RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

BIÉLORUSSIE, RUSSIE, UKRAINE...” (2005)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de David Mandel, BIÉLORUSSIE, RUSSIE, UKRAINE. Partenariat social et indépendance de classe dans le mouvement ouvrier post-soviétique”. Journal La Gauche, jeudi le 26 mai 2005. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er novembre 2006 de diffuser le texte de cette conférence dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

D’un point de vue de gauche l’histoire du mouvement ouvrier peut être regardée comme une longue et laborieuse lutte de la classe ouvrière [1] pour son autodétermination, dont l’expression finale serait le remplacement du capitalisme par une société autogérée sans exploitation, c’est-à-dire par le socialisme. Cette lutte a été menée contre la bourgeoisie et l’État capitaliste mais encore plus contre les courants idéologiques au sein du mouvement ouvrier, qui ont accepté, de manière explicite ou implicite, le capitalisme comme inévitable ou du moins comme préférable à n’importe quelle alternative réelle, et qui rejettent l’idée que le travail et le capital s’opposent du fait de leurs intérêts contradictoires. Au niveau politique, le socialisme révolutionnaire a lutté contre le réformisme de diverses sortes pour conquérir le soutien des travailleurs, alors que dans le mouvement syndical les partisans du « syndicalisme de combat » ont combattu les défenseurs du « partenariat social ». 

En tant qu’orientation idéologique ou stratégique, « l’indépendance de classe » est fondée sur une analyse des intérêts respectifs du travail et du capital, du travail et de l’État, comme fondamentalement antagonistes. Les rapports du travail avec le capital et avec l’État sont donc déterminés en dernière instance par les rapports de forces plutôt que par quelques intérêts communs. Il s’ensuit que la stratégie du mouvement ouvrier en défendant et favorisant les intérêts des travailleurs devrait accorder la priorité à la modification du rapport des forces en faveur de ces derniers. Et bien que de nombreux facteurs peuvent contribuer au renforcement du mouvement ouvrier, sa principale ressource est la solidarité des ouvriers du rang, leur engagement actif en faveur de leurs buts communs et leur confiance dans leur capacité collective de parvenir à des modifications progressistes de leur conditions d’emploi et de la société dans son ensemble. 

Au contraire, le « partenariat social », bien qu’il prenne des formes et des degrés divers, est une stratégie fondée en dernière instance sur l’idée que le travail et le capital ont un intérêt commun, essentiel, dans le succès de l’entreprise donnée et de l’économie nationale dans son ensemble. Et sous le capitalisme le succès signifie toujours plus de profit, car sans lui il n’y a pas d’emploi, pas de salaires et pas de prestations. En conséquence tout conflit sérieux qui pourrait surgir entre le travail et le capital tend a être interprété comme découlant d’un défaut de la communication ou du refus d’une des parties de comprendre son propre intérêt à long terme. Les négociations prennent donc la forme du « dialogue social », plutôt que celle de l’affrontement, et la force (du moins de la part des travailleurs), si elle n’est pas exclue, est reléguée à un rôle essentiellement symbolique. Il faut noter que cette image harmonieuse des rapports capital-travail, souvent accompagnée de schémas de la « participation », a longtemps fait partie de l’arsenal des employeurs et des gouvernements [2]. 

Aujourd’hui, sans doute bien plus que jamais depuis l’apparition du mouvement ouvrier organisé et massif au cours du dernier quart du XIXe siècle, le « partenariat social » domine dans pratiquement tous les pays [3]. C’est à la fois une conséquence et une cause de la modification importante du rapport des forces entre les classes au détriment du travail, qui a commencé au cours des années 1970 dans les pays capitalistes et à la fin des années 1980 au sein de l’ex-monde communiste. 

Je veux d’emblée indiquer mon propre point de vue : le « parte­nariat social » est au mieux un cas de la confusion des désirs et de la réalité, ayant peu de rapports avec la réalité capitaliste dans sa version néolibérale actuelle ; au pire, c’est un symptôme de la corruption des directions syndicales. Le plus souvent, c’est une combinaison des deux. 

Mais si les prémices qui fondent le « partenariat social » ne correspondent pas à la réalité, en tant qu’idéologie il a des fortes racines dans cette réalité, c’est-à-dire dans la très réelle dépendance du travail envers le capital. Et en général la puissance du « partenariat social » au sein du mouvement ouvrier varie inversement à la dépendance du travail envers le capital. En d’autres termes, cette idéologie est plus puissante lorsque le travail est affaibli et vice versa. En même temps, le « partenariat social » contribue à affaiblir le travail. 

Cet article examine brièvement le rôle du « partenariat social » dans les défaites du mouvement ouvrier après l’effondrement des régimes appelés communistes en Russie, en Ukraine et en Biélorussie (dite également Belarus), les trois pays les plus industrialisés, majoritairement slaves, de l’ex-Union soviétique. Son impact a été un peu différent dans chacun des trois pays, mais dans chaque cas il a contribué de manière significative au dramatique recul subi par les travailleurs, qui ont vu leur épargne éliminée, leurs salaires réels réduits de plus des deux tiers [4] et la démocratie promise brisée - si par démocratie on comprend un État fondé sur la loi qui autorise la libre concurrence des intérêts sociaux pour influencer la politique gouvernementale [5]. 

Je ne prétends pas qu’une stratégie différente aurait nécessairement permis aux travailleurs de sortir victorieux de la chute de la dictature bureaucratique. Les circonstances objectives, décrites ci-dessous, ne favorisaient pas le travail. Mais, au moins, ses pertes auraient certainement pu être fortement réduites. Le fait est, que les syndicats n’ont même pas employé les ressources réduites dont ils disposaient pour défendre les intérêts de leurs membres. Il y a bien sûr eu quelques exceptions, mais elles furent trop peu nombreuses et trop isolées pour affecter les résultats globaux.


[1]     Par « classe ouvrière » nous entendons tous les salariés à l’exception de ceux qui exercent des fonctions patronales.

[2]     Le cas le plus célèbre est probablement « le modèle japonais », dont la réalité a été présentée succinctement dans P. Briggs, “The Japanization of British Industry”, Industrial Relations Journal, vol. 19, n° 1, 1998. Pour l’expérience des États-Unis voir : E. Leary & M Menaker, Jointness at GM : Company Unionism in the 21st Centruy, Woonsocket, R.I, New Directions Regions 9A, n.d., ainsi que M.Parker and J .Slaughter, Choosing Sides : Unions and the Team Concept, éd. South End Press, Boston 1988.

            Les schémas du « partenariat » doivent être distingués des formes de la « dualité de pouvoirs », en particulier du contrôle ouvrier, qui surgissent au cours des périodes des offensives ouvrières. Ces dernières sont, cependant, intrinsèquement instables et conduisent rapidement soit à ce que le capital retrouve le pouvoir perdu soit à son expropriation.

[3]     Au niveau international la Confédération internationale des syndicats libres (CISL ou ICFU) est l’un des principaux partisans du « partenariat social ». Cf. The ICFU Statement on the Global Compact (Rapport de la CISL sur le contrat global). Pour une excellente analyse de l’idéologie du « pacte social » au sein du mouvement syndical de l’Europe centrale et occidentale, voir A. Wahl, “European Labour : the Ideological Legacy of the Social Pact”, Monthly Review, janvier 2004, pp. 37-49. Aux États-Unis le bulletin mensuel Labour Notes a été consacré au combat contre le « partenariat » au sein du mouvement ouvrier au cours des deux dernières décennies.

[4]     Goskomstat Rossii, Rossiiskii v tskifrakh 2003, Moscou 2003, p. 97. Il s’agit là d’une source officielle. La chute moyenne des salaires fut plus forte en Ukraine et moins forte en Biélorussie. Les salaires réels ont recommencé à croître à nouveau après 1998, mais malgré plusieurs années de croissance économique relativement élevée (partant de très bas...), l’accroissement des salaires a été remarquablement lent.

[5]     Je me réfère ici, évidemment, à la démocratie bourgeoise, dans laquelle la concurrence est libre, tout en étant très inégale. Il est encore trop tôt pour dire si la « révolution orange » de décembre 2004 en Ukraine améliorera la démocratie fortement « dirigée » et profondément corrompue des années précédentes. La situation sociale et politique des travailleurs dans les trois pays est présentée dans mon : Labour After Communism, éd. Black Rose, Montréal 2004. L’analyse de cet article est en grande partie basée sur le matériel présenté dans ce livre.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 29 décembre 2006 15:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref