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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Laurent-Paul LUC, L’itinéraire du jeune Hegel. (1986)
Introduction


Une édition numérique réalisée à partir du texte de Laurent-Paul LUC, L’itinéraire du jeune Hegel. Thèse de doctorat en philosophie sous la direction du professeur Jacques Taminiaux, à l’Institut supérieur de philosophie de l’Université catholique de Louvain, 20 décembre 1986, 577 pp. Une édition numérique réalisée par Charles Bolduc, bénévole, PhD en philosophie, professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi. [L’autorisation de diffuser en accès libre à tous, dans Les Classiques des sciences sociales, la thèse de doctorat de Laurent-Paul LUC, nous a été accordée le 20 juin 2014 par Monsieur Luc Vigneault, professeur titulaire de philosophie, Université de Moncton, Campus d’Edmundston, Nouveau-Brunswick, ayant-droit de l’œuvre de l’auteur. La confirmation nous a été communiquée par son étudiant de jadis, Charles Bolduc.]

[2]

L’itinéraire du jeune Hegel

Introduction

[3]

"L’aurore de la véritable époque hégélienne
n’a pas encore paru
"
K. BARTH [1]

À l’origine de cette étude : un mystérieux appel du savoir – celui dont Hegel déclare dans son compte rendu de ses années de formation qu’il détermina "la vocation de ma vie" :

Moi, Ge. W. Fr. H. suis né à Stuttgart le 27 août 1770. Mes parents (…) prirent soin de ma formation scientifique (Bildung zu den Wissenschaften), tant grâce à une scolarité privée que grâce à la scolarité publique dispensée au Gymnase de Stuttgart, où l’on enseignait les langues classiques et modernes ainsi que les éléments des sciences. J’ai été admis à dix-huit ans au Collège (Stift) théologique de Tübingen "77.10.1788". Après deux années passées à l’étude de la philologie sous la direction de Schnurrer, et à celle de la philosophie et des mathématiques sous la direction de Flatt et de Beckh, je devins maître en philosophie "27.9.1790", et j’étudiai alors les sciences théologiques pendant trois ans sous la direction de Lebret, Uhland, Storr et Flatt. Je passai l’examen théologique devant le Consistoire de Stuttgart, et fus admis parmi les candidats en théologie "automne 1793" ; j’avais adopté l’état ecclésiastique en accord avec le désir de mes parents, et je restai fidèle à l’étude de la théologie par inclination naturelle en raison de ses liens étroits avec la littérature classique et la philosophie. Après avoir été admis à ce statut, je choisis, parmi les professions ouvertes à l’état ecclésiastique, celle qui, tout en étant affranchie des responsabilités et des soucis particuliers du ministère, m’assurait à la fois le loisir de m’adonner à la littérature classique et à la philosophie, et l’occasion de vivre dans d’autres pays et dans des circonstances étrangères. [4] Je trouvai tous ces avantages dans les deux postes de précepteur que j’assumai à Berne "de l’automne 1793 à l’automne 1796" et à Francfort "à partir de janvier 1797", car mes obligations professionnelles me laissaient le temps nécessaire pour rester au courant des progrès de la science dont j’avais fait la vocation de ma vie" (N., VIII, IX).

C’est l’itinéraire – aussi sinueux qu’obscur – prescrit par cette "vocation" que nous nous proposons de parcourir ici. Moins pour tenter d’en reconstituer, en termes logiques, les étapes que pour nous mettre à l’écoute de la fameuse "poussée vers la science" qui, de l’aveu même de Hegel, fut inhérente à sa "formation scientifique". Au terme de son séjour à Francfort, il écrivait à Schelling : "Dans ma formation scientifique, qui prit son départ de besoins plus subordonnés de l’homme, je devais nécessairement (musste) être poussé vers la science et l’idéal de (ma) jeunesse devait nécessairement (musste) prendre en même temps la forme de la réflexion (et) se transformer en un système" [2].

Si nous nous sommes résolu à mêler notre voix au concert d’érudition qu’a suscité cette évocation de ce que l’on a fini par appeler "der Schritt zur Wissenschaft[3], c’est que nous pensons que les Écrits que Hegel rédigea à Tübingen, à Berne et à Frankfurt sont animés d’une puissance d’interpellation qui en font un lieu de méditation proprement philosophique. Un lieu qu’il convient d’explorer à même les questions et réponses qui tourmentent ces Écrits de jeunesse certes inachevés, souvent fragmentaires, mais jamais guidés par un autre souci que celui qui façonna cette interrogation tubinguienne : "quel mortel veut d’une manière générale décider [5] de ce qu’est la vérité (welcher Sterbliche will Uberhaupt entscheiden, was Wahrheit ist) ? (N., 13). Cette question, c’est autour d’elle que nous laisserons graviter tous les éléments – éléments théologiques, politiques, économiques, sociaux – que le jeune Hegel s’est efforcé de rassembler pour bâtir un programme d’éducation populaire à la liberté destiné à promouvoir l’avènement d’une nouvelle patrie spirituelle qu’il a vu surgir au creux du destin de l’homme moderne.

Autant l’étude de l’élaboration de ce programme nous le révèlera-t-elle habité par la "douloureuse nostalgie (Schmerzliches Sehnen)" (N., 29) d’un idéal : l’idéal de la belle totalité grecque, autant nous le découvrira-t-elle porté par l’élan d’un savoir, d’une Denkungsart aime à dire Hegel, capable d’héberger cet idéal sans se réduire à lui. Une intégration métamorphosante ! Son seul défi : ressaisir l’expérience grecque de la liberté en la liant à celle qui pèse sur une modernité aux prises avec la profondeur d’une religion inouïe : la profondeur de la Révélation chrétienne, et – pour conserver une expression que Hegel affectionne – avec 1’"impulsion" d’une Raison à s’accomplir sur une fondation non-moins inouïe : la fondation subjective. En s’attribuant indirectement à lui-même le titre d’"historien-penseur (denkende Geschichtsforcher)" (N., 220), Hegel nous indique les deux pôles autour desquels il a été amené à articuler le champ de ses recherches : l’Histoire et la Raison. Champ spécifiquement moderne marqué par ce que nous verrons souvent Hegel appeler un Zeitgeist en mal d’assumer sa propre destination que les Écrits de jeunesse ne cessent d’interroger en citant et en discutant les œuvres qui l’ont inaugurée : celles de l’Aufklärung, celles de Kant. À travers ce débat, c’est l’œuvre même de philosophie qui est mise en cause au nom d’un humanisme, celui de "l’homme [6] total" (N., 387), rebelle à toute tyrannie, fût-elle religieuse ou politique – fût-elle celle du concept : "Begreifen ist beherrschen" (N., 326) ! Mais, par-delà le contenu anthropologique des revendications qu’exploite le jeune Hegel pour dénoncer l’insuffisance de toute philosophie, c’est, paradoxalement, l’affirmation obsédante d’un savoir inédit : un savoir spéculatif, un savoir de la vie qui se pense en esprit, qui régit, d’un bout à l’autre, la patience obscure de ses travaux.

Faire l’épreuve de cette patience, c’est découvrir qu’avant d’ébaucher un système ou de dessiner une vision du monde, les Écrits de jeunesse, loin d’échapper à la philosophie, se meuvent dans la quête d’une "idée de l’unité" (N., 248) en laquelle s’exhiberait la vérité "de la chose même, de l’être, du beau" (N., 401). Pour qui se soucie, comme le souhaite Gadamer, d’apprendre à "ÉPELER" Hegel, ces Écrits sont d’une teneur suffisamment originale pour qu’il ne soit pas honteux de leur faire l’honneur d’une lecture qui évite tout préjugé, toute présupposition à la faveur desquels on se dispenserait de les examiner dans le détail [4]. Celle que [7] nous proposons ici tentera, de texte en texte [5], de se rendre attentive au mûrissement progressif d’une manière de philosopher, aux recoupements des impensés sous les appels qui montent des mots les plus lourds qui solliciteront une interprétation : Vernunft, Aufhebung, Selbstkenntnis, Selbstbewusstsein, Liebe, Schicksal, Geist. Puisqu’il n’est point de lecture innocente, celle dont nous nous sommes rendu coupable se traduira à même les énigmes que nous avons laissé se former tout au long de notre étude. Nous l’avons rédigé sous la forme d’un commentaire des propos hégéliens, presque d’un entretien avec Hegel. Ainsi comprendra-t-on qu’elle ne conduise à aucune conclusion.



[1] Hegel, Cahiers théologiques no 38, Paris-Neuchâtel, 1955, p. 14.

[2] Hegel à Schelling, le 2 novembre 1800 ; Briefe, I, 59 ; Cor. , I, p. 60. Trad. modifiée.

[3] O. PÖGGELER, Hegels Jenaer Systemkonzeption, in Philosophisches Jahrbuch 71 (1963/64), p. 288.

[4] La méfiance et la suspicion suscitées par l’aventure hégélienne s’expliquent peut-être par des condamnations massives dont A. Koyré paraît fournir le prototype lorsqu’il écrit : "le fait de mettre l’accent sur l’œuvre de la jeunesse implique déjà, ipso facto une mésestime et une méconnaissance de la Logique. Ce qui veut dire aussi : méconnaissance et mésestime du Hegel-philosophe ; et même de la philosophie tout court. (...) quant aux Écrits de jeunesse, ils ne présentent, en général, de l’intérêt pour l’histoire de la philosophie que comme documents historiques sur l’auteur de la Logique et de la Phénoménologie. Intérêt à notre avis surtout biographique". (Hegel à Iéna, in Études d’histoire de la pensée philosophique, Paris, Gallimard, 1961, p. 138). Évitant de céder à la tentation de comparer le jeune Hegel au vieil Hegel, notre parcours des Jugendschriften s’exercera à les approfondir pour eux-mêmes. Il adoptera le style d’enquête qui a inspiré des ouvrages comme ceux qu’ont rédigés H. MARCUSE : Hegels Ontologie und die Theorie der Geschichtlichkeit (Frankfurt am Main, Klostermann, 1968) ; J. TAMINIAUX : La nostalgie de la Grèce à l’aube de l’idéalisme allemand (La Haye, Martinus Nijhoff, 1967) ; R. LEGROS : Le jeune Hegel et la naissance de la pensée romantique (Édition Ousia, Bruxelles, 1980).

[5] Nous suivrons la chronologie établie par G. Schüler dans son étude intitulée Zur Chronologie von Hegels Jugendschriften, Hegel-Studien, vol. 2, Bonn 1963, pp. 128 sq.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 10 juillet 2017 14:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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