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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de Louis Maheu avec la collaboration d'Henri Lustiger-Thaler “Les mouvements sociaux: plaidoyer pour une sociologie de l'ambivalence”. Un article publié dans Penser le sujet. Autour d'Alain Touraine. Colloque de Cerisy de 1993 sous la direction de François Dubet et Michel Wierviorka, pp. 313-334. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1995, 633 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteur de diffuser cet article le 28 mai 2008 dans Les Classiques des sciences sociales.].

Louis Maheu
avec la collaboration d'Henri Lustiger-Thaler * 

Les mouvements sociaux : plaidoyer
pour une sociologie de l'ambivalence
”. 

Un article publié dans Penser le sujet. Autour d'Alain Touraine. Colloque de Cerisy de 1993 sous la direction de François Dubet et Michel Wierviorka, pp. 313-334. Paris : Librairie Arthème Fayard, 1995, 633 pp.

 

Introduction
 
I.     La charge morale de l'action collective et l'identité
II.   Identité, communauté et régulation sociale
III.  Communauté, authenticité et rapport à l'autre
IV.  Culture, politique et relativité des identités
 
Bibliographie

Introduction

 

On doit à Robert K. Merton l'assertion selon laquelle l'ambivalence des processus sociaux est au fondement même de la démarche sociologique. L'ambivalence est d'abord inhérente à la structure sociale, ne serait-ce que sous la forme de tensions conflictuelles, de contradictions structurelles, de dysfonctionnements et d'effets pervers et inattendus de l'action sociale. Puis, toujours selon Merton, elle sous-tend l'action en tant même qu'orientations normatives fondamentalement conflictuelles. En un seul et même mouvement, toute action sociale est toujours jeu oscillatoire et contradictoire de détachement et de compassion, de retrait et de participation, de règles impersonnelles et d'expressions personnelles, de comportements stéréotypés et d'ouvertures créatrices (Merton, 1977, p. 6-14 [1]). 

L'action collective, mouvement conflictuel s'élevant contre l'ordre social établi, est elle aussi ambivalente. Elle est inhérente à la structure sociale, qu'elle contribue à façonner, et, à sa manière, elle est jonction d'orientations normatives opposées et conflictuelles. À ce titre, l'action collective est action de résistance, expression de dysfonctionnement, conduite de retrait, et même souvent fermeture stéréotypée s'opposant pourtant à la nonne, au code dominant. Mais elle est aussi contestation sociale porteuse de mutations, affranchissement de l'expérience, participation relationnelle à une communauté luttant contre des forces et des pouvoirs de domination. Tant et si bien que l'on doit appeler mouvement social cette action collective qui, en un seul et même mouvement indissociable, est jeu oscillatoire et contradictoire de contestation créatrice et de résistance défensive, d'action conflictuelle et de participation relationnelle. 

Les mouvements sociaux, comme une fraction importante de l'action collective, produisent et reproduisent donc l'ambivalence inscrite dans le social même. Ils canalisent d'autant plus l'ambivalence - si l'on peut s'exprimer ainsi - que nos sociétés construisent activement la modernité radicale. En effet, dans ces sociétés marquées par des forces de pouvoir et de domination, tout comme par des fronts de résistance et de luttes contestataires qui font éclater les identités globales antérieures, dans ces sociétés travaillées par la fragmentation, la montée des différences, la structuration d'acteurs et de rapports sociaux qui construisent la transition vers de nouvelles formes sociétales à peine émergées (Touraine, 1969), vers la globalisation et la planétarisation des rapports sociaux (Reich, 1991), dans ces sociétés, bref, de la modernité radicale (Giddens, 1990) sont encore plus indissociables les mouvements sociaux et l'ambivalence de l'action collective. 

Le caractère fondamentalement ambivalent de l'action collective commande aussi de prendre des distances quant à certaines polarisations et tensions, qui divisent les écrits contemporains, de plus en plus nombreux, qui traitent des mouvements sociaux. Pour certains, les mouvements sociaux envahissent tout. Acteurs bien concrets et singuliers par leur composition sociale, leurs stratégies et leur forme organisationnelle d'action, ils constituent une industrie, un marché en pleine floraison de l'action contestataire. Pour d'autres, les mouvements sociaux sont d'abord et avant tout des constructions théoriques. Systèmes d'action complexes articulés à des facteurs déterminants de la structuration du social, les mouvements sociaux ne sont toutefois pas toujours bien clairs. La plus grande réserve s'impose : ne sera vraiment mouvement social qu'une lutte du niveau le plus élevé de l'action, une lutte sociale construisant l'historicité d'une société. 

Sans prêter le flanc à une définition 'strictement nominale, et tout en concevant l'action collective, dans son ambivalence même, comme conflictuelle et contestataire de l'ordre social établi, on ne peut cependant ignorer combien les mouvements sociaux sont des acteurs concrets. Ils occupent des terrains de luttes sociales, constituent des réservoirs d'actions contestataires, développent des stratégies, transgressent plus ou moins l'institutionnalisation et la régulation sociales des conflits dont ils ont partie. Donner sens à l'action collective structurant les sociétés de la modernité radicale exige que soit revue la trop forte distance, et tout à la fois maintenue la vive tension, entre le mouvement social comme construction théorique et le mouvement social comme acteur concret. La notion de communauté, à certaines conditions bien sûr, peut aider à jeter un pont entre l'acteur et le mouvement, entre le mouvement social acteur concret et le mouvement social facteur de structuration du social à même les luttes et les conflits sociaux. 

Pareille notion sera d'une utilité certaine si la communauté n'est pas considérée acquise d'entrée de jeu. Ou encore si elle n'est pas tout de go synonyme de la solidarité organique d'un « nous » aux frontières clairement délimitées. C'est plutôt sa nature de produit social complexe qui doit retenir l'attention, toujours là, mais en même temps toujours à refaire. La communauté est une trajectoire, de même qu'un espace, un territoire. Elle est lieu et enjeux d'affirmation de l'acteur, d'expression du droit à l'expérience, de rapports sociaux avec l'autre, l'autre plus ou moins proche, plus ou moins distant et oppositionnel (Wolfe, 1989). Les divisions et tensions sociales, les conflits ne s'opposent pas à la communauté comme son contraire ; le partage relationnel de ce qui est commun n'émane que d'une maîtrise collective, toujours bien fragile et constamment à reprendre, de tensions sociales et de conflits. 

Les pages qui suivent explorent certaines des traces les plus significatives, les plus singulières laissées par les mouvements sociaux sur les sociétés d'aujourd'hui. Des traces qui traduisent l'ambivalence, le mouvement oscillatoire de l'action collective et par lesquelles se matérialisent le mouvement social comme acteur concret et le mouvement social comme facteur de structuration du tissu social. Aussi sera-t-il ultimement question des modes de production sociale de l'authenticité, de la construction sociale de l'expérience au travers de processus sociaux s'étendant au culturel et au politique, tout en connotant les dimensions morales et identitaires de l'action. J'ai aussi choisi, pour illustrer quelque peu et bien rapidement, il est vrai, ces dimensions particulières de l'action collective, de m'attarder à des travaux de la sociologie surtout, sinon exclusivement, anglo-saxonne. Ces travaux traitent de mouvements sociaux relatifs à l'identité et aux orientations sexuelles, et plus spécifiquement encore du mouvement homosexuel nord-américain. 

Les mouvements sociaux sont alors au centre d'une démarche qui donne a priori tous les signes d'une grande distance par rapport à la sociologie générale de l'action avancée par Alain Touraine. Son oeuvre explore d'autres voies typiques et confère au mouvement social une place centrale en tant que champ social, voire en tant que sujet de l'historicité caractéristique de la société post-industrielle. Cet essai entend présenter une problématique d'un tout autre niveau : prenant appui sur certains traits des mouvements sociaux d'aujourd'hui, il veut en dégager la constante ambivalence, cerner leur nature d'acteurs concrets indissociables de facteurs structurant le social. Mais reste à voir si cette distance, par trop apparente, est aussi réelle qu'elle le paraît à première vue. Des observations, formulées en conclusion, nous amèneront à reconnaître ce que cette démarche doit à l'œuvre d'Alain Touraine, laquelle a si fortement marqué la sociologie contemporaine.

 

I. La charge morale
de l'action collective et l'identité

 

Parmi les traces que laissent les mouvements sociaux sur la société d'aujourd'hui, un trait singulier retient l'attention d'une fraction non négligeable d'écrits anglo-saxons consacrés à l'action collective. Les mouvements sociaux seraient porteurs d'une croisade morale (Eder, 1985), d'un « moral impetus » (Pakulski, 1991), d'une « moral agency » (Wolfe, 1989). 

En y regardant de plus près, on arrive à départager en deux grandes composantes la charge morale de l'action collective ainsi accolée aux mouvements sociaux. L'expression anglaise ideal traduit bien la première composante : elle est force d'attraction, grande cause, puissance d'entraînement qui prend appui sur ce qui s'oppose à des cadres, des référents dominants. Contre l'instrumentalisme calculateur, contre le rationalisme réducteur, contre l'enfermement bureaucratique, les valeurs plus expressives, d'aucuns diront post-matérielles (Inglehart, 1990 a et b), les orientations normatives de la subjectivité et de l'intersubjectivité, les cadres et référents plus relationnels et communicationnels sont précisément contestataires, en ce qu'ils sont porteurs d'une morale, d'une éthique même, apte à faire contrepoids à la colonisation du monde du vécu, à l'emprise des grands appareils. 

La charge morale de l'action collective comporte ensuite cette deuxième composante, bien rendue par la notion d'impetus. On est ici au plus près de l'acteur, au plus près du self, de l'individualité ; au plus près en somme du ressort, de l'impulsion qui construit l'acteur comme intervenant apte à faire une différence, à agir autrement (Giddens, 1987, 1990). En fait, la notion d'empowerment peut être invoquée pour cerner de près le sujet, le self, luttant pour son affranchissement et cherchant à maîtriser le champ social de ses expériences. 

Il ne faut pas hésiter alors à dresser un constat d'homologie entre, d'un côté, la charge morale de l'action collective et, de l'autre, les diverses facettes et dimensions de l'identité. D'un auteur à l'autre, on le sait, ces dernières ne sont pas un chef-d'œuvre d'homogénéité et de cohérence (Maheu, 1991). La notion d'identité sert surtout à retracer les luttes sociales contre l'exclusion, la domination, l'enfermement qui rendent problématique la réalisation de l'identité, individuelle ou collective, en dehors notamment des lieux et places définis par le conflit plus traditionnel de l'industrialisation. 

L'action collective, les mouvements sociaux identitaires s'élevant contre la culture et l'ordre sociopolitique dominants ne semblent plus avoir vraiment de secret pour la littérature anglo-saxonne. Elle paraît très loin derrière nous, cette période, paradoxalement récente toutefois, où il pouvait encore être affirmé que l'approche paradigmatique de l'identité, de souche d'abord européenne, était trop peu présente au sein de cette littérature (Cohen, 1985). 

Les tensions sociales touchant à la sexualité, l'identité sexuelle, de même que les préférences et orientations sexuelles, sont fréquemment rattachées à l'analyse des mouvements sociaux identitaires. Et dans cet ensemble, ce qu'on appelle le mouvement homosexuel aura aussi retenu l'attention. On a ainsi documenté la longue et problématique émergence de la communauté homosexuelle à même des luttes sociales contre les codes culturels et sexuels dominants, à l'encontre de la discrimination et de l'exclusion pratiquées par l'ordre sociopolitique établi. Surtout constituée à compter des années cinquante et soixante [2], cette forme-là de la communauté homosexuelle apporte une assise permanente aux luttes de libération sexuelle, tout en se cristallisant encore davantage au cours des années soixante-dix et quatre-vingt [3]. 

Mais force est aussi de constater que cette communauté est simultanément traversée par plusieurs dynamiques sociales. Des dynamiques sociales complexes qui ne sont pas sans liens, bien au contraire, avec la charge morale de l'action collective, avec la nature changeante de la communauté et des enjeux identitaires. Mais ces dynamiques sociales complexes nous plongent surtout au cœur même de l'ambivalence de l'action collective, là où elle est mouvement oscillatoire entre résistance défensive et création offensive. Là où les mouvements sociaux, en une seule et même trajectoire, sont limite et figure de décomposition de l'action, de même qu'ouverture et recomposition de l'action.

 

II. Identité, communauté
et régulation sociale

 

Les dynamiques qui traversent une communauté sont évidemment fonction de conditions sociales relatives à un temps, une période donnée et à un espace social particulier. Par les mutations et les changements qu'ils ont provoqués, trois facteurs, entre autres, ont contribué à graduellement façonner la forme que revêt la communauté homosexuelle américaine au cours des années quatre-vingt. 

Les années soixante et soixante-dix, dans la plupart des sociétés industrielles avancées, ont été une période de grande effervescence nourrie de fortes contestations de l'ordre établi. Une fraction importante de la génération des années soixante a doté de larges mouvements de protestation leur base sociale et culturelle (Pakulski, 1991). Sa présence et ses luttes sociales furent particulièrement remarquées dans ces sociétés où se cristallisait alors l'emprise des grands appareils de production et de distribution des connaissances et des moyens de communication, de même que celle des entreprises et des services dits symboliques et analytiques (Reich, 1991). Les analyses et études historiques plus sophistiquées manquent encore pour bien le détailler mais tout porte à croire que le lien est intense et nourri entre le mouvement étudiant, le mouvement des civil rights, le mouvement des femmes, le mouvement antinucléaire et la communauté homosexuelle, l'ensemble de ces luttes sociales constituant l'espace public investi par les mouvements sociaux. 

Puis, deuxième facteur, une confrontation particulièrement sévère et radicale avec les forces de l'ordre fut un important déclencheur. La plupart des observateurs datent de l'émeute du Stonewall en 1969, l'émergence du mouvement homosexuel américain moderne et contemporain, en tant que lutte sociale de libération contre la discrimination sexuelle et culturelle (Emilio, 1992 ; Adam, 1987). L'émeute suivit de près une descente policière dans l'établissement très fréquenté nommé le Stonewall Bar. Contrairement aux descentes antérieures, celle-ci donna lieu à une vive résistance des clients de l'établissement, notamment des jeunes hommes noirs, puis à cinq jours d'émeute qui ont enflammé Greenwich Village. 

A partir de ce moment, les confrontations avec les forces de la régulation sociale et politique se sont avérées plus fréquentes, sérieuses et conséquentes. Et cette tendance ne fut pas sans soulever de grandes tensions à l'intérieur même de la communauté homosexuelle. Les luttes se radicalisaient à même une nette politisation de la sphère privée et personnelle, de l'espace intime, soutenue par une pression très forte à faire ouvertement état de son identité sexuelle. La formation d'un front de libération homosexuelle (Gay Liberation Front [4]) fut tout à fait instrumentale dans cette évolution. Et bientôt la communauté homosexuelle passa à une radicalisation extrême de ce qui est dénommé l'identity politics. En fut notamment un révélateur la dénonciation médiatique de personnages publics cachant leur identité sexuelle. Cette stratégie de l'outing, décriée par plusieurs, était défendue au nom d'une identité collective de plus en plus menacée, y compris par la mort (Schecter, 1992, p. 115-116, 1990). 

Enfin la fulgurante montée du sida, qui a tôt fait de prendre la forme d'une épidémie sociale, constitue un troisième facteur qui façonne la morphologie sociale actuelle de la communauté homosexuelle. La crise ouverte par le sida a bien mis en relief les hiérarchies sociales traversant la communauté homosexuelle. Le genre sexuel, l'ethnicité et la classe sociale ont nettement contribué à modifier et à médiatiser l'affirmation de l'identité sexuelle. De nombreux bouleversements structurels ont alors marqué la communauté homosexuelle. 

Dans cette conjoncture de crise, les rapports de la communauté homosexuelle avec de nombreuses institutions formelles sont devenus plus fréquents, nourris et intenses même s'ils demeurent problématiques. D'autant plus que les attaques de forces néo-conservatrices contre des acquis des luttes sociales s'opposant à la discrimination sexuelle contribuent, à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, à durcir les rapports politiques entre les forces sociales de la régulation et la communauté homosexuelle. La visibilité nouvelle, élargie, que le sida confère aux enjeux sociaux relatifs à la sexualité, à l'identité et aux orientations sexuelles révèle les pourtours complexes d'un champ public et politique, d'un champ animé et hétérogène de revendications sociales. De nouveaux groupes de lutte se forment, développant des stratégies plus offensives et radicales [5] ; les membres de minorités ethniques appartenant à ces groupes en lutte et à la communauté homosexuelle font état de leurs différences et de leur situation des plus défavorisées et menacées [6] ; la branche lesbienne du mouvement des femmes sort d'un certain isolationnisme politique et s'inscrit de plus en plus dans le champ des luttes sociales maintenant transformé par le sida. 

Travaillée par l'ensemble de ces facteurs et de ces dynamiques sociales, la communauté homosexuelle revêt une configuration plus complexe. Comme espace même de production d'identité et comme catalyseur de la charge morale de l'action, elle se débat bientôt avec plusieurs types de conduites collectives qui toutes sont marquées par l'ambivalence de l'action. 

Tout d'abord la « longue marche dans et contre les institutions » montre un acteur qui formule des revendications et des demandes, qui élabore des stratégies d'action et réclame l'enchâssement de ses droits sociaux dans la Constitution, dans les jeux politiques, dans l'espace complexe du politico-institutionnel. Initiée depuis un bon moment, cette longue marche prend une tournure plus marquée au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, fouettée par les attaques néo-conservatrices et le champ conflictuel ouvert par le sida. Signe des temps, les GAA (Gay Activists Alliances [7]) succèdent au GLF et ce sont surtout elles qui développent le mouvement des droits sociaux pour les homosexuels, lequel s'étend à plusieurs paliers du système politique et gagne du terrain au sein des institutions de la régulation sociale. 

Des revendications de droits sociaux deviennent des acquis de la lutte, des acquis qui ouvrent des espaces publics à la mobilisation contre la discrimination mais qui sont articulés en même temps sur le terrain non seulement de l'État mais de l'ensemble du système politico-institutionnel à des fonctions de régulation sociale. En fait, dans un chassé-croisé du politique institutionnel et du politique non institutionnel, se dressent les formes ultimes, soit les acteurs, les collectifs, les réseaux, les appareils et les organisations, d'une institutionnalisation, d'une régulation de conflits sociaux à connotations culturelle, morale, éthique. Institutionnalisation et régulation inédites par rapport aux tendances similaires marquant l'évolution du conflit traditionnel de l'industrialisation. 

D'autres dimensions de la quête d'identité contribuent à rendre plus complexe la configuration de la communauté homosexuelle et plus ambivalente son action collective. Des luttes sociales diverses et multiples peuvent entraîner un mouvement en spirale de quête expérientielle d'identité. Devant les résistances et les oppositions, de même que les luttes contre son affirmation, devant les faibles conquêtes réalisées, la tentation est bientôt grande d'imposer et de revendiquer toujours plus la différence. Le « surenrichissement cyclique de l'identité » (Schecter, 1992, p. 117) est trop souvent, pour la communauté homosexuelle elle-même, une dynamique de l'enfermement à laquelle mène l'enchaînement des affirmations et conquêtes partielles, des nouvelles luttes à teneur identitaire, des opérations de bilan et de recentrage de la différence, que l'on prétend à chaque fois de mieux en mieux conscientisée et définie. 

La quête expérientielle d'identité produit dès lors son propre enfermement quand elle s'avère globalement et indistinctement oppositionnelle. En position liminale par rapport à l'ordre établi, la contestation identitaire semble alors prendre intégralement appui sur une communauté du dehors contre les structures sociales, la société du dedans, qui ne produisent et reproduisent que l'inégalité, l'oppression, la discrimination (Martin, 1981). Elle ne s'inscrit pas vraiment dans un champ conflictuel de luttes sociales mais tend plutôt à définir, à autoproduire elle-même son adversaire. Tant et si bien que la quête expérientielle d'identité, peu modulée alors par le conflit et la mise au point d'alliances, ne renvoie la communauté qu'à son propre univers normatif Elle contribue ainsi à l'effritement des univers plus globaux de références et accentue la segmentation et la fragmentation du social (Taylor, 1992). Tout se passe comme si la communauté absorbait sa propre finalité, comme si le social était captif des identités. 

Enfin, la conquête de droits sociaux, prolongement sous la forme d'identity politics de la quête d'identité, connaît aussi ses propres extrêmes. Des acquis non négligeables, bien sûr, sont à son actif. Dans cette spirale du surenrichissement des différences et des identités, l'horizon identity politics, d'une politique des droits sociaux et du citizenship, peut toutefois n'être qu'un nivellement par le bas du jeu politique et des enjeux de la démocratie. Une surenchère d'affrontements, de rapports de forces s'étend à un ensemble composite et pluraliste de « nous » bien démarqués et différenciés. Ce nivellement réduit action et communauté politiques aux règles, aux procédures garantissant et gouvernant un respect essentiellement libéral des différences et des droits. Et encore là, tout se passe comme si les droits, les différences phagocytaient l'horizon plus large et universel de la démocratie.

 

III. Communauté, authenticité
et rapport à l'autre

 

Point de surprise si la quête expérientielle d'identité, si la charge morale d'une action collective paraissent compromises par des conduites, à toutes fins pratiques défensives, de communautés menacées. Ces conduites participent de l'ambivalence de l'action collective. Elles illustrent plutôt le pôle des limites, la figure de décomposition de l'action. Et ce pôle, dans le mouvement oscillatoire de l'action, est virtuellement indissociable de cet autre pôle de l'action, celui de sa recomposition. Il y a donc bien d'autres choses à dire et à nommer. Et notamment à propos de ce qui s'apparente aux signes les plus classiques, consignés dans nombre d'études, d'une communauté menacée, contrainte aux conduites défensives parce que oubliée par le progrès socio-économique. 

Notons d'abord que la spirale et le surenchérissement de l'identité ne sont pas vraiment le fait de populations, de groupes sociaux broyés, brisés par la modernité. Bien sûr, la mort de nombreux êtres humains à laquelle la catastrophique progression du sida nous confronte trop régulièrement bouche en soi plusieurs horizons et pèse bien lourdement sur les formes de l'action. Mais nous sommes tous acculés à devoir maîtriser cet énorme défi. Et cet enjeu, si lourd soit-il, ne saurait camoufler que la quête expérientielle d'identité sous-tendant l'action collective de la communauté homosexuelle, comme celle de nombreux autres mouvements sociaux, s'avère une composante essentielle de la modernité, de la modernité dite radicale. 

Un apport caractéristique de l'école de Francfort, notamment de Marcuse (1968), aura été, on le sait, de bien circonscrire la fibre unidimensionnelle constitutive de nos sociétés : l'emprise de la rationalité instrumentale. Tant et si bien que les dimensions plus expressives, la recherche passionnée de l'individualité, de la subjectivité, ne seraient, dans cette ère de la modernité radicale, tout au plus qu'objet de tolérance répressive. 

Ce diagnostic paraît, à la réflexion, à la fois fondé et trop partiel. Il gomme trop unilatéralement ce que plusieurs observateurs dégagent : la modernité dans toute sa complexité problématique développe aussi des espaces que Turner appelle des « liminoid media » (Turner, 1969, 1974 ; Martin, 1981). Au sein de la modernité articulée au mode de développement capitaliste prennent forme de multiples circuits et arrangements institutionnels qui encouragent les expériences, expressives et passionnées, de quête d'identité. Et Bell relève encore combien la sensibilité moderniste du soi poussé à l'infini (« man as the sey-infinitizing creature » (1976, p. 47, 49-50), d'une identité fondée sur l'expérience, exacerbe les contradictions culturelles de la civilisation occidentale tout comme de l'éthique protestante du capitalisme (Lash, 1987 et 1990). 

Bref, la quête expérientielle d'identité est indissociable de la culture de l'authenticité, caractéristique essentielle de la modernité selon Taylor (1989, 1992). Manière de se positionner dans et face au monde, de participer au progrès et d'user de diverses formes de rationalité, de se situer par rapport à l'autre et à soi, la culture de l'authenticité modèle l'acteur à même la subjectivation. La modernité fait appel à une culture fondant la conquête et la construction sociales du soi et de son identité ; elle s'appuie structurellement sur la subjectivation, laquelle est expérience de subjectivité et d'intersubjectivité. 

Et Taylor d'ajouter que l'authenticité constitue un champ de luttes sociales relatives aux orientations normatives de la modernité. La culture de l'authenticité construit la modernité par le biais de luttes sociales et de conflits. Elle divise et oppose, au moyen d'enjeux le plus souvent enracinés dans la vie ordinaire et dans des circuits et des arrangements institutionnels porteurs de modernité, diverses identités spécifiques qui conjuguent différemment et de manière conflictuelle l'authenticité elle-même. Une conclusion s'impose : la quête d'identité et la construction des communautés qu'elle alimente, même dans leur figure négative de décomposition de l'action, sont bel et bien le fait d'acteurs qui appartiennent de façon tout à fait centrale à la modernité radicale. Par leurs pratiques collectives, ils en structurent et en exacerbent une des facettes, une des principales orientations normatives. Ce sont des acteurs et des communautés qui s'inscrivent tant bien que mal dans un champ conflictuel, encore peu émergé et faiblement constitué, dira Taylor, celui de la subjectivation et de l'authenticité. Un champ si peu émergé et structuré que ses principaux protagonistes nient leurs oppositions profondes et donnent souvent l'impression de ne pas trop savoir ce qui les divise et les inscrit dans des rapports conflictuels (Taylor, 1992). 

Le champ conflictuel de l'authenticité, de la subjectivation n'est pas dissociable, nous l'avons déjà noté, d'une « longue marche dans et contre l'institution ». Dans un contexte de modernité radicale, la production de l'authenticité ne peut échapper à l'espace conflictuel que constitue le système politico-institutionnel d'une société donnée (Lemieux et Meunier, 1993). La dimension d'acteur du mouvement social est ici très prégnante par les pratiques, les stratégies, les alliances, les luttes caractéristiques des mouvements sociaux. Et, au-delà de la conquête de droits sociaux toujours à reprendre, l'inscription de l'action dans les jeux politico-institutionnels ouvre à l'acteur un champ de rapports à l'autre, à l'adversaire qui conditionne et stimule tout à la fois la construction sociale de la communauté. 

Comme facteurs contribuant à la recomposition de l'action collective sur le terrain même des rapports à l'autre et au système politico-institutionnel, deux ensembles de processus sociaux méritent d'être dégagés. Notons tout d'abord, et nous en traiterons en premier lieu, que les tensions et divisions sociales, les conflits sociaux qui traversent une communauté, mais aussi la maîtrise collective de ces tensions et conflits qui lui sont en quelque sorte internes, permettent fréquemment la reconnaissance sociale des identités. Semblable reconnaissance sociale implique, l'exemple de la communauté homosexuelle américaine en cela nous sera utile, aussi bien l'affirmation des identités que leur médiation, leur débordement, leur « réduction ». Les tensions et divisions sociales, les conflits constituent la matrice sociale à partir de laquelle se matérialise quelque chose de commun et émerge une dimension, toujours à reconquérir, plus universelle du même. 

D'autre part, et ce sera notre deuxième développement, il faut encore souligner que les jeux politico-institutionnels, le rapport à l'autre, la construction sociale de la communauté à même les divisions et les conflits n'ont souvent une telle importance que dans la mesure où ils fournissent la matière, le cadre social par lesquels se matérialise socialement l'expérience. C'est ainsi que des conflits confrontent, la communauté, ici encore l'exemple du mouvement homosexuel sera évoqué, en l'opposant à un autre plus distant, plus externe et plus conflictuel appartenant au monde institutionnel de la rationalisation, de la technocratie. Ces conflits posent alors le défi d'une maîtrise, d'un affranchissement des identités et de l'expérience sur le terrain même des rapports incontournables avec l'univers de la rationalité instrumentale. 

Le rapport à l'autre, à l'adversaire, n'est en rien une dimension bien neuve de la construction d'une communauté. Il mérite toutefois d'être vu sous un éclairage différent. L'autre n'étant pas toujours un adversaire distant (Wolfe, 1989), inconnu, puissamment oppositionnel, il participe de la reconnaissance d'une identité et en délimite objectivement la relativité par le jeu non seulement des tensions et des conflits, mais aussi du travail conversationnel. Le terme est employé ici au sens qu'il prend dans la philosophie du langage de Wittgenstein [8] et il pointe du doigt la maîtrise de tensions et de conflits qu'exige la production d'alliances, de stratégies et d'actions visant la mise en commun, l'émergence du même. 

Le mouvement homosexuel américain connut à cet égard des moments caractéristiques exacerbés par l'épidémie sociale du sida. Le point névralgique fut alors la confrontation de la communauté avec des différences ethniques et sexuelles. La production d'alliances ne put esquiver les rapports de forces mais aussi le travail conversationnel entre groupes ethniques, entre genres sexuels. Bien que tiraillée par des collectifs de femmes qui contestaient l'hégémonie des homosexuels sur les luttes sociopolitiques relatives au sida, la branche lesbienne du mouvement américain des femmes s'est largement associée à plusieurs fronts de lutte, tout en prenant une part active dans le développement de réseaux alternatifs de soins et d'entraide (le care giving system) entourant les victimes du sida et notamment les homosexuels [9]. Participation qui ne fut pas sans une vive conscience des traces toujours présentes d'une position de faiblesse ou d'une position traditionnelle de dominées réservée aux femmes dans les tâches d'entraide et la société globale. 

Tout se passe comme si la crise du sida permettait de tracer objectivement les limites constitutives de la relativité d'une identité particulière et de réduire, voire de maîtriser, l'enfermement d'identités naturellement portées vers le bond en avant et le mouvement en cascade d'une différence apparemment toujours mieux conquise d'une lutte à l'autre. En un seul et même mouvement, cette crise stimulerait la construction sociale de la communauté tout en aiguisant la division sociale, tout d'abord des genres sexuels, puis des groupes ethniques aux pouvoirs socio-économiques bien distincts. Le rapport politique et social à l'autre permet alors, par le biais de luttes culturelles et morales et à l'encontre de vives tendances au fractionnement caractéristiques du mouvement homosexuel du début des années quatre-vingt, l'émergence du même à partir d'une reconnaissance de l'identité de l'autre, tout en révélant combien distinction et communalité sont les deux faces d'une même médaille (Levinas, 1988).

 

IV. Culture, politique
et relativité des identités

 

Dans des conditions sociales spécifiques, relatives au temps et à l'espace, la communauté peut se construire à même un travail de réduction des identités qui fixe leurs limites et, par là, marque en quelque sorte leur relativité. Médiation entre acteur et mouvement et produit sorti d'une polarisation entre ces deux entités construites, la communauté se nourrit d'une dynamique d'affirmation et de réduction des identités. Les tensions et conflits par lesquels se matérialisent les alliances et peuvent émerger, dans le rapport avec un autre moins distant, certaines dimensions du même ne constituent pas les seules voies de revendication, de reconnaissance, de médiation des identités aptes à dynamiser le champ des luttes sociales relatives à l'authenticité. 

Il en est une, exemplifiée entre autres par l'évolution récente du mouvement homosexuel américain, que nous n'avons point encore relevée. Elle a trait aux rapports problématiques et complexes que ce mouvement entretient avec un autre a priori des plus distants : le monde de la rationalité, de la technologie médicale et du système de santé au sens large du terme. Il s'agit d'un monde constitué d'acteurs, d'institutions, d'appareils et de systèmes composites et hétérogènes. Il fonctionne selon la rationalité technocratique, celle des savoirs et des connaissances spécialisés orchestrés par des experts, et selon la rationalité administrative, celle des rapports normés, codés, contrôlés entre clients et appareils. 

On est surpris, d'entrée de jeu, du fait que la communauté homosexuelle est à certains égards étrangement proche de ce monde de la rationalité technocratique et bureaucratique (Schecter, 1992, p. 118, et 1990). Elle a pénétré plusieurs circuits et appareils politico-institutionnels, y compris l'univers médical et le système de santé, tous deux bien irrigués par la rationalité technocratique et bureaucratique (Adam, 1992). Mais la communauté homosexuelle est simultanément des plus éloignées de ce monde d'acteurs et d'institutions, monde distant et profondément oppositionnel. Des luttes sociales, ponctuelles et spontanées comme plus systématiques et soutenues, sont bel et bien dirigées contre ce centre de pouvoir, impersonnel et anonyme, générateur d'exclusion et de discrimination. Contre l'exclusion patente ou la négation systémique tranquille, on affirme le droit à l'existence, ici et maintenant, d'une expérience, d'une identité. On ouvre alors des brèches dans ce monde froid de la rationalité technocratique et de la société administrée, on tisse des liens avec lui (Adam, 1992, p. 182-183). 

On pourrait alors dire que le mouvement homosexuel soulève un problème caractéristique de la modernité radicale, problème qui l'englobe et la déborde largement. En effet, l'enjeu structurant et régulateur du champ conflictuel de l'authenticité est constitué par la capacité de faire contrepoids à l'enracinement unidimensionnel de la rationalité instrumentale dans les savoirs spécialisés et experts qui séquestrent l'expérience. Il est aussi constitué par le travail de réenchâssement de cette rationalité dans les pratiques,. les appareils, les institutions qui sont en symbiose avec les valeurs et dimensions expressives, avec la quête expérientielle de la subjectivation et de l'identité (Taylor, 1989, 1992). La sexualité, l'identité et les orientations sexuelles revêtent maintenant une importance d'autant plus stratégique, dans la modernité radicale, qu'elles construisent un des espaces, un des champs de rapports sociaux et de luttes sociales où difficilement se matérialisent l'arrimage entre diverses formes de rationalités et d'identités et la jonction de l'expérience, avec ses enjeux existentiels et moraux., et de sa mise en institutions, en systèmes (Giddens, 1992, chap. 10). Une jonction, bref, du culturel et du politique. 

Quiconque veut séparer complètement, au sein des analyses anglo-saxonnes consacrées aux mouvements sociaux, le registre culturel du registre politique de l'action affronte une tâche pratiquement insurmontable. Et que cette tâche soit si difficile n'a pas vraiment à voir avec la tradition, surtout américaine, d'analyse dite de la mobilisation des ressources. Cette dernière, on le sait, encourageait souvent une vision réductrice des mouvements sociaux, centrée sur le fonctionnement du système politique, laquelle à maints égards confond ultimement mouvements sociaux et groupes de pression. 

Des débats et des courants d'analyse traitent de manière plus novatrice et sophistiquée des liens entre politique et mouvements sociaux. C'est ainsi que la littérature anglo-saxonne consacrée aux mouvements sociaux s'attarde aux rapports entre le culturel et le politique. Ce dernier est alors rarement réduit au seul fonctionnement du système politique, ou aux enjeux politiques traditionnels du contrôle des pouvoirs redistributeurs de ressources et de moyens d'action, même si et l'un et les autres comptent. 

Mais la notion de politics, force est de le reconnaître, ouvre des horizons plus larges. L'accent est alors souvent mis sur le politique en tant que pouvoir et stratégie du faire autrement, de l'empowerment. L'empowerment de l'acteur, du self qui trouve dans son expérience de vie les causes, les enjeux qui engagent, qui interpellent la production et la maîtrise de l'authenticité. Les styles de vie, les choix et les décisions qui touchent à l'existence ordinaire, au domaine de l'intime et du personnel, délimitent un espace culturel tout à fait capital. Un espace où font surface des enjeux moraux, existentiels, politiques qui ont à voir avec la séquestration de l'expérience, avec les pouvoirs, les forces sociales, les institutions, les rationalités qui freinent et facilitent tout à la fois la production et la réalisation de l'authenticité et de la subjectivation (Giddens, 1991, 1992).

Et plusieurs noteront alors combien, dans le contexte de la modernité radicale, le champ des quêtes expérientielles d'identité, les conflits où le self est tout à la fois acteur et espace de luttes sociales radicalisent les jeux du politique et les enjeux de la démocratie. Les « life politics » (Giddens, 1991), les « politics of recognition » (Taylor, 1992) et l'affranchissement, de même que leur réenchâssement dans des processus sociaux de délibération, des expériences, des préférences et des choix personnels (Offe et Preuss, 1991) participent d'une radicalisation de la démocratie qui n'est pas que conjoncturelle. La démocratie ne peut être exercice de communication universelle et d'unité, de même que politique d'émancipation et de droits sociaux par rapport aux pouvoirs producteurs et redistributeurs de ressources, qu'en garantissant les conditions, les moyens d'action d'une construction pleine, entière, autonome de l'expérience, de la subjectivation. 

Cet essai s'est attardé à certaines traces, parmi les plus singulières, laissées par les mouvements sociaux sur la société contemporaine, société de la modernité radicale. L'expérience étant la source première de l'identité moderniste, selon Bell, le champ des luttes sociales relatives à la quête d'identité a donc retenu l'attention. Ses dimensions dites morales ne pouvaient tout d'abord être esquivées, pas plus que ses caractéristiques culturelles et, finalement, ses implications plus globalement politiques. 

Dans le contexte de la modernité radicale, les mouvements sociaux contribueraient, selon des caractéristiques de temps et d'espace, à la recomposition de l'action, tout comme le voudrait une sociologie normative de l'action collective. Mais tout se passe comme si cet effet pertinent ne pouvait être ultimement dissocié de dysfonctionnements, de décomposition de l'action. Et pareil mouvement oscillatoire de décomposition et de recomposition de l'action tient à ce que les mouvements sociaux, par leurs conflits et leurs luttes sociales, de même que par leurs revendications et leur stratégies d'action, révèlent la problématique transition vers de nouvelles formes sociétales, l'émergence de tensions conflictuelles au sein des sociétés de la modernité radicale. 

Caractéristiques des écrits anglo-saxons, certains débats, certaines manières de traiter des mouvements sociaux ont été tout particulièrement mis à contribution. L'éclairage jeté sur le mouvement social comme acteur concret permet de mieux dégager le mouvement oscillatoire consacrant l'ambivalence de l'action collective. Puis la notion de communauté capte le va-et-vient entre l'acteur et le mouvement comme principe de structuration du social. Une communauté à spécifier selon le temps et l'espace, une communauté en quelque sorte toujours déjà concrètement là, mais toujours en instance d'éclatement et de reformulation, parce qu'elle est espace et mémoire de luttes sociales relatives à la construction sociale de l'identité et à la maîtrise de l'expérience, des luttes sociales qui la transgressent et lui donnent sens en l'inscrivant dans le champ conflictuel plus large de l'authenticité. 

Par son point de départ aussi bien que par plusieurs des développements qu'il propose, cet essai est a priori distant de l'oeuvre d'Alain Touraine et de ses travaux les plus récents. J'ai volontairement voulu le circonscrire à un univers d'écrits auquel le lient non pas tant les thèmes qu'il aborde que la manière d'en parler :

 

Mais on conviendra d'un fort air de famille, selon l'expression de Wittgenstein : plus cet essai semble en être distant, plus il partage, au-delà de quelques divergences d'interprétation, une profonde parenté avec l'oeuvre d'Alain Touraine. C'est que cette dernière a puissamment et brillamment contribué à donner sens aux transformations radicales de la modernité et à la transition vers la société post-industrielle. Systématiquement, patiemment, avec une rigueur s'affinant de plus en plus, l'attention qu'Alain Touraine porte aux nouveaux conflits sociaux (1984), aux nouveaux mouvements sociaux (1978) a construit une problématique générale de l'action sociale et de la société d'aujourd'hui (1973).

 

Les sciences sociales contemporaines sont de plus en plus marquées, les univers linguistiques et culturels de la pensée sociale sont de plus en plus transgressés par les riches thèmes caractéristiques d'une oeuvre qui retrace l'historicité d'un je, d'un sujet de la liberté contre le pouvoir. L'historicité d'un sujet dissident, résistant, contestataire, qui se construit, souvent comme un mouvement social, par des luttes contre les excès de la modernité triomphante et pour une réappropriation de la rationalisation. Au coeur de la crise de la modernité, qui déconstruit le moi et menace aussi le social de destruction, prennent aussi forme des luttes sociales d'affirmation de la subjectivation, de constitution du sujet (Touraine, 1992). 

Tout à fait incontournable, l'oeuvre d'Alain Touraine contribue à définir et à baliser un champ majeur de questionnements théoriques, de remises en cause critiques. Les uns et les autres éclairent la problématique actuelle et le devenir de la modernité, tout comme ils renouvellent le regard posé sur les formes modernes de la démocratie (Touraine, 1994). S'il y a effet d'air de famille, c'est d'abord que cette oeuvre marque, ouvre un champ théorique, une problématique générale de l'action, de la modernité radicale, au point que l'une et l'autre sont bientôt indissociables. 

Et cette problématique générale formulée par Alain Touraine n'est aucunement imperméable à l'ambivalence de toute action sociale. Bien au contraire, elle enseigne en profondeur les règles, les exigences, les possibles d'une sociologie originale de l'ambivalence de l'action. Elle oriente le regard sur les constants mouvements de décomposition et de recomposition de l'action, tout comme sur la double dialectique de l'action collective (1965). Et cette profonde intuition, cette forte construction théorique animaient les pages précédentes, lesquelles présentaient l'action collective, les mouvements sociaux comme un chassé-croisé, une double tension. D'un côté, des actions de résistance, ou des actions d'anticontrôle social, sont en tension avec des actions tournées vers la création, vers la conquête de l'expérience. Et, de l'autre côté, l'action collective, les mouvements sociaux sont aussi l'expression d'une tension entre une participation relationnelle, un travail conversationnel avec l'autre, et un rapport conflictuel avec un adversaire, avec un autre tout à la fois proche et distant. 

Bref, malgré les divergences qu'il peut comporter avec elle, cet essai met au travail des intuitions, des propositions, des outils conceptuels bien enracinés dans l'œuvre d'Alain Touraine. La pensée qui l'animait ne peut cacher une lourde dette envers cette oeuvre, qui lui a d'abord ouvert les portes de la démarche sociologique avant de lui permettre d'y contribuer tant bien que mal. 

 

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*    Université de Montréal. Henri Lustiger-Thaler (université Concordia) a contribué à la production de cet essai par son aide précieuse à l'analyse du mouvement homosexuel nord-américain et par des suggestions et des commentaires critiques quant à sa construction analytique. Il ne peut toutefois être tenu responsable de sa conception d'ensemble.

[1]    Les références bibliographiques sont à la fin de l'article.

[2]    Au cours des années cinquante et jusqu'au début des années soixante, on dénombrait, dans l'ensemble des États-Unis, surtout dans les régions de New York et de San Francisco, une cinquantaine d'organisations homosexuelles, telle la Mattachine Society. Quelque quatre ans après l'émeute du Stonewall, survenue à New York en 1969 et dont il sera question plus loin, des milliers d'organisations homosexuelles et lesbiennes manifestèrent leur présence par des revendications et des formes diverses d'action.

[3]    « Les homosexuels ont constitué une identité gaie dans les années soixante-dix, une identité devenue importante dans la cristallisation de ce qu'on appelle une communauté, un réseau de lieux, de sites, de miroirs institutionnels servant d'appui à une lutte politique contre la discrimination. [...] Se sentir bien d'être homosexuel légitimait la pratique, et la légitimation permettait en retour aux gais de se sentir bien. Ce renforcement s'exerçait également au niveau politique, la construction identitaire donnant la couverture publique nécessaire pour que les homosexuels exigent des réformes juridiques dont le but était d'empêcher que les gens soient pénalisés pour leur pratique » (Schecter, 1992).

[4]    Adoptant le modèle des luttes de libération du tiers-monde, ce groupe refusait toute implication politique institutionnelle, qui ne pouvait qu'être réformiste, et s'adonnait à des actions d'éclat. Il entendait ainsi radicaliser les luttes de la communauté homosexuelle et affirmer, à l'encontre de la société globale, une différence culturelle ostracisée. Ses manifestations et revendications, dirigées contre la police, les médias et la profession médicale, ont souvent revêtu un caractère spectaculaire extrême. Sans grande base organisationnelle, adepte de l'action directe, le GLF devint bientôt assez isolé. Au début des années soixante-dix, son influence était presque nulle : les homosexuels américains blancs rejetaient sa radicalisation largement artificielle, et ceux des groupes ethniques ne s'y sentaient pas vraiment acceptés, pas plus que les lesbiennes d'ailleurs. Pendant toute cette période, la fraction lesbienne du mouvement des femmes opta délibérément pour la marginalité politique.

[5]    Le sida a contribué à refaçonner sensiblement la communauté lesbienne et la communauté homosexuelle masculine. Au Canada, aux États-Unis, tout comme en Grande-Bretagne, des groupes comme Act Up, Queer Nation et Out Rage sont devenus plus visibles sur la scène politique de la vie quotidienne et privée. Leurs cibles incluent les appareils et institutions, de même que les médias, dont ils dénoncent la fermeture aux enjeux identitaires. Mais leurs stratégies et formes d'action diffèrent. Queer Nation promeut surtout l'affirmation culturelle de l'identité sexuelle ; Act Up, plus interventionniste, tente d'ouvrir les espaces publics et politiques aux revendications, aux enjeux sociaux formulés par la communauté homosexuelle.

[6]    Particulièrement touchés par l'infection, les groupes ethniques afro-américains et portoricains gagnent en visibilité et en pouvoir au sein de la communauté homosexuelle.

[7]    Dans la foulée du GLF en perte de vitesse, les GAA ont mis en avant des revendications plus limitées et tournées vers le fonctionnement du système politico-înstitutionnel. Elles devinrent très actives, par exemple, sur le plan des revendications visant des amendements à la Constitution de même que sur celui des contestations dirigées contre diverses structures de l'État.

[8]    Voir à ce sujet l'essai de Lawson (1985), lequel cite Rorty (1982), pour parler de ce travail conversationnel qui n'est jamais terminé, puisqu'il ne peut être ni éternel, ni omnidimensionnel.

[9]    Présentes dans des services d'entraide elles assument plusieurs tâches et responsabilités, des lesbiennes côtoient de façon étroite la communauté homosexuelle des hommes (Escoffier, 1989). Cette présence fut tout à la fois source de solidarité et de conflit. Une conférence tenue à San Francisco en 1988 - Lesbian Caregivers and Aids - illustre bien les préoccupations de cette branche du mouvement des femmes : on y discuta des convergences et divergences constitutives de leurs rapports avec les homosexuels en compagnie desquels elles travaillaient, et dont certains faisaient montre de racisme, de sexisme, de privilèges de classe (Schneider, 1992).



Retour au texte de l'auteur: Gérald Fortin, sociologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le jeudi 29 mai 2008 8:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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