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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Marcel J. Melançon, Le génome humain. Une responsabilité scientifique et sociale. (1992)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Marcel J. Mélançon, Le génome humain. Une responsabilité scientifique et sociale. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1992, 177 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 15 juillet 2005 et réitérée le 30 mars 2012 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[1]

LE GÉNOME HUMAIN.
Une responsabilité scientifique et sociale.

Introduction

La responsabilité scientifique et sociale
en génétique humaine



Le méga-programme international de cartographie et de séquençage du génome humain (projet HUGO, Human Genome Organization) présente aux scientifiques de tous horizons et à la société tout entière des défis techno-scientifiques, éthiques, sociaux, juridiques et humanitaires qui les interpellent. Car, contrairement à d'autres conquêtes à incidences relativement limitées, ce sont les générations actuelles et à venir qui bénéficieront de ses retombées humanitaires ou qui subiront ses conséquences négatives.

Visant à établir la carte physique précise des quelque 100 000 gènes répartis sur les 46 chromosomes humains qui composent notre génome, pour ensuite en établir leur séquence nucléotidique, c'est-à-dire la séquence des bases constituant l'acide désoxyribonucléique (ADN), le projet HUGO rendra possible notamment le dépistage systématique des maladies génétiques et, espère-t-on, leur prévention ainsi que leur guérison par thérapie génique. Cependant, les connaissances acquises et les techniques développées pourraient être, il faut en admettre lucidement l'éventualité, récupérées et appliquées à des fins indésirables. Les percées techno-scientifiques doivent par conséquent être analysées en regard des valeurs éthiques et sociales fondamentales.

[2]

Cette introduction multidisciplinaire, rédigée par un scientifique et un philosophe, présente une synthèse critique des communications et des discussions publiques qui ont eu lieu au colloque de Sherbrooke en mai 1991. Elle offre au lecteur une vue d'ensemble des thématiques et de la dialectique qui seront développées dans les chapitres successifs de l'ouvrage.


LES BÉNÉFICES ESCOMPTÉS
DU PROJET HUGO


Les défis et les retombées technologiques

Techniquement, les défis sont nombreux. Ces quelques centaines de milliers de gènes intégrés dans les chromosomes devront être décortiqués, fragmentés et situés dans le bon ordre avant même, pour la plupart, d'être identifiés. Ainsi obtiendra-t-on la carte physique de tous les chromosomes humains. Cette étape exige la maîtrise de plusieurs des outils utilisés couramment en biologie moléculaire tels les enzymes de restriction pour couper l'ADN à des sites spécifiques, le clonage des fragments de génome ainsi obtenus et les analyses électrophorétiques pour isoler et déterminer l'ordre de ces fragments le long des chromosomes. La composition en nucléotides (bases) de chacun des gènes et l'ordre séquentiel précis de ces nucléotides devront être déterminés pour tous les clones de fragments de chromosomes obtenus. Cette deuxième étape requiert l'utilisation d'enzymes pour la synthèse de copies complémentaires des brins d'ADN et l'électrophorèse pour déterminer l'ordre des nucléotides. Cela révélera le message génétique codant pour le développement et le fonctionnement cellulaire et tissulaire. Cependant, l'identification et le rôle précis de chacun de ces gènes ne seront connus qu'ultérieurement grâce à l'emploi de l'intelligence artificielle et grâce aux études plus physiologiques du fonctionnement de notre génome.

Parsemées de plusieurs obstacles, les voies actuellement empruntées par les biologistes moléculaires rendent difficile le séquençage de plus de 10 000 nucléotides par semaine par scientifique (G.W. Slater et G. Drouin, chapitre 1). La robotisation en cette matière assure cependant depuis peu une analyse beaucoup plus rapide des séquences inconnues. De plus, J. Dausset rapporte (chapitre 2) qu'il est dès maintenant possible de tester quotidiennement l'ADN de 6 000 individus par jour. Alors que l'innovation technologique en électrophorèse, chimie génétique, clonage des gènes, robotique et informatique pourrait rendre réalisable le séquençage du génome humain en moins de dix ans, l'identification et la détermination de la fonction de ces mêmes gènes requerront beaucoup, beaucoup plus de temps (G.W. Slater et G. Drouin, [3] chapitre 1). Il faut souligner, pour illustrer l'ampleur du projet, que seulement 824 et 1800 gènes sur les quelques centaines de milliers (on ne connaît pas encore leur nombre exact) avaient respectivement été cartographiés en 1983 et en 1990 (L. Dallaire, chapitre 3).

Pour mener à bien cette gigantesque entreprise, il faut rationaliser le projet, le proportionner, lui fixer des priorités. Ainsi, le programme français a décidé de se concentrer sur les parties du génome codant pour les milliers de protéines de notre organisme. Cela réduit considérablement l'envergure de HUGO et met l'accent sur des aspects du projet plus directement reliés à la physiologie et à la pathologie. L’élargissement du champ des connaissances se fera donc de préférence pour les études de régulation, de développement et de différentiation cellulaires, et pour celles pouvant expliquer les anomalies génétiques observées dans certaines familles. En choisissant de dépouiller HUGO de certaines de ces parties, on a centré le projet sur les problèmes médicaux auxquels sont confrontées des milliers de personnes et on a opté clairement pour le soulagement des maladies humaines : la sagesse a ici prévalu (J. Dausset, chapitre 2).

