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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jean-Louis Loubet del Bayle, “Vers une monopolisation policière du contrôle social ?” Montréal: Université de Montréal, 1er juin 2005, 31 pp. [Autorisation de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l'auteur et communiquée par Michel Bergès, le 13 mars 2014.]

Jean-Louis Loubet del Bayle *

Professeur de science politique, Institut d’Études Politiques de Toulouse,
Directeur du Département de Sc. pol. et de sociologie
de l’Université des Sciences sociales.

Vers une monopolisation policière
du contrôle social ?


Montréal : Université de Montréal, 1er juin 2005, 31 pp.


Formes et mécanismes du contrôle social
Les transformations du contrôle social
Une problématique post-éliasienne
Police et crise de la socialisation
Police et individualisation

"Police de proximité", "Police de service public", "Police de sécurité", "Police communautaire", "Police sociale", "Police moderne", telles sont quelques unes des expressions qui, utilisées dans divers pays, tendent, dans des contextes différents, à décrire l'évolution de l'action et de l'organisation des institutions policières face aux problèmes que créent les transformations des sociétés contemporaines. Ces formules s'attachent ainsi à mettre l'accent sur des changements qui remettraient en cause de manière plus ou moins profonde les pratiques policières traditionnelles. qui, essentiellement orientées jusque là vers la répression de la délinquance, ne seraient plus adaptées à ce que les sociétés modernes attendent de leurs services de police **.

 Dans ces nouvelles perspectives, la police tend à se présenter comme un service public parmi d'autres, dont l'existence se justifie davantage par sa capacité de "service" pour répondre aux besoins immédiats du public que par la référence à son rôle d'agent coercitif d'exécution de la loi, en juxtaposant ainsi une légitimation directement sociétale de son action à la légitimation juridico-politique traditionnelle. De ce fait, justifiées particulièrement par le souci de privilégier la prévention et l'assistance par rapport à la répression, les interventions de la police dans la vie sociale se caractériseraient par une diversification croissante de celles-ci, en se traduisant par une variété de plus en plus grande d'activités, qui sont parfois assez éloignées de ses fonctions policières initiales. Même si elles n'étaient pas absentes de certains aspects de l'action antérieure de la police, on assisterait ainsi à un développement de la participation de la police à des tâches parfois inattendues d'information, de conseil, d'assistance, d'animation sociale, de sécurisation ou même d'aide psychologique. À une police "d'exécution de la loi" tendrait à se substituer une police de "solution des problèmes" pour reprendre l'expression d'un théoricien de la police nord-américain.

Cette diversification des activités policières s'accompagne assez logiquement de modifications dans la façon de concevoir les relations de la police avec son environnement, avec le souci de susciter des rapports de proximité, de familiarité, de confiance et de coopération avec le public et de développer des pratiques de partenariat avec des institutions ou des milieux - touchant par exemple aux questions de justice, de santé, d'enseignement, d'urbanisme, etc - qui se trouvent plus ou moins directement concernés par les mêmes problème que ceux auxquels les policiers sont quotidiennement confrontés, tels que l'insécurité urbaine, le malaise des banlieues, le développement de l'usage de la drogue, la violence scolaire ou la délinquance des jeunes. La police apparaît alors comme une institution parmi d'autres, appelée à apporter, de manière générale et plus ou moins indifférenciée, sa contribution à la solution des "problèmes sociétaux" que suscite l'évolution des sociétés modernes, en transformant pour ce faire sa façon de concevoir son rôle et ses modes d'intervention dans la vie sociale.

À cette évolution, qui en arrive parfois à faire vaciller l'identité des institutions policières, dans la mesure où leur spécificité semble s'estomper par rapport à celle d'autres services publics d'assistance ou d'animation sociale, on peut trouver diverses explications en rapport avec l'évolution interne des institutions policières elles-mêmes ou en relation avec la modification de certains aspects circonstanciels de leur environnement socio-politique. Mais on peut aussi se demander si ces phénomènes ne sont pas, au moins pour partie, liés à des questions beaucoup plus générales, qui touchent à la nature du lien social et aux mécanismes qui fondent l'organisation, le fonctionnement et la pérennité des sociétés, en amenant l'observateur à retrouver un certain nombre d'interrogations fondamentales qui sont à la base du questionnement sociologique.

Cette approche, que l'on peut qualifier de fondamentaliste, trouve sa justification dans la définition même que l'on peut donner de la police. Sans entrer dans le détail des controverses qui peuvent exister sur ce point, on peut définir la police comme l'institution qui est chargée dans le cadre d'une société globale d'assurer, au nom de celle-ci, le respect de certaines des règles régissant les rapports sociaux, en ayant la possibilité pour cela d'user, si nécessaire, en ultime recours, de la contrainte physique. Du point de vue des problèmes ici envisagés, l'élément le plus important de cette définition réside dans le fait que la police apparaît comme une institution qui contribue de façon spécifique à l'application et à l'observation par les individus et les groupes des règles qui régissent les rapports sociaux dans une collectivité. Par là on est amené quasi-inévitablement à rencontrer un concept-clé de l'analyse sociologique, qui est le concept de contrôle social ou de régulation sociale. Un concept auquel il n'est pas possible de ne pas se référer tant pour situer le rôle général des institutions policières dans une société que pour comprendre les mutations contemporaines de leurs caractéristiques.

Formes et mécanismes du contrôle social

Si, pour cerner de manière plus précise cette notion, on se réfère à un ouvrage d'introduction à la sociologie d'usage courant, le contrôle social peut être défini comme "le processus destiné à assurer la conformité des conduites aux normes établies dans une collectivité donnée, pour sauvegarder entre les membres de cette collectivité le dénominateur commun nécessaire à sa cohésion et à son fonctionnement". Et le même ouvrage poursuit en précisant qu'a contrario c'est aussi "le processus qui est destiné à décourager toutes les différentes formes de non-confrmité aux normes établies dans une collectivité" [1]. Il s'agit donc des mécanismes qui, en dehors des motivations liées à la perception individuelle que peuvent avoir les acteurs sociaux de leur intérêt particulier, immédiat ou à terme, sont susceptibles de les inciter à se conformer aux normes sociales.

Il suffit de formuler cette définition pour apercevoir immédiatement sa relation avec la notion de police, fut-ce dans le sens le plus commun du terme. Toutefois, il faut souligner que, si la notion de fonction policière paraît difficilement compréhensible sans référence à celle de contrôle social, l'inverse n'est pas vrai, et toute forme de contrôle social n'est pas de nature policière, bien loin de là. Et c'est d'ailleurs, en se situant dans cette perspective, que la réflexion théorique sur ce concept est susceptible d'aider à approfondir et à éclairer les questions envisagées précédemment

 En effet, l'analyse théorique de ce concept montre d'abord que le contrôle social peut prendre deux formes : positive ou négative, selon que la régulation des comportements individuels ou collectifs qu'il réalise se traduit par l'allocation de récompenses - c'est la forme positive - ou, au contraire, par des sanctions - c'est la forme négative.

Par ailleurs, cette analyse fait apparaître aussi que l'on peut distinguer un contrôle social interne et un contrôle social externe. Le contrôle social interne est celui qui résulte d'une autodiscipline des individus, fondée sur un sentiment intériorisé d'obligation morale, sans autre conséquence, en cas de déviance, qu'un sentiment intime de culpabilité. Comme le notait Durkheim, "les règles morales possèdent un prestige particulier, en vertu duquel les volontés humaines se conforment à leurs prescriptions simplement parce qu'elles commandent, et abstraction faite des conséquences possibles que peuvent avoir les actes prescrits" [2]. Même si ce mécanisme a indirectement son origine dans un apprentissage social, il n'en reste pas moins qu'au moment où il s'exerce ce mécanisme est un mécanisme intériorisé d'auto-contrôle individuel. L'individu se conforme alors spontanément aux normes sociales parce qu'il a le sentiment intime de "devoir" se conformer à celles-ci.

Il n'en est pas de même dans le contrôle externe qui, lui, repose sur des pressions sociales extérieures pour amener les individus à se conformer aux normes établies. Ceci étant, ce contrôle externe est susceptible lui-même de prendre deux aspects. La première forme de contrôle externe peut être qualifiée d'immédiate ou de "sociétale". C'est une forme de contrôle social spontané, inorganisé, informel, qui résulte de la surveillance que les individus composant un groupe exercent les uns sur les autres, en sanctionnant mutuellement leur conformisme ou leur déviance. La fonction de contrôle est alors diluée dans l'ensemble du groupe et chacun des membres du groupe est amené plus ou moins à l'exercer. La rumeur, le commérage, la mise en quarantaine ou le lynchage peuvent être ainsi considérés comme des formes, d'une intensité variable, de ce contrôle, qui, en général, caractérise les sociétés dites d'interconnaissance, c'est-à-dire des sociétés, de dimension plutôt réduite, dans lesquelles la visibilité des comportements de chacun permet le contrôle de tous par tous. Ce type de contrôle social informel a ainsi pendant longtemps caractérisé les sociétés rurales traditionnelles. "Dans la société traditionnelle, remarque le sociologue Guy Rocher, dans le manuel précité [3], le contrôle social s'exerce de manière directe et immédiate, parce que l'univers social y est restreint et que tous les membres se connaissent. Dans le village, le déviant est plus vite repéré que dans la grande ville et subit une sanction presque immédiate. Dans une communauté restreinte, vivant repliée sur elle-même, le contrôle de chacun par tous s'exerce d'une manière presque constante". La réduction des déviances résulte donc alors de la pression directe et immédiate du groupe sur les individus.

Ce premier type de contrôle externe, spontané et immédiat, est à distinguer d'un autre type de contrôle externe qui peut être qualifié de contrôle organisé, institutionnalisé. Dans ce cas, la pression sociale n'est plus directe, elle est médiatisée par une institution plus ou moins organisée qui se manifeste en cas de déviance, en intervenant au nom de la collectivité. Des institutions religieuses ou des institutions judiciaires peuvent remplir ce rôle en ayant recours à des moyens de pression divers. Le contrôle social policier est un contrôle social de ce type, dont la spécificité tient aux moyens mis en oeuvre, à savoir la possibilité de recourir, si nécessaire, à l'usage de la force. Ceci ne signifie pas que l'action de la police ne comporte pas l'utilisation d'autres moyens, mais sa spécificité tient néanmoins à la possibilité d'user en ultime recours de la force. Le contrôle social de type policier est donc un contrôle institutionnalisé qui se manifeste lorsque, dans une collectivité, la tâche d'assurer le respect de certaines des règles régissant les comportements sociaux n'est plus confiée de manière indifférenciée à tous les membres du groupe, mais est conférée par celui-ci à une institution, investie de cette fonction, agissant au nom du groupe, et ayant la possibilité en ultime recours d'user pour ce faire de la contrainte physique.

En résumé, et en simplifiant quelque peu les choses, au sein d'une société, les mécanismes fondamentaux du contrôle social sont donc finalement au nombre de quatre :

  • un contrôle de type moral, fondé sur l'observation spontanée par les individus de normes qu'ils ont intériorisées.
  • un contrôle de type sociétal, fondé sur la pression informelle qu'exerce sur les individus leur environnement social.
  • un contrôle de type institutionnalisé, reposant sur l'intervention d'institutions sociales spécifiques, qui est un contrôle non-policier lorsque l'institution concernée ne peut recourir à la force physique.
  • enfin, un contrôle institutionnalisé de type policier, lorsque, en dernier recours, celui-ci peut se traduire par l'usage de la force physique.



Ainsi, pour prendre un exemple concret, le respect par les piétons de l'obligation d'utiliser les passages protégés pour traverser une rue peut d'abord résulter, indépendamment du contrôle social, d'une appréciation personnelle du danger qu'il peut y avoir à ne pas le faire (par exemple le risque de sa faire renverser par un véhicule). Mais le respect de cette règle peut être aussi la conséquence de l'esprit civique des individus et du sentiment d'obligation qui en résulte (autocontrôle de type moral). Il peut aussi être lié au souci de ne pas s'exposer à la réprobation exprimée de façon plus ou moins explicite par les autres personnes qui assistent à la scène (contrôle sociétal immédiat ou informel que l'on constate sur ce point dans des pays comme l'Allemagne ou la Suisse). Enfin il peut tenir à la présence d'un policier et à la crainte de voir celui-ci intervenir en cas d'infraction (contrôle institutionnalisé de type policier).

Les transformations du contrôle social

L'intérêt de cette approche théorique en termes de contrôle social est de souligner que la régulation sociale de type policier ne saurait s'envisager isolément, mais qu'elle est liée à des mécanismes sociaux plus généraux, avec lesquels la régulation policière est en situation d'interaction. Cette approche montre en effet que la police n'est que l'un des rouages de la mécanique plus globale du contrôle social et que le rôle que la police est amenée à jouer dans une société est en relation avec la façon dont fonctionnent - ou ne fonctionnent pas - les autres processus qui viennent d'être évoqués et décrits. Et si l'on a emprunté le détour de ce bref exposé théorique, c'est parce qu'il peut sembler fournir une des clés permettant de comprendre les changements qui affectent le rôle et le fonctionnement de la police dans les sociétés contemporaines.

En effet, au regard de cette analyse des mécanismes traditionnels du contrôle social, on peut considérer que l'évolution contemporaine des sociétés développées se caractérise par un affaissement, par une crise des processus informels, non-institutionnalisés, non-policiers, de régulation sociale, de contrôle social.

Cette crise des mécanismes traditionnels du contrôle social, c'est d'abord la crise de la forme intériorisée du contrôle social de type moral. Le mot même de morale a d'ailleurs presque disparu du langage de la société contemporaine et il suffit, dans une discussion, de lancer contre son interlocuteur le soupçon de se référer à un "ordre moral" pour lui enlever tout crédit [4]. C'est ce discrédit et le "crépuscule du devoir" qui lui est associé que décrit par exemple le sociologue Gilles Lipovetsky lorsqu'il constate : "En quelques décennies nous sommes passés d'une civilisation du devoir à une culture du bonheur subjectif. (...) L'âge postmoraliste coïncide avec la délégitimation des obligations envers la collectivité et la redignification sociale de la sphère strictement interindividuelle de la vie éthique amputée de son caractère impératif" [5]. Cette évolution est d'ailleurs si prononcée que, lorsqu'on est amené, malgré tout, à poser des problèmes de nature morale, on préférera, pour éviter les connotations péjoratives qui s'attachent à ce terme, parler par exemple d'éthique, ce que fait d'ailleurs l'auteur du texte précédent [6].

Certes, on peut objecter qu'a tendance à persister parfois un discours d'apparence moralisatrice sur les "valeurs", mais si on l'analyse de prés, on peut constater que celui-ci est en pratique déconnecté de toute référence aux obligations individuelles que ces valeurs pourraient comporter. Commentant les résultats d'une enquête d'opinion, l'observateur précédent note ainsi : "Le référentiel éthique est réhabilité, non l'idéal d'engagement plein et entier. C'est le droit de vivre pour soi-même (...) qui reste le grand vainqueur. Nous assistons moins au retour de la morale qu'à l'élargissement d'une régulation post-moraliste érodant les idéaux sacrificiels autant que les principes d'obéissance inconditionnelle au devoir, qu'il soit individuel, interindividuel ou social. (...) Nous voulons le respect des valeurs, l'obligation en moins" [7]. De manière plus générale, on peut dire que ce sont tous les processus d'auto-contrôle individuel qui s'affaiblissent, alors que, parallèlement, on tend à multiplier les réglementations juridiques externes pour suppléer à la défaillance de ce mode de régulation des comportements.

Il faut noter ici que de manière significative ce discrédit des modes de régulation interne est en relation avec la crise des institutions socialisatrices, qui assuraient de manière plus ou moins manifeste ou latente ce type d'éducation morale, et à travers l'influence desquelles les individus faisaient l'apprentissage des normes et des valeurs sociales et étaient amenés à en intérioriser le caractère obligatoire. L'affaiblissement et la mise en cause du rôle socialisateur de la famille, des églises ou de l'école constitue l'illustration la plus évidente de ce phénomène, dans la mesure ou, bon gré mal gré, volontairement ou involontairement, ces institutions ne sont plus à même de remplir cette fonction sociale, ou ne la remplissent plus que partiellement et épisodiquement.

À cette crise du contrôle social de type moral s'ajoute la crise des mécanismes du contrôle sociétal, notamment dans ses formes immédiates et informelles. Ce type de contrôle supposait, en effet, pour pouvoir fonctionner, une certaine homogénéité des moeurs et des références culturelles ainsi qu'une certaine transparence sociale des comportements individuels, avec d'ailleurs tous les problèmes que cela pouvait poser pour la liberté et l'autonomie des individus.

Or ces conditions ne sont plus remplies dans des sociétés qui sont caractérisées, d'une part, par l'anonymat et la mobilité, et, d'autre part, par un éclatement des normes et des pratiques culturelles, ces phénomènes touchant tout particulièrement les grandes agglomérations urbaines. Désormais toute forme de réprobation sociale se trouve récusée et délégitimée en étant interprétée comme la manifestation d'une intrusion injustifiée et inacceptable dans la sphère de la vie privée. Sur le plan culturel, la valorisation contemporaine de la notion de "tolérance" traduit pour une part ce refus généralisé du regard des "autres", d'un jugement social sur les conduites individuelles. Par ailleurs, l'anonymat et l'éclatement des relations sociales tendent de toute façon à rendre inopérants les mécanismes de stigmatisation sociale qui caractérisaient les sociétés traditionnelles.

En résumé, on peut dire que du fait de ces transformations on est aujourd'hui en présence d'une crise de la socialisation, c'est-à-dire d'une crise des mécanismes sociaux traditionnels qui assuraient la transmission l'intériorisation et l'observation des normes régissant les comportements sociaux [8].  Cette crise s'articule, on l'a vu, sur une crise de l'influence des milieux sociaux au sein desquels s'opérait particulièrement cette intégration sociale, à savoir notamment le milieu familial et le milieu scolaire, à quoi il faut sans doute ajouter la crise de la fonction socialisatrice du travail et de l'intégration professionnelle, du fait de l'instabilité  et de la précarité des relations de travail,  du problème du chômage, mais aussi de la tendance à la réduction du temps consacré au travail dans les sociétés modernes.

Ce constat doit être complété en observant que, parallèlement, s'est développée une socialisation médiatique  - par les moyens de communication de masse - mais qui ne semble pas en mesure de combler le vide créé par la crise de la socialisation traditionnelle, dans la mesure où la logique de fonctionnement des médias, étroitement liée aux problèmes d'audience, semble les conduire à privilégier le spectaculaire par rapport à l'habituel et au quotidien, l'individuel par rapport au collectif, le très court terme par rapport au moyen ou au long terme. De manière plus générale, la socialisation traditionnelle tendait à mettre l'accent sur le répétitif et la conformité à la "norme", alors que les médias tendent à s'intéresser prioritairement à l'exceptionnel et à "l'a-normal". Par ailleurs, la socialisation médiatique, a tendance, toujours pour des raisons d'efficacité et d'audience, à privilégier des valeurs de satisfaction et de consommation de type "hédoniste", au détriment des valeurs d'auto-contrôle de type "ascétique" [9].

La socialisation médiatique a aussi sans doute par là des conséquences plutôt "désintégratrice", en multipliant notamment les "frustrations relatives", dans la mesure où elle contribue à susciter un développement inflationniste des attentes au niveau de l'imaginaire (par exemple en termes de consommation) qui sont souvent décalées par rapport aux possibilités de satisfaction que peut apporter la réalité sociale et aux limites que celles-ci continuent à représenter. Par là, la socialisation médiatique peut apparaître comme tendanciellement génératrice de tensions anomiques, car "lorsque la structure culturelle et la structure sociale sont mal intégrées, la première suscitant des conduites et des attitudes que la deuxième exclut, se manifeste une tendance à une désintégration des normes, à une absence de normes" [10]. La socialisation médiatique contribue ainsi, plus qu'elle n'y remédie, aux processus anomiques que décrivait Durkheim lorsqu'il remarquait, à la fin du XIXe siècle : "Plus les groupes auxquels appartient l'individu sont affaiblis, moins il en dépend, plus, par suite, il ne relève que de lui-même pour ne reconnaître d'autres règles de conduite que celles qui sont fondées sur ses intérêts privés. (...) On ne sait plus ce qui est possible et ce qui ne l'est pas, ce qui est juste et ce qui est injuste, quelles sont les revendication et les espérances qui passent la mesure... Parce que la prospérité s'est accrue, les désirs sont exaltés. La proie plus réelle qui leur est offerte les stimule, les rend plus exigeants, plus impatients de toute règle, alors justement que les règles traditionnelles ont perdu leur autorité. L'état de dérèglement ou d'anomie est donc encore renforcé par ce fait que les passions sont moins disciplinées au moment où elles auraient besoin d'une plus forte discipline" [11].

La socialisation médiatique a donc tendance à affaiblir à la fois la notion de "norme" et le principe même d'une autodiscipline normative des comportements individuels, qui est perçue comme une "entrave" illégitime à l'épanouissement du bonheur personnel. Cette tendance est d'autant plus forte que la socialisation médiatique se trouve ici en consonance avec, à la fois, ce que permet et ce que réclame le néo-libéralisme des sociétés de consommation contemporaines, dans la mesure où celui-ci "est devenu le plus ardent pourfendeur des traditions morales anciennes, cultures spécifiques ou valeurs "bourgeoises" qui, à ses yeux, font écran entre l'individu émancipé et le libre marché".  "Plus généralement, ajoute un observateur de cette évolution, la simple idée de normes, qu'elles soient culturelles, morales, coutumières, associatives est jugée négativement par ce néo-libéralisme (…). Dans tous les domaines - y compris celui de l'éthique et de la citoyenneté - les vrais libéraux se veulent dérégulateurs à tout crin. Le marché, il est vrai, réclame une absolue fluidité de la demande, une souplesse maximale dans l'expression des préférences marchandes, un renouvellement ininterrompu des modes et des désirs, même les plus inconsistants, auxquels une "offre" concurrentielle et convenablement promue pourra répondre en temps réel. Il lui faut donc travailler à l'élimination de ce qui fige, de ce qui stabilise, à la limite de ce qui rassure. En cela le marché est en parfaite symbiose avec l'univers médiatique, gouverné lui aussi par la curiosité versatile, la boulimie de nouveautés, le nomadisme mental…" [12].

Une problématique post-éliasienne

Les observations précédentes tendent à converger en mettant l'accent sur l'effacement des mécanismes d'autodiscipline ou d'auto-contrôle qui étaient fondés sur l'intériorisation de normes acquises au cours de la socialisation et plus ou moins imposées par les contraintes sociales, dont l'application résultait d'obligations que les individus, de plus ou moins bon gré, s'imposaient à eux-mêmes, dans un renoncement "ascétique" à la satisfaction immédiate de leurs intérêts ou leurs pulsions du moment.

Par là ce sont à la fois des mécanismes intellectuels plus ou moins conscients et des mécanismes psychologiques d'autorégulation qui sont plus ou moins tombés en désuétude.  À la lumière de ce processus il est possible de déchiffrer un certain nombre de faits caractéristiques des sociétés contemporaines, même si ce n'est pas la seule interprétation possible. Ainsi peut-on interpréter de cette manière la facilité avec laquelle s'opère souvent aujourd'hui le glissement de la violence verbale à la violence physique, comme dans le cas des altercations entre automobilistes ou des violences scolaires. On peut aussi rattacher à cet affaiblissement des auto-contrôles le fait que la délinquance contemporaine se traduise par une spontanéité qui a tendance à faire disparaître toute proportionnalité entre les avantages qui peuvent en être espérés et les risques pris, aussi bien pour autrui que pour les délinquants eux-mêmes. La même tendance peut aussi se retrouver dans l'affaiblissement des mécanismes de régulation qui ne faisaient l'objet d'aucune sanction organisée et reposaient essentiellement sur une autodiscipline des individus, comme les déontologies professionnelles, qui tendent de plus en plus à être remplacés par des réglementations à caractère juridique à l'efficacité aléatoire. De même encore, la disparition de ces mécanismes d'autodiscipline a sans doute aussi des conséquences dans les situations où l'opacité ou la complexité des mécanismes sociaux rendent difficile un contrôle externe de type juridique et policier, par exemple en matière de délinquance des élites, avec les phénomènes de corruption et de délinquance économique et financière.

Au delà, ces phénomènes conduisent à s'interroger sur une évolution qui semble remettre en cause le "processus de civilisation" des sociétés occidentales qu'ont décrit un certain nombre de sociologues comme Norbert Elias, qui voyait dans le développement des mécanismes d'auto-contrainte la conséquence d'une évolution pluriséculaire, résultant particulièrement de l'extension et de l'interpénétration réciproques des différents groupes humains et d'une tendance à la réduction et à la monopolisation par l'organisation politique de l'usage de la force physique [13].

Cependant, de cette "rationalisation" des comportements, se traduisant de façon externe et interne, au niveau des rapports sociaux comme dans "l'économie du psychisme" individuel, Norbert Elias soulignait aussi la fragilité, la contingence et les variations possibles en fonction du contexte social. "Elle présuppose, notait-il, un relèvement du niveau de vie, une augmentation de la sécurité, une meilleure protection contre l'agression et la destruction physique et partant contre les craintes incontrôlables qui assaillent souvent et au plus haut degré les membres des sociétés dépourvues d'un monopole consolidé de l'usage de la force et privées d'une division des fonctions. À l'heure actuelles nous sommes tellement habitués  à l'existence de ce genre de monopoles  et à la plus grande prévisibilité des agressions extérieures qui en résulte que nous ne mesurons plus leur incidence sur les structures de notre comportement, de notre psychisme. Nous ne nous rendons pas compte qu'il suffirait de peu de temps pour ce que nous appelons notre  "raison", c'est à dire le contrôle prévoyant, réfléchi, différencié de notre comportement se désagrège et s'écroule, si jamais la tension en nous et autour de nous venait à se modifier, si les craintes qui affectent notre vie augmentaient ou diminuaient brusquement" [14].

Dans cette perspective, Norbert Elias remarquait déjà, il y a plus d'un demi siècle, que les sociétés occidentales modernes connaissaient un ébranlement de ces mécanismes et il considérait que le XXe siècle constituait à cet égard une période de transition, dans laquelle les individus voient s'éroder leurs certitudes et leurs références de "contrôle", dans la mesure où "les normes anciennes sont en partie remises en question" et ou "des normes nouvelles, plus solides n'existent pas encore". À ce mouvement qu'il voyait s'amorcer il décelait plusieurs causes, comme, par exemple, "la plus grande mobilité des humains" qui créent "des rencontres plus fréquentes avec des personnes ayant subi un autre conditionnement". De ce fait, remarquait-il, des questions se posent sur "beaucoup d'aspects de comportement que les générations précédentes considéraient comme allant de soi" et sur lesquels les hommes "ne voyaient pas la moindre raison de s'interroger" : "Pourquoi, dans telle situation, faut-il se comporter de telle manière? Pourquoi telle chose est elle permise et telle autre interdite ? Quel est le sens de tels préceptes de savoir-vivre ou de morale ? Des conventions qui avaient traversé sans encombre des générations soulèvent désormais des problèmes" [15].

Ainsi, s'il est vrai, comme le pensait Elias à partir de l'observation des sociétés traditionnelles, qu' "aucune société ne peut exister sans une canalisation des pulsions et émotions individuelles, sans une régulation précise des comportements de chacun" [16], force est de constater l'affaissement des mécanismes d'auto-contrainte qui en étaient, selon lui, l'élément essentiel, dans la mesure où sont mis en cause, non seulement les formes et les objets de ces autocontrôles,  mais leur principe fondateur lui-même, avec le refus plus ou moins affirmé de toute autolimitation de la spontanéité des désirs, des émotions des pulsions, qui tendait à amener l'individu à discipliner "le plaisir d'étendre la main vers ce qu'il, convoite, aime ou déteste" [17].

On peut s'interroger sur les conséquences de ce constat en appliquant à cette situation la méthodologie adoptée par Elias lui-même lorsqu'il notait que "les ultimes ressorts de la transformation civilisatrice du comportement et des craintes sont une modification bien déterminée des contraintes sociales agissant sur l'individu et la restructuration spécifique du réseau relationnel tout entier et surtout de l'organisation de l'emploi de la force" [18]. À partir de là, la situation contemporaine conduit à retourner et à inverser la problématique éliasienne. Ce qu'a étudié en effet Norbert Elias, c'est la façon dont la monopolisation tendancielle de l'usage de la force a généré historiquement le développement et l'intériorisation des processus d'auto-contrainte. C'est en revanche une perspective opposé que suggère l'évolution contemporaine évoquée précédemment, en amenant à s'interroger - ce qui nous intéresse en priorité ici - sur les conséquences qu'est susceptible d'entraîner dans l'usage de la force publique, et dans le statut et le fonctionnement de l'institution qui la détient - la police -, l'affaiblissement des mécanismes d'auto-contrainte qui est lié à ce que l'on a appelé précédemment la crise de la socialisation.

Police et crise de la socialisation

Il s'agit donc ici de voir comment cette crise des formes traditionnelles de la socialisation et du contrôle social, avec la mise en question des processus d'autocontrainte qui les caractérisaient, dans leurs aspects aussi bien sociaux que psychiques,  peut être en  relation directe avec l'évolution du rôle de la police dans les sociétés modernes et avec les changements que l'on a évoqués en commençant, et ceci à plusieurs niveaux.

Tout d'abord, on peut considérer que cette crise se répercute de manière générale sur le rôle de la police dans les sociétés modernes, envisagé, pourrait-on dire, d'un point de vue quantitatif. Un affaiblissement de la régulation sociale de type moral ou sociétal entraîne en effet, quasi-mécaniquement, un recours de plus en plus important à une régulation de type juridico-réglementaire dans sa forme et de type judiciaro-policier dans son application. C'est, par exemple, ce phénomène que constatait il y a quelques années le politologue Maurice Duverger lorsqu'il notait : "Les sociétés ne peuvent se maintenir que par un mécanisme d'ordre. Elles doivent intérioriser cet ordre pour que les contraintes deviennent moins fortes. Quand les gens ne croient plus à des systèmes de valeurs, la société ne se maintient plus que par la police". La première conséquence des changements qui viennent d'être évoqués, c'est donc d'abord une croissance générale du "besoin de police", qui est destiné à pallier la défaillance plus ou moins accentuée des autres mécanismes sociaux de socialisation. Ainsi s'expliquerait un premier phénomène constitué par la multiplication des attentes sociales à l'égard des institutions policières.

Le développement des responsabilités policières liées à la gestion et au contrôle des "incivilités" peut être par exemple considéré comme un symptôme particulièrement significatif de cette évolution, qui tend à faire rentrer dans le champ de la régulation policière des comportements et des problèmes qui jusque là faisaient l'objet d'autres modes de régulation, comme la politesse ou le savoir-vivre par exemple. De même, on peut penser  que le discours unanimiste sur la priorité a accorder au rôle préventif de la police va, de manière plus ou moins inconsciente, dans le même sens, en légitimant ainsi l'élargissement du domaine de l'action policière, dans la mesure où celle-ci n'est plus seulement requise en cas d'infraction, c'est-à-dire en face d'une situation précisément définie et délimitée, mais dans toute situation susceptible de constituer potentiellement une cause de délinquance ou de trouble de l'ordre public, ce qui peut justifier une extension presque à l'infini du champ d'intervention des institutions policières.

De manière plus générale, on peut constater que, devant les dysfonctionnements créés par la crise des mécanismes sociaux traditionnels, la réaction des sociétés contemporaines est de multiplier les réglementations de type juridique, qui sont susceptibles de se traduire in fine par l'intervention de la police pour les mettre en oeuvre et les sanctionner. Un certain nombre d'observateurs s'inquiètent d'ailleurs de cette évolution vers une "juridicisation" et une "pénalisation" envahissante des rapports sociaux pour faire face au vide créé par l'effacement des modes de régulation traditionnels. "C'est un fait, a-t-on pu constater, que nos sociétés déboussolées ont tendance à combler le vide qui les habite par un recours de plus en plus tatillon et obsessionnel au droit positif. Notamment au droit pénal, qu'une pente naturelle introduit au cœur même de ce qu'on appelait jadis l'espace privé. Les juristes sont les premiers à s'inquiéter de ce qu'il appellent la "pénalisation" de la société, cette inclination répressive qui, dans une course en avant irrésistible et désespérée cherche à pallier l'absence de repères par l'édiction de règles toujours plus précises, plus insidieuses" [19].

La conséquence de cette évolution dans le domaine qui nous occupe a pour résultat, tant du fait de ses conséquences "répressives" que "préventives", de provoquer une inflation quantitative des demandes et des attentes requérant l'intervention policière. Cette inflation permet d'expliquer un autre phénomène que l'on rencontre dans la plupart des sociétés développées, à savoir la difficulté qu'éprouvent les services de police traditionnels pour répondre à cette multiplication des attentes et des besoins. Face à ce qui peut apparaître comme des carences de ces services dans leur tâche d'assurer l'ordre et la sécurité publique, l'une des conséquences importantes de cette situation est alors la tendance au développement d'initiatives destinées à pallier ces carences par le recours grandissant à des institutions et des pratiques de "sécurité privée", avec tous les problèmes qui peuvent s'attacher à cette évolution, qui remet plus ou moins explicitement en cause le processus séculaire de pacification des sociétés occidentales, qui a été pour une part lié, comme Elias l'a montré, à la monopolisation des fonctions policières au profit d'institutions publiques.

Ceci dit, en même temps que cette crise de la socialisation traditionnelle permet de comprendre pourquoi - quantitativement - la police se trouve de plus en plus impliquée dans la régulation des rapports sociaux, avec toutes les conséquences que l'on vient d'évoquer, elle permet aussi de comprendre pourquoi cette évolution s'accompagne aussi d'un changement qualitatif des modes d'intervention et de comportement de la police. En effet, plus ou moins consciemment, de manière plus ou moins délibérée, la police est conduite, du fait de cette situation, à reprendre plus ou moins à son compte certains des aspects de la fonction socialisatrice qui n'est plus assurée, ou qui n'est plus assurée qu'imparfaitement, par les mécanismes traditionnels de socialisation. Le développement de ce rôle de suppléance peut expliquer pour une large part pourquoi la police est amenée aujourd'hui, dans ses rapports avec la société - par exemple avec les jeunes - à repenser son rôle et son fonctionnement, en associant à sa fonction répressive - et parfois en substituant à celle-ci - des fonctions préventives et éducatives, qui tendent d'ailleurs, chez les policiers comme dans leur environnement, à susciter des interrogations sur ce qu'est le "vrai travail policier".

De même, cette mutation par rapport à sa fonction traditionnelle explique aussi pourquoi la police est amenée à approfondir dans cette perspective son insertion dans le tissu sociétal en recherchant une proximité plus grande avec le public - par exemple avec la pratique de l'îlotage - comme à développer des relations de partenariat avec d'autres institutions, dont l'éloignait autrefois sa fonction répressive traditionnelle et limitée, et dont la rapproche désormais l'évolution extensive des orientations socialisatrices et intégratrices de son action, et, plus généralement, l'obligation concrète dans laquelle elle se trouve, bon gré mal gré, consciemment ou inconsciemment, de participer à un travail plus général, sinon de recomposition du tissu social, du moins de limitation des conséquences de son ébranlement ou de ses mutations. Les rapprochements et la collaboration entre institutions policières et institution scolaire sont par exemple ici particulièrement significatifs de cette évolution. 

Ainsi s'explique aussi le succès contemporain, que l'on retrouve dans la plupart des sociétés développées, des notions de "police communautaire",  de "police de voisinage", ou de "police de proximité", qui tendent plus ou moins explicitement à mettre l'accent sur l'enracinement sociétal de l'action policière, afin de favoriser le développement de relations d'interaction et de collaboration entre la police et la société, entre la police et le public, pour tenter de retrouver l'efficacité de certains des processus traditionnels du contrôle social. Les expériences de police de voisinage sont à cet égard tout à fait exemplaires de cet effort pour essayer de ressusciter des pratiques proches des formes de contrôle sociétal immédiat. Dans le même sens, et plus généralement, les notions de "police d'expertise", de "police de résolution des problèmes" tendent elles aussi à refléter les changements extensifs dans la définition et le mandat des institutions policières qui résultent de facto des changements quantitatifs et qualitatifs évoqués précédemment. Dans cette perspective, on peut d'ailleurs noter que cette tendance à préciser le terme "police" par des qualifications diverses constitue sans doute un symptôme significatif des interrogations que provoquent  à  son sujet les mutations que l'on vient de recenser.

Ces changements semblent liés, comme on essayé de le montrer à des mutations profondes des sociétés contemporaines, qui obligent les institutions policières à se transformer pour faire face à des problèmes inédits, sous la pression de demandes sociales qui ne sont pas d'ailleurs toujours cohérentes et exemptes de contradictions, ce qui n'est pas pour faciliter cette adaptation. Ainsi en est-il lorsqu'on envisage les conséquences du processus d'individualisation qui apparaît comme l'une des tendances lourdes que l'on trouve en arrière plan de l'évolution dont on a essayé de cerner les caractéristiques et qui est sans doute à l'origine du rapport profondément ambivalent qu'entretiennent les institutions policières avec leur environnement social.

Police et individualisation

En effet, pour saisir la véritable portée des changements évoqués précédemment il convient sans doute de les situer dans un processus plus large et plus profond, celui des mutations culturelles liées à l'évolution individualiste [20] des sociétés modernes [21]. Dans cette perspective, l'évolution des processus de socialisation et de contrôle social est un fait, dont il importe de prendre la mesure et d'apprécier les conséquences en se gardant de tout jugement de valeur plus ou moins teinté de nostalgie pour un ordre traditionnel, dont la stabilité comportait des contreparties qu'il convient de ne pas oublier. Notamment, ces mécanismes de socialisation créaient un ordre, que certains ont qualifié de "disciplinaire", dont les conséquences sur les individus étaient particulièrement contraignantes, en laissant peu de place à l'expression des préoccupations et aspirations individuelles. De ce fait, les changements qui ont affaibli le poids des normes morales ou des conformismes sociaux ont souvent été perçus et vécus comme des conquêtes de la liberté des individus, une consécration de leur autonomisation. En conséquence, l'évolution intervenue dans les mécanismes du contrôle social peut apparaître à la fois comme la cause et la conséquence d'un processus d'individualisation se traduisant par le développement de l'autonomie des individus, qui récusent plus ou moins consciemment les relations d'autorité ou les pressions collectives qui se trouvaient au coeur des mécanismes de socialisation traditionnels.

Comme on a pu le noter, "vivre libre sans contrainte, choisir de part en part son mode d'existence : point de fait social et culturel plus significatif de notre temps, point d'aspiration, point de droit plus légitime aux yeux de nos contemporains" [22]. Cette affirmation de l'autonomie de l'individu constitue une des clés qui permet de trouver un dénominateur commun à un certain nombre de phénomènes évoqués précédemment. Ce processus contribue notamment à délégitimer toute forme de "norme", toute référence contraignante à des considérations extérieures aux intérêts et aux pulsions de nature individuelle et immédiate [23]. Ainsi a tendance à se construire une société "où l'important est d'être soi-même, où n'importe quoi, dès lors, a droit de reconnaissance sociale, où plus rien ne doit s'imposer impérativement et durablement, où toutes les options peuvent cohabiter sans contradiction ni rélégation" [24]. Cette société est une société qui tend de ce fait, pour assurer l'autonomie des individus, à être caractérisée par "le moins de contrainte et le plus de choix privés possibles, avec le moins d'austérité et le plus de désir possible, avec le moins de coercition et le plus de compréhension possible" [25].

Cette évolution est bien le résultat d'une logique d'individualisation, qui se manifeste au niveau culturel des mentalités et des aspirations, mais dont la traduction concrète est aussi rendue possible  par l'évolution de l'infrastrastructure économique et sociale des sociétés contemporaines, dans la mesure notamment où l'allongement et l'abstraction des médiations sociales [26] permettent aux individus d'ignorer plus facilement que dans le passé les liens qui les rattachent à leur environnement social et d'avoir un sentiment spontané d'indépendance et d'autonomie, qui semble s'imposer comme une évidence, même s'il correspond moins à la réalité qu'il n'y paraît au premier abord.

Il ne s'agit pas de porter un jugement sur cette évolution mais de la considérer comme un fait dont il convient d'évaluer  les conséquences sur les problèmes qui sont ici envisagés, des conséquences qui apparaissent pour partie ambiguës et ambivalentes. Les gains immédiats en termes d'autonomie individuelle sont évidents et constituent sans doute, on l'a vu, l'un des traits les plus caractéristiques de la modernité. Mais, en même temps, ils s'accompagnant de conséquences qui, à terme, sont plus ambiguës, dans la mesure où elles sont susceptibles de les relativiser et peut-être même, de les remettre en cause. C'est cette ambiguïté et ces contradictions que souligne par exemple la sociologue et philosophe du droit Blandine Kriegel lorsqu'elle constate : "La mise en cause des représentants traditionnels de la famille, de la société, de l'État est un mouvement irrépressible de la démocratie moderne célébrant les droits de l'individu, qui veut que la loi soit égale pour tous et que l'égalité soit la loi de tous. Pas de hiérarchie, rien qui dépasse. Mais, soyons honnêtes jusqu'au bout et observons les résultats : la déflation continue des autorités instaure les conditions du retour de la puissance pure, du rapport de forces. Nous avons oublié la vieille alternative médiévale : auctoritas aut potestas. L'autorité ou la puissance. Un pouvoir spiritualisé et légitime ou un rapport de forces. Ainsi, au lieu d'aller vers la démocratie, la lutte antiautoritaire régresse vers la féodalité. Les corporations dans Paris intra muros, la loi de la jungle de la forêt de Bondy dans les banlieues. (...) La démocratie ne peut fonctionner et le droit des individus eux-mêmes ne peut être garanti, qu'à la condition de retisser un lien commun, une loi commune respectée et consentie" [27].

En le situant dans la perspective de ces mutations et de ces contradictions, on peut considérer que, le "besoin de police" dans les sociétés contemporaines est donc, d'une certaine manière, et au premier abord assez paradoxalement, la contrepartie du développement de la liberté et de l'autonomie des individus, qui se trouvaient plus ou moins canalisées et entravées par les mécanismes et les exigences disciplinaires du contrôle social traditionnel. Celles-ci étant désormais, comme on l'a vu, de plus en plus inefficaces et jugées insupportables, on s'en remet désormais à la seule intervention d'institutions spécialisées de type policier pour faire face aux besoins de régulation qui subsistent, et qui sont d'autant plus pressants qu'ils résultent pour une part de la croissance même de l'individualisme et de ses conséquences potentiellement anomiques et "dés-intégratrices". Cette tendance et d'autant plus forte que l'affirmation de cet individualisme ne s'accompagne pas d'une remise en cause de l'évolution, qui est pour une part à l'origine de son développement, et qui a tendu à transférer à des institutions publiques professionnelles la responsabilité d'assurer la sécurité des individus, avec, éventuellement, le recours à la force que celle-ci peut comporter.

L'individualisme est donc à la fois un facteur d'affaiblissement des mécanismes traditionnels de contrôle social et, par ses caractéristiques mêmes, un phénomène favorisant le développement d'une régulation de type policier du fait des conduites anomiques qu'il engendre, des demandes de contrôle que celles-ci suscitent. C'est à juste titre que l'on a pu noter que, si la société moderne "a créé l'individu détaché socialement de ses semblables, celui-ci en retour crée par son isolement son absence de bellicosité, sa peur de la violence, les conditions constantes d'un accroissement de la force publique. Plus les individus se sentent libres d'eux-mêmes, plus ils demandent une protection régulière, sans faille de la part des organes étatiques; plus ils exècrent la brutalité, plus l'augmentation des forces de sécurité est requise" [28].

On le voit, cette évolution individualiste contribue à expliquer l'extension du champ d'intervention de la police, l'inflation des attentes dont elle est l'objet et la tendance à voir les institutions policières monopoliser de ce fait le champ du contrôle social. Étant précisé que cette orientation tendancielle ne tient pas à une volonté policière de développer ce processus de monopolisation, mais - comme on a essayé de le montrer - à des changements sociaux et culturels qui ont pour conséquence de rendre inopérants un certain nombre de mécanismes plus ou moins   informels qui contribuaient à la régulation des rapports sociaux en évitant d'avoir  à multiplier les réglementations juridiques et les interventions de l'appareil judiciaro-policiers pour les faire appliquer.

Cette évolution permet aussi de comprendre les difficultés que rencontrent les institutions policières pour remplir les missions qui leur sont ainsi dévolues.  En effet, cet individualisme, qui entraîne un recours accru à la police pour assurer la régulation des sociétés contemporaines du fait de la pression grandissante des attentes et de l'affaiblissement des autres processus de contrôle social, s'accompagne simultanément, pour les mêmes raisons, de fortes réticences pour accepter les conséquences de ces changements. Ainsi en est-il pour la part de contrainte, de coercition, de pression normative, que continue à comporter l'action policière, même si l'on s'efforce de diminuer ou de dissimuler celle-ci à travers l'orientation sociétale, "préventive" et "communautaire", évoquée précédemment. De même, la répulsion pour la violence, qui conduit à se décharger sur des institutions professionnelles de son usage, est source de réticences à l'égard de ces mêmes institutions lorsque celles-ci sont obligées de la mettre en œuvre.

On constate par là comment l'évolution décrite précédemment permet de rendre compte de l'ambiguïté et de l'ambivalence des réactions de l'opinion à l'égard des institutions policières et de leur action, dans la mesure où, d'un côté, le public réclame toujours plus de sécurité et d'intervention de la police, tout en devenant, d'autre part, rapidement critique devant les moyens mis en oeuvre pour atteindre ces fins, lorsque ceux-ci lui paraissent comporter, à tort ou à raison, des atteintes à  l'autonomie individuelle.



* Directeur du Centre d'Études et de Recherches sur la Police de l'Institut d'Études Politiques de Toulouse de Toulouse.

** (Publié par Les Cahiers de la sécurité intérieure, Paris, Institut des Hautes Études de la Sécurité Intérieure, 2001, 2e trimestre, pp. 207-225).

[1] G. Rocher, Introduction à la sociologie générale, Paris, 1975, T. I, p. 55.

[2] Émile Durkheim, L'Éducation morale, Paris, PUF, 1963, p. 72.

[3] G. Rocher, op. cit, t. II.  p. 100.

[4] On pourra se reporter sur ce point à l'intéressante réflexion de l'historien de la IIIe République Maurice Agulhon, "Faut-il avoir peur de l'ordre moral ?", in Histoire vagabonde. La politique en France d'hier à aujourd'hui, Paris, 1995, pp. 254-265.

[5] Le Crépuscule du devoir, Paris, 1992, p. 51 et 203.

[6] On sera ici amené à se référer à plusieurs  reprises aux travaux de Gilles Lipovetsky, dont les analyses paraissent particulièrement pertinentes pour cerner l'évolution culturelle des sociétés développées et sont d'autant plus intéressantes qu'elles se refusent à tout catastrophisme et prennent le parti d'une interprétation délibérément optimiste des phénomènes analysés.

[7] G. Lipovetsky, Nouvel Observateur, 11 juillet 1992.

[8] On notera que c'est la constatation de cette crise de la socialisation qui amène certains observateurs des sociétés  modernes à se référer à la notion de "crise de civilisation" : "Elle signifie dans l'acception courante, notait ainsi Raymond Aron, ou bien la négation des valeurs et des impératifs qui fondent la cohérence d'une certaine société, ou bien - ce qui serait quelque peu plus précis - l'incapacité des adultes de transmettre aux générations montantes le respect de ces valeurs ou l'obéissance à ces impératifs". (Plaidoyer pour l'Europe décadente, Paris, 1978, p. 412).

[9] Cf. G. Lipovesky, L'empire de l'éphémère. La mode et son destin dans les sociétés modernes, Paris, 1991, p. 317-318.

[10] Robert K. Merton, Social theory and social structure, New York, 1957, p. 139.

[11] Émile Durkheim, Le suicide, Paris, 1960, pp. 223 et 281.

[12] J.C., Guillebaud, La refondation du monde, Paris, 1999, p. 72.

[13] La dynamique de l'Occident, Paris, 1990.

[14] Ibid, p. 310.

[15] Ibid, passim, p. 308.

[16] Ibid, p. 313.

[17] N. Elias, La civilisation des mœurs, Paris, 1990, p. 294. Cette orientation s'est traduite dans les années 70 par des slogans célèbres : "Il est interdit d'interdire", "Jouissez sans entrave" et se retrouve aujourd'hui sous une forme plus édulcorée dans des formules du type "c'est mon choix" (pour reprendre  l'intitulé d'une émission à succès de la télévision française des années 2000), qui sont considérées implicitement comme suffisantes pour légitimer tout type de comportement, le seul questionnement admis se situant au niveau de la sincérité et de "l'authenticité" de ces "choix".

[18] La dynamique de l'Occident, op. cit.,  p. 311.

[19] J.C. Guillebaud, op. cit. p. 21. Cf. aussi, A. Garapon et D. Salas, La Répuiblique pénalisée, Paris, 1996.

[20] Précisons ici que l'on utilise ce terme d'individualisme, faute de mieux, au sens descriptif, en faisant abstraction des connotations péjoratives qui souvent s'y attachent. C'est pourquoi on utilise aussi le terme plus neutre d'individualisation pour qualifier le processus de développement de l'individualisme.

[21] Cf. dans ce sens notre étude " La police et les contradictions de l'individualisme post-moderne", in J.L. Loubet del Bayle, ed, Police et société, Toulouse, Presses de l'I.E.P, 1988, pp. 353-362.

[22] G. Lipovetsky, L'ère du vide. Essais sur l'individualisme contemporain, Paris, 1983, p. 10. Cf. sur le même sujet : C. Delsol, Éloge de la singularité, Paris. 2000.

[23] Ce processus est perceptible à tous les niveaux de la réalité sociale. C'est ainsi, pour ne prendre que cet exemple, qu'au niveau du langage, sont en voie de se généraliser des habitudes tendant à considérer que chacun a "droit" à créer ses propres mots, sa propre syntaxe, sa propre orthographe, au risque de compromettre la compréhension par autrui des "messages" qui sont ainsi véhiculés, en oubliant que le langage n'est pas qu'un moyen d'expression individuel, mais aussi un moyen de communication créateur de liens sociaux.

[24] G. Lipovetsky, L'ére du vide, op. cit. p. 14.

[25] Ibid., p. 9.

[26] Pour ne prendre que cet exemple parmi bien d'autres, un paysan du XVIIe siècle percevait beaucoup plus immédiatement et concrètement qu'un citadin salarié du XXe le lien entre son sort personnel et le fait d'avoir une descendance, indépendamment de toute considération affective ou sexuelle.

[27] L'Événement, 4 février 1999.

[28] G. Lipovetsky, L'ère du vide, op. cit., p. 219.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 10 mai 2014 15:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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