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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Louis Loubet del Bayle, “Le sociologue et le policier. Un difficile dialogue.” In revue Cahiers de la sécurité, no 20, juin 2012, pp. 147-156. Un numéro intitulé : “Justice et sécurité.” Rubrique : “Repères.” L’Institut national des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice, France. [Autorisation de diffuser cet article en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l'auteur le 24 novembre 2015.]

[147]

Jean-Louis Loubet del Bayle

Historien des idées et sociologue de la police
Professeur émérite de Science politique
à l'Université des Sciences sociales de Toulouse-Capitole

Le sociologue et le policier.
Un difficile dialogue
.”

In revue Cahiers de la sécurité, no 20, juin 2012, pp. 147-156. Un numéro intitulé : “Justice et sécurité.” Rubrique : “Repères.” L’Institut national des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice, France.

Introduction [147]
Un réquisitoire ? [148]
Tout est représentation ? [149]
Extrapolations [151]
Nuances et interrogations [152]
De la recherche sur les « choses » policières [154]


Introduction

À l'origine de cette réflexion se trouve le livre, très médiatisé, qu'un sociologue-anthropologue a consacré à la « police des quartiers » sous le titre La force de l'ordre [1]. Au-delà de son objet et de ses intentions, cet ouvrage est un document qui mérite que l'on s'y arrête, pour des raisons qui ne sont sans doute pas toutes celles souhaitées par l'auteur. En raison, évidemment, de ce qu'il dit de son objet, ensuite du regard de l'anthropologue sur cet objet, et, enfin, du regard des médias sur le regard de l'anthropologue [2]. Mais — surtout — ce travail pose le délicat problème des rapports de la recherche sociologique avec les institutions policières, et c'est sur cette question, dépassant très largement le seul cas de cet ouvrage, qu'on s'arrêtera ici plus particulièrement. En notant que ce problème ne date pas d'aujourd'hui et de l'expérience de l'auteur, comme il feint, à certains moments et de manière ambiguë, de le croire, et comme lui-même et son éditeur ont réussi à le faire croire à des médias tout dévoués à leur cause. En fait, c'est depuis les années 1970 que s'est posée la question de la réception en France des travaux anglo-saxons qui sont à l'origine de ce que l'on peut appeler la sociologie de la police ou la sociologie des institutions policières. Ici, on doit cependant noter positivement un effort pour intégrer à ce travail des éléments tirés de références anglo-saxonnes, qui sont fréquemment ignorées en France, où, souvent, l'absence de culture comparative réduit l'approche des questions policières à des débats très hexagonaux, conditionnés par l'actualité politique et médiatique nationale la plus immédiate [3]. En tout état de cause, au-delà du cas particulier, mais significatif, de cet ouvrage, c'est du problème plus général, et plus important, des relations de la recherche sociologique avec les « choses policières » dont il sera ici traité, les références à ce livre étant, seulement et surtout, l'occasion de formuler des interrogations qui le dépassent.

Le point de départ de cette réflexion plus générale est donc l'ouvrage précité, qui a pour objet l'étude de l'activité quotidienne d'une brigade anticriminalité (BAC), dans la mesure où, créé en 1971 pour faire du « flagrant délit », ce service de police en civil, patrouillant en véhicules banalisés, est ici présenté comme étant devenu, depuis les années 1990, l'instrument principal de la « police des quartiers ». Pour cette étude, l'auteur a obtenu l'autorisation d'être associé durant quinze mois, de 2005 à 2007, aux patrouilles d'une BAC de la banlieue parisienne. Méthodologiquement, ce livre résulte donc d'une enquête de terrain, dont le principe général fait l'objet de considérations intéressantes et judicieuses, mais dont le déroulement concret n'est pas précisé, notamment en ce qui concerne le nombre, la fréquence et la durée des « immersions » qui sont censées en constituer le fondement. Si ce travail de terrain est abondamment mis en avant dans la présentation médiatique du livre, le contenu de celui-ci est, en fait, beaucoup plus ambigu, en mélangeant les genres, avec des ruptures de style et des hésitations entre une approche de type journalistique et des développements plus universitaires. Dans la mesure notamment où la démarche inductive fondée sur les observations faites tend souvent à s'effacer, en cédant le pas à des considérations générales, dont les exemples tirés de la réalité observée constituent seulement des illustrations, ce qui donne en fait au livre bien davantage la forme d'un essai que celle d'un rapport de recherche. À quoi s'ajoutent des références à des anecdotes personnelles ou familiales qui donnent curieusement un caractère subjectif à une étude qui semble prétendre par ailleurs à l'objectivité d'un travail scientifique.

[148]

Un réquisitoire ?

La description des activités de cette BAC met particulièrement l'accent sur les comportements discriminatoires qui caractériseraient quasi constamment son activité, sur les violences verbales ou physiques qui l'accompagnent, sur les rapports difficiles et agressifs qui seraient les siens avec la population de ces quartiers. En tout cas, ce qui est frappant au premier abord dans cette description, c'est la vision unilatéralement et systématiquement critique qui est donnée de l'objet de la recherche et de son activité, avec l'impression, au fil des pages, qu'au-delà de certaines observations ou remarques qui ne sont pas sans pertinence, l'auteur a systématiquement empilé les arguments les plus divers et les considérations les plus hétéroclites pour que rien, absolument rien, ne puisse être porté au crédit de l'institution et des hommes dont il fait le procès [4]. Si l'on essaie de synthétiser cette accumulation répétitive de griefs et d'imputations variées, dispersées tout au long du livre, on peut en proposer l'approche suivante.

Tout d'abord, sur l'action des BAC. Prétendument justifiées par le mythe de « zones de non-droit à reconquérir » (65) [5], peu efficaces dans la répression d'une délinquance réelle, qui est, en fait, beaucoup plus limitée qu'on ne le dit (96), suscitant par leurs comportements plus de problèmes qu'elles n'en résolvent (95) — « arrivant souvent trop tard ou faisant échouer leur affaire par leur maladresse » (110) —, le plus souvent inactives, vouées à l'ennui (110) et au désœuvrement (104), peu sollicitées par la population (109), les patrouilles des BAC tendent en fait à justifier leur existence par une artificielle et mensongère « politique du chiffre » (132), qui multiplie les contrôles d'identité discriminatoires et les interpellations « faciles » de consommateurs de drogue ou de sans-papiers (125). « Ces unités spéciales se trouvent le plus souvent, d'un côté, confrontées à une relative pénurie des délits et de crimes, et, de l'autre, soupçonnées par leurs supérieurs de provoquer des problèmes plutôt que de les résoudre. Peu sollicitées par la population, lorsqu'elles le sont, faiblement efficaces, du moins dans le domaine sensible des atteintes aux biens et des vols avec violence, dont les coupables sont rarement retrouvés, elles doivent répondre aux pressions politiques en contrôlant des jeunes et des étrangers, à la recherche de simples usagers de cannabis et d'immigrés sans titres de séjour, "situations intéressantes" permettant de faire du chiffre. » (132) Quant aux dangers courus par ces policiers, ils ne sont que ceux auxquels ils s'exposent eux-mêmes — en y exposant aussi autrui —par les excès de vitesse et les slaloms automobiles auxquels ils se livrent à l'occasion de leurs interventions à bord de leurs véhicules de fonction (126-128) !

La description des comportements individuels de ces policiers n'est pas plus positive. Souvent « racistes, antisémites, xénophobes » (304), sympathisants de l'extrême droite et du Front national (260), leurs interventions se caractérisent par un harcèlement et des discriminations systématiques au détriment des jeunes et des membres des minorités ethniques, auxquelles ne sont pas étrangers des « règlements de compte personnels » (296) et des motivations de « simple vengeance » (294), qui les font s'apparenter bien souvent à des « opérations punitives » (164), en pratiquant des « châtiments aléatoires » au détriment de victimes choisies au hasard (295) et en n'hésitant pas à mettre en œuvre à l'égard de l'ensemble de la population des mesures de « représailles collectives » (296), avec la volonté délibérée « d'humilier » (301) une population toujours présumée coupable, en manifestant parfois une inhumanité faite de sadisme et de cruauté (206), le « racisme des propos et la violence des actes » (45) ayant pour but de « terroriser » les habitants (72), avec, par exemple, l'habitude, lorsqu'ils sont amenés à intervenir dans les immeubles, d'enfoncer et fracasser les portes des appartements au lieu de sonner pour se les faire ouvrir (69, 296). Méprisants pour les classes populaires dont ils sont pourtant souvent issus et indulgents pour « les milieux aisés qu'ils semblent satisfaits de protéger » (157), s'érigeant en justiciers, en faisant le procès d'une justice estimée laxiste (293), ils maîtrisent mal leur inclination à la violence et à la brutalité, physiques ou verbales, en faisant cependant preuve de « maladresse dans la distribution des coups » et d' « incompétence dans le maniement des armes » (191) !

De curieuses comparaisons accompagnent ce réquisitoire, notamment des métaphores animalières. « La représentation de la banlieue comme une jungle et de ses habitants comme des sauvages appelle le recours à des unités spéciales mieux formées à la chasse qu'à la procédure, se représentant volontiers elles-mêmes sous les traits d'animaux prédateurs et parfois assimilées par leurs supérieurs à des meutes. » (96) La métaphore est supposée suffisamment parlante pour qu'elle soit répétée (par exemple p. 325) et que, du coup, L'Express puisse titrer son compte rendu du livre : Scènes de chasse en banlieue. Par ailleurs, voyant dans les comportements systématiquement discriminatoires des BAC, avec leurs relents racistes, la manifestation d'un esprit « néo-colonial » (191) [6], l'auteur, sous couvert d'antiracisme, n'hésite pas à donner une interprétation raciale de ces constatations, en décrivant ces policiers comme « des hommes blancs, auxquels on a confié la mission de pacifier des quartiers décrits comme une "jungle", où vivent principalement des individus d'origine africaine qu'on leur a présentés comme des "sauvages" » (87).

[149]

Après cette première approche, une première interrogation générale apparaît, qui, déjà, ne peut pas ne pas interpeller le lecteur, sur ce qu'est ou n'est pas la méthodologie d'une observation scientifique et sur l'exigence de ce qu'il est convenu d'appeler la neutralité axiologique du chercheur, en entendant par-là la préoccupation de ne pas mélanger constatations de fait et jugements de valeur. Dans sa critique acerbe des « baqueux » l'auteur observe que leur incompréhension constante et viscérale à l'égard de ceux à qui ils ont affaire les conduit à les percevoir comme des êtres d'une autre espèce, comme « un ennemi fondamentalement différent : l'hostilité ne suffit pas ; il faut aussi une altérisation radicale : l'autre ne peut pas être un autre soi-même » (206). Assez curieusement, c'est un sentiment analogue que l'on éprouve en lisant ce que l'auteur écrit des policiers dont il a étudié le comportement. On a l'impression que ces policiers sont, en effet, pour lui des sortes d'extraterrestres, à l'égard desquels il éprouve, au mieux, une totale incompréhension et, au pire, une sourde hostilité, ce qu'il reconnaît d'ailleurs lui-même à demi-mot (45). Ce sentiment d'étrangeté est aussi celui qu'éprouve le lecteur. Comment se sentir quelque chose de commun avec ces êtres, décrits comme des imbéciles, l'injure raciste constamment à la bouche, étalant sans état d'âme leurs préjugés simplistes, leur méchanceté, leur goût d'humilier, leur agressivité [7], leur violence, leur sadisme, parfois leur cruauté ! Sauf erreur, les trois cent quarante pages du livre ne comportent aucun exemple d'un geste d'humanité, d'assistance, de sympathie, ou même de simple courtoisie, qu'auraient pu avoir ces hommes à l'égard de ceux qu'ils sont censés protéger, la caractéristique du milieu étant que « l'insensibilité y est la norme et la compassion la déviance » (303) ! Ce qui pose deux questions de nature assez différente. Tout d'abord, méthodologiquement, ce point de vue unilatéralement critique, correspondant à une posture délibérément choisie et assumée par l'auteur (51), est-il le plus pertinent pour exploiter et interpréter avec toute la rigueur, la distance et l'objectivité nécessaires les observations collectées sur des sujets aussi sensibles et controversés ? D'autre part, sur le fond, d'où sortent ces mercenaires robotisés qui semblent venus d'un autre monde ?

Tout est représentation ?

Pourtant, ces « extraterrestres » sont des citoyens, le plus souvent tout récemment issus de la société civile et dont la socialisation professionnelle se limite, étant donné leur jeunesse, à une année de formation en école, ce qui pose la question du processus qui les conduit aux comportements qui sont stigmatisés.  Ici, au passage, sont évoquées rapidement, mais sans trop y insister, les conditions de vie particulières des policiers de la banlieue parisienne. Sont rappelés des faits connus, mais qui, effectivement, sont loin d'être sans importance : l'origine en général provinciale de beaucoup de ces jeunes policiers ; une première affectation géographique non choisie, ne résultant pas des meilleurs rangs de classement à la sortie des écoles ; un enracinement personnel souvent aléatoire en banlieue parisienne, le système de quatre jours de travail/trois jours de récupération leur permettant d'avoir fréquemment leur résidence principale en province, avec, en ligne de mire, le souci de ne faire qu'un passage le plus rapide possible dans la région parisienne. Il est évident que de telles conditions de vie ne sont pas pour faciliter leur familiarisation avec les populations au sein desquelles ils vont évoluer. Sur ce point le livre passe cependant rapidement, en préférant insister sur d'autres thèmes.