Quelque 5 000 de ces mutations de gènes à l'origine de maladies héréditaires ont été identifiées. Déjà le dépistage systématique chez le nouveau-né de la phénylcétonurie, de la tyrosinémie, de l'hypothyroidie et plus récemment du neuroblastome, a permis de préparer un traitement palliatif basé sur la modification du régime alimentaire, sur l'élimination de l'usage de certaines substances ou sur la substitution d'une protéine anormale ou déficiente. La prochaine étape sera celle du remplacement du gène responsable de la pathologie (thérapie génique somatique). Cela ne relève plus de la science-fiction, car récemment une fillette de quatre ans a reçu une transfusion de leucocytes ayant subi une manipulation génétique en vue d'y incorporer le gène de l'adénosine déaminase et donc de traiter le déficit immunitaire sévère dont elle souffrait (L. Dallaire, chapitre 3). Par contre, un consensus international existe : le traitement direct du génome par introduction d'un gène étranger dans les gamètes, le zygote ou l'embryon (thérapie génique germinale) est à écarter.

En principe, cette dernière méthode s'avère simple chez l'animal : il s'agit d'isoler un gène et de l'injecter dans l'un des pronoyaux de l'embryon alors qu'il n'est encore qu'une cellule. Une telle approche permet d'intégrer le gène étranger dans le génome de toutes les cellules animales, incluant les cellules germinales. L'animal porteur peut alors transmettre le transgène à sa progéniture. Appliquée à des embryons humains, cette approche pourrait assurer l'éradication de certaines pathologies héréditaires ; elle pourrait aussi servir à « bonifier » le bagage génétique humain, [4] rendant héréditaires les modifications apportées. Bien sûr, de nombreux et spectaculaires succès ont été notés chez les animaux de laboratoire et même chez ceux de la ferme (E Pothier, chapitre 4). Mais les taux de succès pour cette technologie expérimentale demeurent extrêmement faibles, ce qui devrait pour le moment décourager toute tentative de transfert technologique à la médecine humaine. De plus, le contrôle de l'expression de certains gènes est très mal connu, car leur insertion dans le génome se fait au hasard. Cela donne fréquemment, chez les animaux porteurs, des résultats insoupçonnés et même tout à fait indésirables. L'addition au génome normal d'un gène d'hormone de croissance chez l'animal pourra, par exemple, entraîner l'apparition de tumeurs ou l'infertilité (F. Pothier, chapitre 4). De plus, on peut dès à présent affirmer que connaître l'alphabet de l'ADN et en lire le contenu ne donnera pas la clef du contrôle de l'expression de l'ADN. Mais ici aussi le développement technologique progresse rapidement, si bien que ces difficultés « passagères » seront bientôt choses du passé. L'utilisation des spermatozoïdes transformés par électroporation, comme vecteur de l'ADN, pourrait bien constituer un progrès aussi spectaculaire en biologie moléculaire de la reproduction (F. Pothier, chapitre 4) que celui réalisé lorsqu'on a réussi, grâce aux champs électriques pulsés, à augmenter considérablement la capacité de séparation des gros fragments d'ADN (G.W. Slater et G. Drouin, chapitre 1).

Les retombées scientifiques et médicales

Outre les développements technologiques, les retombées attendues du projet HUGO, tant sur le plan des connaissances scientifiques que sur celui des applications médicales, apparaissent impressionnantes aussi bien en regard des bienfaits escomptés que des risques encourus.

Sur le plan des connaissances, il s'agit de la maîtrise des mécanismes de la vie grâce à la maîtrise de son programme génétique (J. Dausset, message d'ouverture). Le projet HUGO pourra démontrer, selon B.M. Knoppers (chapitre 7), que le patrimoine génétique est à la fois universel, personnel et communautaire, que tous les êtres sont différents dans la même espèce, qu'il y a une filiation coévolutive de l'espèce dans l'histoire planétaire du vivant, et qu'il y a une extrême diversité entre les génomes d'individus de la même espèce humaine. Ce projet pourra aussi démontrer que tous les humains sont solidaires dans l'imperfection de leur patrimoine génétique (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10).

On attend un prodigieux accroissement de la compréhension de l'organisme humain et des mécanismes qui causent le déclenchement et l'évolution des maladies d'origine génétique par rapport aux processus [5] qui expliquent la santé des individus. L'identification de combinaisons malencontreuses de gènes qui, sous l'influence de facteurs environnementaux prénatals ou postnatals, conduisent à l'apparition de certaines pathologies, élargira le champ de la médecine préventive. (L. Dallaire, chapitre 3.) De plus, « les avantages du diagnostic prénatal de certitude, s'il est appliqué avec sagesse et discernement, sont considérables. Il offre à des familles à risque, ou déjà affligées, la possibilité de choisir en toute connaissance de cause de donner ou non la vie ». (J. Dausset, chapitre 2.)

