in social change, Cambridge (Mass.), 1950.

[16] Position que rappelle explicitement T. MOCH : « Le vrai combat Est-Ouest : la course au mieux-être », Revue de Défense Nationale, février 1961, pp. 197-212.

[17] Pour une bonne présentation de cette controverse, voir le symposium « Ideology and power politics », publié dans Problems of Communism, mars-avril 1958, pp. 10-35. On trouvera également des matériaux intéressants sur ce sujet dans la même revue, numéro de novembre-décembre 1959.

[18] Pour la Yougoslavie, où se posent des problèmes particuliers, voir KARDELJ (E.), « D'un appel à la lutte idéologique », Questions actuelles du socialisme, janvier-février 1954, pp. 25-82.

[19] On signalera ici, pour mémoire, l'importance qui s'attacherait à une analyse correcte du rôle des intellectuels, poursuivie sans pré-conception dogmatique. Signalons l'élan que vient de donner à ces études Jean TOUCHARD avec son équipe de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. On trouvera l'essentiel des résultats déjà acquis dans un numéro spécial de la Revue Française de Science Politique, décembre 1959, sur « Les intellectuels dans la société contemporaine ». Mentionnons aussi, mais sans en recommander la lecture, l'ouvrage médiocre et contestable de HUSZAR (George B. de) ed., The intellectuals. A controversial portrait, Glencoe (Ill.), 1960. Consulter sur le plan théorique SARTORI (G.), « Intelletuali e intelligentzia », Studi Politici, mars-août 1953 (l'intelligentzia étant présentée comme la fraction de l'élite culturelle en révolte contre son époque et son milieu). Pour une approche neuve du problème, voir les ouvrages de Raymond WILLIAMS, Culture and society, 1780-1950, Londres, 1958, et The long revolution, Londres, 1961.

[20] Voir l'intéressant ouvrage de Xavier de PLANHOL, Le monde islamique, essai de géographie religieuse, Paris, 1957.

[21] Voir par exemple les observations présentées par Jacques CHASTENET dans un petit ouvrage au titre suggestif, Quand le bœuf montait sur le toit, Paris, 1958 (spécialement le chapitre IV : « Le cirque intellectuel »).

[22] Pour l'étude du passage de la proclamation littéraire à l'action politique, on pourra se reporter à l'ouvrage bien connu de Maurice NADEAU, Histoire du surréalisme, Paris, 1945 (en particulier les chapitres : « La guerre du Maroc », pp 122-132 ; « Au service de la révolution », pp. 187-195 ; « La politique surréaliste », pp. 220-229). Lire également le récent ouvrage de Roger GARAUDY, L'itinéraire d'Aragon, Paris, 1961 (dans lequel l'auteur se propose d'établir l'unité de pensée d'Aragon qui est allé « du surréalisme au monde réel »).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 22 août 2009 17:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref