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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

LES ADVENTISTES DU SEPTIÈME JOUR AUX ANTILLES FRANÇAISES. (1978)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Raymond MASSÉ, LES ADVENTISTES DU SEPTIÈME JOUR AUX ANTILLES FRANÇAISES. ANTHROPOLOGIE D’UNE ESPÉRANCE MILLÉNARISTE. Montréal: Publication du Centre de recherches Caraïbes, Université de Montréal, 1978, 110 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 14 novembre 2008 de diffuser cette oeuvre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

Peu de travaux portant sur les Antilles se sont attachés à analyser l'impact de la "modernisation" sur la culture et l'organisation sociale de ces sociétés insulaires. Or ces sociétés sont des entités originales aux prises avec des problèmes majeurs d'adaptation aux transformations profondes qu'elles subissent. Une approche africaniste de l'antillanité est loin d'être suffisante bien que la survivance de traits sociaux et culturels africains dans la culture actuelle, ou les divers syncrétismes établis par le contact entre les deux groupes africains et européens aient été des sujets de réflexion privilégiés. Cette tendance porte à croire que les Antilles seraient plus dignes d'intérêt par l'originalité de leur passé que par la spécificité et l'originalité de leur évolution présente.

Ce conservatisme des perspectives d'approche a marqué fortement les travaux portant sur la religion. Survivance de pratiques rituelles et de croyances africaines, syncrétismes africano-chrétiens, rôle des Églises officielles dans la colonisation ont orienté la majorité des travaux dans ce domaine. La religion antillaise est perçue comme une religion qui survit en puisant dans ses réserves traditionnelles. Ces réserves de valeurs traditionnelles attaquées par des forces acculturantes, seraient vouées à une disparition prochaine. On assisterait ainsi aux derniers instants d'une religion populaire, les superstitions et la sorcellerie étant appelées à disparaître avec l'amélioration des conditions de vie. Or l'étude du développement d'une Église nouvelle et étrangère à la Martinique, l'Église des Adventistes du Septième Jour, nous montre la force et l'efficacité de ces religions dites traditionnelles dans cette île. Nous verrons que ce n'est pas tellement l'acculturation de la religion populaire martiniquaise qui est en jeu par l'introduction de cette Église étrangère, mais inversement que c'est l'essence de cette nouvelle religion qui est réinterprétée en profondeur. Si bien que ce travail ne porte pas sur les derniers sursauts d'une culture moribonde qui disparaît graduellement sous le poids de l'acculturation mais réfère plutôt au dynamisme et à la vitalité qu'elle démontre dans l'intégration et la réinterprétation d'un mouvement religieux par cette culture. Le peuple de la Martinique est un être social et culturel à part entière et non pas seulement dans sa dimension historique. Il est un créateur permanent de culture.

De nombreux chercheurs se sont déjà intéressés au développement rapide de religions nouvelles : un nombre important de travaux furent ainsi produits qui fournissent principalement des descriptions et des essais de typologie de religions qui deviennent tour à tour messianiques, millénaristes, nativistes, nationalistes, revitalistes, etc. L'Eglise  des Adventistes du Septième Jour à la Martinique pourrait entrer dans ce type de recherche. Bien que simple section d'une très importante Église  américaine qui a poussé ses ramifications partout dans le monde et qui, en tant qu'Église  institutionnalisée n'a guère en commun avec les mouvements millénaristes classiques, l'Église  des Adventistes du Septième Jour, par la spontanéité de son développement, l'ampleur de son impact sur la société et ses espérances, pourrait motiver une recherche classique en tant que mouvement millénariste. Tel n'est toutefois pas le but de ce travail. Plutôt que de situer cette Église  sur une échelle qui va des Églises établies aux religions éphémères de groupes sociaux défavorisés et révoltés, il importe de montrer ce qu'elle est et ce qu'elle signifie pour ses membres et pour la population antillaise.

L'Adventisme sera donc traité non en tant que secte ou Église mais plutôt comme un mouvement social en évolution. Dans la mesure où cette religion a atteint un niveau de développement complexe, elle sera aussi considérée comme système religieux, dans deux perspectives complémentaires : en tant que système cohérent de pensées, d'attitudes et de comportements (nous analyserons alors son organisation, sa structure de participation, son rituel, ses dogmes et croyances), ensuite en tant que système religieux évolutif au niveau de son importance comme à celui de sa signification pour la population locale ; les rapports avec la religion et la culture traditionnelle seront alors abordés.

Pourquoi ce mouvement religieux n'a-t-il connu un succès marqué que depuis les quinze dernières années malgré une présence qui remonte au début du siècle ? Quels sont les aspects de cette religion qui attirent les fidèles au point de les amener à renier le Catholicisme et à rejeter les traits fondamentaux du mode de vie antillais ? Il faut savoir que l'Adventisme est avant tout pour ses fidèles une espérance, l'espérance en une société plus fraternelle, paisible, juste, où chacun a un rôle propre à jouer. Il est aussi l'espérance d'une récompense surnaturelle pour ceux qui travaillent à préparer cette société des derniers temps, celle que Jésus détruira lors de son second retour sur terre, l'espérance enfin du millénium, c'est-à-dire des mille ans de bonheur et de plénitude que vivront, au ciel, les fidèles serviteurs du Christ alors que les impies seront anéantis sur terre par les cataclysmes qui accompagneront le retour du Sauveur. Cette espérance ils la cultivent d'autant plus que la société dans laquelle ils vivent se déstructure, se désarticule, change rapidement et a donc moins de signification et de valeur pour eux.

Ce que tente de faire ce travail n'est autre que l'anthropologie d'une espérance c'est-à-dire l'analyse de la genèse d'une espérance dans ses dimensions sociale et sacrée, c'est-à-dire hors-temps et hors-espace, par rapport à un peuple qui possède ses caractéristiques culturelles et sociales propres et au sous-groupe des convertis martiniquais qui partage des caractéristiques psychologiques et sociales particulières.

Ainsi que l'ont montré les analyses d'Albert Memmi et de Frantz Fanon, le colonisé martiniquais a développé au cours des siècles une attitude de désintérêt face à ses responsabilités sociales (conséquence de son état de sujétion), de dévalorisation de sa propre culture et de son identité ainsi que de valorisation de tout ce qui est propre au colonisateur. Mais ce changement qui transforme depuis plus de vingt ans sa société bouleverse son mode de vie, sa propre conception de lui-même et le menace dans ce qu'il a de plus personnel et de plus stable. À travers la nouvelle société de consommation qui se construit autour de lui il doit lutter pour redonner sens et valeur à son existence, à son comportement et à ses attitudes. L'Adventisme devient, à côté des mouvements syndicaux, des factions politiques de gauche, et des associations diverses, une organisation qui, par sa structure ouverte, intégratrice et à base participative, opère à sa façon et pour un groupe particulier de Martiniquais, un mouvement de revalorisation du colonisé, de resignification de son rôle social et de libération des tensions sociales, culturelles et psychologiques qui menacent son équilibre. La conversion à l'Adventisme devient alors une réponse religieuse à un conflit culturel et social suscité par le bouleversement des fondements de la société. Le groupe des Adventistes devient dans sa société un groupe déviant mais qui dévie à sa façon vers une utopie. Au même titre que d'autres groupes marginaux militants il devient un symptôme de dysfonctions dans l'organisation sociale. Mais avant d'être un moyen de résorber le malaise d'une société post-coloniale, l'Adventisme est le témoin de l'inadéquation d'un groupe de Martiniquais à la nouvelle société qui se bâtit autour d'eux mais sans eux. L'Adventisme est le visage extrême de la réaction de Martiniquais moyens face à la constitution d'une nouvelle Martinique qui leur est dans une bonne mesure "étrangère".

Après la présentation de la structure, de l'organisation et de l'histoire du mouvement adventiste du Septième Jour, dans sa dimension mondiale et martiniquaise, nous aborderons l'importance fondamentale de l'organisation,de la manifestation physique et du financement du mouvement, aspects qui sont essentiels pour la compréhension de son développement. Puis nous examinerons le contexte religieux et social traditionnel avec lequel l'Adventisme a dû composer. Il apparaîtra alors que la religion populaire martiniquaise a influencé profondément la signification qu'a pris l'Adventisme pour les convertis. Nous verrons ensuite comment la revalorisation du colonisé martiniquais suit et motive à la fois l'adhésion à ce mouvement. Ce mouvement religieux étranger a été réinterprété au point où les motivations profondes qui sous-tendent les conversions relèvent plus des croyances populaires des Martiniquais que d'une véritable illumination mystique ou d'une reconnaissance de la sacralité des dogmes du mouvement. La conversion devient tantôt moyen de protection contre les menaces des Mauvais esprits et du diable, tantôt exorcisme. Si bien que l'adhésion à l'Adventisme fournit au groupe le plus défavorisé, voire le moins intégré dans le processus de modernisation, la possibilité de redonner sens et valeur à son existence à son rôle social et à son identité. Finalement il apparaîtra que la morale très stricte de l'Adventisme fonde une idéologie a-sociale, en dévalorisant toute implication du converti dans des processus de revendication sociaux ou politiques.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 21 avril 2009 20:41
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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