On verra la naissance d'un nouveau type de médecine pour le XXIe siècle, la médecine prédictive, qui permettra, grâce aux progrès foudroyants de la biologie moléculaire, de connaître la plupart des gènes responsables de nombreux états pathologiques et de chiffrer la probabilité du risque chez un individu : « Cette médecine permettra à chacun, encore une fois, de gérer son propre capital-santé, évitant les professions dangereuses pour lui et en mettant sa vie en rapport avec ses capacités physiques, sans compter sur les traitements réellement préventifs ou les traitements curatifs très précocement prescrits. » (J. Dausset, chapitre 2.)

L'identification de cette composante héréditaire prédisposant un individu à la maladie pourrait lui permettre de se soustraire aux facteurs environnementaux déclenchants. On serait ainsi à l'aube d'une révolution en sciences médicales. Qu'il suffise de mentionner l'écogénétique et la pharmacogénétique pour illustrer ces propos : il sera bientôt possible de connaître et de contrôler les risques environnementaux pour un individu, de choisir le milieu de vie et de travail compatible avec les prédispositions héréditaires, d'éviter les situations propres à déclencher une maladie spécifique chez un individu et d'identifier les réponses individuelles aux agents thérapeutiques, réduisant ainsi les effets négatifs de certains médicaments.

Enfin, l'acquisition des connaissances et le développement de techniques d'intervention donneraient lieu à d'importantes innovations qui augmenteraient notre « arsenal thérapeutique et préventif ». (J.R. Iglésias, chapitre 8.) La thérapie génique somatique, actuellement au stade expérimental, présente l'un des grands espoirs pour l'amélioration du sort des personnes atteintes de maladies génétiques ou même d'autres affections (J. Dausset, chapitre 2 ; L. Dallaire, chapitre 3). La presque totalité des communications ainsi que plusieurs interventions dans le débat mettent la thérapie génique en évidence. L'incorporation d'un gène normal chez l'individu malade pourrait guérir ou soulager les individus atteints ou risquant de développer des maladies à composantes génétiques.

[6]

D'après ces arguments d'ordre technologique, scientifique et surtout médical, il apparaît donc évident que la médecine génétique bénéficiera de retombées considérables dans les domaines de l'acquisition des connaissances, du développement des technologies et des interventions dans le secteur de la santé.

Mais au-delà de ces considérations, la nature, les objectifs ou les retombées réelles du projet HUGO sont mis en question dans plusieurs chapitres du présent ouvrage.


CRITIQUE DU PROJET HUGO


Pertinence du projet et allocation des ressources

Il semble y avoir une inflation considérable dans les propos tenus sur le projet HUGO, et il est à se demander si certains chercheurs ne spéculent pas trop sur ses bénéfices médicaux et sur ses retombées réelles pour la santé publique (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). On risque de créer de très fortes attentes chez le public, les politiciens et les entreprises, et de se retrouver entraînés dans un mouvement créé par certains chercheurs qui manquent peut-être de responsabilité en ce domaine ; favoriser un projet qui servira au développement d'industries mercantiles, sous prétexte qu'on va sauver des vies humaines ou améliorer le prognostic de certaines maladies, apparaît démagogique (C. Seguin, débat).

La question des coûts est ressortie avec évidence dans le débat. On souligne qu'on coupe déjà dans les budgets en recherche fondamentale (au Canada par exemple). Or les budgets investis (environ trois milliards de dollars) posent le problème de l'éthique des priorités dans l'allocation des ressources pour la recherche : cet argent pourrait être utilisé en faveur de projets déjà existants qui adoptent une approche plus rationnelle, dans le cadre d'expériences qui permettent de trouver la fonction d'une séquence donnée, plutôt que l'approche qui consiste à séquencer des fragments d'ADN anonymes (C. Seguin, débat). De plus, on a adopté une politique de fait accompli (J. Dufresne, débat et chapitre 2 ; L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6) et la pertinence du projet n'a pas fait l'objet de débat parmi les scientifiques qui n'ont pas été consultés ; il est à se demander si des miroitements, telle la thérapie génique, ne sont pas faits dans le but de vendre l'idée du séquençage du génome humain (C. Seguin, débat).

