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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Louis Loubet del Bayle, Police, société et contrôle social. Un recueil de compte-rendu de lecture extraits des Cahiers de la sécurité. Saint-Denis-La-Plaine, France : Institut National des Hautes Études de la sécurité et de la justice. 2016, 64 pp. [Autorisation de diffuser cet article en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l'auteur le 24 novembre 2015.]

359

Jean-Louis Loubet del Bayle,

Police, société et contrôle social.

Un recueil de compte-rendu de lecture extraits des Cahiers de la sécurité.
Saint-Denis-La-Plaine, France : Institut National des Hautes Études de la sécurité et de la justice.
2016, 64 pp.

Table des matières

Introduction

Texte 1. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Robert MUCHEMBLED, Une histoire de la violence.” In Cahiers de la sécurité, no 9, juillet-septembre 2009, pp. 211-213. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “La traite des êtres humains, un défi mondial”.

Texte 2. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Maurice Cusson, L’art de la sécurité. Ce que l’histoire de la criminologie nous enseigne.” In Cahiers de la sécurité, no 20, juin 2012, pp. 162-164. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “Justice et sécurité”.

Texte 3. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE, Interrogations sur une nuit d'émeute à Montréal.” In Cahiers de la sécurité, no 7, janvier-mars 2009, pp. 7-10. Chronique : Retour sur l’actualité. Un numéro intitulé : “Les organisations criminelles”.

Texte 4. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE, De la police et du contrôle social au Japon.” In Cahiers de la sécurité, no 11, janvier-mars 2010, pp. 203-206. Chronique : Repères. Un numéro intitulé : “Sports : Menaces et risques.”

Texte 5. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE, Un regard sur mai 1968 quarante ans après.” In Cahiers de la sécurité, no 5, juillet-septembre 2008, pp. 167-169. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “Le fléau de la drogue”.

Texte 6. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Yann ALGAN et Pierre CAHUC, La Société de défiance. Comment le modèle social français s'autodétruit.” In Cahiers de la sécurité, no 6, octobre-décembre 2008, pp. 223-225. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “La criminalité numérique”.

Texte 7. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Olivier RAZAC, Histoire politique du barbelé.” In Cahiers de la sécurité, no 12, avril-juin 2010, pp. 247-250. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “Les crises collectives  au XXIe siècle. Quel constat ? Quelles réponses ?”.

Texte 8. Jean-Louis Loubet del Bayle, “Dominique MONJARDET, Notes inédites sur les choses policières.” In Cahiers de la sécurité, no 7, janvier-mars 2009, pp. 222-224. Chronique : Notes de lecture. Un numéro intitulé : “Les organisations criminelles”.

Police, société et contrôle social.

INTRODUCTION

Sont ici réunies des NOTES DE LECTURE qui, tout en recensant les ouvrages cités, apportent des éléments de réflexion pour la connaissance des faits que la sociologie de la police est amenée à étudier.

Ainsi en est il, d'abord, des informations relatives à l'HISTOIRE DE LA VIOLENCE, qui permettent de comprendre en quoi les formes modernes de violence s'inscrivent dans une histoire qui les relativise, tout en soulignant leur singularité.

De même une réflexion sur des ÉMEUTES À MONTRÉAL amène à constater l'universalité de certains phénomènes et des réactions qu'ils suscitent et à montrer l'intérêt de 1'analyse comparative de phénomènes appartenant à des sociétés différentes.

Cet intérêt de l'analyse comparative se manifeste aussi lorsqu'on se penche sur le cas de la POLICE AU JAPON, qui permet de vérifier un certain nombre d'hypothèses émises à propos de l'histoire des polices occidentales, notamment concernant le rapport entre police et évolution des formes du contrôle social.

Ces rapports entre police, contrôle social et évolution sociale se retrouvent lorsqu'on considère un bilan rétrospectif des événements de MAI 1968 QUARANTE ANS APRES et des changements sociaux qui les ont accompagnés ou lorsqu'on envisage les analyses qui tendent à souligner le caractère de SOCIÉTÉ DE DÉFIANCE que semble présenter la société française contemporaine.

De même, ce sont certains aspects français du rapport au pouvoir politique que l'on peut saisir à travers un commentaire d'une HISTOIRE DU BARBELÉ, dont les prolongements conduisent à des questions allant bien au delà de l'histoire de cet objet singulier.

Enfin, certains problèmes posés par la sociologie des institutions apparaissent avec une approche des CHOSES POLICIÈRES qui amené à percevoir les difficultés de ce type de recherches et les enjeux qu'elle peut comporter.

Jean-Louis Loubet del Bayle

[211]

Police, société et contrôle social.

Texte 1

“Robert MUCHEMBLED,
Une histoire de la violence.”

In Cahiers de la sécurité, no 9, juillet-septembre 2009, pp. 211-213. Notes de lecture.

2008, Le Seuil, Collection « Univers historique », 502 p., 21,50 €


Cette histoire de la violence proposée par Robert Muchembled a un premier intérêt, celui de replacer les interrogations actuelles sur ce sujet dans la perspective de l'histoire pluri-séculaire des sociétés européennes. Cette approche relativise sérieusement l'alarmisme des inquiétudes contemporaines concernant la « résurgence » de la violence, lorsque l'on constate qu'entre le XIIe et le XVIIe siècle, la violence repérée - notamment à travers le décompte des homicides dans les archives judiciaires - a été divisée par deux, et qu'elle l'a été par dix entre 1650 et 1950. En Europe occidentale, on enregistre aujourd'hui, annuellement, un meurtre pour cent mille habitants, soit cent fois moins qu'il y a sept siècles. En même temps, les mêmes sources mettent en évidence une constante : cette violence est majoritairement le fait de jeunes mâles célibataires ou récemment mariés. La « brutalité juvénile » des garçons et des jeunes hommes est une donnée permanente de cette histoire de la violence, dont ils sont à la fois les auteurs et, le plus souvent, les victimes.

Le phénomène se rencontre particulièrement dans les sociétés traditionnelles du Haut Moyen Âge, malgré le réseau très serré de règles coutumières et de contraintes sociales que faisait peser sur les individus une surveillance mutuelle qui ne laissait qu'une très faible place à leur autonomie. « Chacun, rappelle l'auteur, y est surveillé de près par ses concitoyens et se trouve dévalorisé aux yeux de tous s'il n'agit pas comme il le devrait La loi de la honte régit cet univers, où le regard d'autrui a beaucoup plus d'importance que le regard sur soi. Il en résulte un réseau très dense de normes et d'exigences caractéristiques d'une société de proximité et de surveillance réciproque ». Pourtant, ce contexte contraignant laissait subsister un niveau important de violence, notamment du fait d'une agressivité juvénile qui était considérée comme normale, voire encouragée, pour former des individus capables, physiquement et psychologiquement, de se défendre eux-mêmes et de défendre leur groupe - villageois ou familial - dans un environnement matériel et humain souvent hostile. C'était une aptitude à la violence plutôt tournée vers les menaces extérieures, mais qui avait des retombées dans les relations internes interpersonnelles, avec néanmoins une ritualisation autour du code de l'honneur et de la vengeance.

À partir du XIIe-XIIIe siècle commence une évolution se traduisant par une pacification progressive des comportements. Robert Muchembled reprend ici la thèse de la « civilisation des mœurs » de Norbert Elias, mais en la nuançant sérieusement, dans la mesure où il souligne qu'avant l'apparition de l'État [1] et de la « curialisation » des mœurs aristocratiques [2], s'est amorcé antérieurement, avec le développement des villes, le processus de ce qu'il appelle une « municipalisation de la violence ». La ville se caractérise pourtant par un allégement significatif des formes traditionnelles de contrôle, communautaire et immédiat, même si celui-ci continue à jouer un rôle dans le cadre urbain de la solidarité de quartier ou dans le cadre des groupes corporatifs à base professionnelle. Mais, en contrepartie, intervient  [212] une institutionnalisation du contrôle social, avec l'apparition d'un pouvoir municipal : celui « des échevins qui dirigent et jugent leurs concitoyens ». Celui-ci, en mettant en oeuvre un embryon de fonctions judiciaire et policière, va contribuer, avec les efforts culturels de l'Église, à la pacification des relations sociales dans l'espace urbain.

Ordonnances municipales et décisions judiciaires s'y attachent d'abord à protéger l'homogénéité sociale et le mécanisme traditionnel de la « sociabilité ordinaire », en contrôlant étroitement les nouveaux arrivants et en bannissant sans hésitation les marginaux dès qu'ils sont susceptibles de troubler l'ordre de la cité. Mais, surtout, les décisions de justice tendent à briser le cycle traditionnel des agressions verbales ou physiques et de la vengeance, en instaurant notamment un système plus ou moins codifié et accepté d'amendes pour sanctionner et réparer les violences. « L'escalade traditionnelle, conduisant du défi à l'injure puis à la gifle, enfin au combat au couteau ou à l'épée, se trouve stoppée avant le drame par un court séjour en prison suivi d'une lourde sanction financière ». Par là, les citadins - particulièrement les plus jeunes - se trouvent progressivement incités, sous peine d'amendes, ou d'exclusion pour les plus irréductibles, à maîtriser leurs pulsions et à renoncer de plus ou moins bon gré au recours à la violence.

C'est sur cette première évolution que vont se greffer les processus analysés par Elias, et notamment l'influence pacificatrice de l'État. Ainsi, l'évolution précédente laissait subsister, entre les communautés rurales et les villes, de larges zones d'insécurité, avec une population plus ou moins errante de marginaux, rejetés dans cet espace par les mesures de bannissement de l'ordre rural villageois et de l'ordre citadin. C'est pour remédier à cette situation et à l'insécurité des communications qui en résultait que, au début du XVIe siècle, Charles le Téméraire aux Pays-Bas et François Ier en France créent une police montée militaire, qui va devenir, en France, la maréchaussée, ancêtre de l'actuelle gendarmerie. Cette initiative constitue une étape importante du processus qui va amener l'État à s'arroger le monopole du recours à la violence et à l'imposer progressivement aux élites aristocratiques et aux masses paysannes, en limitant les manifestations d'agressivité dans l'espace public et en favorisant corrélativement l'intériorisation de mécanismes d'autocontrainte.

Cela dit, ces transformations touchant à l'organisation sociale comme à « l'économie psychique » des individus, selon l'expression de Norbert Elias, ne se sont pas faites en un jour, et des résistances à cette évolution se sont manifestées, avec une acuité qui a varié selon les époques, selon les lieux et les milieux sociaux. C'est ainsi que, si ce mouvement a conduit les jeunes aristocrates et les jeunes paysans à renoncer « à jouer de l'épée et du couteau », l'auteur d'Une histoire de la violence voit dans la persistance parallèle du duel et des révoltes paysannes jusqu'au XVIIe siècle la manifestation des réticences de ces milieux à abandonner des modes de comportement brutaux, enracinés dans la survivance de « traditions culturelles ancestrales valorisant la violence virile » ; des réticences qui, dans certaines régions rurales seront encore perceptibles au XVIIIe siècle, et même au XIXe, alors que ce qui demeure d'agressivité juvénile est plus ou moins explicitement détourné vers les affrontements des conquêtes extérieures et des guerres étatiques.

En s'appuyant sur une riche documentation historique, qui mêle études générales et analyses locales, Robert Muchembled décrit très bien cette évolution pacificatrice, qui a donc successivement concerné les citadins, les élites aristocratiques, les paysans, et, enfin, le prolétariat ouvrier issu du monde rural. Le lecteur peut ainsi saisir comment cette évolution - même si l'auteur ne le dit pas aussi explicitement - traduit une transformation des formes de contrôle social, avec l'opposition entre les modalités sociétales immédiates du contrôle social traditionnel, reposant sur une surveillance mutuelle contraignante des individus les uns par les autres, et les modalités qui se développent à partir du XIIe siècle, en combinant des interventions institutionnelles et des processus intériorisés d'autocontrainte ou d'autodiscipline. Si ce mouvement de pacification, encadrant particulièrement l'agressivité des « jeunes mâles », est bien mis en évidence, l'ouvrage laisse dans l'ombre le fait que ces changements aux effets pacificateurs sont aussi responsables du développement corrélatif, socialement et conceptuellement, de l'individualisme, en procurant aux individus des espaces de liberté et une autonomie que ne leur laissait pas la surveillance sociétale des sociétés traditionnelles.

En s'appuyant sur les deux conclusions de ce travail historique - la tendance lourde et séculaire à la diminution de la violence sociale intérieure, d'une part, et la constante d'une responsabilité des « jeunes mâles » dans son existence, d'autre part - l'ouvrage s'interroge, dans ses derniers chapitres, sur le palier concernant cette régression de la violence, que l'on peut constater depuis le milieu du XXe siècle. Il rappelle tout d'abord que les éruptions contemporaines de violence juvénile sont moins nouvelles que l'on peut le penser, et peuvent être situées dans une perspective historique, en constatant que, périodiquement, des phénomènes semblables se sont produits, notamment en période calme, « lorsque les jeunes deviennent particulièrement nombreux durant de longues périodes de paix et de prospérité ». [213] Robert Muchembled cite par exemple ici les dates de 1520, 1610, 1789 ou 1910. En soulignant que ces périodes sont beaucoup plus propices que les périodes de guerre ou de crise au « durcissement des concurrences », cette perspective historienne conduit l'auteur à une première approche des phénomènes contemporains en termes de conflit de générations, les pics de violence cités étant, selon lui, chaque fois, « un indice de dégradation accentuée des relations avec les hommes mûrs établis ». Ce qui le conduit à se demander si « l'usage actuel de la violence par les bandes de jeunes ne relèverait pas d'un besoin similaire de revendiquer une place au soleil, face aux adultes qui profitent largement des fruits d'un paradis peu accessible aux intéressés ».

Néanmoins, de manière plus moderne, l'auteur évoque l'hypothèse d'une explication faisant référence à l'affaiblissement, au cours du dernier demi-siècle, des procédures informelles de contrôle social par la famille, le voisinage, l'école ou les églises, qui aurait conflué avec les incitations des sociétés marchandes à la satisfaction immédiate des pulsions consommatrices : « Dans ce cadre relâché, l'arrivée à la puberté des générations du baby-boom aurait déclenché l'escalade : plus mobiles qu'auparavant, moins encadrés par les parents et le travail, les jeunes mâles élevés dans une culture commerciale universelle auraient vu se développer leurs désirs et plus souvent choisi la voie de la criminalité pour aboutir à des jouissances immédiates ». Tout en lui accordant quelque crédit, l'auteur préfère à cette hypothèse une autre approche historique, consistant à envisager le phénomène des bandes de jeunes, dont l'histoire montre le caractère récurrent, comme un rite d'initiation se reliant aux difficultés du passage de l'enfance à la maturité dans les milieux socialement les plus fragilisés. Il constate que, tout en les adaptant au monde moderne, « leur sociabilité reproduit des traditions juvéniles anciennes », dont on retrouve les traits caractéristiques, avec leur brutalité, leur machisme, leur exaltation de la virilité triomphante, leur instrumentalisation méprisante des filles, leurs provocations, leur recherche des confrontations violentes, individuelles ou collectives. Cette persistance contemporaine serait d'autant plus sensible que s'est effacé, au cours de cette période, le dérivatif extérieur que constituaient les entreprises coloniales ou les guerres nationales, « l'agressivité étant de plus en plus tournée vers l'intérieur de la collectivité faute de pouvoir se déployer contre un danger extérieur pressant ».

