RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’ÉMERGENCE DE L’ETHNICITÉ HAÏTIENNE AU QUÉBEC. (1983)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Raymond MASSÉ, L’ÉMERGENCE DE L’ETHNICITÉ HAÏTIENNE AU QUÉBEC. Québec: Thèse de doctorat en anthropologie sous la direction de Jean-Jacques Chalifoux, Faculté des sciences sociales, Université Laval, septembre 1983, 578 pp. Une édition numérique réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole, guide de musée retraité du Musée de la Pulperie de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 11 juillet 2014 de diffuser cette thèse dans Les Classiques des sciences sociales.]

[1]

L’émergence de l’ethnicité haïtienne
au Québec

Introduction

La présente thèse sur l'émergence de l'ethnicité haïtienne au Québec constitue un apport à l'étude d'un phénomène d'importance sous-étudié par la communauté scientifique québécoise qui est la formation de groupes ethniques ou encore 1'ethnicisation [1] de la vie socio-politique. Dans le contexte général de la montée du nationalisme québécois et du développement tentaculaire de l'appareil d'État, l'immigration modifia de manière radicale et irréversible la composition traditionnellement bi-ethnique de la population du Québec et spécialement dans la région du Montréal Métropolitain. Désormais, le Québec devra compter avec un ensemble de communautés ethniques organisées et structurées à  des degrés variables, mais qui, pour la plupart, affirment leur spécificité socio-culturelle. De plus en plus conscient de cette montée des ethnicités, l'État québécois leur fait une place dans ses "Politiques du Développement culturel" et dans son appareil administratif (Ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles).

Deux points majeurs ressortent toutefois d'une analyse même superficielle de la réalité multiethnique. Le premier est que ces "communautés culturelles" n'ont pas attendu la bénédiction de l'État et de la société d'accueil pour s'affirmer et se structurer. Mues tant par des pressions externes (telle la discrimination) que par un dynamisme interne, elles ont développé leurs propres associations et organisations de même qu'un mode de vie ethnique spécifique, variante du mode de vie d'origine adaptée au contexte de la société d'accueil et à l'expérience immigratoire. Or s'il est facile de "constater" le caractère multiethnique de la société québécoise, nous ignorons tout par [2] contre, des mécanismes et de la dynamique qui ont induit ce processus de structuration de la vie intra-communautaire de ces "minorités ethniques". Nous tenterons ici, à partir de l'analyse du cas haïtien, d'analyser les paramètres de ce processus d'ethnicisation.

Le deuxième point réfère aux différences importantes qui existent dans le degré d'ethnicisation et de "visibilité ethnique" des dizaines de populations ethniques que comprend le Québec. De fait, certaines d'entre elles présentent un fort degré d'ethnicisation (populations italiennes, grecques, juives, haïtiennes, etc.) alors que d'autres ne possèdent que très peu d'associations ou organismes ethniques et démontrent une quasi "invisibilité ethnique" (populations allemandes, égyptiennes, suédoises, libanaises, etc.). Or, les variables démographiques (nombre d'individus, ancienneté de la population), phénotypiques (couleur de la peau, etc.) et linguistiques ne peuvent, semble-t-il, expliquer qu'une partie de cette différenciation. Nous tenterons ainsi d'évaluer le poids de facteurs intra-ethniques d'ordre politique et économique tels le rôle des leaders ethniques, la dynamique politique intra-ethnique et le processus de contrôle d'un "marché ethnique des services" qui jouent tous un rôle important au côté des facteurs "évidents" tels la discrimination et la visibilité "naturelle" du groupe.

En fait, l'apport de la thèse se situe à trois niveaux :

1) être une contribution à la problématique migration, ethnicité et classe sociale et plus précisément a la théorie de la production et de la reproduction des ethnicités en général ;

2) contribuer à la connaissance de l'affirmation et de la structuration des "communautés culturelles" au Québec par la production d'une recherche sur l'un de ses groupes présentant une forte "visibilité" ;

3) contribuer à une meilleure connaissance de l'Haïtiannité au Québec.

[3]

Cette recherche ne porte donc pas sur les relations ethniques au Québec mais plutôt sur le phénomène de l'émergence d'un nouveau groupe ethnique sur la scène québécoise. Consacrant une attention toute particulière aux facteurs intra-ethniques qui sous-tendent le processus d'ethnicisation, nous montrerons que le moteur principal de ce processus est l'effort soutenu manifesté par une fraction militante de la petite bourgeoisie haïtienne pour le développement et le contrôle d'un marché haïtien des services à la communauté et la promotion d'une idéologie ethniciste [2] qui stimule le sentiment d'appartenance et la solidarité ethnique.