Si l'on entre dans le détail des postulats du livre, une première thèse est que les BAC sont des institutions inefficaces pour combattre des désordres qui n'existent pas. En fait, dans ces zones, le niveau de la délinquance serait surestimé (96), et la réalité serait sensiblement différente « des visions catastrophistes des médias et les déclarations alarmistes des responsables politiques » (84). La pénalisation des incivilités est ainsi interprétée comme traduisant la volonté de masquer cette situation et « de rendre moins visible la diminution structurelle des délits et des crimes » (323) ! En fait, ce que l'on constate, ce sont « des préoccupations et des peurs faiblement corroborées par les données objectives de la délinquance, mais attisées par des responsables politiques en quête de légitimité et accrédités par des médias friands de faits-divers » (86). Donc, l'existence et l'action des BAC ne sauraient trouver leur justification dans le souci de protéger la population de menaces quasi inexistantes, d'autant moins que, bien souvent, lorsque celle-ci fait appel à elles, l'auteur souligne avec insistance que leurs interventions provoquent, selon une formule qui lui est chère : « plus de problèmes qu'elles n'en résolvent » (131,159, 328, etc.). En fait, on trouve ici en filigrane une approche méthodologique récurrente : le rôle que des représentations déconnectées de la réalité jouent pour servir d'alibi à une exacerbation des problèmes, dans ce qui est présenté comme de pseudo « zones de non-droit » [8].

En usant d'une terminologie qui rappelle celle des années 1970, où l'émergence du débat sur l'insécurité était occultée en n'y voyant que la manifestation artificielle et subjective d'un « sentiment d'insécurité » exploité par le pouvoir politique de l'époque, l'auteur déclare : « les difficultés de la vie dans les cités ne relèvent pas principalement des problèmes de sécurité, même si ces problèmes existent aussi, [150] surtout subjectivement » [9] (96). On n'est pas loin ici de ce qu'écrivaient deux experts du début des années 1980, lorsqu'ils affirmaient : « L’insécurité se développe tout entière dans un registre imaginaire, sur un plan qui paraît n'offrir aucune intersection avec celui que produisent les statistiques des criminologues » [10]. Ce qui amènera, plus tard, le sociologue de la police que deviendra Dominique Monjardet à faire cet aveu, en évoquant cette période : « Face à l'instrumentalisation politicienne [...] la gauche en général, les sociologues en particulier (et moi comme les autres, s'il faut le préciser) ne savaient opposer que dénégation, mise en cause des statistiques et aveuglement devant les faits les plus patents »[11]

Cela dit, au fil des pages, il apparaît que les BAC ont à faire face et à gérer des situations qui ne correspondent pas toujours aux images de l'environnement pacifique ou pacifié évoqué précédemment. Ici, le point de vue soutenu est de considérer que ces désordres tiennent d'abord et essentiellement aux « provocations », souvent délibérées, des policiers. « Contrairement à l'opinion répandue, selon laquelle les jeunes provoquent les policiers qui ne peuvent que répondre pour manifester l'autorité de la force publique, ce sont souvent, dans certains quartiers, les policiers qui provoquent les jeunes en anticipant une réaction qui pourra justifier une réponse musclée » (147). Insistant sur cette relation de causalité, l'auteur ajoute : « A. l'agressivité et au mépris des premiers répondent le silence hostile et la colère muette des seconds » (67). Lorsque des altercations se produisent, c'est souvent, « après une action des forces de l'ordre jugée brutale et injustifiée » (149), et, dès l'introduction de l'étude, il est affirmé, de façon plus générale, que, depuis un quart de siècle, la survenue de violences urbaines a été liée à des excès dans l'utilisation de la force publique (32). Cela dit, on peut objecter que cette responsabilité policière clairement formulée dans le déclenchement de troubles urbains n'explique pas pourquoi pompiers, SAMU, médecins, ambulances, chauffeurs de bus et autres représentants de services publics peuvent, eux aussi, être exposés, dans ces mêmes quartiers, aux mêmes difficultés et agressions que les policiers, sauf à les considérer, eux aussi, comme des victimes collatérales et indirectes des « provocations » policières, celles-ci étant supposées générer une haine indistincte de tout ce qui représente la « société » ?

Dans la ligne de ces remarques, on peut noter qu'un chapitre intitulé « interactions » aurait pu être l'occasion d'une approche méthodologique amenant, certes, à envisager comment les  comportements  des policiers peuvent avoir des répercussions, parfois (souvent ?) négatives sur les situations qu'ils ont à gérer, mais amenant aussi à analyser comment ces situations peuvent elles-mêmes rétroagir sur le comportement des policiers et peuvent, dans certains cas, expliquer les réactions (fussent-elles aberrantes) des policiers. L'hypothèse que les situations que les policiers des BAC doivent affronter et gérer puissent être à l'origine de certaines des dérives décrites ne peut pas être écartée d'un revers de main, Or, c'est bien, pourtant, ce que fait cette étude, en n'envisageant que des « interactions » unilatérales (?), dans lesquelles c'est la présence des policiers et leurs initiatives qui viennent perturber la vie des quartiers. Les situations dans lesquelles interviennent les policiers des BAC ne sont d'ailleurs jamais étudiées et analysées systématiquement en tant que telles et ne sont évoquées qu'incidemment, comme servant, en quelque sorte, de prétextes à la mise en scène des excès policiers dont elles sont l'occasion et l'illustration. Il faut attendre ainsi la page 328 pour que l'auteur s'estime obligé de préciser « qu'Une vise pas à nier que les forces de l'ordre soient confrontées à de véritables problèmes de délinquance et de criminalité, voire de provocations et de violences ».

Pour examiner l'hypothèse d'une interaction à double sens, on aurait aimé savoir, par exemple, si la fréquence des comportements critiqués augmente ou diminue avec l'ancienneté de l'appartenance des agents à la BAC, donc avec l'ancienneté de leur confrontation avec la réalité du terrain. Ou bien, encore, il n'aurait pas été inutile de rapprocher les observations faites de cette hypothèse formulée naguère par Dominique Monjardet : « L« premier apprentissage du nouveau policier est que cette population qu'il se propose de servir, non seulement ne souhaite pas son aide, mais, le plus souvent — dans ses interventions concrètes — lui manifeste une hostilité ouverte. Ces jeunes revêtent l'uniforme pour "servir" et se retrouvent bombardés d'injures et de cailloux. Le choc est d'autant plus rude qu'il est pour beaucoup tout à fait inattendu. Ht la motivation avortée se retourne en perception du public, de tout public, et donc de la population, comme un bloc hostile et soupçonneux vis-à-vis duquel il faut se protéger » [12]. De manière générale, on peut noter d'ailleurs que, si cet aspect des choses est à peu près ignoré, l'approche individuelle du problème, vue du côté policier, est plus que sommaire, l'étude n'introduisant par exemple que très peu de différenciations dans sa description des agents des BAC, qui y apparaissent comme un bloc d'individus plus ou moins interchangeables, dont les comportements ne semblent présenter que peu [151] d'individualisation en fonction des personnalités et de leurs particularités. [13]

Cette désindividualisation s'explique sans doute, pour une part, par le postulat selon lequel tout est affaire de représentation, car c'est cette forme de causalité immédiate qui est privilégiée pour donner une première explication des comportements fustigés, en les imputant aux « représentations » qui polluent l'imaginaire de ces policiers : « La plupart des jeunes policiers ont cette image de la banlieue comme dangereuse, des habitants comme leurs ennemis et de la situation dans laquelle ils se trouvent comme un état de guerre » (72). Est dénoncée dans cette perspective une omniprésente « rhétorique de la guerre » (96), en insistant sur le caractère « paramilitaire » des interventions policières [14], qui sont censées reproduire le schéma des opérations militaires de contre-guérilla, avec le diptyque « châtiments aléatoires, représailles collectives » (296). Aux yeux de l'auteur, cet imaginaire, représentant « la banlieue comme une jungle et ses habitants comme des sauvages » (96, formule répétée en divers endroits), n'est pas issu de la confrontation avec la réalité. Ce sont les orientations idéologiques dominantes dans l'environnement médiatico-politique qui sont responsables de ces représentations et des dérives qu'elles suscitent.

L'étude insiste particulièrement sur la responsabilité des politiques, qui ont transformé, dans les banlieues, une « question sociale en question martiale » (71) : « en décrivant les jeunes comme des "sauvageons" ou de la "racaille", les ministres de l'Intérieur contribuent à rendre possible la violence : la production et la légitimation de la violence ont ainsi un cadre politique plus large que les forces de l'ordre » (207). Ici, sont pointées avec une dilection particulière les responsabilités du pouvoir politique en place depuis 2002, mais l'opposition n'est pas épargnée, tous deux étant jugés coupables, avec la complicité des médias, de surenchères « sécuritaires », électoralistes et mensongères : « le gouvernement actuel et son opposition ont l'un et l'autre pris la mesure de cet enjeu. Pour le premier, il s'agit de montrer la priorité que l'on accorde aux problèmes de délinquance et l'impact des moyens que l'on met en œuvre pour les résoudre. Pour la seconde, il s'agit de prouver l'inefficacité de la politique gouvernementale et, notamment, d'établir que la criminalité augmente. Bien que leurs analyses divergent, tous deux participent donc d'une inflation du discours sécuritaire s'appuyant sur des statistiques alarmistes, dont on a vu qu'elles étaient en bonne partie déconnectées de la réalité objective des problèmes, tout en faisant écho à leur appréhension subjective par la population » (270).

Extrapolations

Dans la foulée de ce qui tend à glisser d'un problème spécifique à des considérations plus générales, et, de manière assez aventureuse, mais, on le craint, significative concernant ses arrière-pensées, l'auteur déclare in fine que les résultats de son enquête « sont en partie extrapolables au reste de la Police nationale » (324). Donc, au-delà du cas de cette BAC et des BAC, c'est l'ensemble du comportement des policiers français qui est finalement mis en cause, en considérant que ce qui est dit des BAC est le reflet des orientations de l'institution et de toute une politique policière. Cette affirmation, qui semble plus révélatrice des a priori de l'enquêteur que de ses constatations, est d'ailleurs un peu contradictoire avec des remarques contenues dans le livre lui-même, lorsqu'il note que les BAC constituent un groupe singulier au sein de la Police nationale, que les autres policiers considèrent de façon ambiguë, et qui, plus ou moins, tendent à échapper au contrôle de leurs supérieurs et à constituer presque une sorte d'Etat dans l'Etat. De même, si rien dans la description du comportement des « baqueux » ne vient relativiser et nuancer le tableau accablant qui en est présenté, sont cités, en revanche, à plusieurs reprises, des propos de commissaires qui montrent que ceux-ci ne partagent pas tous les points de vue de leurs subordonnés — tels que décrits par l'étude — et ont une vision plus équilibrée et moins manichéenne de la réalité. Ce qui tendrait à prouver que l'institution n'est pas aussi monolithique qu'on voudrait nous le faire croire et que la politique policière n'est pas aussi univoque qu'on l'affirme.

Cela dit, après avoir constaté que, « si les patrouilles ne servent ni à réduire les chiffres de la délinquance, ni même à diminuer le sentiment d'insécurité, on est bien conduit à penser que le travail de la police dans les banlieues a une fonction différente de celle qu'on prétend » (327), l'auteur considère que les dérives observées sont finalement le « produit de choix politiques » (80), reflétant eux-mêmes l'état de la société française. Dans cette perspective, il introduit une dialectique d'opposition entre « ordre public » [15] et « ordre social ». Les pratiques décrites sacrifiant, selon une formule plusieurs fois martelée, l'ordre public républicain au maintien de l'ordre social. Il parle ainsi, de façon un peu énigmatique, de « la loi servant moins à appliquer le droit qu'à rappeler chacun à l'ordre social » (117). En fait, à ses yeux, ces quartiers sont [152] bien des zones de non-droit, mais elles le sont du fait et à cause de l'arbitraire et de la violence des comportements policiers, dont l'action est, en toute impunité (disciplinaire ou judiciaire), le plus souvent illégale ou a-légale (144), en se réduisant à des manifestations de force, qui, à coup de contraintes physiques et d'humiliations morales, ont pour but de faire accepter et intérioriser par les habitants de ces quartiers la situation de sujétion et de relégation qui leur est faite (145). En définitive, la clé de l'analyse se trouve dans l'idée, plutôt banale sous certaines plumes, selon laquelle la police n'est qu'un instrument de domination, usant de la force pour maintenir et pérenniser l'inégalité des rapports de classes, la formulation de cette idée étant ici, concernant les « quartiers », à la fois euphémisée et « racialisée » : « Le surinvestissement policier de ces quartiers est devenu le mode privilégié de traitement de la question sociale, que le pouvoir a largement contribué à transformer en question raciale, en assimilant explicitement minorités et délinquance [...] La force publique est devenue l'instrument privilégié d'administration des problèmes sociaux, dans un moment où l'aggravation des inégalités et la reconnaissance des discriminations auraient pu conduire à des politiques alternatives de justice sociale » (339, 329).

On a déjà signalé à quel point certains thèmes de ce livre font penser à ce qui s'écrivait dans les années 1970 sur les questions de sécurité, en étant à l'origine d'un certain nombre de déconvenues, lorsqu'il s'avéra, dans les années 1980, que les problèmes survivaient aux échéances électorales et aux alternances politiques. Cette fois, on trouve dans les points de vue exposés une réminiscence de ce que d'autres sociologues écrivaient au tournant des années 2000 (donc, avant le début de « l'ère sarkozyste » et après les alternances politiques des années 1980-90 !) sur la police comme instrument de la « policiarisation » des questions sociales, lorsque l'un de ceux-ci affirmait par exemple que « la prétendue "montée inexorable des violences urbaines" est avant tout une mécanique politico-médiatique visant à faciliter la redéfinition des problèmes sociaux en termes de sécurité » [16]. Sous des dehors quelque peu renouvelés, ce sont donc des points de vue assez classiques que l'on retrouve ici, qui amènent à se demander — c'est l'une des questions les plus intéressantes posées, indirectement, par ce livre — si le regard sociologique sur la police est obligatoirement condamné à s'inscrire dans ce type d'approche, avec tous les problèmes que cela peut entraîner et avec toutes les interrogations que cette orientation spécifique et univoque peut susciter. Autrement dit, en reprenant une expression de Dominique Monjardet, la police ne peut-elle être pour le sociologue qu'un « objet sale » [17], face auquel son rôle ne peut être que celui d'un censeur ?

Nuances et interrogations

Cela dit, si, finalement, l'orientation sous-jacente de l'ouvrage est une orientation relativement classique, représentative d'un certain type de discours sociologique, et si certaines formules sont caricaturalement simplificatrices, cette étude comporte cependant des aspects — liés aux qualifications universitaires de l'auteur et à sa culture états-unienne — qui ne sont pas dénués de tout intérêt pour le lecteur. Ainsi en est-il lorsque sont intégrées dans les analyses des références aux travaux anglo-saxons, dont le nombre et la diversité contrastent avec le nombre relativement réduit et, souvent, le monolithisme récurrent des travaux en langue française et de leurs a priori. Le résultat est ici ambivalent. Ainsi, lorsque l'auteur évoque la marge d'initiative et d'autonomie dont disposent sur le terrain les policiers pour adapter la « loi dans les livres » à la « loi dans la rue », il est amené à s'intéresser, à juste titre, à la notion anglo-saxonne de police discrétion et à la pléthorique littérature qu'elle a suscitée. Malheureusement, il biaise quelque peu cette référence en choisissant de traduire littéralement cette expression — descriptive dans son usage anglo-saxon [18] — par le terme, riche en français de connotations négatives et péjoratives, de « pouvoir discrétionnaire », ce qui ne peut qu'induire des biais normatifs et stigmatisants dans l'analyse explicite ou implicite du phénomène, en favorisant l'assimilation de cette marge d'autonomie à l'exercice d'un pouvoir totalement arbitraire. On ne peut pas penser que ce choix sémantique soit innocent, d'autant plus que l'auteur ne peut ignorer que lorsque Dominique Monjardet a utilisé cette expression pour la première fois devant un public français d'élèves commissaires, il a soulevé un tollé et s'est heurté à une totale incompréhension [19], ce qui l'a amené, par la suite, à remplacer cette première traduction par l'expression de « pouvoir de sélection », tandis que, pour notre part, nous avons proposé celle de « pouvoir d'appréciation »[20] La traduction ici retenue ne fait donc pas avancer l'analyse, mais a surtout pour effet de renforcer le caractère dénonciateur des propos en leur donnant l'apparence d'une caution « scientifique » anglo-saxonne.

[153]

On ajoutera que cet exemple, avec les adaptations qu'il a entraînées dans la manière de désigner cet aspect du travail policier, illustre les implications — sur lesquelles on reviendra — que peut comporter le dialogue avec les institutions policières, lorsque le chercheur a le souci de se faire comprendre et d'éviter de mélanger analyses de la réalité et connotations normatives.

Si, dans le cas précédent, on peut discuter l'usage qui est fait des références anglo-saxonnes, en revanche, ces références permettent d'introduire dans certaines analyses des nuances que l'on souhaiterait plus fréquentes. Ainsi en est-il pour les notions de racisme et de discrimination, en indiquant notamment que des attitudes racistes (par exemple des propos) n'impliquent pas obligatoirement des comportements de discrimination et qu'inversement les discriminations ne sont pas automatiquement signe de racisme : « tout préjugé raciste ne donne pas lieu à des pratiques discriminatoires et toute pratique discriminatoire ne découle pas nécessairement de préjugés racistes » (245). On trouve ici la référence à des concepts empruntés aux travaux déjà anciens de chercheurs britanniques, comme ceux de Michaël Banton [21] repris par Robert Reiner [22]. Ceux-ci distinguent « discrimination catégorique » et « discrimination statistique ». Les discriminations dites « catégoriques » sont celles qui tombent sous l'accusation de racisme, en qualifiant des interventions policières liées sans discussion possible à la seule appartenance des individus concernés à une catégorie, ethnique, sexuelle, ou sociale. Le problème est qu'il n'est pas toujours facile de les distinguer des discriminations dites « statistiques ». Celles-ci résultent, dans certains cas, de la superposition de deux processus. D'abord, la surreprésentation d'une catégorie de personnes dans une zone contrôlée, qui entraîne mécaniquement la probabilité d'une surreprésentation de cette catégorie dans les personnes contrôlées. À quoi s'ajoute une autre raison plus tactique, résultant de la surreprésentation d'une catégorie de personnes dans les auteurs de certains désordres ou délits : il est alors explicable que les interventions de la police privilégient le contrôle des membres de cette catégorie dans un souci d'efficacité, préventive comme répressive. « On affirme alors contrôler plus déjeunes appartenant aux minorités dans /es cités parce qu'ils sont le plus souvent dehors et plus d'individus de couleur dans les lieux publics parce qu'on a plus de chance de découvrir un délit. » (232). Dans ces cas, se conjuguent phénomène probabiliste et souci d'efficacité et on ne peut parler d'une « intention raciste » des policiers [23], tout en remarquant cependant, à juste titre, que les individus objets de ces contrôles, qui ne voient que l'autre côté des choses, peuvent être tentés, eux, de faire ce type d'interprétation. Le mérite de l'étude est, en tout cas, d'introduire dans le débat des éléments d'analyse et de discussion permettant d'en saisir la complexité [24], même si, finalement, la conclusion est que le racisme des policiers, constaté dans leurs propos, se répercute souvent dans leurs comportements, en considérant que « s'il est analytiquement fondé de distinguer racisme et discrimination, préjugé et probabilité, on voit que dans les pratiques policières les deux se mêlent volontiers » (232).

Si, ces références permettent d'approfondir l'analyse des faits évoqués, on peut regretter que, en d'autres endroits, les interrogations de l'anthropologue n'aillent pas au-delà des lieux communs que l'on peut trouver dans les médias. Par exemple, les faits systématiquement recensés sont dénoncés comme contraires au droit, mais peu situés par rapport au Code d'obligations déontologiques qui est aussi en vigueur, depuis 1986, dans la Police nationale. Ce constat aurait pu conduire à s'interroger sur les raisons de ce qui est décrit ici, au niveau individuel, comme un non-respect presque habituel de ces normes déontologiques, en se demandant si ce phénomène ne renvoie pas à l'affaiblissement contemporain, dans beaucoup de professions — et pas seulement dans la police — du respect des obligations que celles-ci peuvent impliquer, au profit de comportements de pulsion à caractère subjectif, en refusant des disciplines professionnelles qui sont perçues comme des pressions standardisatrices et normalisatrices, altérant le libre épanouissement des personnalités. Il est de ce fait, aujourd'hui, de plus en plus difficile de faire accepter et intérioriser l'idée que l'exercice d'une profession ou d'une fonction puisse donner des droits, mais comporter en contrepartie des devoirs et des obligations. C'est là un point de vue qui aurait pu être exploité pour comprendre certains aspects des faits évoqués, d'autant que les discordances plusieurs fois signalées entre les comportements constatés des agents des BAC et les appréciations critiques de leurs supérieurs semblent traduire corrélativement un affaiblissement du principe hiérarchique, en rencontrant, là aussi, l'écho dans la police de phénomènes qui se retrouvent dans le reste de la société.

[154]

Par ailleurs, est aussi repris le lieu commun médiatique habituel, mettant rituellement en cause l'orientation « répressive » de la politique des banlieues, opposé à ce que seraient de souhaitables perspectives « préventives », tout en s'indignant, contradictoirement, quatre lignes plus loin, qu'« au nom de la prévention » on impose « la présence constante, visible et souvent vécue comme oppressive par les habitants » des forces policières (86). Dans la ligne des considérations à but théorique développées par ailleurs sur d'autres points, on peut s'étonner que cette contradiction ne suscite aucune réflexion et que la notion de « prévention » ne fasse l'objet d'aucun examen critique, en rapport avec les faits rapportés, sans doute parce que la valorisation aveugle de ce terme — avec celui de « proximité » — est une des vaches sacrées de beaucoup de représentants français de la sociologie de la police et de la réflexion journalistique en la matière. Pourtant, certains des comportements ici critiqués pour leur fondement juridique discutable — notamment les contrôles d'identité, qui sont particulièrement visés par l'étude — trouvent, à tort ou à raison, dans la notion de prévention une légitimation ou un alibi, ce qui aurait pu justifier — sans obligatoirement la remettre en cause — un examen critique de la notion, qui, aujourd'hui, est le plus souvent escamotée. Il faut, en effet, rappeler que les interventions « répressives » de la police supposent l'existence de faits concrets, réels, vérifiables, tels que précisément décrits et définis par les textes juridiques, alors que, dans une perspective préventive, la seule éventualité de désordres potentiels suffit pour légitimer l'action policière — avec le caractère hypothétique et subjectif que cette appréciation peut comporter et avec les interprétations extensives et discutables que la notion d'« éventualité » peut dans certains cas entraîner.

De la recherche sur les « choses » policières

En fait, cet ouvrage n'est pas exempt de contradictions qui le dépassent et en font un document révélateur des interrogations que peuvent susciter certaines des pratiques de la recherche sociologique sur les questions policières. Notamment, en juxtaposant un aspect « scientifique » et un aspect militant, susceptibles de se contrarier mutuellement et de polluer le dialogue souhaité par l'auteur avec l'institution policière. En effet, à plusieurs reprises, celui-ci dit espérer que son livre suscite une réflexion parmi les policiers sur les faits évoqués et un dialogue avec ceux qui ont la responsabilité politique et administrative d'orienter leur action. Si telle a bien été son intention, il aurait pu prendre en compte une remarque de l'ancien directeur de la formation de la Police nationale, Jean Marc Erbés, qui a contribué en son temps à ouvrir la police à la recherche, lorsque celui-ci notait, — à propos des difficultés de cet échange — que, aux yeux des policiers, « l'autre est pour ou contre la police ou les policiers » et que, donc, « il ne faut pas sous-estimer la difficulté qu'il y a pour un non-policier de s'exprimer devant un auditoire policier, qui guette les indices permettant de dire dans quel camp se range l'intervenant » [25]. Ici, le lecteur n'a pas beaucoup à s'interroger. Dès les premières pages, on peut savoir ce que va être l'orientation critique de l'enquête et c'est sans surprise que l'on découvre ensuite le contenu de l'ouvrage et le réquisitoire qu'il développe, dont on peut gager qu'il le rendra a priori inaudible à ceux auxquels il est censé s'adresser. En fait, il semble que la préoccupation louable de faire avancer la réflexion sur le problème traité se soit trouvée concurrencée par le souci, conscient ou inconscient, de rechercher une audience médiatique et de bénéficier des avantages d'une posture justicière et dénonciatrice. Et, effectivement, l'establishment médiatique, lui, ne s'est pas trompé sur les intentions de l'auteur. Le quotidien gratuit 20 minutes, d'habitude moins attentif aux productions universitaires, a pu titrer sa recension : « La charge contre la police d'un anthropologue immergé dans une brigade anticriminalité », et c'est cette tonalité, insistant sur la caution scientifique représentée par les titres de l'auteur, que l'on retrouve dans les comptes rendus de L'Express, du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, de L'Humanité, de Télérama, etc. Cette réception médiatique est d'ailleurs un phénomène lui-même intéressant par son unilatéralité, reflétant celle du livre. Car, à supposer que l'on partage l'essentiel des points de vue exposés, on ne peut, malgré tout, que se poser des questions devant le caractère souvent systématique des propos et du tableau qui est brossé. Or, les médias, nombreux, qui ont fait écho au livre, ont avalé tout cru son contenu, se bornant à en relayer les thèses, sans aucune distanciation critique et sans apporter aucune nuance ni réserve à ses conclusions, ce qui en dit autant sur les préjugés de ces médias que sur le livre lui-même.

Si, du côté médiatique, l'objectif est atteint, on peut craindre que ce livre ne vienne nourrir, en revanche, du côté policier, les préventions récurrentes à l'égard des chercheurs en sciences humaines, des préventions dont l'auteur lui-même note l'existence, mais qu'il ne fait rien pour atténuer, bien au contraire. C'est ainsi que, s'il déclare clairement que cette orientation de ses travaux ne sera qu'une exception dans sa carrière, il se moque à l'évidence de la réception négative de son livre qui pourrait s'en suivre dans le milieu policier et — surtout — des difficultés que cela pourrait entraîner, à l'avenir, pour le travail des chercheurs qui s'aventureront sur ce terrain. Il laisse [155] parfois penser que la réflexion sociologique sur la police — en tout cas, sur celle des « quartiers » — a quasiment commencé avec lui et il lui est, à l'évidence, indifférent qu'elle puisse s'achever ou, au moins, être compromise pour de longues années, après lui. C'est là oublier que le chercheur appartient à une communauté professionnelle et que les comportements individuels ne sont pas sans conséquences sur la situation des autres chercheurs, notamment pour ce qui est de leur relation avec l'objet de leurs recherches. De même, l'auteur ne semble pas s'être beaucoup préoccupé de la situation dans laquelle son réquisitoire place l'autorité policière locale qui a pris sur elle de l'autoriser à faire son enquête de terrain [26], avec le risque de renforcer à l'avenir les blocages et les réticences qu'il prétend déplorer. Il y a là des questions de déontologie de la recherche et de « responsabilité » du chercheur, tant vis-à-vis de ses pairs qu'à l'égard de l'objet de ses recherches — ou, aussi, en ce qui concerne les récupérations intéressées dont celles-ci peuvent faire l'objet — que l'auteur ne semble pas s'être posées.

Ceci est d'autant plus surprenant que plusieurs développements sont consacrés à la question de l'ouverture des institutions policières à la recherche, en s'élevant contre leur tendance au repliement sur soi et contre leur méfiance à l'égard des chercheurs en sciences sociales. Ce point de vue n'est pas dénué de fondement et de justification, mais, emporté par son élan dénonciateur, l'auteur en vient — en rappelant rétrospectivement que Dominique Monjardet a publié en 1983 son premier livre sur les questions policières sous un pseudonyme — à interpréter curieusement ce choix par le souci de protéger son travail des pressions et représailles policières ! Cette interprétation est certes conforme à ce qui semble être les préjugés de l'auteur, mais ne correspond pas à la réalité. Car, tout aussi significativement d'ailleurs, la préoccupation de Monjardet était surtout alors d'éviter la censure du milieu sociologique parisien de l'époque auquel il appartenait. Ce qui prouve, au passage, que le refus de connaître l'objet policier n'est pas seulement propre aux institutions policières et que les milieux universitaires, pourtant voués au développement de la connaissance, y ont aussi contribué, mais pour d'autres raisons [27]. Cette question du rapport de la recherche avec l'environnement de l'époque et ses conformismes idéologiques est aussi l'occasion de rappeler qu'à l'origine des premières recherches universitaires françaises sur les institutions policières, on trouve, dans les années 1970, un désert parisien et des initiatives « provinciales », à Nice, Grenoble, Lyon ou Toulouse [28], ce qu'oublient certains historiens à la mémoire défaillante, que l'on a connus mieux inspirés et plus rigoureux [29]. En tout cas, ceci montre que la situation de la recherche sur la police et l'ouverture de la police à la recherche dépendent certes, pour une part, des institutions policières et des policiers, mais qu'on ne saurait oublier qu'elles dépendent aussi des chercheurs, de l'image qu'ils donnent de la recherche par leurs choix, leurs stratégies et leurs postures. Il y a, ici aussi, interaction entre les deux acteurs en cause — les policiers et les chercheurs — dont les attitudes et les comportements agissent et rétroagissent les uns sur les autres, la méfiance des uns générant, par exemple, la suspicion dénonciatrice des autres, laquelle à son tour renforce la méfiance des premiers, et ainsi de suite. Ignorer cette situation en se lançant dans des philippiques qui compromettent le dialogue que l'on prétend ouvrir montre qu'en fait on attache qu'un intérêt limité à celui-ci.

En tout cas, on débouche ainsi, au-delà du cas spécifique du livre ici évoqué, sur un problème plus général, qui est un vrai problème, celui du statut et des difficultés de la recherche sociologique sur les institutions policières, avec les écueils entre lesquels celle-ci doit se frayer un chemin, en s'affranchissant des préjugés du milieu universitaire comme de ceux du milieu policier. Comment, notamment, éviter — comme ici — l'écueil d'une approche uniquement dénonciatrice, avec les risques de simplification et d'incompréhension que cela peut entraîner, tout en sauvegardant, d'un autre côté, la singularité du regard sociologique, toujours susceptible d'être perçu, du fait de sa spécificité et de son extériorité, comme plus ou moins dérangeant ? Sur cette question, on peut évoquer le témoignage de Dominique Monjardet, qui a fait, à la fois, l'expérience concrète du difficile dialogue des chercheurs avec les policiers, tout en ayant eu l'occasion de mesurer aussi, parallèlement, comme le rappelle l'anecdote citée ci-dessus, à quel point les préjugés des chercheurs, en face de cet « objet sale » [30] qu'est souvent pour eux la police, peuvent à la fois contribuer à parasiter le contenu même de leurs recherches et à compromettre leur audience auprès des policiers. S'il a pu en arriver, à certains moments, à parler de la « haine » des policiers pour [156] le sociologue [31], il n'a pas pu, non plus, ne pas évoquer l'obstacle que constituent pour la recherche sur les « choses policières » ceux « qui ont jugé, une fois pour toutes, que toute police est expression d'une insupportable oppression, nécessairement confiée à des nervis, manipulateurs, provocateurs, et autres canailles, et ne saurait donc qu'être combattue et dénoncée »[32] De même, il n'avait pas tort de considérer comme « un risque constant et mortel' » couru par l'analyse sociologique de la police la tentation de retourner contre la police les attitudes et les préjugés qui lui sont prêtés, « avec son cortège d'amalgames, suspicions, procès d'intention, extrapolations hasardeuses et autres dénonciations »[33]

Dans cette perspective, s'irriter, par exemple, avec une indignation dénonciatrice, des difficultés de la recherche sur les questions policières dans un système français étatisé et centralisé n'aboutit en fait qu'à les aggraver, même si on peut regretter, par exemple, qu'en France, le chercheur n'ait pas la possibilité, comme aux Etats-Unis, lorsqu'une police locale refuse d'ouvrir ses portes de s'adresser à une autre police locale ! De même, si l'on constate les difficultés que créent aux chercheurs les réticences policières, à quoi bon en faire une interprétation suspicieuse qui ne fait que les renforcer, et ne pas réfléchir aux moyens que le chercheur peut mettre en œuvre pour s'y adapter, afin de les neutraliser ou de les contourner, en se demandant, par exemple, si ce contexte n'impose pas au chercheur une ascèse et une prudence spécifiques que n'impliquent pas d'autres types de recherches sur d'autres objets. C'est ainsi que, le chercheur ne peut pas ne pas ignorer à quel point les questions policières font l'objet, en France, de manière récurrente, d'une instrumentalisation et d'une récupération médiatiques et politiques pour déstabiliser, à travers la mise en cause de la police, le pouvoir politique en place : là encore, des précautions ne s'imposent-elles pas aux chercheurs pour limiter les tentatives de récupération de ses recherches par les uns ou par les autres, et pour ne pas être suspectés d'avoir eux-mêmes d'autres préoccupations que les objectifs scientifiques affichés ? Par exemple, ici, on ne peut pas ne pas remarquer à quel point ce livre s'inscrit dans le schéma rhétorique rituel d'une dénonciation des « bavures » et « exactions » policières lorsque le pouvoir politique en place est « de droite », et de « l'insécurité » et de « l'inefficacité » de la police lorsque le pouvoir politique est « de gauche ». [34]

Malgré ses limites évidentes, et les réserves nombreuses qu'il peut susciter, la lecture de ce livre s'avère finalement — surtout de manière indirecte et pour une large part involontaire — une source d'utiles réflexions, à différents points de vue. Tout d'abord, sur son objet, les BAC, en se demandant si les observations très unilatérales présentées et les interprétations exclusivement critiques proposées sont exhaustives, et épuisent ce que l'on peut dire de cette institution, de ses activités, de ses justifications et de son adaptation aux problèmes qu'elle a à gérer. Ensuite, elle amène à s'interroger sur le regard sociologique qui est ainsi porté sur l'objet policier, avec la tendance des sociologues, trop souvent constatée, soit à l'ignorer, soit à ne l'aborder qu'avec la légitimation d'en proposer une approche systématiquement critique. Ce qui renvoie à la difficulté, plus généralement, de mettre en œuvre, à propos de ces questions, une approche objective, qui ne soit suspecte ni d'être inspirée par des préoccupations apologétiques, reflétant les points de vue de l'institution, ni par des préjugés hostiles, en faisant systématiquement le procès. En échappant donc à l'alternative : plaidoirie justificatrice/réquisitoire dénonciateur. Au terme de ces réflexions, on est tenté de penser à ce que Dominique Monjardet écrivait dans ses dernières notes de travail, en tirant les leçons d'une carrière de chercheur, ayant fait — avec d'autres — l'expérience de ce que peut être, dans la durée, au-delà d'éphémères et faciles succès médiatiques, le difficile dialogue des chercheurs avec l'institution policière, et en évoquant à demi-mot les travers de beaucoup de travaux français à caractère universitaire concernant la police, avec les postulats idéologiques et normatifs qui peuvent les parasiter : « Travailler sur la police, ce n'est pas nécessairement et compulsivement pister toutes apparences de traces de 1984, de Big Brother et de la surveillance généralisée, de l'État policier et de l'arbitraire policier, de l'impunité et de la corruption, du racisme et de la violence, etc. Ces choses-là existent, dans des proportions difficiles à déterminer exactement, et d'ailleurs très variables dans le temps et dans l'espace. Il est aussi absurde de le nier que d'y voir la seule et entière réalité des choses policières »[35]

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Professeur émérite de science politique
 
à l'Université des sciences sociales de Toulouse-Capitole
.



[1] Didier Fassin, La force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Éditions du Seuil, 2011.

[2] L'auteur, Didier Fassin, est directeur de recherche à l'Ecole des hautes études en sciences sociales et enseignant à Princeton.

[3] Ce livre lui-même offre des exemples de tension entre cette orientation comparative et la tentation du repli hexagonal.

[4] Le lecteur est ici souvent tenté de penser au Dictionnaire des idées reçues de Flaubert : « Police : a toujours tort ».

[5] Les chiffres entre parenthèses indiquent la pagination des éléments cités.

[6] Avec référence ailleurs à « la guerre d'Algérie comme matrice des tensions actuelles » (Entretien in Nouvel Observateur, 19/10/2011)

[7] Il serait intéressant de faire une étude quantitative de l'emploi du terme « agressif » toujours appliqué au comportement des policiers.

[8] Au point de parler dans ces zones de sureffectifs policiers par rapport aux besoins (100).

[9] Souligné par nous.

[10] W. Ackerman, R. Dulong, Imaginaires de l'insécurité, Paris, Librairie des Méridiens, 1983, p. 11. On rappellera aussi qu'à cette époque on écrivait que le pouvoir politique était d'une indulgence coupable pour les bavures policières afin d'entretenir l'impopularité de la police et obliger ainsi les policiers à rechercher le soutien du pouvoir politique.

[11] D. Monjardet et al., Notes inédites sur les choses policières, Paris, La Découverte, 2006, p. 38.

[12] Notes inédites sur les choses policières, op. cit, p. 54.

[13] Deux agents font exception à cette orientation générale, mais ils sont présentés comme marginaux.

[14] Dans une perspective comparative, l'auteur rapproche cette orientation « paramilitaire » de débats sur ce thème constatés au niveau international, ce qui a, paradoxalement, pour effet d'affaiblir l'orientation dominante de son étude, qui tend le plus souvent à incriminer des spécificités sociales et politiques françaises pour rendre compte des phénomènes évoqués.

[15] On notera qu'ici l'expression « ordre public » est utilisée dans un sens positif, alors que le langage médiatico-politique (et parfois sociologique) français habituel la connote négativement, en l'opposant à l'expression « sécurité publique », les institutions policières françaises étant supposées trop préoccupées par « l'ordre public » (sécurité des institutions) au détriment de la « sécurité publique » (sécurité des citoyens).

[16] L. Wacquant, « Société sous contrôle », in Manière de voir, te Monde diplomatique, mars-avril 2001, p. 42.

[17] Notes inédites sur les choses policières, op. cit.

[18] Une définition anglo-saxonne souvent citée entend par là « une prise de décision qui n'est pas strictement gouvernée par des règles légales, mais qui comporte un élément significatif de jugement personnel » (W.F. Lafave, « The police and the new enforcement of the law », Wisconsin Law Review, 1965, vol. 1-2, p. 63

[19] Cf. le récit de J.M. Erbès, dans sa postface au livre de D. Monjardet, Ce que fait la police, 1993, Paris, La Découverte, p. 293.

[20] J.L. Loubetdel Bayle, ta police. Approche socio-politique, Paris, Montchrétien, 1992 ; Police et politique. Une approche sociologique, Paris, L'Harmattan, 2006.

[21] « Categorical and statistical discrimination », Ethnie and racial studies, 1983, juillet, n° 6/3.

[22] « Les policiers sont-ils impartiaux ? », trad. in J.P. Brodeur, D. Monjardet (ed), Connaître la police, La documentation Française, IHESI, 2003, p. 159-180.

[23] On peut illustrer cette situation par une anecdote. À l'occasion d'un séjour universitaire à Toulouse, le chercheur québécois J.P. Brodeur fut amené, il y a quelques années, à participer à des patrouilles de la BAC dans le quartier sensible du Mirail. Au cours d'une de ces patrouilles, il constata qu'un véhicule suspect, sans autre information sur ses occupants, fut repéré et que, lorsqu'il fut intercepté, il s'avéra que ses occupants étaient de type maghrébin.

[24] De même, s'il participe au rituel journalistique actuel mettant en accusation la « politique du chiffre » et s'il en dénonce les manipulations et les dérives institutionnelles et politiques, il admet néanmoins « que la police doive mesurer son efficacité en termes de faits constatés et de faits élucidés au regard d'un but chiffré est, après tout, raisonnable » (121).

[25] Notes inédites sur les choses policières, op. cit., p. 209.

[26] À moins d'interpréter ainsi l'indulgence dont il fait preuve à l'égard des commissaires, contrastant avec la sévérité de ses propos concernant les agents des BAC.

[27] Sur les réticences de la science politique, cf. par exemple le texte de P. Favre in Notes inédites sur les choses policières, op. cit,

[28] Sur cette histoire, cf. J.L Loubet del Bayle, « 1968 aux origines de la sociologie de la police », Cahiers de la sécurité, n° 6, octobre-décembre 2008.

[29] Cf. l'introduction de L'Histoire des polices en France de J.M. Berlière et R. Levy, (Paris, Nouveau monde, 2011).

[30] En reprenant la remarque déjà citée de D. Monjardet.

[31] Notes inédites sur les choses policières, op. cit., p. 111.

[32] Ibid. p. 44.

[33] Ibid., p. 36.

[34] En notant, cependant que le livre fait écho - en la critiquant - à la « triangulation » électorale, consistant pour l'opposition de gauche à reprendre depuis un certain temps à son compte le thème de l'insécurité.

[35] Notes inédites sur les choses policières, op. cit., p. 122.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 7 novembre 2016 14:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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