Ces rappels historiques sont particulièrement utiles dans des sociétés et à une époque où l'on est assez facilement tenté de penser - les médias le proclament en tout cas - que le XXIe siècle n'a plus rien de commun avec le long passé des sociétés humaines et avec ce qui est souvent plus ou moins présenté comme des âges corsetés de tabous obscurantistes sans rapport avec le présent. Cependant, on peut trouver parfois excessif le souci de l'auteur de relativiser les inquiétudes contemporaines et ses « fantasmes sécuritaires ». C'est négliger ce que certains appellent, en se référant à des observations de l'auteur de La démocratie en Amérique, le « paradoxe de Tocqueville », selon lequel, lorsqu'un phénomène désagréable tend à se résorber, ce qu'il en reste est vécu comme d'autant plus insupportable. La régression incontestable de la violence sur la longue durée n'empêche pas, en effet, qu'elle soit perçue comme une réalité traumatisante par la sensibilité contemporaine. D'autant plus que cette régression a eu pour conséquence de faire perdre aux individus des sociétés modernes l'aptitude physique et psychologique de faire face à ce type de situations, en les habituant à s'en remettre à des « professionnels de la sécurité » pour y remédier. S'il est vrai que le niveau objectif de violence dans la société a très sensiblement baissé - comme le rappelle de manière convaincante cet ouvrage -, le seuil physique et psychologique de tolérance à la violence s'est, lui aussi, abaissé parallèlement, en entraînant des conséquences qui constituent, elles aussi, un des aspects de la réalité des sociétés contemporaines.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE


[1] Cf. N. Elias, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1975 ; La dynamique de l'Occident, Paris, Calmann-Lévy, 1975.

[2] C'est-à-dire le développement des habitudes de cour. Cf. N. Elias, La société de cour, Paris, Flammarion, 1976.

[162]

Police, société et contrôle social.

Texte 2

“Maurice Cusson,

L’art de la sécurité.
Ce que l’histoire de la criminologie nous enseigne
.”

In Cahiers de la sécurité, no 20, juin 2012, pp. 162-164. Notes de lecture.

2011, PPUR, Coll. Focus science, 248 p., 27,50 €


À un moment ou on s'interroge en France sur l'opportunité de donner une existence universitaire à la criminologie, il n'est pas sans intérêt d'accorder quelque attention à l'ouvrage de Maurice Cusson : L’Art de la sécurité, [1] dont l'auteur est l'un des représentants les plus réputés de ce qui est aujourd'hui « le » pôle francophone de l'enseignement et de la recherche criminologiques internationales, à savoir l'Ecole de criminologie de l'Université de Montréal et son Centre international de criminologie comparée.

En rappelant ici que ces institutions ont eu pour fondateur, dans les années 1960, un jeune émigré hongrois, Denis Szabo, chassé de son pays par le communisme, qui, après des études universitaires à Louvain, avait souhaité, dans un premier temps, s'établir en France pour exercer son activité de criminologue. Un projet auquel il dut renoncer en constatant à quel point les recherches criminologiques y étaient méconnues et étouffées par les confusions récurrentes avec le droit pénal et par le monopole des juristes sur les activités universitaires indûment qualifiées de « sciences criminelles ». Cette situation le conduisit à poursuivre sa route outre-Atlantique et à trouver à la direction de l'Université de Montréal des oreilles plus attentives à ses projets et à ses innovations, dont, un demi-siècle plus tard, on peut constater la fécondité. [2]

C'est dans le cadre de cet héritage institutionnel, mais aussi dans les perspectives ouvertes par le monumental Traité de sécurité intérieure [3] dont il a été l'initiateur, que se situe le dernier livre de Maurice Cusson [4], dans lequel celui-ci s'interroge sur ce qu'il appelle « l'art de la sécurité », en entendant par là « l'ensemble des moyens, méthodes, pratiques et savoirs élaborés par des spécialistes des secteurs publics et privés ayant reçu mission de protéger et de sécuriser les personnes, les biens et les institutions ». Son propos étant de rechercher quelles sont ou quelles ont été les orientations et les solutions les plus efficaces mises en œuvre dans cette perspective, en se proposant d'élaborer in fine une théorie de « l'action de sécurité ».

Cette enquête a pour point de départ l'hypothèse avancée par certains spécialistes, selon laquelle, en matière de délinquance et de criminalité, on ne pourrait constater, en y regardant de près, l'existence d'aucune action de lutte directe contre l'insécurité qui soit vraiment efficace pour en restreindre le développement ou pour le prévenir, notamment face au déterminisme des variables sociales lourdes pesant sur les délinquants, comme la désorganisation familiale et communautaire, les carences parentales ou culturelles, les frustrations économiques ou sociales.

Pour étudier la validité de cette hypothèse, l'originalité du travail de Maurice Cusson réside d'abord dans une réflexion méthodologique qui souligne l'importance pour le criminologue d'une observation de la réalité fondée sur une démarche inductive, expérimentale ou quasi expérimentale, familière aux spécialistes des sciences sociales. Ceci, en recherchant des cas où il est possible d'observer une situation avant et après la modification d'une variable, en tentant de reconstituer ainsi l'enchaînement des faits conduisant à des résultats positifs pour assurer la sécurité des personnes et des biens. Pour ce faire, l'auteur s'est livré à une étude encyclopédique des travaux historiques concernant l'histoire de la criminalité et à un inventaire de la littérature criminologique, particulièrement nord-américaine, des soixante dernières années.

L'interrogation « quasi ex de l'histoire de la criminalité a consisté à rechercher, pour en déceler les causes, les situations historiques qui ont vu se produire une réduction significative de la criminalité et de l'insécurité. En permettant de « connaître l'avenir des actions passées », la criminologie historique peut permettre, en effet, d'évaluer le succès ou les limites d'innovations sécuritaires passées, lorsqu'« un changement marqué dans l'action de sécurité fut suivi d'une réduction probante de la criminalité ». [163] Dans cette perspective, Maurice Cusson analyse ainsi, de façon pertinente, en faisant référence aux travaux de nombreux historiens, comment l'histoire des sociétés occidentales a vu se produire une diminution spectaculaire des homicides et du brigandage au sortir du Moyen-Age, ou un contrôle relativement efficace de la délinquance urbaine dans les capitales européennes, notamment à Paris au XVIIe siècle et à Londres au XIXe, dont il rapproche l'expérience de New York, à la fin du XXe siècle. Dans tous ces cas, tout en ne niant pas la difficulté de dégager des relations causales, le criminologue peut, selon lui, vérifier la pertinence de certaines actions de sécurité, comme le développement du rôle des appareils policier et judiciaire, pour réduire le nombre des homicides et lutter contre le brigandage, ou l'efficacité sécuritaire de certaines transformations en matière de stratégie policière, comme à Londres dans l'Angleterre victorienne ou à New York dans les années 1990.

Ces acquis historiques « quasi expérimentaux », Maurice Cusson les confronte ensuite aux enseignements apportés par la littérature criminologique concernant de véritables expérimentations organisées dans la seconde moitié du XXe siècle, particulièrement en Amérique du Nord. De véritables expérimentations, en entendant par-là des situations dont certaines caractéristiques sont modifiées à l'initiative ou sous le contrôle de criminologues et dont il est possible ensuite d'observer l'évolution et de recenser les conséquences. C'est ainsi qu'il évoque la célèbre expérience de Kansas City, dans laquelle une augmentation du nombre des patrouilles policières n'eut qu'un très faible impact, tant sur la criminalité que sur le sentiment d'insécurité, ce qui conduisit — et conduit encore — certains à conclure que la présence policière n'a qu'une faible influence sur la criminalité. Mais, après cette évocation, l'auteur de L’art de la sécurité observe que d'autres expérimentations, à Richmond et Minneapolis notamment, ont permis d'affiner l'analyse, en montrant que, pour être efficace durablement, l'augmentation de la présence policière ne doit pas se contenter d'être « passive » (la présence), mais qu'elle doit s'accompagner d'interventions « actives », sur la délinquance des « points chauds », sur les incivilités, sur l'identification des problèmes de l'environnement.

Au terme de cette exploration, l'auteur propose une utile et suggestive synthèse de ces acquis empiriques sous la forme d'une théorie de l'action de sécurité, en dégageant un certain nombre d'orientations générales, dont on ne peut ici qu'esquisser le contenu. Ainsi, en constatant qu'une action de sécurité efficace doit s'organiser autour de trois axes principaux : pacifier, pour éviter l'escalade de la violence ; protéger, pour mettre à l'abri les personnes ou les biens menacés ; surveiller, en observant afin de détecter, sanctionner et dissuader. Pour atteindre ses objectifs, l'expérience montre que l'action de sécurité doit se caractériser par sa proximité du terrain et sa capacité à intervenir en urgence, qu'elle ne peut faire l'économie d'un recours éventuel à la force, même si sa préoccupation principale doit être préventive, qu'elle ne doit pas se dispenser d'agir indirectement sur des phénomènes mineurs prédisposant à des infractions plus graves. Enfin, ces conclusions convergent pour souligner l'importance du renseignement dans toute action de sécurité, c'est-à-dire « au sens large, l'activité de connaissance qui précède et accompagne l'action et est indispensable pour bien poser le problème, découvrir la solution appropriée et mesurer son impact ».

Dans le contexte polémique français évoqué en commençant, où l'ignorance le dispute à de médiocres controverses idéologiques et politiciennes, pour masquer des enjeux intellectuels qui ne sont pas minces, cette enquête sur « ce que l'histoire de la criminologie nous enseigne » présente l'intérêt de rappeler, ce que sont la singularité et l'intérêt de la démarche criminologique, tant en ce qui concerne le bilan des connaissances acquises que pour ce qui est de la méthodologie mise en œuvre pour les acquérir et les développer.

Après les exemples, cités par Maurice Cusson, démontrant l'utilité scientifique dans les sciences sociales de la démarche que l'on peut qualifier d'expérimentale ou de quasi expérimentale, on rappellera ici qu'une autre approche de la recherche dans les sciences sociales, qui était prônée particulièrement par Durkheim, qui y voyait une technique d'« expérimentation indirecte », est celé qui met en œuvre l'analyse comparative, en rapprochant des phénomènes situés dans des contextes différents, notamment géographiques, sociaux ou historiques, et en tirant des enseignements des ressemblances et des différences constatées.

Sur ce point, une étude récemment publiée dans la dernière livraison de la Revue internationale de criminologie et de police, par le Professeur Ohnuki et le chercheur Chikao Uranaka, sur « la police de proximité au miroir du Japon », apporte une illustration particulièrement convaincante de l'intérêt de cette démarche, en confrontant les conceptions et les pratiques occidentales à l'expérience japonaise en la matière, telle qu'elle a pris forme à la fin du XIXe siècle et telle qu'elle a évolué à partir des années 1980-1990. Cette confrontation permet notamment de souligner l'ambivalence de ces pratiques de « police de proximité », selon qu'elles ont pour conséquence et pour but d'assister ou, au contraire, de surveiller la population concernée. Ce qui amène les auteurs à proposer une utile distinction conceptuelle, entre les « techniques » de la police de proximité — c'est-à-dire les procédés permettant de rapprocher la police du public — et la « finalité » de ces techniques, qui peuvent être ambivalentes dans leur mise en œuvre, au service [164] de la population ou pour en assurer le contrôle.

Les documents qui viennent d'être évoqués permettent de mesurer l'originalité de la démarche intellectuelle qui est celle des criminologues et des spécialistes de la sociologie des institutions policières, en constatant que l'approche sociologique de ces réalités

n'a pas grand-chose de commun avec l'étude du droit pénal, avec lequel un aveuglement intellectuel et des intérêts corporatifs persistants tendent, en France, à les confondre.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE



[1] Montréal, Éditons Hurtubise, et Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes.

[2] Cf. M. Fournier, Entretiens avec Denis Szabo. Fondation et fondements de la criminologie, Montréal, 1998, Editions Liber.

[3] 2006, criminologie actuelle, Editions Hurtubise, Montréal et Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes.

[4] Celui-ci a publié aux Presses universitaires de France plusieurs livres auxquels beaucoup d'étudiants français doivent leur initiation à la criminologie : te contrôle social du crime (1983), Croissance et décroissance du crime (1992), Criminologie actuelle (1998), Prévenir la délinquance (2009).

[7]

Police, société et contrôle social.

Texte 3

“Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE,
Interrogations sur une nuit d'émeute
à Montréal
.”

In Cahiers de la sécurité, no 7, janvier-mars 2009, pp. 7-10. Retour sur l’actualité. Notes de lecture.

Sous le titre « Canada : une nuit d'émeute dans un quartier défavorisé de Montréal », l'agence France Presse [1] a rapporté dans les termes suivants les événements survenus dans la nuit du 10 au 11 août 2008 dans une banlieue de Montréal, dont le scénario rappelle étrangement, globalement et dans le détail, des événements analogues survenus en France, tout en suscitant une forte émotion dans l'opinion québécoise du fait du caractère inédit au Canada de ce genre de trouble :

« Des protestations contre une présumée bavure policière ont dégénéré en émeute dans la nuit de dimanche à lundi dans un quartier défavorisé de Montréal, une première qui fait craindre une répétition de violences comme les émeutes de la banlieue parisienne. Carcasses calcinées de huit voitures, vitrines de commerce saccagées, débris de métal jonchant le sol certaines rues du quartier "Montréal-Nord", où vit entre autres une importante communauté haïtienne, avaient des allures de champ de bataille lundi. Trois policiers ont été blessés, dont un par balle à la jambe, ainsi qu'un photographe du journal La Presse lors de cette émeute au lendemain du décès dans le même secteur d'un jeune homme, tué par la police.