Généralement tenues à l'écart du contrôle des moyens de production dans la société d'accueil, les masses ouvrières des minorités ethniques se voient utilisées comme "cheap labour" par la bourgeoisie locale.  Certains segments de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie de ces minorités peuvent même mettre sur pied diverses entreprises qui emploient une proportion variable de main-d’œuvre ethnique. En l'absence d'une véritable bourgeoisie d'affaires, certains groupes peuvent voir des segments de leur petite bourgeoisie investir un marché ethnique des services à la communauté et solliciter alors non pas une main-d’œuvre mais une clientèle ethnique. Tel est le cas du groupe haïtien au Québec qui, dépourvu d'une bourgeoisie d'affaires mais regroupant un fort taux de professionnels et d'intellectuels militants, a su développer un marché des services professionnels (médecins, avocats, comptables, etc.), des services socio-religieux (pasteurs, prêtres), des services socio-politiques (leaders ethniques ou responsables des associations de défense des droits civiques), des services de loisirs (responsables des associations sportives et culturelles) et des services liés à la circulation des biens de consommation (commerçants).

Ainsi, les formes différentes que prendra l'ethnicité dans les diverses communautés ethniques sera donc fonction : a) de la nature des pressions [4] économiques, politiques et sociales provenant de la société d'accueil ; b) des caractéristiques phénotypiques, linguistiques, etc. partagées par les membres de la communauté ; c) de sa composition de classe et plus particulièrement de l'importance de sa bourgeoisie et/ou de sa petite bourgeoisie ; d) de la présence d'une masse de travailleurs ethniques qui constitueront soit une "clientèle" exprimant des "besoins" satisfaits par des entreprises offrant des services divers, soit une main-d’œuvre récupérée par les entreprises du groupe, soit les deux la fois.

Toute conception de l'ethnicité ainsi se doit d'être dynamique et diachronique et non statique. L'ethnicité n'est aucunement réductible à un corpus de caractéristiques linguistiques, phénotypiques, religieuses ou autres d'une communauté d'individus provenant d'une même société d'origine.  Elle réfère plutôt à deux réalités interreliées :

A) une identité de groupe qui repose sur le partage de caractéristiques phénotypiques, culturelles et sociales qui sont non immuables et au contraire sujettes à être reniées ou mises en évidence par des membres qui auront tendance à les accepter ou à les rejeter en fonction d'une "stratégie" d'identification ;

B) la structuration de la vie intra-communautaire réalisée à la faveur de l'émergence d'organismes, associations et entreprises ethniques divers de même que de réseaux de relations intra-ethniques.

Au plan du questionnement sur les facteurs influants sur la "visibilité ethnique" et la cohésion ethnique différentielle, la population haïtienne du Québec constitue un cas intéressant à plusieurs égards.  Relativement faible au plan numérique (environ 32,000 membres en 1982) (voir chapitre 2), la communauté haïtienne n'existe comme groupe significatif au plan démographique que depuis la fin des années 60. [3] Au plan linguistique, même si la langue de communication intra-groupe est essentiellement le créole, la grande majorité d'entre eux ont une connaissance fonctionnelle du français (Dejean, 1978 : 29).

[5]

Pas plus que l'importance numérique ou la visibilité linguistique, la structure de l'emploi chez les Haïtiens ne semble jouer un rôle majeur dans leur visibilité. Pratiquement absents des activités commerciales, ils se sont dispersés dans les domaines de l'enseignement, du nursing, de la médecine (pour ce qui est des travailleurs qualifiés de la première vague migratoire), du travail en manufacture (principalement le textile) ou le taxi pour les travailleurs non qualifiés de la deuxième vague migratoire. [4] On ne peut donc considérer le groupe haïtien comme caractérisé par une forte spécialisation occupationnelle, variable retenue par certains auteurs comme déterminante dans le procès de formation des groupes ethniques  (voir entre autres les modèles de Hechter (1975, 1978) et Bonacich (1972, 1980) analysés au chapitre 1.