La santé et l'environnement

Quelles seront les retombées réelles du projet ? Sa principale raison d'être, à savoir l'amélioration de la santé à des coûts moindres, mérite d'être remise en question ; malheureusement, on ignore sur quelles études socio-économiques repose cette présupposition (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). En augmentant significativement l'arsenal thérapeutique et préventif face à des maladies graves et coûteuses pour le système de santé pour lesquelles il n'existe actuellement que des palliatifs (J.R. Iglésias, chapitre 8), on peut certes avancer que la médecine génétique de demain sera plus performante, plus efficace, mais on ne sait pas encore si elle sera plus économique (J. Dausset, chapitre 2). Le développement ultrarapide de la biologie moléculaire accroîtra considérablement le nombre de tests disponibles et les populations visées, contribuant à une augmentation parallèlement considérable de la demande de services : « Le projet international du génome risque également de contribuer à réorienter les dépenses de santé publique dans les avenues coûteuses d'une médicalisation accrue et de l'accroissement des diagnostics et des interventions de haute technicité, comme la manipulation des gènes. » (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). Cela est d'autant plus important que tous les individus pourront être inclus, étant donné qu'on est porteur de gènes récessifs ou de « gènes de fragilité » (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10). Il faut donc procéder à l'évaluation des coûts et bénéfices en cette matière et peser le pour et le contre entre l'investissement en médecine génétique préventive et les autres besoins sociaux (B.M. Knoppers, chapitre 7).

L’approche de la santé par le réductionnisme génétique (approche « généticiste ») attribue la cause première de la maladie aux gènes. On a tendance à négliger les facteurs sociaux et environnementaux compromettant la santé. Or, bien que la maladie ait une composante biologique, l'environnement, le contexte social, le statut économique, le genre, l'ethnicité et l'accès aux services de santé constituent des facteurs de prévalence tout aussi importants, sinon plus importants que l'hérédité dans l'acquisition d'une maladie et son évolution (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). Cela est clairement démontré [1].

[8]

Il semble donc évident que le gène n'est pas la maladie et le génome n'est pas la personne (B.M. Knoppers, chapitre 7), et que si les gènes prédisposent, le milieu dispose. Les deux composantes génétique et environnementale, et non pas uniquement l'une ou l'autre, dans l'équation gènes + milieu = maladie, prennent donc toutes deux une valeur déterminante dans la contraction de la maladie (L. Degos, débat). À défaut de l'une comme de l'autre composante équationnelle, la maladie serait beaucoup plus difficilement inductible. Opposées qu'elles semblaient être, les deux thèses de ce débat deviennent, à la lumière de ce qui précède, beaucoup plus complémentaires. Dans ce contexte, l'idéal serait théoriquement de favoriser l'un et l'autre des aspects environnemental et génétique dans la lutte contre la maladie. Pour prévenir les effets fâcheux de l'environnement sur la santé de l'individu, il faudrait idéalement identifier les combinaisons géniques de susceptibilité de cet individu ; pour éviter une détérioration plus poussée du génome, on devra améliorer la qualité de l'environnement écologique et, finalement, pour assurer une meilleure santé pour tous, il faudra, plus globalement, changer les conditions économiques et sociales qui lui sont associées et reconnaître que la paix, le logement, l'alimentation, les revenus sont des préalables à la santé (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6).

Dans un contexte de ressources limitées, la justice sociale exige que l'on privilégie la collectivité ou plus précisément que l'on travaille sur des paramètres qui touchent le plus grand nombre possible et pas seulement un petit groupe d'individus (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). Dans le cas du débat actuel, cela signifie que des mesures sociales, telles celles visant à réduire les taux de mutation par l'élimination de l'exposition aux rayons ionisants et aux agents chimiques mutagènes, à diminuer la pauvreté et à éliminer les facteurs de risque chez les individus génétiquement prédisposés, devraient retenir l'attention des décideurs publics, au moins tout autant que le dépistage lui-même. En intervenant du côté de l'environnement de façon à le rendre plus salubre pour tous, on pourra réduire l'expression des gènes fragiles, prédisposant à des pathologies comme le cancer et les maladies cardio-vasculaires et la détérioration plus poussée de notre génome.

[9]

Le réductionnisme génétique

L'ensemble des communications et des débats a fait ressortir avec évidence et sous diverses formes le danger d'une approche réductionniste dans le domaine de la santé et dans la conception de l'être humain : l'Homme est un tout, et il n'est pas un tout que l'on doit réduire à son génome ou à son environnement, mais il est une alliance entre l'un et l'autre (L. Degos, débat). « Cette tendance à réduire les individus et leurs problèmes aux gènes s'inscrit dans la conception réductionniste et dualiste du « corps-machine » aux parties interchangeables dans la tradition cartésienne tout en rappelant certaines thèses récentes de la sociobiologie. » (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6.) La capacité de gérer de manière éthiquement et socialement acceptable les risques et les avantages du projet HUGO, ainsi que les progrès déjà en cours de la génétique médicale, dépend de la capacité à concevoir l'être humain dans toute sa complexité, son originalité, sa socialité et son interdépendance écologique, une représentation qui ne réduise pas l'essence de l'humain au biologique (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10). Une conception réductionniste de l'être humain pourrait amener à la sélection de sujets « doués génétiquement » pour l'apprentissage, au recours au diagnostic prénatal pour motif de convenance, à une vision où, l'humain est non seulement objet de science, mais aussi de technique (M.J. Mélançon, B. Leclerc, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 5). De plus, les sanctions sociales pourraient être remises en question face à des comportements sociaux, tels l'alcoolisme, l'agressivité ou la violence, et il serait malheureux qu'on voie un jour, au nom d'un déterminisme étroit, établir des mesures de contrôle de la reproduction humaine plus subtiles, sous prétexte de prévention de handicaps (J.R. Iglésias, chapitre 8). Enfin, une telle vision pourrait favoriser l'intolérance sociale face à la différence et servir de fondement pour l'eugénisme. Bref, l'approche « généticiste » et réductionniste est à écarter au profit du maintien et de la promotion d'une vision globale, « holistique » de l'être humain.

La tolérance sociale face à la différence

Avec la « biologisation » progressive de la normalité, la conception de l'être humain et de la reproduction semble changer, comme c'est le cas dans le recours au diagnostic prénatal suivi de l'arrêt de grossesse, par exemple dans le cas d'un enfant trisomique 21 (A. Jean, débat). Cependant, la tolérance au handicap ne disparaît pas réellement ; le problème majeur vient plutôt du fait que les gouvernements refusent de prendre en charge les enfants handicapés qui n'ont pas accès à tous les soins auxquels ils auraient droit ; la société elle-même est-elle prête à [10] assister les couples ? (L. Dallaire, débat). Une perspective « économiciste » voit le diagnostic prénatal en fonction de la réduction des coûts sociaux associés à la naissance d'enfants lourdement handicapés (L. Vandelac, débat). Par ailleurs, il y a un côté culturel dans la tolérance qui varie d'une population à une autre : certaines occultent les infirmes, alors que d'autres y trouvent un enrichissement. Les coûts y jouent aussi un rôle et conduisent à des décisions politiques, comme c'est le cas pour le diagnostic systématique et l'avortement des thalassémiques en Sardaigne (L. Degos, débat). Finalement, dans la perspective de la réduction des coûts en matière de santé, il est à prévoir de fortes pressions des gestionnaires des systèmes de santé privés et publics pour recourir aux techniques de pointe en matière de génétique humaine (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10).

Une autre forme d'intolérance sociale consisterait dans la discrimination génétique. Qu'elle soit basée sur la race ou la culture, celle-ci n'est qu'une construction, une traduction politique et idéologique (B.M. Knoppers, chapitre 7). La discrimination entre les porteurs de « bons » ou de « mauvais » gènes pourrait favoriser une troisième forme d'intolérance. En effet, l'identification de la constitution génétique d'individus, de familles ou de populations, représente un risque, notamment pour la vie privée, l'emploi et les assurances (M.J. Mélançon, B. Leclerc, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 5). C'est pourquoi la gestion de la confidentialité doit être basée sur des autorisations spécifiques (B.M. Knoppers, chapitre 7).

Le profil eugéniste

Plusieurs entrevoient la relance de l'eugénisme comme conséquence première de l'extension des techniques de dépistage et de thérapie génétiques. Non pas l'eugénisme de masse que l'on a connu durant la première moitié de ce siècle, mais plutôt un eugénisme discret résultant de choix personnels.

L'information stockée, obtenue lors de dépistages et de diagnostics génétiques, pourrait éventuellement être accessible à certains individus ou certaines entreprises. D'où l'inquiétude quant au mode de gestion et à la confidentialité des données sur le patrimoine génétique personnel. Au-delà du contrôle génétique ou reproductif toujours possible des individus, il est à craindre que l'on pourrait aboutir à la discrimination entre les individus porteurs de « bons » et de « mauvais » gênes. Les compagnies d'assurances auraient probablement intérêt à exiger les dossiers génétiques et à procéder à des échanges d'information. Les employeurs [11] y trouveraient aussi certainement leur profit en n'engageant que des travailleurs sans « fragilité » génétique (M.J. Mélançon, B. Leclerc, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 5). Conséquemment, toute information génétique en particulier et médicale en général ne devrait être informatisée, utilisée à des fins de recherche et divulguée que s'il y a consentement du patient (B.M. Knoppers, chapitre 7). La décision de procéder à une analyse génétique devrait également être soumise à cette règle. L'information sur la santé et sur la constitution génétique fait en effet partie de la vie privée et toute personne a le droit de choisir, surtout en cette matière (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10). En contrepartie, le travailleur pourrait, grâce à ces informations, choisir de faire carrière dans un milieu harmonisé à ses inclinations génétiques, donc dans un milieu non défavorable à sa santé (J. Dausset, chapitre 2).

Dans ces circonstances, un certain nombre de chapitres soulignent que des pressions de l'entourage sociofamilial pourraient se développer et inciter ainsi les individus à faire lire leur carte génétique ou celle de leurs enfants en vue, par exemple, de bénéficier d'une réduction de prime d'assurance ou d'améliorer leur qualité de vie ou de recourir à une intervention pendant une grossesse. Dans la situation actuelle, les anomalies anténatales les plus graves sont celles qui sont le plus généralement détectées. Mais on sera très bientôt en mesure de diagnostiquer les affections beaucoup moins dramatiques ; on pourra déjà déterminer le sexe de l'embryon et à plus forte raison celui du fœtus. Enfin, on saura prédire la probabilité de risque d'un état pathologique tels le diabète, les troubles cardio-vasculaires ou neuro-psychologiques et les cancers. Ajouté à la tendance actuelle à désirer l'enfant parfait, c'est-à-dire du sexe choisi et aux prédispositions morpho-psycho-intellectuelles souhaitées, on pourrait craindre des dérives vers des interruptions de grossesse pour des motifs de moins en moins justifiés, pour des anomalies de plus en plus mineures (J. Dausset, chapitre 2). On est ici confronté à la notion de « normal » ou d'« anormal » et à sa définition (participants, débat), et à la capacité de tolérer et de respecter la diversité et l'infirmité associées à la condition humaine ; on est convié à définir ou redéfinir le thérapeutique de façon à le distinguer du non thérapeutique et à circonscrire le pathologique pour l'en démarquer du non-pathologique (participants, débat).

La deuxième forme d'eugénisme concernerait la reprogrammation du code génétique à des fins non thérapeutiques. Elle viserait à « bonifier » le génome humain pour produire des individus aux traits conformes aux désirs individuels ou collectifs du moment. Cette tendance [12] eugéniste serait donc le résultat des pressions du milieu et pourrait s'avérer plus insidieuse parce qu'en apparence elle ne serait pas motivée par des attitudes de discrimination ou d'exclusion relevant de la race, des handicaps physiques ou des anomalies génétiques (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10).

Les deux formes prévisibles d'eugénisme seraient donc, dans une très large mesure, pratiquées pour des motifs de convenance.


LA RESPONSABILITÉ SCIENTIFIQUE


L'acquisition et l'utilisation des connaissances

« Toute connaissance est une libération et à l'inverse toute ignorance est une limitation. » (J. Dausset, chapitre 2.) Une distinction est établie (J. Dausset, message d'ouverture ; chapitre 2 ; L. Degos, débat) entre l'acquisition des connaissances et l'utilisation des connaissances ; il ne saurait en aucun cas être question de ralentir cet élan instinctif vers la connaissance lorsqu'elle est poursuivie à l'aide de moyens qui respectent la dignité des individus ; elle est une éthique en soi ; l'utilisation ou l'application de ces connaissances doit se faire dans le respect des individus et dans l'intérêt général de l'humanité (J. Dausset, chapitre 2). Le scientifique a une responsabilité face à la connaissance. Mais la responsabilité a trois niveaux (L. Degos, débat) : celui du scientifique qui apporte une connaissance réelle et véridique, celui, plus irrationnel, de l'application qui fait intervenir des facteurs tels le profit et la décision politique. À titre d'exemple, le premier niveau consiste à connaître le gène de la bêta-globine ; le deuxième niveau est le développement du test de diagnostic prénatal ; le troisième est la décision politique qui, pour des raisons économiques, fait procéder au dépistage systématique et à l'avortement des thalassémiques en Sardaigne. Ce sont trois étapes et trois éthiques différentes (L. Degos, débat).

Une telle distinction a été fortement critiquée comme établissant une « cloison très étanche » entre l'acquisition et l'application des connaissances, et on peut se demander si l'on peut fonder une éthique sur cette distinction (J. Dufresne, débat). Sur le plan théorique de l'individu dans l'absolu, il n'y a pas de limite à la connaissance ; cependant, il y a des limites qui s'imposent à la connaissance subventionnée, directement ou indirectement reliée au pouvoir politique et économique. Le débat sur la distinction est largement ouvert : l'économique est de plus en plus à la remorque de la technique, et celle-ci à la remorque de la science (J. Dufresne, débat). La société démocratique a le droit d'imposer des limites à l'acquisition des connaissances : vouloir écarter le grand public d'un [13] débat sur la science et sur les limites à apporter à la connaissance, et sur les orientations à donner à la connaissance dans une société, au nom d'un prétendu instinct de connaissance qui serait une espèce d'absolu, paraît une aberration (J. Dufresne, débat). La science n'est pas neutre et des auteurs n'acceptent pas la thèse courante de la neutralité et de l'instrumentalité de la science, selon laquelle la recherche scientifique et le développement technologique seraient de simples outils aux mains des décideurs économiques et politiques qui assumeraient seuls toute la responsabilité des conséquences négatives du progrès techno-scientifique. (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10.)

Les responsabilités des scientifiques et des éthiciens

Les scientifiques et les chercheurs recourent de plus en plus aux éthiciens. Il en est de même pour le projet HUGO qui consacre une partie de son budget aux aspects éthiques et sociaux (participant, débat). Par ailleurs, les gouvernements créent des comités consultatifs d'éthique pour la recherche (J.R. Iglésias, chapitre 8).

Mais les scientifiques peuvent-ils se dégager de leur responsabilité de penser ? « Ne serait-ce que pour assumer pleinement leurs responsabilités, les savants devraient se faire un devoir d'aller au bout des ressources de la science avant de s'en remettre aux éthiciens. A partir de ce point précis, les choix ne relèvent plus des savants, mais de la société, laquelle bien entendu prendra conseil auprès des éthiciens ! Il y a quelque chose de suspect dans l'empressement avec lequel les savants s'en remettent ainsi à de plus sages qu'eux. » (J. Dufresne, chapitre 11.) L'attitude de la facilité est souvent celle qui est adoptée par les scientifiques : il est plus facile de s'en remettre à un dogme scientifique, social, éthique ou religieux que de s'imposer les exigeantes périodes de questionnement et de réflexion, préludant l'acquisition d'une sagesse élémentaire. La délégation de la réflexion morale à des centres de référence peut exonérer les chercheurs de leurs responsabilités. (Danos et Marlière, cités par L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6.) La première responsabilité du scientifique consisterait donc à acquérir la culture générale pour alimenter sa réflexion, résoudre son questionnement et gérer convenablement le pouvoir que lui confère son savoir spécialisé ; de plus, le scientifique devrait être libre à l'égard de sa discipline et de son effet d'entraînement, et devrait conséquemment ne jamais s'asservir au pouvoir scientifique (J. Dufresne, chapitre 11). Les scientifiques doivent informer le public sur la nature de leur recherche et sur les conséquences de ses applications : c'est là une responsabilité fondamentale (M.J. Mélançon, B. Leclerc, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 5 ; Y Villedieu, chapitre 9). Les chercheurs sont ici conviés à la réflexion [14] sur les notions de normal, de diversité, de tolérance, de thérapeutique, à se soumettre à la critique multidisciplinaire, au jugement démocratique et à la décision sociale éclairée (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10).

En matière de génétique humaine, les scientifiques et les médecins doivent énoncer clairement les principes qu'ils défendent face à la protection du génome humain, la confidentialité des renseignements génétiques et la démarcation entre les motifs thérapeutiques et de convenance en matière de dépistage et de thérapie géniques. (B. Leclerc, M.J. Mélançon, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 10.) Le principe le plus fondamental est celui du droit à la dignité humaine et à son respect. Dans un cadre scientifique général, il pourrait s'écrire : « Toute recherche scientifique et toute invention ne devraient être faites qu'avec l'intention d'aider l'humanité et de ne jamais lui faire de tort. » (R.D. Lambert et M.J. Mélançon, Interface, vol. 12, n' 3, 199 1, p. 43-44.) Dans un cadre génétique, ceci pourrait plus spécifiquement signifier que « la maîtrise de notre patrimoine génétique ne peut être utilisée qu'au bénéfice de l'homme ». (J. Dausset, chapitre 2, L. Degos, débat.)

La responsabilité des médias

La presse, intriguée par les découvertes de la génétique, a présenté le projet de la cartographie du génome humain de façon exagérée ou hors contexte (L. Dallaire, chapitre 3). Elle en fait miroiter les promesses et contribue à diffuser l'idée que la fréquence des problèmes génétiques a augmenté et que la génétique serait la clef de voûte de tous les problèmes de santé (L. Vandelac et A. Lippman, chapitre 6). Les journalistes sont portés à présenter les découvertes sous forme anecdotique, plutôt que de les présenter sous forme d'informations porteuses de sens, d'événements susceptibles de changer les sociétés en profondeur (Y. Villedieu, chapitre 9).

Et pourtant, les médias jouent un rôle crucial dans l'information du public et dans les débats de société, puisqu'ils sont la courroie de transmission de l'information entre les laboratoires et la société (M.J. Mélançon, B. Leclerc, R. Gagné et S. Nootens, chapitre 5). Sans eux, pas de débat sur la science et sur son impact social (Y. Villedieu, chapitre 9 ; J.R. Iglésias, chapitre 8).

Quelles sont les responsabilités des médias ? Leur premier devoir est d'informer la société en évitant deux écueils (Y. Villedieu, chapitre 9). Le premier consisterait en un émerveillement naïf et inconditionnel qui tomberait dans le triomphalisme technologique ; cette attitude donnerait carte blanche à la science et au système où elle s'insère, [15] laissant aux scientifiques le pouvoir de décider ce qui est bon et bien pour ceux qui ne savent pas. Le second écueil serait la crainte irrationnelle face à la science et à la technologie qui favoriserait la méfiance à leur endroit ; ainsi, l'exploration du génome humain et les possibilités d'intervention dans ce génome pourraient être présentées sous l'angle du Meilleur des mondes.

Les médias ont la responsabilité sociale de suivre ou de précéder les grandes questions qui se posent au public qu'ils desservent ; ils doivent cependant être aidés par des experts pour alimenter leur information (Y. Villedieu, chapitre 9).