Deux policiers de Montréal avaient abordé samedi un groupe de jeunes, un incident a priori banal qui s'est terminé tragiquement. Un policier a tiré des coups de feu, tuant Freddy Villanueva, 18 ans, et blessant deux autres de ses amis. Une enquête a été lancée par la Sûreté du Québec pour faire la lumière sur la mort de ce jeune homme, la version des policiers montréalais, qui affirment avoir été agressés par un groupe déjeunes gens, divergeant de celle des proches de la victime. "Je ne tolérerai pas que des policiers, des pompiers et des ambulanciers soient victimes d'atteintes physiques", a déclaré le maire de Montréal Gérald Tremblay, soulignant en même temps la nécessité d'une enquête "transparente et complète" sur les circonstances de la mort du jeune homme. Une marche pacifique de protestation avait eu lieu dans la journée de dimanche. Mais quelques heures après la procession, des violences éclataient dans le quartier.

La police de Montréal a procédé à six arrestations, parlant de violence « désorganisée » attribuée notamment à des casseurs dont certains venaient de l'extérieur de Montréal. Le secteur Montréal-Nord est le théâtre d'affrontements entre gangs de rue et certaines personnes se disent victimes de profilage racial de la part de la police dans ce secteur défavorisé de la métropole québécoise. "Ils abusent les policiers. Je me suis fait arrêter à tous les coins de rue [...] Ici on est une famille, on réagit", lance John, casquette vissée sur son bandana, à propos d'un secteur qu'il nomme lui-même "Montréal-Noir". "Ça fait longtemps que ça bout dans le quartier", souligne Réjeanne, femme aux cheveux gris qui dit vivre dans ce secteur depuis 26 ans et craint la poursuite des violences au cours des prochains jours.

Des violences avaient éclaté au printemps dans le centre-ville de Montréal après la victoire des Canadiens de Montréal au premier tour des phases finales du championnat nord-américain de hockey sur glace (LNH). Mais pour le chef de la police de Montréal Yvan Delorme, l'émeute de dimanche soir constitue une première. "Nous n'avons rien vu de semblable à Montréal parce que (la violence) a ciblé une problématique bien particulière, contrairement aux séries éliminatoires (de hockey)", a-t-il dit lundi. La police craint la répétition de ces violences au cours des prochaines nuits et tente d'éviter "de mettre de l'huile sur le feu", dans un quartier sensible, a-t-il souligné. "C'était une rébellion pas seulement contre le service de police, mais contre le système", a affirmé de son côté Pierson Vaval, un travailleur communautaire au cours d'une conférence de presse, aux côtés de la police. "Il y a deux, trois ans, on avait parlé des émeutes en France, et on se disait : "est-ce qu'on est à l'abri de ça f On voit aujourd'hui que Montréal n'est pas à l'abri", a-t-il dit »

[8]

Les réactions suscitées par cet événement n'ont pas été non plus sans rappeler les débats que l'on connaît régulièrement en France face à ce type de phénomènes. C'est ainsi que l'on pouvait trouver le lendemain, dans Le Devoir, équivalent montréalais du Monde, l'article suivant, dont les interrogations sont, pour un lecteur français, tout aussi familières que peut l'être la lecture de la dépêche précédente :

« L'émeute qui a secoué Montréal-Nord dimanche soir était depuis longtemps prévisible. À force de nier l'existence d'un réel problème d'intégration au système scolaire et au marché du travail des jeunes de la seconde et même de la troisième génération d'immigrants d'origine haïtienne et latino-américaine, Montréal et le Québec récoltent les fruits pourris de leur incurie.

Il y aura enquête de la Sûreté du Québec sur les incidents dramatiques qui ont entraîné la mort d'un jeune de 18 ans atteint par les balles d'un policier, dans un parc de Montréal-Nord samedi soir. Il est trop tôt pour tirer des conclusions éclairées de ce drame. En revanche, il est connu depuis longtemps que les relations sont tendues entre policiers et jeunes désœuvrés, surtout ceux qui n'ont pas la peau blanche. On comprend que le travail policier ne soit pas une sinécure, surtout dans certains quartiers où le décrochage scolaire et le chômage conduisent un nombre croissant déjeunes à mimer les comportements des petits caïds aux poches remplies de fric facilement gagné. Le phénomène n'est pas limité à Montréal-Nord mais il fait partie de la vie de ce quartier. Patrouiller dans cet arrondissement comporte donc des risques auxquels nos agents à peine sortis de l'école de police ne sont pas toujours aussi bien préparés qu'ils le devraient. C'est bien de parler de police communautaire, mais encore faudrait-il que les patrouilleurs eux-mêmes, et non seulement les agents de liaison, entretiennent des liens avec les résidants des quartiers, jeunes et moins jeunes, ce qui n'est pas le cas à Montréal, où la majorité des policiers, syndiqués jusqu'au cou, n'habitent même pas la ville

Dans le cas qui nous concerne, on se demande encore ce qui a pu motiver les deux patrouilleurs du SPVM [2] à intervenir auprès du petit groupe de jeunes latinos en train de jouer aux dés. On ne comprend pas non plus qu'un des agents en soit venu à tirer sur trois des jeunes, dont aucun n'était armé Evidemment qu'il devait se sentir menacé mais comment a-t-il pu se retrouver dans une telle situation s'il a pris les précautions qui s'imposent avant de s'en prendre physiquement à l'un des jeunes, y compris faire appel à des renforts f En somme, a-t-on affaire à une bavure policière ou à une réaction normale de légitime défense f Pour le savoir, il faudra plus qu'une simple enquête conduite par des collègues policiers, fussent-ils de la SQ [3]. Voilà un cas évident où l'intérêt de la justice commande une enquête plus transparente et indépendante qu'à l'habitude, avec participation de civils et de représentants de la communauté touchée. Cela dit, quelles que soient les conclusions de cette enquête, si les incidents de samedi ont conduit à l'émeute de dimanche soir, c'est que le malaise est bien réel. N'oublions pas que cette émeute, au cours de laquelle une policière a même été victime d'un tireur, concluait une manifestation pacifique organisée spontanément par des résidants du quartier. Il y a des années que la tension monte à Montréal-Nord où la pauvreté touche plusieurs familles d'origine haïtienne et latino-américaine. Montréal-Nord est l'un des pires exemples d'une immigration ratée : comment peut-on parler d'intégration sociale quand les taux de décrochage scolaire et de chômage sont aussi élevés ? »

Les outrances et l'argumentation passionnelle qui se sont manifestées dans d'autres réactions suscitées par cet événement ne sont pas, elles aussi, moins familières à des observateurs français, comme dans ces passages d'un article virulent publié par le site québécois Point de bascule [4], déplorant notamment que les commentaires médiatiques s'intéressent moins à « l'émeute » qu'à la bavure policière qui en a été le déclencheur :

« [...] De ce côté pourtant, très peu d'analyse, comme si le fait qu'une bande de voyous ait tiré sur des policiers, des pompiers et des ambulanciers était parfaitement sans conséquence ; comme si des cocktails Molotov (une arme digne d'une guerre civile) n'avaient pas été employés contre les forces de l'ordre ; et comme si enfin, une telle émeute ne s'inscrivait pas dans une logique de violence pure, mais dans une perspective de rationalité "progressiste", opposant d'un côté les "exclus" et de l'autre les "bourreaux" ». La Presse titrait d'ailleurs un de ses articles « Une communauté en colère », ce qui représentait assez bien le schéma social dans lequel on tenait à nous présenter les événements.

Les émeutes de Montréal-Nord sont un dossier trop grave pour être laissé entre les mains des travailleurs communautaires, des infirmiers sociaux, des éditorialistes mollassons, des thérapeutes de quartier, de tous ceux qui ne pourront s'empêcher, une fois de plus, de ne voir que du « social » là où il n'y a que du politique. Les émeutes de Montréal-Nord doivent au contraire interpeller en tout premier lieu la Sécurité publique, et ultimement l'armée. Ce à quoi nous avons assise relevait d'une démonstration de force de la part de voyous qui affichaient explicitement des revendications territoriales. « C'est NOTRE quartier ! On va vous protéger ! », criait l'un de ces bandits aux citoyens rassemblés sur le trottoir, alors que ses compatriotes, plus loin, allumaient feu par-dessus feu, menaçant les habitations et les commerces voisins. Ces voyous ne reconnaissent plus l'autorité de la ville de Montréal sur le territoire de Montréal-Nord. Ils ont donc décidé défaire [9] la guerre à la police, à la manière l'un gang le rue qui dispute à un gang rival le monopole l'un territoire.

Cette guerre n'est pas nouvelle, elle a cours depuis le nombreuses années dans les coulisses lu lobbying social. Elle a commencé avec l'établissement tous azimuts le politiques victimaires qui ont miné l'autorité le la police et l'ont féminisée à outrance, transformant cette institution dévouée à la sécurité et à l'ordre en hôpital humanitaire et en centre l'aile psychologique. Combien d'efforts déployés, depuis quinze ans, pour se "rapprocher " les jeunes, jouer au basket, gonfler les "ballounes" dans les McDo, donner les "nananes", se promener en vélo, faire le la "sensibilisation », ouvrir les "postes communautaires" ? Les lobbys victimaires - qui sont l'une rare perversité - ont voulu que la police s'abaisse au niveau les jeunes jusqu'à ce que son autorité se confonde avec eux. Ils ont réussi. La police est désormais à "égalité" avec les jeunes, en particulier ceux les quartiers sensibles comme Montréal-Nord. C'est sous cet angle que l'on doit comprendre le comportement les voyous qui n'hésitent plus à défier ouvertement les policiers, refusant l'obtempérer lorsqu'ils se font appréhender [...].

Des secteurs entiers le la ville, avec le concours les institutions québécoises, qui encouragent ce type le différentialisme culturel sont en train le faire sécession symboliquement avec l'espace politique national. À force le répéter aux immigrés qu'ils sont des victimes ; qu'ils sont intrinsèquement supérieurs le par leur caractère étranger, mobile, nomade, "coolissime" ; à force le leur dire que notre histoire n'est remplie que l'horreurs, et que la moindre le leur coutume folklorique est admirable ; à force le leur marteler que l'Occident est méprisable ; qu'il est possible le faire n'importe quoi au Québec, on pourra toujours s'accommoder ; à force le se rouler dans la haine le soi et bien, voyez-vous, ils ont fini par nous croire : on est les merles et il leur faut nous éliminer [...].

J'ai lu, sous la plume le plusieurs chroniqueurs, que la "violence le part et l'autre" n'était pas "acceptable" et que jamais la "répression n'avait réglé quoi que ce soit". Qu'est-ce que cela signifie ? Comment parler le "violence le part et l'autre" quand il s'agit les pouvoirs publia face à une bande le voyous ? Le propre le l'autorité le l'Etat est le concentrer entre ses mains le monopole le la violence sur son territoire : c'est la définition fondamentale de la souveraineté politique. Nul autre que l'État n'est censé user le violence, et pourtant c'est ce monopole même que les voyous ont contesté bénéficiant le l'appui tacite le la classe médiatique, pour qui les "victimes" et les "exclus" auront toujours raison contre 'l'ordre établi". Dans une société civilisée, la violence légitime existe, et elle ne se situe pas "le part et l'autre" : elle se situe l'un seul côté celui le la loi et le l'ordre, qui a le devoir le l'utiliser pour le bien commun. On a pourtant senti, dans la molle condamnation les émeutes, une reconnaissance le la légitimité le la violence chez les voyous, comme si ceux-ci avaient eu raison le tout piller sur leur passage suite à la mort du jeune Villanueva ; une mort sur laquelle, je le répète, on ne sait toujours rien. [...]

Le pouvoir médiatique surplombe désormais le pouvoir politique, à un tel point que l'on peut lire les mélias, avec Elisabeth Lévy et Philippe Cohen, qu'ils sont en mesure "le façonner le réel". Ceci expliquerait le parti pris les mélias pour les émeutiers et leur fausse neutralité compassionnelle pour les policiers. Quand les médias mettent à l'avant-plan la violence émotionnelle l'une mère monoparentale éplorée, qui crie vengeance à la une le tous les quotidiens, et qu'ils recueillent 24 heures plus tari les fruits de leur mise en scène avec les émeutes plus télégéniques que jamais, ils font plus que "couvrir l'événement" : ils le créent.[...] Les émeutiers font un trop bon show pour être comme ça, lu jour au lendemain, disqualifiés en tant que protagonistes clés le la scène médiatique. Ce sont les matamores, les criminels, les bandits, mais qu'importe : on va leur donner une profondeur psychologique qu'ils n'ont pas, on va scruter leur passé retrouver des photos le famille ; bref, on va raconter une histoire. Avec les larmes, les victimes, le "l'oppression", le l'émotion, les mères monoparentales, les revendications. Les lobbys victimaires vont se refaire une santé le consensus médiatico-progressiste va en appeler à plus le fric pour les organismes communautaires, thérapies scolaires et autres fariboles ; les "Québécois le souche" devront une fois le plus être rééduqués ; les activistes ethniques vont dénoncer le "racisme" ; les policiers vont encore s'essayer à la convivialité et porteront même, qui sait, un nez le clown pour patrouiller ; les démagogues vont continuer l'alimenter la poudrière [...].

Le parallélisme avec des événements français et avec des débats français de ce qui s'est ainsi passé au Québec peut surprendre, concernant un pays qui est depuis des décennies une terre d'immigration pour faire face à son déclin démographique (avec, aujourd'hui, un taux de reproduction par femme de 1,43) et qui s'est attaché, en conséquence, à pratiquer une politique systématique et organisée d'accueil pour les immigrés et les minorités, au point que les adaptations et les tolérances que celle-ci a entraînées ont provoqué un débat public, qui a amené, en 2007, les autorités gouvernementales à créer une commission - la Commission Taylor-Bouchard, du nom de ses coprésidents - destinée à enquêter sur la portée et l'ampleur des « accommodements raisonnables » que cette politique peut ou doit impliquer. La surprise peut venir aussi du fait que le comportement policier incriminé est celui d'une police qui, depuis plusieurs années, s'efforce pourtant de mettre en œuvre des pratiques de « police communautaire », de « police de proximité », afin de rapprocher la police de la population en tenant compte de la diversité de ses origines.

Néanmoins, la similitude des événements comme la similitude des débats qu'ils ont suscités ne peuvent pas ne [10] pas retenir l'attention et ne pas susciter d'utiles interrogations, comme le montrent les remarques du criminologue Maurice Cusson questionné sur ce point [5] : « Le parallélisme entre les émeutes françaises et celle le Montréal est évident. J'imagine que la mise ensemble l'un certain nombre d'éléments produit une dynamique identique d'un pays à l'autre. Parmi ces ingrédients, on trouve : de mauvaises relations entre la police et les jeunes gens d'un quartier, une concentration de délinquance et de problèmes sociaux, des gangs qui veulent défendre leur territoire contre leurs rivaux et contre la police, des médias qui jettent de l'huile sur le feu, la revendication légitime de la police de conserver le monopole de la violence, une exaspération des policiers qui sont trop souvent insultés, une altercation entre des jeunes agressés et surexcités et des policiers armés... Dès lors que dans un quartier urbain ou périurbain, de tels ingrédients sont tous réunis, on devrait s'attendre à ce que périodiquement survienne une "bavure" qui provoquera une émeute. La logique de telles situations rend aussi bien la riposte policière que l'émeute possibles, mais imprévisibles. Imprévisibles parce que, quoi qu'en disent les journalistes qui sont très doués pour prédire les événements qui viennent d'arriver, la véritable prévision, celle de l'avenir, est intrinsèquement incertaine quand des décisions humaines, des choix et des mouvements d'escalade sont en cause ».

Comparaison n'est pas raison. Néanmoins l'approche comparative, ici comme ailleurs, peut avoir un intérêt pour relativiser la tendance française à s'enfermer dans un certain ethnocentrisme hexagonal et pour disposer d'éléments de réflexion permettant de prendre du recul par rapport aux polémiques locales, sans pour autant négliger l'importance des spécificités nationales.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Centre d'études et de recherches sur la police (CERP)
Université des Sciences sociales de Toulouse


[2] Service de police de la ville de Montréal (SPVM).

[3] Sûreté du Québec (SQ).

[5] Entretien avec l'auteur (10/2008)

[203]

Police, société et contrôle social.

Texte 4

“Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE,
De la police et du contrôle social
au Japon
.”


In Cahiers de la sécurité, no 11, janvier-mars 2010, pp. 203-206. Chronique : Repères.

Le Japon connaît un taux de délinquance inférieur de moitié à celui de la France et des pays industrialisés qui lui sont comparables. Le nombre de policiers est proportionnellement la moitié, sinon plus, de ce qu'il est en France (environ, 1 policier pour 500 habitants, 1 pour 250 en France). Au-delà d'une actualité électorale récente, il suffit de prendre connaissance de ces chiffres pour s'interroger sur la situation du Japon contemporain. De ce fait, les travaux de première main en langue française sur le Japon ne sont pas si nombreux pour qu'on ne souligne pas l'intérêt de la thèse de doctorat en science politique, Police et contrôle social au Japon, qui a été préparée par le chercheur japonais Chikao Uranaka dans le cadre du Centre d'études et de recherches sur la police de Toulouse, et qui a été soutenue le 1er septembre 2009 devant un jury de l'université de Toulouse 1 Capitole, dans lequel figurait notamment le professeur Watanabe, responsable des services culturels de l'ambassade du Japon en France.

L'intérêt de ce travail [1] est évidemment d'apporter de multiples informations pour enrichir la connaissance d'une société dont les caractéristiques contemporaines comme l'histoire restent mal connues, malgré notre familiarité quotidienne avec ses innovations techniques et les produits de son industrie. Mais, surtout, c'est d'un point de vue comparatif que cette thèse peut retenir l'attention, dans la mesure où son contenu amène à de très fructueux rapprochements, riches d'enseignements, tant par les ressemblances que par les différences constatées avec des phénomènes français, européens ou occidentaux dont nous avons l'expérience. Ce sont les réflexions suggérées par cette lecture et les leçons générales que le sociologue de la police peut en tirer qui seront ici présentées. Cette démarche se justifiant d'autant plus qu'on peut presque dire que les références aux réalités japonaises constituent, dans un certain nombre de cas, la vérification quasi expérimentale de certaines des hypothèses formulées de manière internationale ou nationale en matière de sociologie de la police.

Police et société

Ainsi, les chiffres cités précédemment n'empêchent pas les Japonais de s'inquiéter pour leur sécurité. Dans un sondage récent, 86 % des Japonais considèrent que « la sécurité au Japon s'est dégradée pendant la dernière décennie » et il existe chez les Japonais, aujourd'hui, un véritable « sentiment d'insécurité ». C'est une situation au regard du niveau de délinquance évoqué au début, qui trouve son explication non dans le niveau objectif de la délinquance, mais dans l'évolution et la détérioration de la situation en la matière qui se sont produites depuis un demi-siècle, particulièrement depuis les années 1980-1990. Le nombre des infractions enregistrées ayant, par exemple, doublé en soixante ans, entre 1946 et 2006, alors que leur taux d'élucidation par la police a diminué de moitié. Ce qui tend à vérifier l'observation assez souvent faite que le sentiment d'insécurité comporte à la fois une dimension objective - les faits réels - et une dimension subjective, tenant à la façon dont sont perçus et évalués subjectivement les éléments objectifs qui en sont l'origine.

Ce travail permet aussi de constater la pertinence d'une autre hypothèse, à savoir que l'on ne peut étudier les institutions policières, le système de police, d'une société sans prendre en compte ses autres caractéristiques, et, notamment, l'état des différents processus de contrôle social, dont celui exercé par la police n'est qu'un élément parmi d'autres. Ce qui est vrai de manière générale est encore plus vrai pour le Japon, et l'on s'expose à ne rien comprendre à la situation de la police japonaise si on néglige ce type d'approche. En effet, si la régulation policière y joue un rôle encore limité, c'est parce que, dans nombre de cas, continuent à fonctionner des processus traditionnels de contrôle social, qui se traduisent par des pratiques sociétales de surveillance mutuelle spontanée et des habitudes individuelles d'autodiscipline. Cette efficacité régulatrice du conformisme social n'est sans doute pas sans lien avec l'utilité de l'assistance mutuelle dont les Japonais font l'expérience lorsque se produisent les catastrophes naturelles - séismes, raz de marée, typhons [204] - qui affectent régulièrement le Japon. Même si ces comportements ont tendance à s'éroder, ils permettent d'expliquer pourquoi les interventions policières dans la vie sociale japonaise y restent moins importantes qu'ailleurs.

Ici se vérifie l'hypothèse que les différents processus de contrôle social tentent à constituer, dans une société donnée, un système, un ensemble, dont tous les éléments sont interdépendants [2], la diminution de l'importance de certains provoquant l'accroissement corrélatif de l'importance d'autres, et inversement. La force des processus informels de contrôle social expliquant alors, au Japon, le recours limité aux formes de contrôle social institutionnalisé de type policier ou judiciaire. A contrario, l'étiolement de ces processus informels dans les sociétés occidentales industrialisées permet de comprendre, pour une part du moins, la place croissante qu'y occupent l'encadrement juridique de la vie sociale et le développement de ces mêmes contrôles institutionnalisés de type judiciaire et policier [3].

Cependant, même s'il n'a pas aujourd'hui la même importance que dans d'autres sociétés comparables, le rôle du contrôle social de type policier a eu tendance, au Japon aussi, à se développer au cours des dernières décennies, au rythme des changements sociaux et culturels qui se sont produits après la Seconde Guerre mondiale et qui se sont accélérés à partir des années 1980, avec, particulièrement, le développement de l'urbanisation, l'affaiblissement du rôle socialisateur et intégrateur des structures familiales et des entreprises, la diffusion d'habitudes culturelles se traduisant pour les Japonais par un mode de vie plus individualiste, faisant davantage de place à l'autonomie individuelle. Par là, on peut considérer que cette évolution sociale et culturelle accélérée du Japon au cours du dernier demi-siècle éclaire une évolution qui, dans les pays occidentaux, s'est étalée sur une plus longue durée, se comptant en siècles plus qu'en décennies, mais avec un point commun, la tendance à ce qu'il y ait un parallélisme entre l'allégement des pressions sociales informelles pesant sur les individus, le progrès de l'autonomie individuelle qui en résulte et le développement des institutions policières. Ce qui conduit, paradoxalement, à considérer qu'historiquement le développement des institutions policières a été un facteur d'élargissement de l'autonomie des individus, en leur permettant de s'affranchir du poids contraignant des processus traditionnels de contrôle social. Ceci n'exclut pas qu'une tendance à la monopolisation policière du contrôle social, résultant de l'obsolescence de ses modes sociétaux et communautaires, puisse, en s'hypertrophiant, avoir un effet contraire [4], mais le Japon n'en est pas là et paraît se situer plutôt dans la première phase de ce processus.

Police de proximité

Un autre élément comparatif d'un grand intérêt concerne certaines des stratégies mises en œuvre par la police japonaise, que l'on qualifierait ailleurs de « police communautaire » ou de « police de proximité ». C'est d'ailleurs souvent cet aspect de la police japonaise qui est surtout connu à l'extérieur, notamment à la suite de certains travaux de chercheurs américains. Car, effectivement, dès la fin du XIXe siècle, parallèlement à la révolution modernisatrice de l'ère Meiji, à partir 1868, la création de la police japonaise s'est traduite précocement par l'organisation d'une présence policière au plus près de la population, avec la multiplication de ces postes de police de proximité tenus par quelques policiers que l'on appelle des koban [5], et avec aussi, de manière encore plus originale, l'institution des chuzaisho, ces policiers qui, installés avec leur famille dans un local au milieu de la population, y exercent habituellement leurs fonctions de manière solitaire, avec éventuellement l'assistance bénévole de leur épouse !

Cette expérience déjà ancienne présente l'intérêt de révéler l'ambiguïté ou l'ambivalence de la police de proximité. Aujourd'hui, le lieu commun journalistique et politicien consiste à penser qu'une police « de proximité » est une police qui, par définition, est au service de la population, essentiellement préoccupée d'assurer sa sécurité quotidienne, en étant à l'écoute de ses besoins et de ses attentes. En fait, les pratiques japonaises du XIXe siècle n'ont pas eu cet objectif, d'autant moins que la sécurité quotidienne était alors assurée, avec encore plus d'efficacité qu'aujourd'hui, par les modalités informelles et communautaires de contrôle social. En fait, le but poursuivi fut, à cette époque, un objectif de contrôle politique de la population, afin de juguler les risques d'opposition au nouveau pouvoir de l'empereur Meiji et de surmonter les résistances éventuelles à ses réformes. Ceci montre que l'autre facette possible de la police de proximité, c'est le contrôle policier de la population concernée. Une autre facette que rappellent aussi les [205] pratiques de ce type qu'ont connues, au XXe siècle, les pays communistes avec, par exemple, les Droujinys en Union soviétique ou les A.B.S en Allemagne de l'Est. Ainsi est rappelé que, comme le sabre de Joseph Prudhomme, la police de proximité peut avoir deux visages, celui de l'assistance et du service et celui du contrôle et de la surveillance. Ces deux aspects pouvant d'ailleurs éventuellement se compléter et s'associer comme c'était le cas historiquement au Japon.

Leçons méthodologiques

On notera que cette approche de la réalité policière japonaise comporte aussi des leçons méthodologiques concernant la sociologie de la police, dans la mesure, où, comme dans les pays occidentaux, la démarche consistant à faire de la police un objet légitime de la réflexion intellectuelle et scientifique a été tardive et s'est heurtée à un certain nombre d'obstacles. Contrairement à ce qui s'est passé pour les autres sciences sociales, dont le niveau de développement a été le même au Japon que dans les autres pays industrialisés, la recherche universitaire sur les questions de police y a été d'apparition beaucoup plus récente, depuis une quinzaine d'années seulement. Avant les années 1990, le nombre des travaux universitaires japonais se comptait sur les doigts d'une main. Certains obstacles ont été au Japon semblables à ceux rencontrés ailleurs, mais il en est de plus spécifiques, tenant à l'aversion régnant dans les milieux intellectuels, après guerre, à l'égard des institutions militaires et policières, en raison de leur rôle dans le fonctionnement du régime militaire fascisant que le Japon a connu entre 1930 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, à laquelle se sont ajoutés le poids des débats de la guerre froide et l'audience intellectuelle du marxisme dans les milieux universitaires après 1945. Il faudra attendre la fin des années 1980, avec la chute du communisme, la disparition de l'empereur Hirohito et les premiers signes de développement de la délinquance de droit commun pour que les tabous régnant en la matière commencent à s'estomper. Ce qui illustre la difficulté - rencontrée aussi ailleurs - pour traiter scientifiquement des questions touchant aux institutions policières, en faisant abstraction de la pression qu'exerce l'actualité politico-idéologique, qui incite souvent en ce domaine à confondre le constatif et l'explicatif avec le normatif.

À côté des réticences de la recherche japonaise à traiter de ces questions, une autre illustration de l'observation précédente est fournie par les observateurs étrangers qui ont été les premiers à étudier la police japonaise, à une époque où le sujet ne retenait pas l'attention des universitaires japonais. Ces observateurs étrangers étaient américains et la sérénité de leur observation a parfois été altérée par leur préoccupation, avouée ou inconsciente, de trouver au Japon des réponses à des questions concernant les États-Unis, par exemple une explication à la différence des taux de délinquance constatés dans les deux pays. Ainsi en est-il pour un ouvrage, qui a été et reste une référence classique concernant la police japonaise, le livre de David H. Bayley publié en 1976, Forces of order. Police behavior in Japan and the United States. Écrit à une époque où s'instauraient aux États-Unis les débats sur la « police communautaire », ce livre a analysé et interprété les pratiques japonaises de police de proximité en insistant de façon un peu unilatérale sur son immersion dans la population et sur ses fonctions d'assistance et de service, en estompant ou en occultant le rôle politique de contrôle de la population évoqué précédemment. Autrement dit, il a voulu voir dans les koban et les chuzaisho, des pratiques exemplaires de police communautaire pouvant servir de modèles aux expériences américaines de ce type. Le paradoxe étonnant étant que ce qui était peu exact dans les années 1970 l'est, pour une part, devenu, car les transformations sociales survenues depuis cette époque et le développement de la délinquance ont entraîné au Japon une attention croissante accordée à cette forme de police et une orientation de plus en plus « communautaire » de son activité, correspondant aujourd'hui, effectivement, au schéma d'une police immergée dans la population, à l'écoute de ses attentes et la faisant coopérer à son action, mais avec, toujours, une connaissance précise de ses caractéristiques et de ses comportements qui, ailleurs, pourrait agacer [6]. Cet exemple illustre bien les difficultés de l'observation scientifique de la réalité et la façon dont des prénotions normatives, venues d'ailleurs, peuvent la biaiser, en montrant aussi le parasitage que cela peut entraîner en matière de sociologie de la police.

Police et politique

Enfin, l'histoire de la police japonaise fournit de précieuses indications sur la question cruciale des rapports du policier et du politique, dans la mesure où cette histoire a été marquée, en un temps relativement bref, par des situations très contrastées, qui, ailleurs, se sont échelonnées sur des périodes plus longues et se sont manifestées de façon plus diversifiée et plus nuancée.