Au plan de la concentration géographique, on ne peut non plus parler de ghetto haïtien. Bien qu'une majorité d'entre eux se concentrent dans les zones de St-Léonard, Ville d'Anjou et Montréal-Nord, ce territoire est suffisamment vaste pour assurer une certaine dilution.

Pourtant, au début des années 80 le groupe haïtien s'imposera comme l'un des groupes ethniques qui semble le mieux structuré, militant et visible. Prenant d'assaut les mass-médias (journaux, lignes ouvertes, reportages télévisés, débats radio et télévisés), objets de débats politiques (problèmes de la déportation des illégaux en 1973-74 et de la régularisation du statut des clandestins en 1980), ils prendront la vedette sur la scène publique québécoise.

[6]

La visibilité phénotypique (couleur de la peau) joue certainement un rôle déterminant à ce niveau.  Toutefois, le propos de cette thèse sera de montrer que si la discrimination raciale peut expliquer la visibilité haïtienne, elle ne peut le faire d'une façon mécaniste. En fait, elle ne peut expliquer la genèse de l'ethnicité haïtienne que d'une façon indirecte, c'est-à-dire dans la mesure où elle crée chez les membres de ce groupe des besoins supplémentaires exploitables et exploités par les divers organismes et associations ethniques.  Il ne s'agit pas ici de nier l'impact de la discrimination raciale exprimée par la société québécoise envers la population immigrante haïtienne qui se voit de toute évidence, et bien malgré elle, attribuer une identité spécifique et se voit classée comme "autre", "étrangère" et "noire". Il s'agit plutôt de mettre en évidence le poids d'une dynamique ethniciste intra-ethnique généralement oubliée par des recherches qui focalisent leur attention sur le poids de facteurs extra-ethniques.

Ainsi, c'est au niveau  du support associationnel que l'explication de la cohésion ethnique haïtienne trouve une amorce de réponse. En fait depuis 1972, la communauté haïtienne a été témoin du développement de plus d'une trentaine d'associations, organismes et entreprises qui chacun à sa façon a œuvré pour la satisfaction des divers besoins de la clientèle haïtienne. Toutefois s'il est clair que ces derniers ont joué un rôle important dans la genèse d'une ethnicité haïtienne et de là d'une visibilité haïtienne, la question préalable du pourquoi et du comment de l'émergence de ces "entreprises ethniques" doit être posée.

Nous montrerons que la floraison d'associations haïtiennes depuis 1972 est fonction 1) du développement d'une clientèle présentant des besoins qui seront intégrés à un "marché ethnique des services" juridico-politiques, économiques et culturels 2) du dynamisme d'une fraction politisée et interventionniste de la petite bourgeoisie haïtienne qui se départage ce marché.

La première hypothèse de cette thèse se présente donc ainsi : le développement de l'ethnicité haïtienne est fonction de la présence active d'un segment socialement et économiquement dynamique de la petite bourgeoisie haïtienne qui œuvre à la satisfaction des besoins en services d'une masse d'immigrants en butte à des problèmes d'intégration et d'adaptation à la nation [7] québécoise. Nous pouvons parler en ce sens de "l'exploitation" [5] d'un "marché ethnique des services" par divers segments de la petite bourgeoisie haïtienne, dynamique de marché qui alimente le processus d'ethnicisation, c'est-à-dire le mouvement de structuration de la vie intra-ethnique. Cette petite bourgeoisie devient le support de classe d'une idéologie ethniciste promue auprès des membres de la classe ouvrière et des fractions moins militantes de la petite bourgeoisie par l'intermédiaire d'entreprises ethniques en services. Nous distinguerons alors trois secteurs de ce marché des services qui correspondent à trois types de services requis par la communauté ethnique : les services juridico-politiques et sociaux (councelling auprès des immigrants en difficulté, campagnes de dénonciation, sensibilisation et information auprès du public et de l'État, pressions auprès des organismes gouvernementaux, etc.), les services professionnels, commerciaux et financiers (soins médicaux, services commerciaux divers, banque) et finalement, le marché des services socio-religieux (dont principalement les églises "protestantes" haïtiennes).

Cette dynamique intra-ethnique, bien que considérée comme variable déterminante dans notre modèle multifactoriel d'explication de la genèse et de la reproduction d'une ethnicité haïtienne, ne peut tout expliquer. Cette dynamique "endogène" devra être resituée :

1) dans le cadre de la migration internationale de la force de travail qui alimente en membres les communautés haïtiennes de la diaspora et qui relève de la logique de reproduction élargie du Capital ;

2) dans le cadre de la montée du nationalisme québécois, de l'évolution du débat démo-linguistique sur la survie du fait français qui a suivi l'accélération de l'immigration au Québec depuis les années 50 et de l'idéologie discriminatoire préexistant à l'arrivée des immigrants, facteurs qui réfèrent aux conditions propres à la société d'accueil.