La commercialisation du corps humain
et la « brevetabilité » des gènes


Il y a un certain consensus en Europe pour mettre le corps humain hors commerce, malgré qu'il existe un besoin de plus en plus urgent d'organes ; lorsque les manipulations génétiques viendront donner une plus-value à des cellules ou à des organes, il est à se demander si ce consensus n'éclatera pas (G. Biname, débat). Il faut cependant maintenir le principe que le corps humain dans toutes ses parties ne peut être soumis au profit (L. Degos, débat ; J. Dausset, chapitre 2). Peut-on breveter des cellules humaines ou des gènes qui auraient une valeur thérapeutique ? Car l'industrie biotechnologique y a des intérêts. Le droit de propriété sur le matériel génétique humain est inacceptable (J. Dausset, chapitre 2). La gratuité et la solidarité sont les signes d'une civilisation développée ; la protection du patrimoine génétique, à reconnaître internationalement, doit guider toute décision de recherche sur le génome humain ainsi que toute décision des gouvernements, des scientifiques, des communautés, des populations et des personnes concernées. (B.M. Knoppers, débat.)

Tous devraient admettre que, dans l'état actuel des connaissances, le patrimoine génétique humain ne devrait pas être modifié de façon héréditaire (J. Dausset, chapitre 2 ; L. Degos, débat), et on ne devrait pas microinjecter des gènes dans l'embryon humain (F. Pothier, chapitre 4, débat). Pour le moment, ce serait pure inconscience que de tenter d'introduire un transgène dans le zygote humain.


CONCLUSION


Cette introduction a présenté une synthèse thématique des chapitres, incluant celui du débat public, du présent ouvrage sur le projet de cartographie et de séquençage du génome humain, dans la perspective [16] de la responsabilité scientifique et sociale. Trois conclusions s'en dégagent.

L'entreprise de décoder l'information génétique humaine donnera un savoir et un pouvoir nouveaux sur l'être humain qui doivent être gérés dans le respect de la dignité humaine, des droits des individus et des valeurs et principes fondamentaux de la société. Ainsi doit-on, par exemple, favoriser la préservation de la confidentialité et de la vie privée sur les données génétiques, la tolérance face à la différence et au handicap en société, et la non-commercialisation du matériel génétique humain.

La gestion et l'orientation du savoir et du pouvoir génétiques n'est pas le seul apanage des scientifiques ; ils doivent les partager avec la société puisqu'un nouveau projet de société découlera du projet HUGO. Ils doivent l'informer, accueillir les débats de société et accepter certaines limites qu'elle imposerait à l'utilisation de certaines connaissances. Les journalistes scientifiques et les médias joueront un rôle déterminant dans l'information de la société.

Un troisième conclusion ressort avec évidence : préserver et promouvoir une conception ouverte de l'être humain chez les scientifiques et auprès du public. Le réductionnisme génétique (ou vision « généticiste ») réduirait les comportements, la santé et la maladie aux seuls facteurs génétiques, oubliant que l'environnement individuel et social peut être un facteur tout aussi déterminant. Il pourrait déterminer certaines orientations en recherche et certaines politiques en matière de santé publique, prêter flanc à la discrimination génétique, favoriser le dépistage prénatal pour des motifs de convenance, diminuer la tolérance sociale face à la différence, voire donner lieu à un nouvel eugénisme. Une conception holistique, à l'inverse, maintient le respect de la différence et favorise la solidarité génétique en société.

Ces propos ne closent pas le débat engagé par le projet HUGO et par l'avènement d'une nouvelle médecine génétique. Au contraire, ils suggèrent que la réflexion sur l'humain, avant et après la naissance, la place qu'il occupe dans le cosmos et l'idée qu'il se fait de lui-même, continuent d'évoluer vers des niveaux de connaissance et de conscience de plus en plus étendus et élevés. Ces discussions doivent être portées devant le grand public et s'y prolonger, car la médecine génétique nouvelle concerne tous les individus des générations actuelles et futures. Les éléments factuels du dossier sur les comment, qui, quoi et pourquoi nécessitent d'être médiatisés. La démocratie en tirera profit, et le respect primordial de la dignité de la personne l'exige.

Marcel J. Mélançon et Raymond D. Lambert



[1] Les personnes qui n'ont par exemple pas bénéficié des progrès en cancérologie sont celles qui n'ont pas acquis la connaissance en vue de changer les diètes et les habitudes et qui n'ont pas eu accès aux ressources médicales (Science, no 253, 1991, p. 260). Autre exemple : l'exposition aux agents environnementaux potentiellement néfastes, comme les tératogènes, les mutagènes et les carcinogènes, entraîne une augmentation du risque de développer la maladie, d'abord chez les individus déjà prédisposés génétiquement, et ensuite chez tous les autres. En effet, l'ADN ne se réplique pas avec une entière fidélité. Des dommages endogènes se produisent. Ainsi, chaque fois que l'ADN se réplique, il y a une rare chance qu'il y ait une erreur. Ces « chances d'erreur » sont augmentées par la vitesse de division cellulaire et par les agents génotoxiques (Science, no 252, 1991, p. 902-903) et contribueraient au vieillissement et aux dégénérescences, tel le cancer qui l'accompagne souvent (Science, no 249, 1990, p. 970-971 et 1007-1011). Plusieurs facteurs influencent ainsi la stabilité génomique.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 1 novembre 2012 10:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cegep de Chicoutimi.
 
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