[206]

Dans un premier temps, la création de la police moderne au Japon dans la seconde moitié du XIXe siècle n'a pas eu pour but principal, on l'a déjà noté, la sécurité quotidienne des Japonais, alors assurée par les formes sociétales de contrôle social. En s'inspirant des exemples européens, de la France - de la fin du Second Empire et du début de la IIIe République - ainsi que de la Prusse, elle est surtout intervenue pour des motifs politiques, afin d'assurer la stabilité du nouvel ordre politique instauré par l'empereur Meiji à partir de 1868 et pour surmonter les résistances éventuelles à ses réformes modernisatrices. Par là, comme dans certaines sociétés occidentales, la police a joué un rôle non négligeable, dans le processus de construction de l'État-Nation japonais, tant pour y assurer l'obéissance des gouvernés que pour contribuer à faire se cristalliser une conscience nationale. La police japonaise a connu aussi les vicissitudes et les dérives de cette politisation : source de corruption, dans le contexte démocratique des années 1920, à l'origine de pratiques de surveillance et d'oppression, dans le cadre autoritaire du régime militaire fascisant des années 1930-1945.

En revanche, après 1945, le Japon s'est vu imposer par les autorités d'occupation américaines, malgré les réserves de ses dirigeants d'alors, un programme de réformes drastiques, tendant à démanteler la toute-puissance de l'ancien ministère de l'Intérieur et à procéder à une décentralisation systématique de la police, en lui donnant pour base - après une réforme instaurée en 1947 et révisée en 1954 - quarante-sept polices départementales autonomes, tout en distendant autant que possible le lien de cette nouvelle police avec le politique. Pour ce faire, on a fait dépendre les directions des polices départementales de commissions de sécurité publique, composées de membres de la société civile, désignés, tout en ayant ensuite un statut indépendant, par le gouverneur du département en accord avec l'assemblée du conseil départemental, ces deux institutions représentant le pouvoir politique élu au suffrage universel. Des éléments de recentralisation ont dû, malgré tout, être introduits, avec deux institutions nationales, une Agence de la police nationale placée dans la dépendance d'une Commission nationale de sécurité publique, constituée, selon le modèle des commissions départementales, par le Premier ministre, en accord avec les deux chambres du Parlement. En principe, sauf cas très particuliers, ces instances nationales n'ont pas de pouvoir opérationnel, elles n'ont que des pouvoirs d'organisation administrative. Néanmoins, en définissant les orientations générales de la politique policière nationale et en veillant à sa coordination, et, surtout, par le biais indirect de la gestion administrative de la formation et des carrières du personnel d'encadrement, ces instances nationales ont eu, en réalité, un rôle centralisateur supérieur à ce qu'impliquait l'esprit des réformes impulsées par les autorités américaines. De même, la déconnexion organique et fonctionnelle de la police japonaise d'après-guerre avec le politique n'a pas empêché que se reflètent dans son activité et dans ses priorités - par exemple, en matière de maintien de l'ordre ou de sécurité de l'État - les débats politiques parfois violents qui ont agité le Japon jusqu'à la fin des années 1980, particulièrement dans le contexte de la guerre froide. Ce qui confirmerait l'idée qu'une police n'est pas qu'une réalité sociétale, liée aux besoins immédiats de sécurité de la population, et qu'elle ne peut éviter d'être aussi en relation avec l'ordre politique de la société [7] et les vicissitudes qu'il peut connaître, ce que tend souvent à négliger et à ignorer l'approche anglo-saxonne de ces questions, qui, d'ailleurs, a été à l'origine des réformes japonaises de 1945 et dont l'expérience a montré la relativité.

On le constate, les leçons que l'on peut tirer de ce regard sur la situation japonaise sont multiples et d'un grand intérêt, en prouvant, ici comme dans d'autres secteurs des sciences sociales, l'utilité de l'analyse comparative, pour éviter ce qui peut être, dans certains cas, un enlisement ethnocentrique dans des débats et des points de vue étroitement locaux. Dans le domaine de la sociologie de la police, ce rappel est particulièrement utile, car on constate que s'y manifeste avec une particulière acuité la difficulté, pour traiter sereinement et objectivement ces questions, de s'affranchir des pressions de l'actualité idéologico-politique nationale, les chercheurs étant souvent tentés, consciemment ou inconsciemment, de transformer la réflexion intellectuelle sur ces problèmes en interventions militantes dans le champ des controverses médiatico-politiciennes du moment. Concernant le Japon, on a vu précédemment des illustrations de ce phénomène, tant en ce qui concerne les timidités de la recherche universitaire japonaise, paralysée par le souvenir des années 1930-1945 et par les retombées de la guerre froide, qui ont ostracisé jusqu'aux années 1990 toute approche intellectuelle de l'objet policier, que pour ce qui est des biais « communautaires » qui, en fonction de débats américains, ont influencé l'observation de la réalité japonaise par les chercheurs américains. On le voit, la réflexion sur l'histoire et la situation actuelle de la police japonaise est particulièrement riche d'enseignements, qui ont une portée allant bien au-delà du pays du soleil levant.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Centre d'études et de recherches sur la police de Toulouse



[1] Qui fera prochainement l'objet d'une publication dans la collection « Sécurité et Société » des Éditions L'Harmattan.

[2] Cf. Loubet del Bayle (J.L.), 2007, « Sécurité et contrôle social », in Cusson (M.), Dupont (B.), Lemieux (B.), Traité de sécurité intérieure, Montréal, Hurtubise.

[3] Cf. Loubet del Bayle (J.L.), 2001, « Vers une monopolisation du contrôle social ? », Cahiers de la sécurité intérieure, n°44, 2e semestre 2001.

[4] Cf. Loubet del Bayle (J.L.), 2009, « Évolution du contrôle social et perspectives criminologiques », Revue Internationale de Police technique et scientifique, vol. LX, 1er trimestre.

[5] Les mots en japonais sont invariables.

[6] Avec, par exemple, l'établissement de fiches d'identification lors de l'installation des individus ou des familles dans un quartier ou avec des visites régulières des policiers « communautaires » au domicile.

[7] Cf. Loubet del Bayle (J.L.), 2006, Police et politique. Une approche sociologique, Paris, L'Harmattan.

[167]

Police, société et contrôle social.

Texte 5

“Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE,
Un regard sur mai 1968
quarante ans après
.”

In Cahiers de la sécurité, no 5, juillet-septembre 2008, pp. 167-169. Notes de lecture.

Mars-Avril 2008, n°149, Gallimard, 16,50 €

Les réflexions contemporaines sur les questions de sécurité font souvent référence aujourd'hui, au-delà de phénomènes plus ou moins conjoncturels ou accidentels, aux changements en profondeur qu'ont connus les sociétés modernes durant la seconde moitié du XXe siècle. Ces changements sont souvent imputés aux transformations sociales et culturelles qui se sont produites à partir des années 1960 et, en simplifiant quelque peu les choses, à l'influence, en France, des événements de mai 1968. La référence au fameux « Il est interdit d'interdire » tend ainsi à devenir récurrente lorsqu'on s'interroge sur la « crise des repères » ou sur celle du lien social. Dès lors, il n'est pas sans intérêt d'évaluer les conséquences qu'ont pu avoir ces événements et de prendre en considération les bilans qui, à l'occasion de la commémoration de leur quarantième anniversaire, se multiplient. Tel est, par exemple, le thème central de la livraison de mars-avril de la revue Le Débat, dont le regard distancié contraste avec les rituels de célébration qui encombrent beaucoup de médias.

L'intérêt de ce numéro du Débat tient d'abord au bilan qu'il fait de la production historique et sociologique qui a été consacrée depuis quarante ans à l'analyse de ces événements. Tous ces travaux soulignent évidemment leur orientation antiautoritaire et anti-institutionnelle. Celle-ci s'est notamment cristallisée dans une sorte d'idéologie anti-policière dont les séquelles ne sont pas toutes effacées, et dont Cohn-Bendit reconnaît aujourd'hui l'outrance, même si elle a joué un grand rôle dans l'imaginaire de 1968.

Dans un article original, particulièrement intéressant, sur les « regards extérieurs » qui ont été portés par des observateurs étrangers sur le mai français, son auteur rapporte ainsi la façon dont un historien allemand [1] évoque cette orientation de l'idéologie 68 : « Comme élément mobilisateur, la "haine du flic" était l'une efficacité et d'une popularité redoutables, qui assura d'ailleurs aux manifestants le soutien de l'opinion publique. Ancrée dans l'histoire comme substitut à la haine du curé cette hostilité n'avait fait que monter en puissance depuis les années 1930 [...] Elle fut alimentée pendant toute la crise par d'effectives séances de matraquage, mais aussi par la légende des manifestants massacrés par la police diffusée par Geismar, Cohn-Bendit et autres leaders charismatiques, ainsi que par des tracts mensongers, comme ceux affirmant que la police distribuait gratuitement toutes sortes de drogues aux manifestants afin de les discréditer ».

En même temps, plusieurs des auteurs recensés soulignent combien l'écart était grand entre la réalité et cette vision fantasmée et surexploitée de l'ordre répressif, qu'était censée affronter dramatiquement la révolte étudiante, et que symbolisait le célèbre slogan « CRS = SS ». En fait, les réactions de l'ordre établi à la contestation dont il était l'objet se traduiront globalement, et sous réserve de quelques épisodes violents ou maladroits, comme les contrôles d'identité ayant suivi l'évacuation de la Sorbonne le 3 mai, par un souci de retenue et de modération [2], qui fera dire au  philosophe hégélien [168] qu'était Alexandre Koyré : « Ce mouvement n'est pas une révolution parce que personne ne tue ni ne veut tuer » [3].

Au-delà de ces considérations sur les événements, cet ensemble d'articles apporte d'utiles informations sur la multiplicité des interprétations qui ont pu être données concernant leur signification et leur influence, à l'occasion notamment des commémorations décennales successives. On y trouve ainsi un bon inventaire de la pléthorique littérature française qui a été produite sur ce thème, avec les fluctuations qui l'ont caractérisée depuis quarante ans en fonction des événements qui se sont produits depuis. Avec, par exemple, autour de la fin des années 1980, le thème des « ruses de l'histoire », confrontant la généralisation de la société de consommation et l'explosion d'individualisme qui ont accompagné les années post-68 avec les discours dénonciateurs qui avaient caractérisé, en ces domaines, la phraséologie du mouvement de mai. Ce thème comportait en outre, en filigrane, le thème de la « trahison », au vu de la façon dont la génération de 68 s'était installée dans l'ordre établi, politique ou médiatique notamment, en ne dédaignant pas de profiter - et de « jouir sans entraves » - de ses avantages. De même, a-t-on vu ce thème réapparaître, pour le trentième anniversaire, en 1998, avec des interprétations qui soulignaient, cette fois en termes de conflit de générations, comment, dans le contexte de ralentissement économique qui s'est instauré depuis les années 1970, les « soixante-huitistes » ont su défendre leurs « droits acquis », fut-ce au détriment des générations plus jeunes.

C'est sur ce dernier thème que le directeur de la revue, Marcel Gauchet, centre d'ailleurs son propre bilan du quarantième anniversaire, en évoquant certaines des conséquences de « l'univers d'individualisation, de décontraction, d'hédonisme et de psychologisme qui nous est devenu familier », qui lui semblent avoir entraîné un mouvement anthropologique de grande ampleur dont on mesure mal les conséquences, qui sont « la désagrégation du mécanisme social de la relève des générations ». Selon lui, consciemment ou inconsciemment, l'individualisme de la génération de 1968, en s'épanouissant dans le temps comme dans l'espace, a eu pour effet une « indifférence à la transmission », qui s'est traduite pour les jeunes générations par une absence de contraintes et d'exigences dans l'immédiat, mais dont la contrepartie est la désuétude et l'effacement des mécanismes que, traditionnellement, les sociétés mettaient en œuvre pour assurer leur reproduction et préparer l'accueil des générations futures. « Les prochaines générations auront à se tailler une place par leurs propres moyens ; elles ne sont pas plus attendues qu'elles ne sont préparées pour ce faire ». On retrouve ainsi une crise des processus de socialisation que l'on voit souvent incriminée dans un certain nombre d'analyses concernant les questions de sécurité dans la société contemporaine et, tout particulièrement, par exemple, à propos de la violence des jeunes [4].

L'article de Jean-Pierre Le Goff, auteur en 1998, d'un ouvrage de référence sur 1968 ou l'héritage impossible, souligne bien, de son côté, l'ambiguïté du seuil historique constitué par 1968. En montrant que, par un certain nombre d'aspects, 1968 est le couronnement de la période antérieure, le couronnement des Trente Glorieuses et des années de reconstruction et d'expansion économique et sociale que celles-ci ont représentées. En cela, cette génération de la « rupture » a été, beaucoup plus qu'elle ne l'a pensé, une génération d'héritiers, qui n'a pu déployer ses revendications que parce qu'elle pouvait s'appuyer sur l'héritage de la génération précédente, tout en prétendant le renier. « L'exigence d'une liberté absolue sans référence et sans ancrage a été portée par la révolte d'une génération d'"enfants gâtés" (relativement aux générations antérieures), élevée dans le contexte du développement et de la consommation et sous la protection de l'Etat-providence. Mai 68 reflète la dynamique d'expansion des Trente Glorieuses, qui permettait de vivre dans une relative insouciance et de laisser une place à l'imagination et au rêve C'est en cela qu'il comporte pour ceux qui en furent les acteurs une saveur unique qu'Us ne peuvent oublier ».

L'intérêt de cette analyse est de souligner qu'ensuite cette « rupture » culturelle, permise par le contexte des Trente Glorieuses finissantes, va se trouver très rapidement en décalage avec le « grand retournement » que constitue l'actualité des années qui suivent : avec le choc pétrolier de 1974, l'audience rencontrée par les interrogations écologiques du Club de Rome, le ralentissement de la croissance, le développement du chômage de masse, et, plus insidieusement, peut-on ajouter, la crise latente des bases institutionnelles du lien social. En cela, on peut considérer, avec Jean-Pierre Le Goff, que, « sous le double effet de la crise culturelle ouverte en Mai et de la fin des Trente Glorieuses », s'est ouverte une période - dont, selon l'auteur, nous ne sommes pas sortis - durant laquelle « la réconciliation de la France avec son histoire et avec la modernité demeure toujours aussi difficile ». La clé de ces difficultés se trouvant donc dans un mouvement culturel qui est né de l'infrastructure assurée par la dynamique économique et sociale des [169] Trente Glorieuses, tout en réussissant, durant les décennies suivantes, à continuer sur son erre, malgré l'évolution d'un contexte qui lui était moins accordé et l'inadaptation duquel il a en partie lui même contribué.

Jean-Pierre Le Goff rejoint ainsi Marcel Gauchet pour considérer que « ce présent vivant le 68 contient une bonne part les problèmes le la société française d'aujourd'hui, de ses difficultés à se regarder et à se comprendre ». Cela dit, on peut néanmoins se demander si la séquence historique qui s'est ouverte, symboliquement plus que réellement, avec les événements de mai 1968 n'est pas en train de se refermer. D'abord biologiquement, puisque lors du prochain anniversaire décennal, en 2018, les soixante-huitards qui avaient vingt ans en 1968 en auront soixante-dix, et seront des retraités, qui n'auront plus l'influence sociale qui est encore aujourd'hui la leur, et dont on peut mesurer le poids en comparant l'attention médiatique accordée aux anniversaires respectifs de 1958 et 1968. Plus profondément et plus largement, les multiples changements dont la société française commence à prendre la mesure comme les transformations en cours de l'équilibre géopolitique et géoéconomique de la planète incitent à considérer qu'une époque est sans doute en train de se terminer. En particulier, on peut être tenté, rétrospectivement, de voir dans la période qui s'achève, cet « instant délicieux » pour les individus que décrivait Valéry [5], lorsqu'il évoquait ces périodes historiques de transition, durant lesquelles les individus bénéficient des avantages et des sécurités de l'ordre ancien, tout en n'en subissant plus les contraintes et en profitant des « libérations » qui les accompagnent, pour un temps.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Professeur des universités,
Toulouse I, Centre d'études et de recherches sur la police



[1] M. Seidman, The imaginary Révolution. Parisian Students and Workers, in 1968, 2004, New York, Berghahn Books.

[2] Cf. Régis Debray évoquant, dans ce sens, « ces semaines démentielles où l'on pouvait craindre le pire à tout moment, [où] l'irréparable n'a pas eu lieu, [et où] les jours des farouches lutteurs qui ont rompu nos chaînes ne furent jamais sérieusement en danger » (Le Monde, 9 mai 2008).

[3] Conversation avec Raymond Aron relatée par celui-ci dans ses Mémoires, Paris, Julliard, 1983, p. 481.

[4] Cf. J.-L. Loubet del Bayle, « Jeunes, police et contrôle social », Les Cahiers de la sécurité, 2007, nouvelle série, n°1.

[5] « Préface aux Lettres persanes », in Œuvres, T. I, Paris, Gallimard-Pléiade, p. 512.

[223]

Police, société et contrôle social.

Texte 6

“Yann ALGAN et Pierre CAHUC,

La Société de défiance.
Comment le modèle social français s'autodétruit
.”

In Cahiers de la sécurité, no 6, octobre-décembre 2008, pp. 223-225. Notes de lecture.

2007, Editions Rue d'ULM, 65 p., 5,00 €

Sous le titre La société de défiance, c'est un petit livre dont l'importance est inversement proportionnelle à son volume que publie le Centre pour la recherche économique et ses applications, sous les signatures de Yann Algan et Pierre Cahuc [1]. Bien que les informations qu'il apporte aient été rassemblées dans une perspective d'analyse socio-économique, elles sont lourdes de signification dans divers domaines, notamment en ce qui concerne les problèmes abordés dans cette revue.

Cet ouvrage confronte les résultats d'études d'opinion menées dans des termes semblables dans la plupart des pays développés. Celles-ci révèlent que l'opinion française se caractérise par un taux record de défiance à l'égard des institutions publiques qui encadrent la vie sociale. À l'égard du parlement, des syndicats ou de la justice, les attitudes critiques sont en France nettement supérieures à ce qu'elles sont dans d'autres pays. Presque un quart des Français déclare ainsi « n'avoir absolument pas confiance » dans le parlement et, dans l'expression de cette méfiance, la France arrive en 4e position sur les 24 pays étudiés. La proportion est analogue et le classement identique concernant l'attitude à l'égard des syndicats. De même, 54 % des Français déclarent n'avoir « aucune » ou « peu » confiance dans le système judiciaire, contre seulement 22% des Danois, et ils ne sont dépassés en la matière que par la Belgique et la Turquie.

Déjà inquiétante à l'égard des institutions, cette défiance concerne aussi, plus largement, l'ensemble de la vie sociale et s'étend aux personnes, puisque 52% des Français estiment que, dans la société, « on ne peut parvenir au sommet sans être corrompu », contre 10% seulement d'opinions semblables en Norvège ou 20% au Canada ou aux États-Unis. Plus grave encore, à la question « En règle générale, pensez-vous qu'il est possible de faire confiance aux autres, ou que l'on n'est jamais assez méfiant », seuls 21% des Français déclarent faire confiance aux autres, ce taux de confiance réduit les situant au 24e rang sur les 26 pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

C'est là qu'apparaît une conclusion importante pour la perspective abordée ici : « les informations disponibles indiquent que les Français se défient plus les uns des autres parce qu'ils respectent moins les règles de vie en société que les habitants des autres pays riches ».

Les données sur ce point, du propre aveu des Français, sont éloquentes. À des questions concernant le jugement à porter sur le fait « d'acheter un bien dont on sait qu'il a été volé » ou « d'accepter un pot-de-vin dans l'exercice de ses fonctions », la condamnation de ce type de comportement classe la France au dernier et à l'avant dernier rang des 22 pays concernés. De même, il n'y a que 38% des Français à considérer qu'il n'est « jamais justifié » de réclamer indûment des aides publiques, alors que ce chiffre est de 89% au Danemark ou 59 % en Allemagne. À cet incivisme déclaré correspond un incivisme constaté. Ainsi une expérimentation, consistant à « égarer » un portefeuille, avec l'équivalent de 50  dollars  en  monnaie locale et  [224] l'adresse du supposé propriétaire, montre qu'il y a 100 % de restitution dans les pays nordiques pour un résultat de 61 % en France, ce qui la situe au 11e rang sur les 15 pays testés, la lanterne rouge appartenant ici à l'Italie. Une étude de corrélation montre que, dans l'ensemble des pays, il y a un lien très étroit entre cet incivisme et le niveau exprimé de défiance à l'égard des autres, l'incivisme étant d'autant plus grand que la confiance dans les autres est faible.

On l'a dit, cette étude est faite dans des perspectives socio-économiques. Elle s'interroge sur les causes de cette situation, dont elle fait remonter l'origine à la Seconde Guerre mondiale, cette exception française semblant beaucoup moins sensible auparavant. En se référant à un certain nombre d'indicateurs, l'étude tend à établir un lien entre les phénomènes évoqués précédemment et le degré d'étatisme et de corporatisme des sociétés étudiées. Le premier facteur est celui de l'intervention de l'État dans la vie sociale et économique, mais ce n'est pas le plus important, car on retrouve, par exemple, un interventionnisme équivalent dans les pays Scandinaves. Selon cette analyse, c'est le mode d'intervention « corporatiste » de l'État qui est le plus décisif et le plus caractéristique de la situation française. Au lieu de procéder à une distribution universaliste des ressources publiques, indépendamment des corps, des statuts et des positions sociales, la redistribution corporatiste - un euphémisme, sans doute, pour ne pas dire clientéliste - « consiste généralement à accorder des avantages particuliers à certains groupes, souvent au détriment du dialogue social du respect des règles de la concurrence et de la transparence des mécanismes de solidarité » [2].

Par là, on retrouve le déficit de confiance évoqué précédemment et le mécanisme qui, selon cette analyse, en induit le développement. « Dans la logique corporatiste, chaque profession défend ses intérêts dans un système dont la complexité rend très difficile la connaissance précise des acquis des autres. Ce phénomène favorise le développement d'une suspicion mutuelle, car la transparence des droits et des devoirs est essentielle à la consolidation de la confiance et du civisme ». Par là, aussi, s'enclenche, par exemple dans la vie économique, un processus de méfiance à l'égard du marché et des relations contractuelles et, corrélativement, de recours à l'État : « Les habitants d'un pays étant d'autant plus enclins à faire contrôler les marchés qu'Us suspectent leurs concitoyens de ne pas respecter spontanément les règles morales dans les échanges ».

En renvoyant pour ses aspects économiques au livre lui-même, on retiendra surtout ici les conséquences plus générales de ces observations pour l'ensemble des relations sociales, dans la mesure où celles-ci permettent de rendre compte et d'éclairer un certain nombre de phénomènes relatifs à la façon dont s'organise la régulation sociale ou le contrôle social dans la société contemporaine. On voit bien comment cette étude met en évidence l'érosion des mécanismes d'auto-contrôle et d'autodiscipline, que traduisent les manifestations d'incivisme déclaré et constaté qui sont recensées, comme les doutes [225] manifestés par les Français concernant le civisme de leurs concitoyens. Par ailleurs, c'est aussi l'affaissement du poids du conformisme sociétal qui est souligné, puisque les Français, non seulement ne s'interdisent pas un certain nombre de comportements inciviques, mais ne les « condamnent » pas et les tolèrent chez les autres, même s'ils en déplorent les conséquences pour ce qui est de la « confiance » qu'ils peuvent faire à autrui. En tout cas, on voit bien les dysfonctionnements qui peuvent résulter de ce rapport ambigu avec les règles de la vie sociale et comment le non-respect de celles-ci compromet les relations des individus entre eux, en mettant en cause non seulement le « civisme » des comportements, mais aussi, plus prosaïquement, peut-on ajouter, leur prévisibilité.

Par ailleurs, cette analyse éclaire les conséquences sociales qui résultent de cet affaiblissement du rôle des mécanismes de régulation informels, dans la mesure où cette défiance des individus les uns à l'égard des autres, tenant au non-respect des règles qui organisent la vie sociale, les conduit paradoxalement à souhaiter une multiplication des normes juridiques contraignantes pour leur garantir ce qu'ils n'attendent plus des comportements spontanés de leurs concitoyens. D'où cette inflation juridique [3] et réglementaire, qui constitue un des traits caractéristiques de la France contemporaine, avec la policiarisation et la juridiciarisation croissantes de la vie sociale qui en sont les corollaires. L'individualisme que traduisent ces réactions de défiance ayant donc pour conséquence paradoxale une croissance des interventions institutionnelles. D'où un processus circulaire, dans lequel cette évolution, issue de la défiance qu'éprouvent les individus les uns pour les autres, contribue aussi à nourrir et à développer cette même défiance. « Le déficit de confiance mutuelle nourrit la nécessité de l'intervention de l'Etat. Mais, en réglementant et en légiférant de façon hiérarchique, l'Etat opacifie les relations entre citoyens. En court-circuitant la société civile, il entrave le dialogue social et détruit la confiance mutuelle ».

On le voit, ce livre et les constats qu'il  opère  posent  des  questions importantes, et le système formé par le couple défiance/incivisme qu'il met en évidence - et dont les manifestations confinent parfois au nihilisme [4] - éclaire d'un jour particulier les problèmes que soulève la régulation contemporaine des relations sociales. En notant, d'ailleurs, que les remarques faites ne concernent pas que la vie sociale, dans la mesure où les mêmes enquêtes montrent également une très forte corrélation entre le sentiment de satisfaction et de bonheur subjectif éprouvé par les individus dans leur vie personnelle et le niveau de défiance entre les individus constaté dans les pays étudiés. Là encore, les pays nordiques se placent au premier rang, suivis par les pays anglo-saxons, alors que le niveau personnel de « satisfaction » déclaré en France classe celle-ci au 17e rang sur les 23 pays analysés !

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Professeur des universités, Toulouse I
Centre d'études et de recherches sur la police



[1] Paris, Editions Rue d'Ulm - Presses de l'École normale supérieure.

[2] La gestion de l'actualité pétrolière, il y a quelques mois, peut être considérée comme une illustration de cette tendance « corporatiste ».

[3] Qui commence à se prolonger en inflation constitutionnelle.

[4] Cf. par exemple dans ce sens les remarques récentes de P. A Taguieff : « L'esprit critique, inséparable de l'invention de la liberté, s'est retourné en mode de dissolution de toutes les convictions fortes. L'examen critique s'est radicalisé en posture hyper-critique ne laissant rien subsister dans le champ des valeurs et des normes. Le questionnement s'est fait ricanement, tandis que l'inquiétude qui pousse à la recherche devenait la stérile arrogance de celui « à qui on ne la fait pas ». L'ultime aboutissement de l'interrogation socratique, ce pourrait être l'incrédulité généralisée des individus post-modernes » (Julien Freund. Au cœur du politique, Paris, La Table ronde, 2008, p. 94).

[247]

Police, société et contrôle social.

Texte 7

“Olivier RAZAC,

Histoire politique du barbelé.”


In Cahiers de la sécurité, no 12, avril-juin 2010, pp. 247-250. Notes de lecture.


2009, Flammarion, 240 p., 8,00 €

La définition classique du pouvoir politique fait référence, avec Max Weber, à la spécificité que constitue sa capacité d'user légitimement, si nécessaire, de la force et de la contrainte physiques. Cette singularité entraîne chez les politologues des réactions contradictoires. Les uns, qui considèrent que ce n'est pas - et que ce ne doit pas être - le seul fondement de l'ordre politique, ont tendance à occulter cette dimension du politique, et les sociologues des institutions policières connaissent bien ce type de réaction. Les autres, au contraire, se focalisent sur ce seul aspect de la réalité politique et réduisent celle-ci à l'exercice violent d'un pouvoir de domination dont ils se plaisent à souligner le caractère oppressif. Ces remarques expliquent à la fois l'intérêt et les limites de l'essai à l'objet original qui a été consacré par Olivier Razac à l’Histoire politique du barbelé[1]

Une métaphore du mal politique

Par son objet immédiat et les rapprochements qu'il opère, ce petit livre constitue une approche ingénieuse des formes que peut prendre l'usage politique de la contrainte physique et des réflexions que celle-ci peut susciter. D'abord, en rappelant que dès l'invention du premier fil de fer barbelé - dans une perspective d'utilisation agricole, en 1874, par un fermier de l'Illinois - cette innovation a vu s'associer quasi immédiatement à son succès technique - dû à la facilité et à la rapidité de sa mise en œuvre et à son efficacité pour remplacer les anciennes clôtures de bois - des prolongements sociaux et politiques, en contribuant à la colonisation des espaces de l'Ouest américain, en réduisant la liberté des cow-boys et de leurs troupeaux et, surtout, en jouant un rôle présenté comme décisif dans le refoulement et « l'ethnocide » des tribus indiennes.

De ce premier épisode tragique, O. Razac rapproche ensuite les charniers de la guerre de 14 et la place que les barbelés ont occupée dans l'affrontement des millions de soldats de la Grande Guerre, enlisés dans le face-à-face sanglant des tranchées. Enfin, l'usage de cette technique renvoie aux pratiques concentrationnaires, inaugurées au début du XXe siècle par les Britanniques au cours de la guerre contre les Boers et culminant avec le système concentrationnaire nazi, et accessoirement soviétique. Du fait de ces arrière-plans historiques, le barbelé a pris, à côté de son usage opérationnel, une forte signification symbolique. « En effet, sa forme illustre sa fonction, il est un trait qui barre l'espace et évoque immédiatement la privation de libéré (comme le feraient les barreaux des prisons). Mais il est de plus un trait hérissé agressif, dont les pointes représentent les couteaux du pouvoir. Traits et pointes, barreaux et couteaux expriment directement la vocation violente et oppressive du barbelé ».

Au-delà de cette première approche, le barbelé est devenu, et doit être considéré selon l'auteur, comme « une métaphore de la violence politique ». Avec habileté, talent et subtilité, O. Razac analyse les modes de contrôle politique de l'espace que la technique du barbelé a permis de mettre en œuvre, en s'inspirant, pour ce faire, des catégories dégagées par les analyses de [248] Michel Foucault à propos de l'évolution « biopolitique » des modes de gouvernement à partir du XVIIe siècle. Ainsi en est-il de la dialectique inclusion/exclusion, qui fait des Indiens, des soldats allemands, des poilus français, des « concentrationnaires » (les internés dans les camps), des « exclus », pour qui « être du mauvais côté des barbelés n'implique pas seulement une condition détériorée, mais pas de condition du tout [...] pas une vie difficile, mais une mort violente ». Cette « thanatopolitique » et cette exclusion étant le revers de la force « inclusive » et biopolitique dont elle est le corollaire, celle de la démocratie américaine en gestation, celle des nations mobilisées du début du XXe siècle, celle de la dynamique des États totalitaires.

Cette gestion politique de l'espace que symbolise le barbelé se caractérise particulièrement par sa radicalisation, dans la mesure où elle se traduit en termes de vie ou de mort, l'obstacle du barbelé étant en cela, dès l'origine, beaucoup plus agressif et meurtrier que la simple barrière de bois. De même, l'origine pastorale de la technique serait aussi une illustration de « l'animalisation » caractéristique de la biopolitique inaugurée au XVIIe siècle, qui aurait vu se substituer à une subordination juridique un système de subordination biologique avec, d'un côté, l'animalisation du « troupeau », au bien-être pris en charge par le pouvoir, et, d'un autre, l'animalisation des « meutes sauvages » qui lui sont sacrifiées, « le rejet d'un groupe devant assurer la survie d'un autre », avec le risque pour les individus du « troupeau » d'une « exclusion » les faisant passer d'une catégorie dans l'autre. Enfin, cette catégorisation - particulièrement sensible dans les systèmes concentrationnaires - traduirait la tendance de la politique moderne à organiser l'espace et à le hiérarchiser pour gérer plus efficacement aussi bien le « troupeau » que la « meute ».

Du réel au virtuel

La thèse développée dans le livre - soulignée dans la présentation qui en est faite en couverture - est que ces pratiques historiques passées restent une clé pour comprendre le présent des sociétés modernes et que « la figure des camps et de leurs barbelés n'est pas discriminante pour séparer radicalement le totalitaire et le démocratique ». Au contraire, il conviendrait de considérer que « les technologies politiques des démocraties modernes ne sont pas incompatibles avec le totalitarisme et [que] la différence qui les sépare n'est que de degré et pas de nature ».

Indépendamment de la validité de cette thèse, l'auteur est amené à faire une analyse intéressante des changements que l'on ne peut pas ne pas constater dans les sociétés actuelles concernant le recours à la violence et aux contraintes physiques. Même si géographiquement, on peut noter que la technique des protections ou des barrières de barbelés reste encore largement en usage - avec des perfectionnements divers, substituant, par exemple dans le type de barbelé « rasoir », de petites lames tranchantes aux pointes traditionnelles ou ajoutant l'électrification aux effets mécaniques - il n'en reste pas moins qu'une caractéristique spécifique de la technique heurte la sensibilité dominante de l'opinion dans les sociétés développées, celle de reposer, pour les hommes comme pour les animaux, sur des atteintes au corps, d'exploiter la peur de la douleur physique, en comportant à l'extrême le risque létal : « Elle s'adresse à la sensibilité animale partagée par tous, à la réceptivité à la souffrance et à l'inclination à l'éviter ».

Or, force est de constater, du fait « d'une sensibilité exacerbée à la violence », les réticences de l'opinion contemporaine devant l'usage, et même l'évocation de ce type de procédés. C'est à juste titre qu'O. Razac peut noter : « Non seulement, le risque de subir le contact mutilant de ses pointes ou de ses lames est insupportable, mais il est aussi insupportable, ou du moins désagréable, d'être obligé d'en subir le spectacle ». Et l'auteur de L'histoire politique du barbelé n'a pas tort de souligner, à propos du recours aux barbelés, comme du recours aux autres moyens de contrainte physique, que « leur efficacité opérationnelle diminue alors qu'augmente le coût politique de leur utilisation ». Du coup, l'auteur est amené à construire une théorie de la « virtualisation » de la contrainte physique dans les sociétés contemporaines pour démontrer que la domination symbolisée par le barbelé n'a pas aujourd'hui changé de nature, mais seulement de forme.

Cette virtualisation se traduit d'abord par un « adoucissement opérationnel » dans la mise en œuvre des processus traditionnels faisant toujours appel à la contrainte physique, y compris, par exemple, pour les barbelés, dont on s'efforce souvent, lorsqu'on y recourt encore, de masquer la visibilité, en renonçant ainsi à leur action dissuasive au profit de leur efficacité d'obstacle matériel. Mais, surtout, la virtualisation de la violence politique se traduit par l'abandon de la contrainte physique directe et son remplacement par des moyens de contrainte et de surveillance plus subtils et surtout plus « insensibles », faisant appel à des technologies électroniques, optiques et informatiques, tant il est vrai, dit l'auteur, qu'« il semble que la violence du pouvoir ne soit inacceptable que lorsqu'on la voit ».

La vidéosurveillance, les divers dispositifs de sécurité des magasins ou des aéroports, les systèmes de détection ou d'alerte automatique, le bracelet électronique sont alors des exemples de ces moyens de contrôle qui limitent et remplacent l'intervention humaine et la contrainte sur [249] les corps : le déshabillage virtuel des nouveaux scanners remplaçant la palpation, le suivi électronique se substituant à l'enfermement, etc. Cela dit, selon l'auteur, et conformément à l'hypothèse qui sous-tend son essai, cette virtualisation ne saurait faire illusion sur l'étendue et la portée de cette évolution comparée aux expériences passées : « elle consiste bien moins à rendre plus éthérées des enceintes massives qu'à densifier des délimitations qui restaient plus poreuses et plus informelles, voire à créer des effets de délimitation là où il n'y en avait pas ».

Questions et interrogations

Les observations et les analyses du livre d'O. Razac sont loin d'être sans pertinence, mais en même temps, les problèmes évoqués et la façon de les évoquer sont source de nombreuses questions et objections, concernant parfois le détail de certaines affirmations, mais touchant surtout aux postulats plus généraux qui sont sous-jacents à nombre de développements, en reflétant des orientations assez caractéristiques de la façon dont certains courants de la pensée contemporaine abordent les questions sociales et politiques [2].

Ainsi en est-il d'abord de l'affirmation insistante d'une continuité entre les exemples historiques tragiques qui servent de point de départ au livre, à travers la référence au « barbelé », et les formes modernes et « insensibles » de contrôle, affirmation qui permet d'asseoir l'hypothèse que l'exercice de la violence politique constitue une caractéristique permanente et irréductible de l'ordre des sociétés. On peut être tenté de considérer cette affirmation de continuité entre le « totalitaire » et le « démocratique » comme un amalgame pour le moins rapide, faisant davantage appel à la sensibilité pour susciter horreur et indignation qu'au raisonnement. Alors que, par ailleurs, le livre lui-même souligne une discontinuité, dont il ne tire pas d'enseignements, avec sa théorie de la « virtualisation », qui, implicitement, souligne pourtant une évolution tendancielle - dont les conséquences ne sont pourtant pas minces ! - se traduisant par l'effacement de la dimension « thanatopolitique » de la « biopolitique », du fait de l'aversion ressentie aujourd'hui pour l'action sur les corps. De même le livre, qui, en fait, dénonce implicitement une orientation collectiviste du politique - en mettant en cause son emprise extensive sur les individus allant jusqu'au droit de vie et de mort - est pourtant, obligé de noter la contradiction de cette orientation avec la sensibilité individualiste contemporaine, qualifiée ici un peu bizarrement d'« immunitaire », qui, préoccupée de voir « garantir l'immunité des corps, des opinions, et des affects » des individus, va dans un tout autre sens, en obligeant à cette « euphémisation » des formes collectives de contrôle que décrit le livre, mais sans en tirer les conclusions qui affaiblissent la thèse de la continuité.

À un autre point de vue et inversement, on peut rester perplexe devant la dichotomie foucaldienne opposant radicalement le dressage de la gouvernance « biopolitique » moderne, qui serait apparue au XVIIe siècle, à une subordination juridique antérieure de sujets « libres et conscients ». Cette sorte de néo-rousseauisme semble décrire un passé idyllique pour mieux dénoncer le présent, comme si, avant le perfectionnement du contrôle social de type institutionnel et étatique qui s'opère effectivement à l'époque indiquée, il n'y avait pas d'autres formes de contrôle social et d'autres situations de violence sociale spontanée qui étaient au moins aussi contraignantes pour la liberté des individus. Et l'on peut même renverser la perspective, en considérant au contraire, à la suite par exemple de Norbert Elias, que le développement de l'organisation étatique a contribué à la pacification des mœurs de la vie quotidienne et à l'essor de l'autonomie individuelle en l'affranchissant du poids des formes traditionnelles et communautaires de contrôle social. Quand le nombre des homicides enregistrés par les archives judiciaires européennes diminue de moitié entre le XIIe et le XVIIe siècle ou est divisé par dix entre 1650 et 1950 [3], ce n'est pas sans conséquences sur la liberté concrète et quotidienne des individus, même si ceci ne supprime pas les interrogations que peuvent légitimement susciter les épisodes de violence de masse dont le XXe siècle a fait l'expérience.

À la recherche du politique ?

En fait, l'approche du politique que l'on trouve, de façon plus ou moins explicite, dans le livre d'O. Razac reflète un type de réflexion assez fréquent aujourd'hui, qui se caractérise par une approche unilatérale, qui ne retient du politique que sa [250] spécificité de pouvoir mettre en œuvre légitimement, si nécessaire, des moyens de contrainte, avec toutes les conséquences négatives qui peuvent s'y rattacher. Cette approche s'interroge avec raison sur les dangers de cette spécificité et sur les aspects liberticides qu'elle peut comporter du fait des restrictions à l'autonomie individuelle qu'elle peut entraîner. En cela, cette réflexion est judicieuse. Elle pose de vrais problèmes et les interrogations du livre d'O. Razac sur les expériences sanglantes du XXe siècle et sur l'évolution contemporaine des formes de contrôle social sont des interrogations pertinentes, même si on peut douter de l'utilité de les amalgamer sous la forme d'un continuum qui mérite d'être questionné.

Mais cela n'est qu'une vision partielle du politique, qui en privilégie l'aspect négatif - les restrictions à certains aspects de l'autonomie individuelle - en négligeant ses aspects positifs, le bien-être, la sécurité et l'autonomie qu'il apporte aux individus dans un certain nombre de domaines, un aspect positif que l'on a tendance à oublier tant il est devenu « naturel ». Face à certaines dénonciations unilatérales des méfaits du politique et des contraintes institutionnelles, on pense à cette remarque d'Hegel : « lorsque quelqu'un marche dans la rue, en pleine nuit, sans langer, il ne vient pas à l'esprit qu'il pourrait en être autrement : car l'habitude d'être en sécurité est devenue pour nous une seconde nature et l'on ne se rend pas compte que cette sécurité est le résultat d'institutions particulières » [4]. Trop de réflexions contemporaines oublient l'ambivalence du politique, avec sa juxtaposition difficilement dissociable d'avantages et d'inconvénients, d'aspects négatifs et d'aspects positifs, cette ambivalence que soulignait à juste titre Paul Valéry lorsqu'il notait : « Si l'Etat est fort il nous écrase, si l'Etat est faible nous périssons ».

En se situant dans la perspective des considérations précédentes, en cette année de commémoration du cinquantième anniversaire de la disparition d'Albert Camus, on peut être tenté de rappeler ce que celui-ci écrivait dans les années 50 du XXe siècle, solitaire au milieu d'une intelligentzia qui était alors tentée par l'idée du recours à la violence politique et étatique pour faire advenir des lendemains qui devaient « chanter ». « Le mal de l'époque, écrivait alors Camus, s'appelle l'Etat, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays, sous les prétextes les plus divers, l'insultante sécurité que lui donnent les moyens mécaniques et psychologiques de la répression en font un danger mortel pour ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous ». Cependant, après avoir affirmé que « ce n'est pas contre l'individu que notre société doit se défendre que contre l'Etat », il ajoutait : « 77 se peut que les proportions soient inversées dans trente ans ». On peut considérer que c'est bien, effectivement, ce qui s'est passé et le livre d'O. Razac reflète pour une part le basculement qui est intervenu à partir des années 1970, avec un foisonnement de réflexions sur le totalitarisme et le pouvoir [5] qui se sont transformées en dénonciation critique de ce qui était adoré la veille. Sous l'effet d'une conjonction improbable de considérations libérales et libertaires qui, en quelque sorte, a emporté le bébé avec l'eau du bain, c'est le politique en tant que tel qui s'est trouvé mis en question par un individualisme anarchisant, dont il est possible de repérer aujourd'hui les multiples manifestations, et qui se traduit contradictoirement par un procès sans cesse recommencé à l'égard de toutes les institutions, tout en réclamant avec la même insistance leur assistance et leur protection.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Centre d'études et de recherches sur la police (CERP),
Université Toulouse I Capitole


[1] Nouvelle édition augmentée (Champs/essais, Flammarion) d'un ouvrage paru en 2000.

[2] Ces courants qu'évoquait Dominique Monjardet lorsqu'il notait à propos de la réflexion sur les institutions policières : « Travailler sur la police, ce n'est pas nécessairement et compulsivement pister toutes apparences de traces de 1984, de Big Brother et de la surveillance généralisée, de l'Etat policier et de l'arbitraire policier, de l'impunité et de la corruption, du racisme et de la violence, etc. Ces choses-là existent, dans des proportions difficiles à déterminer exactement, et d'ailleurs très variables dans le temps et dans l'espace. Il est aussi absurde de le nier que d'y voir la seule et entière réalité des choses policières », D. Monjardet et al, Notes sur les choses policières, La Découverte, 2006.

[3] Cf. R. Muchembled, Histoire de la violence, Seuil, 2009.

[4] Principes de la philosophie du droit, Vrin, 1962, p. 402.

[5] On peut rappeler ici que le célèbre « Surveiller et punir » de Michel Foucault a été publié en 1975.

[223]

Police, société et contrôle social.

Texte 8

“Dominique MONJARDET,

Notes inédites sur les choses policières.”

In Cahiers de la sécurité, no 7, janvier-mars 2009, pp. 222-224. Notes de lecture.

2008, La découverte, coll. Textes à l'appui, 298 p., 28,00 €

Ce livre [1] est d'abord un livre d'hommage à la mémoire du chercheur et sociologue du travail policier qu'a été Dominique Monjardet, disparu en mars 2006. Cet ouvrage est constitué, d'une part, par un recueil de notes de travail qu'il a rédigées entre 1999 et 2006 et, d'autre part, par diverses contributions faisant un bilan de son œuvre. Mais ce livre est plus que cela, en apportant d'utiles informations sur ce qu'à été en France, depuis les années 1970, le développement de la sociologie de la police, dont Dominique Monjardet a été un des artisans. Par là, il constitue un intéressant complément à l'article que l'on a récemment consacré à ce sujet [2], tant par ce qu'il dit que, parfois, par ce qu'il ne dit pas. On s'attachera ici à en faire une lecture qui aurait sans doute été celle de Dominique Monjardet lui-même pour un livre de ce type, en essayant d'en dégager des leçons générales au delà du caractère individuel de l'hommage rendu à sa personne.

La première partie du livre est donc constituée par ces « notes inédites sur les choses policières » qui donnent son titre à l'ouvrage et sont issues, un peu au jour le jour, des observations, des lectures, des réflexions de Dominique Monjardet concernant son objet de recherche. On y retrouve les qualités de l'enquêteur de terrain et la richesse des analyses qui font le prix de Ce que fait la police. Avec quelques formules synthétiques dont la pertinence attire l'attention, telle celle-ci : « Il n'y a pas le police facile : si la police était facile, il n'y aurait pas besoin de police ». D'autres sont plus polémiques, comme cette observation, qui ne concerne pas que la police, relative au lien entre revendications de moyens et irresponsabilité : « La grande plainte policière sur l'insuffisance des moyens est non seulement structurelle, comme dans toute activité de service, où les moyens sont toujours finis au regard de besoins extensibles à l'infini, mais aussi fonctionnelle : elle fonde une revendication d'irresponsabilité et d'impunie générales et permanentes ».

Sur le travail du chercheur, et sur la manière de se situer par rapport à son objet, sa réflexion l'amène à s'interroger sur la difficulté que lui paraît représenter ce qu'il perçoit comme une résistance policière à la connaissance sociologique, en allant jusqu'à écrire : « l'activité policière est-elle compatible avec ce minimum de questionnement, de doute, d'incertitude qui est au principe même de toute recherche, de la posture de recherche elle-même ? ». Il avance aussi l'hypothèse que cet « "autisme sociologique", rencontré chez certains policiers ou hauts fonctionnaires [3], puisse avoir son origine dans une concurrence inconsciente pour la connaissance du social, avec la situation paradoxale du sociologue de la police, « dans sa prétention à connaître appliquée à ceux-là mêmes dont la fonction est de percer les secrets ». En usant d'une formulation un peu brutale, il ajoute : « Le policier hait le sociologue parce que le sociologue ne cesse de lui signifier qu'il ne sait rien, alors même qu'il a quelques raison de penser qu'au contraire, il a accès à un savoir particulièrement rare et précieux [223] (puisque caché). Bref, entre le policier et le sociologue, il y a un conflit essentiel pour savoir celui qui détient et produit le savoir légitime sur le social ».

En même temps, sa familiarité avec la réalité et la complexité de l'objet policier le conduit à prendre ses distances à l'égard d'un « sociologisme gauchiste » ou d'un « gauchisme sécuritaire », dont le simplisme sociologique et les a priori idéologiques lui semblent peu compatibles avec la démarche scientifique dont il se réclame : « Travailler sur la police, ce n 'est pas nécessairement et compulsivement pister toutes apparences de traces de 1984, de Big Brother et de la surveillance généralisée, de l'Etat policier et de l'arbitraire policier, de l'impunie et delà corruption, du racisme et de la violence, etc. Ces choses là existent, dans des proportions difficiles à déterminer exactement, et d'ailleurs très variables dans le temps et dans l'espace. Il est aussi absurde de le nier que d'y voir la seule et entière réalité des choses policières ». Tout en récusant cette dérive, peut-être ne dit-il pas assez que ce travers peut contribuer à nourrir la méfiance policière évoquée précédemment. En tout cas, Dominique Monjardet pointe dans les deux attitudes - les réticences policières et les dénonciations gauchistes -, une convergence : « Dans les deux cas, ce qui prédomine, c'est le refus de savoir : il est aussi condamnable chez les chercheurs que chez les policiers, et leurs juges... »

Par ailleurs, on retrouve dans ces textes, de manière récurrente, un axe majeur de la réflexion de Dominique Monjardet, bien connu des familiers de son œuvre : l'importance accordée aux activités de sécurité publique (qu'il oppose à la préoccupation de « l'ordre public ») et l'accent mis sur la nécessité d'un rapprochement de la police avec le public et avec la demande sociale, en insistant, dans cette perspective, sur les avantages d'une gestion municipale des questions de police (qu'il oppose à une gestion régalienne ou étatique). Les arguments qu'engrangent ces notes à l'appui de ce point de vue sont toujours intéressants, mais collectés de manière assez unilatérale, en négligeant les réserves que peuvent susciter, en ce domaine, les risques de corruption ou l'ambivalence du contrôle policier de proximité. En fait, ces remarques relatives à l'approche intellectuelle de ces questions posent le problème de la posture ambiguë adoptée ici par Dominique Monjardet, qui a souhaité être, en la matière, chercheur et prescripteur, puisqu'il a été le conseiller de la direction centrale de la Sécurité publique pour la mise en place de la « police de proximité » à la fin des années 1990. Ainsi resurgit chez Dominique Monjardet le vieux problème des rapports du savant et du politique.

On peut s'étonner que cette réflexion sur la police, qui est, pour une part, une réflexion sur la réforme de la police, ne fasse jamais référence, à ce propos, à la dimension du temps, à la dimension de la durée, comme si le sociologue avait sur ce point une attitude de juriste, en pensant qu'il suffit de changer les règles du jeu pour que les comportements se modifient en quelques semaines ou en quelques mois, en semblant partager ici les illusions des réformateurs qui oublient ce qu'on peut appeler l'inertie du social. Cette attitude est d'autant plus étonnante que Dominique Monjardet défend, de manière répétitive - et éventuellement discutable - l'idée que la police française est, par son héritage culturel et historique, presque aux antipodes de l'approche des questions de police en termes de proximité dont il se fait le champion. S'il en est bien ainsi, il est illusoire de penser que des transformations présentées comme aussi révolutionnaires puissent avoir des conséquences concrètes évaluables en quelques mois ou même, sans doute, en quelques années. On voit bien ici la divergence qui peut naître du fait que le temps du sociologue n'est pas le temps du politique

À côté de ces notes, qui occupent plus de la moitié de l'ouvrage, celui-ci réunit des textes de dimension variable, qui, à partir de points de vue assez divers, évoquent tel ou tel aspect de l'activité de Dominique Monjardet et apportent des informations sur son œuvre et son influence. Des textes signés notamment, dans l'ordre de leur apparition, de René Levy, Jean-Marc Erbès, Pierre Favre, Jean-Marc Berlière, Michel Wievorka, Catherine Gorgeon, François-Yves Boscher, André Sibille, Jean-Paul Brodeur et Frédéric Ocqueteau.

Ces textes convergent dans un hommage mérité au travail de l'auteur de Ce qu'est la police. Cependant, outre quelques dérapages polémiques concernant l'actualité parisienne, on peut regretter la tonalité de certaines contributions qui tendent à faire de Dominique Monjardet une sorte de prophète solitaire prêchant dans le désert. Ainsi, lorsqu'il est présenté comme « le premier et longtemps le seul [...] à avoir perçu l'importance et la complexité du domaine pratiquement inexploré par les sciences sociales françaises que constituait alors la police ». L'intéressé lui-même n'aurait peut-être pas apprécié ce genre d'excès, lui qui, dans ses notes, ironise sur un personnage se présentant comme un « pionnier et précurseur méconnu », alors même, ajoute-t-il que « depuis vingt ans, le champ a nourri quelques recherches significatives et s'est ouvert à des travaux étrangers essentiels ». On peut noter, en outre, dans ces textes, une tendance à faire commencer en 1985 cet hommage, en estompant quelque peu son premier livre de 1983 et en ne disant rien de son appartenance au Comité scientifique créé par la direction de la Formation de la Police nationale avec l'aide du [224] ministre de la Recherche en 1982 [4], peut-être pour éviter de situer l'importance incontestable de son œuvre dans un contexte plus large, qui ne commence pas en 1980 et qui n'était pas seulement parisien, même s'il est vrai qu'à cette époque on pouvait effectivement parler d'un « désert » parisien en la matière [5].

Certaines contributions tranchent heureusement avec ces excès hagiographiques. Ainsi, celle de René Lévy, et, plus encore, celle de Pierre Favre, dont la carrière universitaire, qu'il a volontairement fait se terminer à Grenoble, après avoir été un des piliers de la science politique à l'Institut d'études politiques de Paris, lui a permis de constater qu'il y a une vie en dehors de Paris - et même une vie intellectuelle ! [6] -, ce qui l'amène, par exemple, à rappeler le bilan chronologique et géographique des thèses soutenues sur les questions de police, auquel on pourrait ajouter celui des ouvrages scientifiques publiés. Son intervention, relative à l'audience de Dominique Monjardet dans le champ de la science politique, est, en outre, particulièrement intéressante, par l'analyse qu'elle fait du désintérêt de ce milieu pour son œuvre et, plus largement, pour la sociologie de la police.

C'est ainsi que Pierre Favre met très explicitement en cause le dogmatisme intellectuel qui, en faisant du « bourdivisme », des thèses de Bourdieu, la référence incontournable, « indépassable », de la science politique française, a enfermé celle-ci, selon ses propres termes (que l'on peut estimer modérés), « dans des problématiques souvent exclusives, qui balisent les terrains d'enquête de manière parfois rigide ». Par ailleurs, il rappelle que l'importance accordée par Dominique Monjardet à la connaissance de terrain et aux enquêtes empiriques était peu accordée aux orientations d'une discipline, qui, tout en prétendant devenir une « sociologie politique », n'a souvent retenu de la sociologie que le pire - l'idéologisation des années 1970-1980 - en négligeant le meilleur - la pratique des études de terrain. D'où, constate encore Pierre Favre - là encore, en termes euphémisés - « une survalorisation de la théorie et, corollairement, une minoration du travail empirique ».

En terminant cette évocation des activités et des engagements de Dominique Monjardet - dans la continuité de son travail de chercheur, comme dans les épisodes qui l'ont amené, à se rapprocher du fonctionnement de certaines institutions (l'IHESI ou la direction centrale de la Sécurité publique) et dans ses réactions de citoyen - on est conduit à s'interroger - dans son cas comme dans celui du lecteur - sur la portée de la feuille de route qu'il formulait pour « l'intellectuel », et donc pour le chercheur, dans une note de décembre 2000 lorsqu'il écrivait : « L'intellectuel n'a aucune qualité pour prêcher, prescrire ou prévoir ; il dispose éventuellement de quelques connaissances qui lui permettent d'éclairer certains choix. C'est tout, et c'est déjà beaucoup. Le cas échéant, il est invité à attester (fournir les preuves) du savoir qui lui permet de fonder cet éclairage ». Cette modestie peut surprendre, en tout cas, on ne peut nier que D. Monjardet ait contribué, même s'il n'a pas été le seul, à faire progresser les « quelques connaissances » disponibles sur l'objet auquel il a consacré ses travaux.

Au-delà de l'hommage au travail personnel de Dominique Monjardet, ce livre apporte, on le constate, un ensemble d'éléments de réflexion particulièrement intéressants, tant en ce qui concerne, la situation de la sociologie de la police française, son développement et ses limites, que pour ce qui est de l'état des sciences sociales en France, ou, du moins de certaines d'entre elles.

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE

Centre d'études et de recherches sur la police (CERP)
 - Université des Sciences sociales de Toulouse



[1] Dominique Monjardet, Notes inédites sur les choses policières (1999-2006), suivi de te sociologue, la politique et la police sous la direction d'A. Chauvenet et F. Ocqueteau, Préface de P. Joxe, Paris, La Découverte, 2008.

[2] « 1968 aux origines de la sociologie de la police », Cahiers de la sécurité, octobre-décembre 2008.

[3] Il semble ainsi avoir été particulièrement choqué par le propos d'un haut fonctionnaire qualifiant l'approche scientifique des questions de police et de sécurité de « chiasse sociologique ».

[4] À ce propos, on peut faire état d'un petit mystère. Dans le numéro des Cahiers de la Sécurité Intérieure célébrant le dixième anniversaire de l'IHESI, l'auteur de cette recension avait publié un article intitulé « Jalons pour une histoire de la recherche française sur les institutions et les pratiques policières », dans lequel figurait la composition de ce comité et où le nom de Dominique Monjardet ne se trouvait pas. Ayant cru, dans un premier temps, être responsable de cette omission, il a constaté, après vérification qu'il n'en était rien, et que c'est au niveau de la publication que cette information avait disparu... !

[5] Un « désert » peu accueillant, qui explique la prudence de Dominique Monjardet lorsqu'il a choisi en 1983 de publier tes policiers sous le pseudonyme de Pierre Demonque.

[6] À propos de ce provincialisme parisien, il n'est pas inutile de rappeler ici l'anecdote suivante. En 1994, à l'occasion du colloque international organisé par l'IHESI, pour réunir à Paris la fine fleur des chercheurs étrangers en matière de sociologie de la police, la représentation française était uniquement parisienne. Ayant choisi pour sa part, après quelques péripéties, d'assister malgré tout à cette réunion, l'auteur de ces lignes a eu la surprise, durant le premier repas, de voir s'approcher de lui, en compagnie d'Eric Chalumeau, le chercheur québécois Jean-Paul Brodeur, qui était le président du comité d'organisation du colloque. Celui-ci tenait à lui faire savoir qu'il n'était pour rien dans l'ostracisme concernant les chercheurs français non parisiens et qu'il le priait de transmettre aussi ce message à Jean-Jacques Cleizal s'il en avait l'occasion. Comme quoi, il y avait des informations qui étaient connues à Montréal et qui ne l'étaient pas à Paris...



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 7 novembre 2016 19:38
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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