[8]

Cette première hypothèse découle d'un postulat dont il est malheureusement trop peu tenu compte dans les études sur l'ethnicité qui veut que tout groupe ethnique n'est pas homogène mais composé de sous-groupes intra-ethniques définis en fonction de deux logiques : une logique de classe (appartenance de classe des membres) et une logique de stratification sociale (âge, sexe, ancienneté de l'immigration, région d'origine, religion, etc.).

De ce postulat sur l'hétérogénéité intra-ethnique, nous formulons une deuxième hypothèse majeure sur l'ethnicité haïtienne qui a trait cette fois non pas au processus de structuration de la vie intra-ethnique et au rôle de l'idéologie ethniciste qui constituent deux des composantes de l'ethnicité, mais à l'expression de l'identité ethnique, première composante de l'ethnicité de tout groupe.

Cette seconde hypothèse avance que l'identité ethnique ne peut aucunement être saisie par une approche empiriste. Elle n'est pas un donné sociologique, tangible, manifeste mais bien un modèle théorique, construit par le chercheur pour rendre compte d'un phénomène complexe et en constante évolution. Tous les membres d'un groupe ethnique ne partagent pas une mime identité. Hommes et femmes, ouvriers et petits bourgeois, immigrants récemment établis et immigrants de seconde ou troisième génération, non seulement ne partagent pas les mêmes "caractéristiques ethniques" (langue, religion, idéologie migratoire, organisation familiale, idéologie de couleur, perception de la structure de classe, etc.), mais de plus ne font pas la même utilisation de cette identité et présentent une attitude variable face à  la pertinence de promouvoir cette identité. L'identité ethnique alors doit être définie comme un modèle théorique, comme la résultante de l'évolution, sous l'influence de l'expérience immigratoire, des sous-identités ethniques véhiculées par les sous-groupes définis par leur appartenance de classe et sexuelle, deux variables retenues ici pour analyse. Ces diverses sous-identités ethniques, loin de s'ignorer et de se reproduire en vase clos, évoluent dans le cadre d'échanges dialectiques qui alimentent, avec l'idéologie ethniciste et la structuration de la vie intra-communautaire, le processus d'ethnicisation qui devient tributaire de ces trois composantes dynamiques de l'ethnicité.

[9]

Le plan de la thèse se présente donc comme suit :

Le premier chapitre sera consacré à une revue de la littérature traitant de l'émergence des ethnicités dans le monde, de même que des diverses théories macro-sociologiques qui cherchent à expliquer cette "résurgence" des ethnicités parmi les minorités ethniques des pays industrialisés. Réalisant la multiplicité des acceptations du concept d'ethnicité, nous regrouperons par la suite les diverses définitions du concept en six types d'approches.  Cet effort de typologie servira non seulement à  remettre de l'ordre dans ce qui apparaît de prime abord comme un fouillis théorique, mais surtout à raffiner les deux hypothèses générales avancées dans l'introduction. Nous constaterons le peu d'importance accordée dans ces études à l'hétérogénéité et à la dynamique intra-ethnique, lacune que nous tentons de combler en proposant le  concept  de marché ethnique des services. Cette analyse critique de la littérature nous permettra à la fin du chapitre d'avancer une série de sous-hypothèses qui préciseront la portée des deux hypothèses majeures et  de définir une série de concepts reliés au phénomène de l'ethnicité.

Le second chapitre nous introduira aux caractéristiques historiques, économiques et démographiques de l'immigration haïtienne.  Analysant d'abord cette migration internationale de la force de travail haïtienne dans la problématique impérialisme - colonialisme - migration, nous la situerons ensuite dans le cadre des politiques immigratoires canadiennes face aux immigrants de couleur, dont les Antillais anglophones.  La description des caractéristiques socio-démographiques de la population haïtienne au Québec sera suivie d'une réflexion sur la structure de classe intra-ethnique et son articulation à la structure de classe de la société québécoise.  Sans nous en tenir une description statique de la composition sociale de la population haïtienne du Québec, nous nous efforcerons d'en retracer l'historique et les phases majeures, tout en montrant comment cette hétérogénéité intra-ethnique est fonction tant de la structure de classe de la société d'origine que des pressions du Capital et des politiques immigratoires du Canada qui ont opéré une sélection des immigrants jugés admissibles dans la société d'accueil.  Nous établirons ainsi les rapports entre la composition sociale de la population haïtienne, les pressions à la sélection de certains sous-groupes de cette force de travail migrante et les prémisses théoriques sur la dynamique intra-ethnique exposées au chapitre premier.

