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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'origine de l'exogamie et du totémisme (1961)
Introduction


Une édition électronique qui sera réalisée à partir du livre de Laura Levi et Raoul Makarius, L'origine de l'exogamie et du totémisme. Paris: Éditions Gallimard, 1961, 382 pp.Collection: Bibliothèque des idées. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, qui a effectué un remarquable et difficile travail. Tous les ouvrages ethnologiques demandent énormément de travail et une patience infinie lors de la vérification de l'OCR (la reconnaissance de caractères). N'hésitez pas à la féliciter! [JMT]

Michel Makarius, le fils de Laura et Raoul Makarius, nous a généreusement donné son autorisation de diffuser cette oeuvre ethnologique. Nous lui en sommes profondément reconnaissants. L'autorisation nous a été accordée dimanche le 17 novembre 2002.

Introduction


L'ouvrage que nous présentons porte non seulement ses buts mais aussi sa méthode inscrits dans son titre. Car il est évident qu'on ne peut se proposer une recherche d'origines sans assumer les aléas d'une enquête qui entend faire surgir, au-delà de quelque état actuellement observable de la société, les états précédents et les causes qui peuvent les avoir en première instance déterminés. Le choix d'un sujet tel que le nôtre est déjà, en soi, symptomatique d'une tendance méthodologique, fins et moyens, buts et méthodes formant un tout difficile à disjoindre. Pour la plupart des ethnologues contemporains, l'intérêt des problèmes que nous nous proposons d'étudier s'affaiblit dans la mesure où leurs positions de principe les détournent de leur solution en la leur faisant tenir pour pratiquement impossible, ou pour scientifiquement illégitime ; et, en égale mesure, la réalité d'institutions comme l'exogamie et le totémisme s'estompe et s'évanouit à leurs yeux (note 1). Si toutefois ces questions ne se trouvent plus, de nos jours, au centre des préoccupations des ethnologues, elles n'en restent pas moins les questions fondamentales de la sociologie primitive. Leur étude demeure essentielle, leur solution éminemment désirable, si l'ethnologie doit se distinguer de l'ethnographie en cherchant à se donner, comme toute discipline scientifique, une théorie capable de rendre compte des phénomènes qu'elle propose à la connaissance.

Or, quand on aborde l'étude de ces phénomènes, on rencontre, d'un bout du monde à l'autre, une multitude de coutumes, d'institutions, de pratiques qui se répètent dans l'essentiel,

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et, en même temps, d'autres, aussi nombreuses, qui les contredisent. L'impression déconcertante s'en dégage que l'on pourrait justifier par les faits n'importe quelle théorie, et trouver, en même temps, les faits contraires permettant de la réfuter. Une étude plus serrée, toutefois, démontre que les faits qui se contredisent n'appartiennent pas à deux ou à plusieurs ordres distincts et indépendants, mais sont reliés entre eux par un rapport organique. La société tribale, bien qu'elle ne connaisse ni les contradictions économiques ni les conflits de classe, et qu'elle soit par conséquent soumise à l'action de facteurs moins dynamiques que ceux qui sont à l’œuvre dans nos sociétés, n'est pas statique : elle subit des changements qui sont parfois apparents et abrupts, plus souvent latents et graduels. Ses institutions, apparues pour répondre à certains besoins, à certaines conditions, ne disparaissent pas quand ces besoins, ces conditions viennent à changer, mais acquièrent un contenu nouveau. Elles s'adaptent à soutenir des jonctions nouvelles, différentes de celles qu'elles servaient à l'origine. Ce lut le grand mérite de Lewis H. Morgan d'avoir appelé l'attention sur le fait que des structures subsistent longtemps après que les conditions qui ont présidé à leur genèse ont été modifiées. ou ont entièrement disparu (note 2). Il a relevé ainsi un mode caractéristique de l'évolution sociale. Tout changement étant un passage d'un passé social à un futur social, ce passage doit réunir, par définition, le passé et le futur dans le présent : c'est dire que deux principes opposés peuvent, pendant un temps déterminé, trouver leur expression en une même forme avant que l'une remplace l'autre complètement, en finissant par briser, par faire éclater, la forme devenue inadéquate.

Car il est évident qu'il vient un moment, généralement sous la poussée de quelque profonde transformation économique, où les formes anciennes ne sont plus viables, malgré les modifications qu'elles ont subies, et sont brusquement écartées, remplacées par d'autres qui leur sont opposées. Ainsi, nous voyons la société primitive effectuer de grands bonds en avant, tels que celui déterminé par la prédominance acquise par la chasse, faisant succéder l'exogamie à l'endogamie primitive, ou encore tels que les modifications introduites par l'apparition de l'agriculture et de l'élevage. Chez les peuples éleveurs, on voit, par exemple, les principes de l'exogamie alimentaire venir à être niés par l'exigence d'assimiler entièrement la femme au clan du mari.

Ces institutions, ces structures qui survivent à leur raison d'être, il arrive qu'on les modifie, qu'on les perfectionne, pour qu'elles remplissent leurs nouvelles fonctions de manière plus adéquate. Il arrive aussi, inversement, que des institutions dont la fonction n'est plus comprise, qui se sont, pour ainsi dire, figées en route, suggèrent de nouveaux comportements, et soient reconstruites pour mieux s'adapter à ceux-ci. Les anciennes formes déterminent de nouveaux contenus, les nouveaux contenus agissent à leur tour sur les anciennes formes.

On voit ainsi se dessiner plusieurs catégories de contradictions : une forme institutionnelle qui subsiste présente des traits contradictoires, paraissant absurdes, parce qu'elle en est venue à soutenir des fonctions pour lesquelles elle n'avait pas été originellement structurée, et cette adaptation ne peut être qu'imparfaite, grinçante. Ou, encore, l'interprétation d'une série de faits se trouvera contredite par une autre série de faits, parce que relevant d'une période à laquelle l'interprétation précédente ne s'applique plus. Enfin, une institution, dépassée et écartée, ne disparaît pas pour cela : elle survit avec assez de vitalité pour donner lieu à des traits traditionnels qui suffisent à nous confondre.

Les hommes de chaque nouvelle génération trouvent évidemment devant eux les derniers chaînons des processus sociaux, et expliquent les structures qu'ils trouvent en existence par les fonctions qu'ils les voient remplir. Ils les expliquent « fonctionnellement ». Les ethnologues « fonctionnalistes » font exactement la même chose, mais en revêtant d'une sévère robe académique ce qui n'est qu'une conduite anthropocentrique spontanée. Quant aux traits contradictoires qui apparaissent parce que les structures sociales ne peuvent correspondre que partiellement aux tâches qu'elles sont venues à accomplir, les hommes tribaux les expliquent par des rationalisations inspirées aux sentiments et aux idées du moment, rationalisations qui créeront à leur tour des confusions et des contradictions supplémentaires. Les fonctionnalistes, quand ils n'acceptent pas ces rationalisations, ou bien traitent les contradictions « par le mépris », ou encore les montent en épingle pour décourager ultérieurement l'explication. Alors que ce sont précisément ces antinomies, ces discordances, ces notes grinçantes qui doivent nous donner la clé des énigmes primitives, parce qu'elles témoignent que les institutions que l'on étudie ont une histoire qui ne peut se résumer dans les termes de leurs fonctions actuelles. Celles-ci peuvent, tout au plus, justifier leur conservation.

Non seulement, donc, une théorie ethnologique, sous peine d'être contredite par autant de faits que ceux sur lesquels elle s'appuie, doit dès le départ s'attaquer à l'étude des phénomènes en analysant les contradictions qui les opposent, mais ce n'est que par cette étude que l'on peut espérer se placer dans une position permettant de s'orienter vers l'explication. Une interprétation des faits, si elle est exacte, doit être aussi l'interprétation des faits opposés ; elle ne peut d'ailleurs être que cela, si elle doit correspondre à la réalité de l'évolution sociale. On voit que ceci nous mène loin des positions tenues par certains ethnologues selon lesquels, pour pouvoir comprendre des séries de faits sociaux, il faut se rendre aveugles et sourds aux séries de faits qui les contredisent.

Toutefois, les antinomies, les discordances, les contrastes, les contresens que l'on rencontre à chaque pas dans l'étude des choses primitives ne peuvent être classés sans discrimination sous le terme général de « contradictions ». En dehors des contradictions inhérentes au développement social, dont nous avons parlé, il en est d'autres qui tiennent, d'un côté, au caractère propre à la pensée magique, imprégnée d'ambivalence, apte à évoquer les contraires, et, d'autre côté, à l'ignorance où les primitifs se trouvent des lois naturelles, et au fait qu'ils leur substituent des lois imaginaires. La croyance en l'interdépendance organique, par exemple, qui devrait leur assurer la sécurité, donne lieu à la crainte perpétuelle des dangers impliqués par le lien d'interdépendance, et au réseau de tabous, contradictoires entre eux, tissé pour éviter ces périls, et dans lequel ils finissent par se trouver inextricablement empêtrés. Le phénomène totémique, avec tous ses aspects énigmatiques, doit aussi être étudié à la lumière des contradictions de cette nature, que l'on pourrait appeler internes, parce qu'elles ne proviennent pas directement du développement social. De telles contradictions restent rampantes et agissent comme des ferments de désagrégation. Elles ajoutent une insécurité mentale constante à l'angoisse déjà chronique des primitifs, et les portent à rechercher la sécurité dans la prolifération des précautions magiques, dans des formes exaspérées de cérémonialisme, et dans une complication invraisemblable de leurs règles de mariage.

Une étude de la société tribale doit donc analyser les contradictions présentées par ses divers aspects dans ce qu'elles ont de spécifique. Ainsi, si les structures sociales sont toutes soumises au même processus général qui met chacune d'entre elles en contradiction avec les nouvelles fonctions qu'elle assume, chacune à son tour est soumise à des contradictions et à des tensions particulières découlant de son caractère spécifique. Chaque institution, coutume ou pratique est ainsi soumise à sa propre dialectique interne, qui tend à la transformer, en même temps qu'à l'action constante et changeante du reste de la société. L'aspect spécifique qu'assumera la contradiction entre ce que nous appellerons brièvement structure ou forme ancienne et fonction ou contenu nouveau, acquis, sera déterminé par les propriétés de cette structure aussi bien que par les nouvelles exigences de la société dont elle fait partie.

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Il va de soi qu'une approche dialectique des problèmes ne contient pas leur solution. L'analyse, que l'on lira plus loin, des contradictions présentées par l'exogamie, nous aura permis de situer le problème, mais la solution ne s'en dégagera que de l'étude du comportement des peuples tribaux, qui révèle les conditions ayant déterminé le mariage hors du groupe consanguin, et le cheminement par lequel l'exogamie en est résultée. De même, l'analyse des contradictions qui pullulent dans le phénomène totémique nous aura permis de nous diriger vers l'étude des interdits alimentaires, mais seule l'étude de ces faits livrera l'explication du totémisme. Dans les deux cas, l'approche dialectique aura offert non pas la solution du problème, mais une méthode indispensable pour orienter la recherche, et, en même temps, un critère permettant d'en jauger les résultats.

On verra ainsi s'expliquer des antinomies comme la loi d'exogamie et la pratique de l'inceste ; des oppositions comme celle qui dicte l'exogamie du clan et l'endogamie de la tribu ; des contrastes comme celui qui règne entre le principe exogame, exigeant que ceux qui se marient ne soient pas consanguins, et les rites nuptiaux qui ont le but de rendre consanguins les nouveaux mariés ; comme, reflet de ce même contraste dans le règne alimentaire, la coexistence de l'exogamie alimentaire avec les rites nuptiaux de commensalité. Enfin, nous verrons se dévider l'écheveau de contradictions qui constitue le phénomène totémique.

À mesure que ces contradictions se résolvent, que des faits opposés nous révèlent l'unité de leur essence, d'autres faits, jusque-là inexpliqués, reçoivent d'un nouvel éclairage une signification inattendue, et viennent d'eux-mêmes s'insérer dans le contexte auquel ils appartiennent et qu'ils contribuent à leur tour à éclairer. L'exogamie alimentaire offrira une interprétation imprévue des classifications primitives, lesquelles détiennent la clé du phénomène totémique. À la lumière de la loi d'exogamie alimentaire, des faits secondaires, comme, entre autres, l'extraction rituelle des dents, l'ambivalence du sel et le ritualisme qui s'y rapporte, l'absence de la bouche dans certaines figurations, acquerront soudain leur raison d'être, alors que la relation intime qui les coordonne et qui gouverne également des faits majeurs, s'en trouvera confirmée. Dans le domaine du totémisme, une fois le processus fondamental compris, une foule de points obscurs, les rites totémiques, entre autres, en seront éclairés, une interprétation inédite s'amorcera, par exemple, des cérémonies d'intichiuma, lesquelles à leur tour proposeront un nouveau point de vue sur certaines initiations, sur la signification, de certaines grottes ornées, sur le cérémonialisme en général (note 3).

Dès le moment où des faits opposés nous révèlent leur unité, ce qui était épars se relie, ce qui semblait être sur le même plan se hiérarchise, ce qui était obscur devient non seulement clair, mais éclairant. Il ne pourrait en être autrement : les faits sociaux n'étant séparés les uns des autres qu'artificiellement, l'interprétation exacte d'un seul d'entre eux ne peut que livrer la signification cachée des autres, ainsi que du rapport qui les sous-tend.

À mesure d'ailleurs que faits, coutumes, institutions s'intègrent les uns aux autres et s'ordonnent en un tout signifiant, qui pourrait bien être le « grand système » dont parlait Boas (note 4), on constate que la prolifération de phénomènes qui nous avait consternés à première vue, n'est ni aussi effrénée ni aussi anarchique qu'elle nous était d'abord apparue. L'extension, d'un côté, la réduction, de l'autre, d'un tabou fondamental, rendent compte d'une apparente multiplicité de manifestations. Des faits disparates se regroupent sous un dénominateur commun : par exemple, les diverses rationalisations du rapport existant entre l'extraction des dents et l'eau viennent se ranger sous le chef d'une motivation oubliée et commune à tous. Des contradictions se révèlent n'être que formelles, dues à l'inversion entre cause et effet : la peur, par exemple, que les femmes Winnebago éprouvent des talismans de guerre de leurs hommes, appartient au même ordre de faits témoignant que ce sont les armes et les amulettes que l'on doit protéger contre le contact féminin. La comparaison n'est plus un moyen, mais un résultat.

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On admettra qu'une méthode qui s'efforce de saisir le devenir social dans les aspects particuliers de son mouvement, qui admet des seuils mais ne les fige pas en barrières, qui va à la rencontre des contradictions et les interroge au lieu de les ignorer, peut rendre compte des arrêts, des inégalités, des involutions du développement social mieux que ne pouvait le faire le point de vue par trop mécaniste des anthropologues du siècle passé. Il n'en reste pas moins qu'une recherche féconde ne peut prendre son départ que d'une utilisation critique des travaux des fondateurs de la sociologie primitive. Si l'on a en vue l'explication – et, comme le dit Gurvitch, « la sociologie, si elle veut être une science dans le plein sens du terme, doit nécessairement aboutir à l'explication » – c'est vers les œuvres de Morgan, de Tylor, de Frazer, de Robertson Smith, de Durkheim et de Lévy-Bruhl qu'il faut se tourner, plutôt que vers celles, qui d'ailleurs ne se proposent pas d'expliquer, mais de décrire, des fonctionnalistes et des structuralistes.

En effet, ces ouvrages classiques, quelles que soient les erreurs qu'ils contiennent, se distinguent par la capacité de discerner entre l'essentiel et le secondaire, de saisir la portée générale de faits particuliers, dont font preuve leurs auteurs. Ceux-ci nous ont ainsi légué un certain nombre d'idées maîtresses indispensables à la compréhension de la vie primitive, idées maîtresses qui, non seulement n'ont pas été réfutées par une critique exhaustive, mais auxquelles la recherche sur le terrain n'a cessé d'apporter une foule de matériaux propres à les illustrer et à les confirmer. Pourtant, pour des motifs qui n'ont pas à être recherchés ici, l'ethnologie contemporaine, malgré son indigence théorique, a dédaigné d'exploiter et a laissé en friche ce patrimoine qui lui appartient de plein droit.

Pour notre part, le fait que l'interprétation que nous présentons prenne son départ de quelques-unes des idées majeures de ces maîtres, et se rattache ainsi à cette ethnologie traditionnelle tant décriée aujourd'hui, nous paraît être la meilleure caution de sa validité. Les conceptions collectives de la parenté et du mariage, découvertes par Morgan ; l'unité du groupe consanguin, sa croyance dans l'interdépendance organique, sa crainte du sang, la relation entre cette crainte et l'exogamie, les fonctions du « rachat sanglant » et du « blood-feud », l'importance des classifications primitives, toutes ces notions, telles qu'elles apparaissent de l’œuvre de Durkheim ; la « loi de participation » de Lévy-Bruhl et l'analyse frazerienne de la magie ; l'exposé de Tylor sur l'origine de l'exogamie et la définition donnée par Robertson Smith du lien établi par la commensalité, sont autant d'idées qui se sont intégrées aux fondements de notre ouvrage.

Plus près de nous dans le temps, l’œuvre imposante de Briffault constitue une contribution à une compréhension rationnelle du monde primitif et archaïque qui ne peut être passée sous silence. Nous devons également signaler l'apport des ouvrages de Davy, de Granet, de George Thomson. Quelques-uns des propos de ce dernier nous ont permis de saisir l'importance du rôle accompli par la chasse – première forme de production apparue sur la scène du monde, succédant à la simple appropriation que représentait la cueillette – dans l'établissement de la société humaine. Même si elle ne suffit pas à l'entretien du groupe, et l'appoint de la cueillette reste indispensable, la chasse, comme on le constate dans les sociétés chasseresses que nous connaissons, constitue l'activité qui organise le groupe entier, car elle impose la collaboration des chasseurs et la division du travail entre les sexes. Pour l'outillage qu'elle exige, pour les activités subsidiaires qu'elle entraîne, pour la floraison des pratiques rituelles qui l'entourent, elle donne une impulsion majeure au travail. Elle forge et structure, d'après ses exigences, le premier système social.

Le cheminement exposé dans ce livre, qui va de l'avènement de la chasse à l'apparition du clan totémique, a, dans la pensée des auteurs, la valeur d'un schéma de développement. Sans prétendre qu'un certain développement ait toujours eu lieu, il tente de l'expliquer là où il se manifeste. Il n'est pas absolument certain que tous les peuples aient exercé les activités de la chasse, et on peut contester que tous aient abouti au totémisme. Mais là où l'on voit des peuples dont la vie s'organise autour de l'exercice de la chasse, on trouve l’exogamie et le tabou du sang ; très généralement, si les conditions alimentaires s'y prêtent, ces peuples mettent au jour le totémisme, et toujours, là où l'on rencontre le totémisme, on trouve des témoignages de l'exogamie alimentaire, séquelle de l'exogamie. Parce que le développement qui mène de la chasse, à travers l'exogamie et l'exogamie alimentaire, au totémisme, est indiqué par un grand nombre de faits qui s'imbriquent en un ensemble signifiant, il faut penser que les peuples arrivés au totémisme y sont arrivés par le chemin tortueux que nous avons indiqué. D'autres ont pu prendre d'autres voies, conduisant ailleurs : ils ont pu suivre des routes qui menaient à des impasses (et l'on en verra des exemples) et être éliminés, non pas par la concurrence de ceux qui s'étaient placés sur un terrain social plus favorable, mais par leur propre incapacité à s'adapter aux exigences de la survie. Ou encore, en principe, peuvent avoir développé l'exogamie et non l'exogamie alimentaire, ou, ayant développé cette dernière forme, lui avoir donné des réponses valables autres que le totémisme. Dans la pratique, toutefois, le présent ou le passé de la majorité des peuples décèlent l'existence du totémisme ou de ses traces.

Alors que l'exogamie a pour motivation subjective un tabou sexuel, le totémisme trouve son origine en un tabou alimentaire. Les deux impératifs fondamentaux de l'espèce, se nourrir et se reproduire, se retrouvent transposés du plan biologique au plan social, et, en se transposant, ils invertissent leurs signes : ce qui était positif devient négatif. Hommes et femmes doivent manger pour survivre, doivent s'unir pour se reproduire ; mais alors que les animaux mangent et s'accouplent sans embarras ni détours, les humains, sous l'empire de l'instinct de conservation qui, lui aussi, s'invertit en se projetant sur l'écran de la vie sociale – la soif de sécurité engendrant des menaces perpétuelles à la sécurité – interposent des obstacles, des interdits entre les besoins des individus et de l'espèce et leur satisfaction immédiate. Ces obstacles, ces interdits absurdes, nés de la peur conjuguée à l'ignorance des lois naturelles, ne se maintiennent que parce qu'ils sont les ressorts subjectifs de nécessités sociales objectives, que parce qu'ils ont un rôle capital à jouer dans la structuration, dans l'établissement et dans la conservation de la société humaine. Comment ils surgissent, à quelles exigences ils répondent, quelles forces les gouvernent, quelles formes sociales ils façonnent, quels processus ils déclenchent, c'est ce que nous essaierons d'indiquer dans les pages qui suivent.

Notes:

(1). Voir, par exemple, A. GOLDENWEISER, Totemism, an Analytical Study, Journal of American Folklore, vol. XXIII, 1910, et les commentaires de Lowie sur ce sujet.

(2). « On trouve que les systèmes de consanguinité demeurent en substance inchangés et manifestent toute leur vigueur bien longtemps après que les coutumes matrimoniales qui ont présidé à leur genèse aient partiellement ou complètement disparu. » (L. H. MORGAN, Ancient Society, part. 3, ch. II, p. 408. V. aussi à ce sujet R. BRIFFAULT, The Mothers, vol. I, pp. 584 sqq.)

(3). C'est ce que Radcliffe-Brown reconnaît, au moins en ce qui concerne le totémisme. « Aucune théorie sur le totémisme, écrit-il, ne peut être satisfaisante à moins qu'elle ne se trouve en accord avec une théorie plus générale, rendant compte de bien d'autres choses en dehors du totémisme. » (Structure and Function in Primitive Society, p. 126.)

(4). « Le fait que de nombreux traits culturels soient universels, ou, du moins, se rencontrent dans de nombreux endroits isolés, ce fait, en présupposant que les mêmes traits ont toujours été le résultat des mêmes causes, nous mène à conclure qu'il existe un grand système d'après lequel le développement de l'humanité s'est effectué partout. B (Race, Language and Culture, p. 275.)

Revenir à l'ouvrage des auteurs: Laura Levi Makarius et Raoul Makarius Dernière mise à jour de cette page le Vendredi 25 juillet 2003 14:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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