[10]

Le troisième chapitre sera consacré à l'étude de l'impact des caractéristiques sociétales du pays d'accueil sur l'émergence d'un groupe ethnique haïtien.  L'ethnicité n'étant aucunement réductible à un donné sociologique lié à la "nature" et aux caractéristiques objectives ou subjectives, mais étant au contraire un construit social relevant d'une stratégie collective d'adaptation à un contexte spécifique, toute étude de l'émergence d'une ethnicité se doit de considérer d'abord l'influence du champ spécifique d'éclosion. Bien qu'originaires d'une même nation et d'un mime cadre socio-culturel, les migrants haïtiens développeront des ethnicités originales, spécifiques dans les divers points de la diaspora.  L'ethnicité haïtienne au Québec prendra une "coloration" particulière en fonction des conditions économiques, politiques et idéologiques qui prévalent dans la société québécoise d'accueil, à un stade donné de son évolution historique.  Seront alors analysés le rôle des politiques en matière d'immigration au Québec et au Canada, la montée du nationalisme québécois, l'évolution de la situation socio-linguistique et le débat qu'elle suscita sur l'impact de l'immigration sur le devenir des francophones. L'hypothèse défendue dans ce chapitre veut que l'émergence d'un capitalisme monopoliste d'Etat et le développement des besoins de main-d’œuvre de mime que la montée du nationalisme québécois et la caractérisation des immigrants haïtiens comme "francophones" ou "franconisables" aient constitué des conditions économiques et idéologiques propres à  la société d'accueil qui ont favorisé tant la constitution d'une communauté relativement importante au plan démographique (Haïti occupera pendant plusieurs années au début des années 70 le premier rang des pays d'immigration au Québec) que l'accroissement de la cohésion ethnique du groupe par le biais, entre autres, de dossiers politiques chauds tels la déportation des "illégaux" en 1973 et la régularisation du statut des clandestins en 1980.  L'émergence de l'ethnicité haïtienne sera ainsi dans un premier temps resituée dans le contexte du discours nationaliste québécois sur l'immigration, les besoins de main-d’œuvre immigrante, les conflits fédéraux-provinciaux sur la juridiction en matière d'immigration et le débat sur l'avenir du fait français au Québec.

Quels sont les motifs qui ont amené les migrants haïtiens à quitter leur pays d'origine, comment ont-ils financé leur voyage, quelles démarches ont-ils dû entreprendre en Haïti pour obtenir leur visa de sortie, leur passeport, enfin une fois établis au Québec, conçoivent-ils leur séjour comme permanent [11] ou temporaire ?  Ont-ils l'intention de retourner un jour en Haïti ? Telles sont les questions posées au chapitre quatrième aux immigrants haïtiens consultés dans cette recherche.  Pour mener à bien l'analyse de la pratique émigratoire et de ses trois principales composantes que sont les motifs de l'émigration, le processus émigratoire et l'idéologie migratoire, nous identifierons dans un premier temps les conditions politiques et économiques objectives qui prévalent dans la société haïtienne, conditions dégradées qui amènent tant le paysan et l'ouvrier que le fonctionnaire et le professionnel à voir dans l'émigration la seule alternative a la paupérisation, à l'insécurité, à la misère.  Toutefois, bien que ces conditions de vie difficiles influent sur la qualité de vie d'une grande majorité de la population de toutes les classes, seule une fraction émigré. Cette analyse des conditions économiques et politiques de l'émigration sera donc mise en parallèle avec le discours tenu par les Haïtiens du Québec sur les motifs de l'émigration. Cet exercice nous permettra d'identifier deux niveaux dans ce discours : un premier auquel sont exprimées les "fonctions" manifestes de l'émigration et un second niveau plus "structurel" qui révèle l'influence profonde de ces conditions de vie sur la décision d'émigrer. Il nous permettra de plus de mettre en évidence les différences entre les discours ouvriers/paysans et petits bourgeois. Cette différenciation intra-ethnique se retrouvera encore d'ailleurs au niveau du processus émigratoire vécu par les deux classes sociales et les deux groupes sexuels.

Enfin, nous nous pencherons sur l'idéologie migratoire c'est-à-dire la conception que se font ces sous-groupes intra-ethniques de la durée et des finalités de l'émigration. Nous verrons comment malgré l'existence de multiples barrières d'ordre politique, économique, familial et psycho-sociologique qui bloquent le retour en Haïti et favorisent un établissement permanent dans la diaspora, la population immigrante haïtienne élabore un discours idéologique sur le "retour au pays natal", discours qui, principalement dans le cas de la petite bourgeoisie, se doublera d'un discours déculpabilisant et justificateur d'un abandon d'Haïti. La consolidation de la dictature duvaliériste et la dépendance économique d'Haïti, de même que le processus de remembrement familial et l'intégration des immigrants haïtiens dans la société québécoise, sans consacrer la disparition de l'idéologie de retour, amènent progressivement ces derniers dans les années 70 à envisager le séjour au Québec comme permanent. Ce changement dans la conception de l'expérience migratoire jouera un rôle important [12] dans le développement de l'ethnicité haïtienne et particulièrement de la structuration de la vie intra-communautaire du groupe.

Au chapitre cinquième, notre analyse portera sur la famille migrante haïtienne, les conditions de travail et de logement et les réseaux migratoires qui seront considérés comme les fondements socio-économiques de la vie haïtienne au Québec. Bref, nous verrons comment les immigrants d'origine haïtienne se sont organisés spontanément dans la société québécoise. A partir de l'analyse de la composition, du cycle de développement et de la dispersion géographique de la famille haïtienne, nous verrons que la maisonnée ne peut être conçue que comme l'un des éléments d'un réseau familial transnational qui assure la circulation tant de la force de travail migrante que de l'aide monétaire destinée aux parents demeurés dans la société d'accueil et des informations sur la vie en Haïti.  Les envois d'argent seront l'objet d'une attention toute particulière. Nous en analyserons les incidences tant sur le bénéficiaire que sur l'expéditeur. Société de départ et société d'accueil ne seront plus conçues comme des entités coupées, indépendantes, mais comme des vases communicants entre lesquels la famille migrante internationale assure les liens et échanges.  Toutefois, les maisonnées haïtiennes établies au Québec ne peuvent être étudiées sur un simple plan synchronique au niveau de leur composition ou de la dynamique intra-familiale. Nous compléterons ainsi l'étude de la composition des cinquante maisonnées visitées de mime que des relations conjugales par une analyse du cycle de développement de ces maisonnées alimentées en nouveaux membres par les nouvelles naissances et le processus de remembrement familial. Au total, cinq modèles de développement des maisonnées seront identifiés respectivement pour les hommes et les femmes qui soit se sont mariés en Haïti avant d'émigrer, soit se sont mariés au Québec, soit sont demeurés célibataires. Un regard sur les différenciations de classe nous permettra d'identifier pour les immigrants mariés au Québec, d'ailleurs majoritaires, un modèle ouvrier et un modèle petit bourgeois de développement de l'unité familiale. Nous tenterons par la suite de resituer l'évolution de ces maisonnées haïtiennes dans le contexte des conditions de logement, d'accès à la propriété et de la mobilité résidentielle, de même que dans le contexte de la mobilité occupationnelle. À ce niveau, nous constaterons que même si les immigrants de la classe ouvrière connaissent une plus forte mobilité résidentielle et occupationnelle que les immigrants de la petite [13] bourgeoisie, les deux sous-groupes tendent à réduire progressivement cette mobilité une fois passées les premières années d'établissement. L'instabilité attribuée généralement aux immigrants haïtiens sera présentée comme étant fonction non d'un trait ethnique, mais plutôt des conditions particulières de l'expérience immigratoire.

Enfin, nous jetterons un regard sur les conséquences de l'expérience immigratoire non plus au niveau de la seule organisation familiale, mais au niveau de la définition des rôles des acteurs principaux de la vie familiale. Le nouveau contexte économique et culturel dans lequel évolue la femme/mère haïtienne favorise une redéfinition des rapports conjugaux et spécialement le rôle traditionnel du "macho absentéiste" dans la maisonnée.  L'identité du père et de la mère d'origine haïtienne se voit redéfinie dans ce contexte immigratoire, redéfinition qui n'est pas sans susciter des tensions et conflits.

Bref, la famille migrante haïtienne transnationale et les maisonnées dispersées qui la composent jouent un rôle fondamental tant en assurant les conditions de la reproduction, de la mobilité et de la flexibilité de la main-d’œuvre migrante internationale qu'en rendant possible, par son adaptabilité, l'intégration et l'adaptation des immigrants dans la société d'accueil.  Famille, travail et réseaux migratoires constituent donc trois fondements socio-économiques sur lesquels reposent l'évolution et la reproduction de l'identité ethnique haïtienne et de l'ethnicité du groupe.

Cette analyse de l'haïtiannité au Québec portera ensuite sur ce qui apparaît être les quatre lieux privilégiés d'expression idéologique de l'ethnicité haïtienne : la perception du racisme, l'idéologie de couleur, les rapports de classe et la question du créole. Ainsi, le chapitre sixième s'attachera dans un premier temps, et à la lumière de l'expérience immigratoire des répondants, à analyser la nature et l'ampleur du racisme vécu tant au niveau de la recherche d'un logement qu'au niveau du milieu de travail.  L'analyse du discours élaboré par ces derniers sur le racisme nous permettra d'identifier deux discours de classe nettement différenciés : le discours ouvrier, net, franc, accusateur, et le discours petit bourgeois, pondéré, mitigé, justificateur. L'idéologie de couleur se voit elle aussi redéfinie à la faveur de l'expérience immigratoire. Elle conserve et ce, pour les divers sous-groupes [14] de classe et sexuels, une grande importance tant au niveau de relations inter-individuelles, de la vie politique, des relations conjugales, etc. Nous verrons toutefois que dans le contexte québécois, les Haïtiens préfèrent s'identifier plus comme Haïtiens que comme Noirs, l'identité ethnique primant sur l'identité raciale et ce, en partie, en réaction aux pressions externes (discrimination) qui tendent à mettre en évidence l'identité de couleur. La couleur n'en continue pas moins de diviser la communauté haïtienne. Or, à ce niveau, la question de couleur est intimement liée à l'idéologie de la stratification sociale. Code de couleur et code de classe seront donc analysés comme deux facteurs interreliés de divisions intra-ethniques, interrelation qui ressortira clairement des discours des répondants et ce, spécialement au niveau du discours petit bourgeois sur la dégradation de l'image de l'Haïtien suite à l'immigration des ouvriers de la deuxième vague (1972-198 ?). Enfin, la place du créole dans la vie haïtienne sera analysée tant au niveau de l'utilisation réelle actuelle dans la population haïtienne que de la perception de son importance pour les enfants migrants de la seconde génération. Si le créole constitue indéniablement un bastion de l'haïtiannité, les conditions socio-linguistiques de 1'ethnicisation se compliquent d'un double rôle joué par le français parlé haïtien.  Associant son français au "bon français international" et en associant le français parlé populaire québécois (le jouai) au créole, c'est-à-dire à un patois, l'Haïtien de la petite bourgeoisie utilise le critère linguistique tant pour se démarquer de ses compatriotes de la classe ouvrière que pour promouvoir son statut social par rapport aux Québécois d'origine française.  Ce chapitre montre que l'expérience migratoire, loin de signifier une assimilation complète à la "culture québécoise" détermine une "acculturation sélective" qui conduit l'immigrant à réadapter et réinterpréter ses valeurs, normes, idéologies, etc. aux conditions de la société d'accueil. L'identité ethnique haïtienne est le fruit d'un tel processus d'ethnicisation qui crée un écart, une distance entre l'identité héritée de l'appartenance à l'ethnie-mère et à la classe sociale d'origine et la nouvelle identité générée par l'expérience immigratoire.

Enfin, le septième et dernier chapitre concentre cette fois ses efforts sur l'analyse des facteurs intra-ethniques (endogènes) qui ont déterminé et orienté le processus d'ethnicisation.  Si tous les groupes ethniques établis au Québec se développent en fait dans le même cadre national québécois et sont [15] soumis sensiblement aux mêmes pressions extra-ethniques à 1'ethnicisation, ces groupes réagissent de façon différente. L'hypothèse défendue ici et qui se veut d'ailleurs l'hypothèse majeure de cette thèse, propose que ce soit les forces endogènes (intra-ethniques) propres à chacun des groupes ethniques qui influent de façon déterminante sur le processus d'ethnicisation. On analysera entre autres le contrôle d'un marché ethnique des services par une petite bourgeoisie ethnique, marché dont nous analyserons trois segments :1) le marché des services politiques, juridiques et sociaux (et le rôle en particulier des organismes communautaires et associations haïtiennes divers), 2) le marché des services financiers, professionnels et commerciaux et des entreprises haïtiennes telles les polycliniques médicales, les commerces ou la Caisse d'Économie des Haïtiens de Montréal, 3) le marché des services socio-religieux et les entreprises haïtiennes en services que constituent les églises haïtiennes. Générés par le jeu d'une double dynamique de classe et politique, ces entreprises en services ethniques, les entrepreneurs qui les initient et le marché ethnique dans lequel elles se réalisent seront définis comme les éléments fondamentaux desquels a émergé le support institutionnel de la structuration de la vie ethnique haïtienne.

La thèse aura donc pour buts principaux :

A) d'identifier les facteurs économiques, politiques, sociaux et idéologiques, tant propres à la communauté haïtienne qu'à la nation québécoise, qui ont permis la formation de ce groupe et qui ont déterminé le type d'ethnicité dont il s'est doté ;

B) de montrer comment, en exploitant un marché ethnique des services, des entreprises haïtiennes en services divers, dirigées par une fraction militante de la petite bourgeoisie, ont constitué un support institutionnel qui assure le développement d'une cohésion ethnique importante ;

C) d'analyser les lieux d'expression de cette ethnicité que sont la famille, la langue, la couleur et les réseaux de relations.

[16]

Cette thèse ne se veut ni un historique méticuleux de l'immigration haïtienne au Québec, ni un énoncé d'hypothèses sur l'avenir de ce groupe et de son ethnicité.  Tout au plus vise-t-elle à identifier les forces économiques, politiques et idéologiques, tant intra qu'extra-ethniques, qui conditionnent, à un moment donné de l'évolution du groupe (1970-1982), le processus d'ethnicisation. Se dégageant d'une approche chère aux sciences sociales des dernières décennies qui réduit la science à une mathématisation du réel (au point où les moyens deviennent la fin), le présent travail suggère à partir d'une analyse qualitative, fondée sur des entrevues et l'observation participante, un mode d'explication multidimensionnel de la genèse et de la reproduction de 1'ethnicité haïtienne.



[1] Une définition des concepts sera proposée à la section 1.4 du premier chapitre.  Précisons pour l'instant que par ethnicisation nous entendons le processus de formation d'un groupe ethnique minoritaire et l'émergence d'une ethnicité nouvelle dans une société d'accueil donnée.

[2] L'idéologie ethniciste peut être définie pour l'instant comme la composante d'un discours qui fait la promotion d'une identité ethnique commune aux membres d'un groupe ethnique donné, qui favorise la genèse et/ou la reproduction d'un sentiment d'appartenance communautaire intra-ethnique et qui vise à sensibiliser les membres du groupe à l'existence d'intérêts communs.

[3] Dejean estime qu'à la fin de 1965, le groupe haïtien ne comptait pas plus de 2,000 individus.  (1978 : 13)

[4] La plupart des travaux portant sur les Haïtiens au Québec divisent l'immigration haïtienne en deux phases migratoires. Une première classe qui s'étend du début des années 60 jusqu'au début des années 70, se caractérise par l'entrée de médecins, infirmières, techniciens de laboratoire, enseignants, etc. et a constitué une "élite" haïtienne.  Face aux contrôles du Ministère fédéral de l'Immigration sur l'entrée de travailleurs qualifiés et à une demande accrue en main-d’œuvre non qualifiée, une deuxième vague d'immigrants arriva, numériquement plus importante et composée de cols bleus. Ainsi, de 1965 à 1970, le Canada recevait 1,304 cols blancs contre 209 cols bleus (95% des immigrants haïtiens acceptés au Canada s'établissent au Québec).  Par contre, de 1971 à  1976, le Canada a accepté 3,857 cols blancs contre 5,958 cols bleus d'origine haïtienne.

[5] Le terme exploitation sera entendu ici dans le sens de "mise en valeur" (ex. : exploitation d'une ferme) et non dans le sens de "abuser à son profit de quelqu'un ou d'une situation".



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 23 novembre 2014 15:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref