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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Louis Loubet del Bayle, Police et proximité ou le paradoxe du policier.” In revue Cahiers de la sécurité, no 26, décembre 2013, pp. 102-107. Revue de l’Institut national des Hautes Études de la sécurité et de la justice. [Autorisation de diffuser cet article en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l'auteur le 24 novembre 2015.]

[102]

Jean-Louis Loubet del Bayle [1]

Historien des idées et sociologue de la police
Professeur émérite de Science politique
à l'Université des Sciences sociales de Toulouse-Capitole

Police et proximité
ou le paradoxe du policier
.”

In revue Cahiers de la sécurité, no 26, décembre 2013, pp. 102-107. Revue de l’Institut national des Hautes Études de la sécurité et de la justice.


Introduction [102]
La police communautaire [102]
Un problème récurrent et ambigu [103]
Le paradoxe du policier [106]


Introduction

L'association des termes police et proximité est devenue une sorte de lieu commun et nombre de commentaires ou de réflexions en font une référence aujourd'hui incontournable, en insistant sur la nouveauté radicale que représenterait cette façon de concevoir les rapports des institutions policières avec leur environnement et avec la société au sein de laquelle elles interviennent. Pourtant, on peut dire que cette question est sans doute presque aussi vieille que l'histoire de la police, dans la mesure où elle met notamment en lumière ce que l'on peut appeler le paradoxe de la situation du policier, qui, dans ses rapports avec la société, doit être fonctionnellement et contradictoirement intégré et séparé. L'analyse comparative, aussi bien dans le temps que dans l'espace, montre, en fait, le caractère récurrent de cette problématique.

Pour ne prendre qu'un exemple, qui mêle références géographiques et références historiques, on peut évoquer ici l'exemple du Japon et des formes de police de proximité qui y ont été mises en œuvre précocement, dès la fin du XIXe siècle. Avec, d'une part l'institution des kobans, ces postes de police qui quadrillent, au plus près des habitants, les quartiers des grandes villes japonaises, et où de deux à six policiers, selon les cas, sont au service de la population, tout en laissant de temps en temps leur koban vide, avec un téléphone accessible, pour patrouiller à vélo dans le territoire dont ils ont la charge, ou bien — plus original encore — avec les chuzaishos, ces policiers qui, installés avec leur famille dans un local au milieu de la population, y exercent habituellement leurs fonctions de manière solitaire, avec éventuellement l'assistance bénévole de leur épouse. L'intérêt comparatif de cet exemple est aussi de rappeler que, historiquement, cette politique datant de l'ère Meiji, après 1868, s'est inspirée des pratiques d'îlotage mises en œuvre à Paris sous le Second Empire [2], celles-ci étant, elles-mêmes, la transposition en France de certaines orientations de la police anglaise dont le futur Napoléon III avait fait l'expérience au cours de son exil britannique [3]. Tout ceci pour rappeler que la réflexion sur la police en termes de proximité ne date donc pas d'aujourd'hui et qu'il est peu pertinent de s'interroger, comme on le fait parfois en France, dans une perspective quelque peu ethnocentrique, pour savoir si celle-ci remonte au colloque de Villepinte en 1999, à des propos de Lionel Jospin en 1997, au rapport Peyrefitte en 1976 où à l'expérience d'îlotage de Toulouse en 1974. De même, les pratiques de community policing, de « police communautaire », dans les sociétés de culture anglo-saxonne, qui ont suscité de nombreuses initiatives et une littérature pléthorique, illustrent le caractère universel de ces interrogations [4].

La police communautaire

En fait, cette réflexion en termes de proximité regroupe sous l'expression de « police communautaire », d'une manière un peu systématique, un certain nombre d'idées sur les rapports de la police avec la société, sur les rapports de la police avec le public, qui avaient été plus ou moins mises en avant lors de la création de la police métropolitaine de Londres, en 1829, par Robert Peel. Ce rappel historique montrant, lui aussi, que ce problème [103] n'est pas seulement lié à l'abondante littérature anglo-saxonne qu'il a suscitée au cours des dernières décennies, mais qu'il touche à des questions de fond, soulevées dès l'origine des institutions policières.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le développement de cette réflexion a été lié, dans les sociétés démocratiques développées, au constat d'un divorce, d'un éloignement, entre la police, les policiers et le public, qui se sont traduits par un sentiment grandissant d'insécurité et par une perte de confiance dans le rôle et l'efficacité de la police pour protéger les personnes et les biens. Cette évolution a été pour une part en rapport avec des changements matériels, comme le progrès des techniques de communication (radio, téléphone) ou la motorisation des moyens de déplacement, qui ont eu pour conséquence de rendre moins importante la proximité entre le policier et le terrain de son action. De ce fait, se sont développées des pratiques policières fondées essentiellement sur la rapidité des communications et la rapidité des interventions, en négligeant les contacts familiers et permanents avec la population. Par ailleurs, la professionnalisation des institutions policières, en valorisant la spécialisation des personnels et leur indépendance dans la mise en œuvre de leurs compétences, est allée aussi dans le même sens, en conduisant à négliger les préoccupations concrètes des citoyens et leurs attentes au profit de considérations d'efficacité technique, souvent évaluées en termes statistiques.

C'est pour remédier aux inconvénients de cette situation - croissance des incivilités et de la petite et moyenne délinquance, développement du sentiment d'insécurité, méfiance critique du public à l'égard de la police, crise de l'environnement urbain, etc. - qu'à partir des années 1970 s'est développée, particulièrement en Amérique du Nord, une réflexion sur le thème de la « police communautaire », afin de renouer les liens entre la police et la « communauté » et de rapprocher la police de la population qu'elle est appelée à régir et à protéger. Il s'agit alors de réorganiser et de décentraliser l'activité policière, avec notamment une réorientation des patrouilles et le développement des pratiques d'îlotage, afin de réimmerger la police dans le tissu des relations sociales quotidiennes et de faciliter une communication à double sens entre la police et le public. Cela suppose une définition des problèmes locaux et des priorités en étant attentif aux demandes des citoyens et en les consultant, comme cela implique aussi une politique de partenariat et de mobilisation tendant à aider les quartiers à résoudre par eux-mêmes les problèmes d'insécurité, en suscitant des organisations de proximité et en appelant la population à participer à des programmes de prévention [5].

Dans de nombreux pays, cette orientation vers cette forme de police s'est traduite par une très grande diversité de mesures. C'est ce que l'on a constaté, par exemple, aux États-Unis : « Sous la rubrique de police communautaire, les administrations policières américaines ouvrent actuellement de petits commissariats annexes de quartier, mènent des études pour identifier les problèmes locaux, organisent des réunions et des séminaires sur la prévention du crime, publient des bulletins d'information, aident à la formation de groupes de surveillance de quartier, mettent en place des comités consultatifs pour informer les policiers, organisent des activités pour les jeunes, mènent à bien des projets éducatifs et des campagnes contre la drogue dans les médias, patrouillent à cheval et collaborent avec les autres services municipaux pour maintenir en vigueur les règlements de santé et de sécurité [6] ». L'orientation commune de tous ces programmes est donc de rapprocher le policier de la société, avec tous les avantages censés s'attacher à ce rapprochement : pénétration du tissu social, collecte de renseignements, connaissance des problèmes locaux, familiarité avec la population, collaboration de celle-ci avec la police, limitation de l'usage de la force et de la contrainte au profit de la persuasion, consensus autour d'une « police de service » et d'une « police douce ».

Un problème récurrent et ambigu

Ce type de préoccupation n'est cependant pas nouveau et constitue, comme on l'a déjà indiqué, une donnée récurrente, plus ou moins explicite, de l'histoire des institutions policières. Par nécessité fonctionnelle, une police ne peut fonctionner en vase clos, complètement isolée de la société qu'elle est appelée à réguler. Le fait que les thèses de la police communautaire s'inspirent pour une part des idées de Robert Peel au début du XIXe siècle est là pour rappeler la permanence de cette préoccupation. Plus anciennement encore, elle se retrouve, en France, dans les patrouilles dites de « surveillance générale » de la maréchaussée sédentarisée au XVIIIe siècle, puis de la gendarmerie, jusqu'à nos jours : « La surveillance générale est le cadre privilégié de la relation du gendarme avec la population. Elle [104] permet à ce dernier de prendre contact, de dialoguer, de connaître les habitants qu'il a pour mission de protéger, d'assister et de renseigner En se plaçant du côté de la population, ce type de service contribue à humaniser l'action du gendarme, à le faire apparaître non seulement comme représentant de l'ordre, mais aussi comme une personne intéressée par ses concitoyens, par leurs problèmes quotidiens, par toute une foule de préoccupations et d'activités. La force du gendarme, c'est justement de pouvoir parler avec les gens de sujets en rapport avec la sécurité et la délinquance, mais aussi du temps qu'il va faire, de l'état des récoltes, de la diminution inquiétante des commandes, des résultats de l'équipe de football du village ou de l'organisation du prochain concours de pêche [7] ». De même, on peut noter que, dès 1854, fut mis en place à Paris, dans cette même perspective, un système de sécurité publique reposant sur Pilotage, c'est-à-dire sur la surveillance continue d'une partie d'un quartier (un « îlot ») par les mêmes agents de la police parisienne. Sa fonction était alors clairement exposée par le ministre l'Intérieur de l'époque en ces termes : « Le principe [...], c'est la présence partout, jour et nuit, à toute heure, de nombreux agents dont chacun, chargé de la surveillance exclusive d'un espace très circonscrit [...], connaît à fond la population et les habitudes, se trouve toujours là, prêt à donner son appui [...] et, par ces allées et venues continuelles, ne laisse aux malfaiteurs ni le loisir de consommer, ni même de préparer surplace leurs coupables projets [8] ». Un siècle plus tard, en 1976, un rapport ministériel français, en insistant sur la nécessité de « personnaliser les rapports entre la police et le citoyen », soulignait, dans le même sens, que « l'intégration du policier dans la cité doit se faire par la généralisation de l'îlotage [9] ».

Tout ceci montre que l'exercice de la fonction policière suppose, aujourd'hui comme hier, l'intégration du policier dans la société. En même temps, l'histoire comme les expériences contemporaines montrent aussi que cette intégration ne peut être que relative, car l'exigence d'intégration doit être combinée avec le souci de ne pas compromettre la nécessaire indépendance du policier dans l'exercice de ses fonctions, notamment lorsque la société qu'il a à réguler est une société hétérogène, divisée en groupes, divergeant par leurs intérêts et leurs attentes. Cette question constitue d'ailleurs un des points d'achoppement des expériences de police communautaire, comme l'a noté W. Skogan : « Une action policière qui s'appuie sur la concertation est difficile là où la population est fragmentée en races, classes et modes de vie différents. Si, au lieu de rechercher des intérêts dans cette diversité, la police travaille principalement avec les individus de son choix, la police ne sera plus neutre. Il est aisé pour les policiers de centrer la police communautaire sur l'assistance aux personnes avec lesquelles ils ont des affinités et avec celles qui partagent leurs vues. Les priorités locales qu'ils signalent alors seront celles d'une partie de la communauté et non de la communauté tout entière [10] ». Ce qui est ainsi souligné, c'est donc la difficulté pour le policier « intégré » d'être, dans un tel contexte, à l'écoute de tous, d'être un arbitre impartial, au milieu des pressions contradictoires qui peuvent s'exercer sur lui et compromettre l'exercice de sa fonction régulatrice.

Ce que constatait déjà un commissaire de police français, à une époque où on ne parlait pas de « police communautaire », en soulignant la « position délicate » du policier : « lorsque son intervention a pour but de satisfaire la masse, tout va pour le mieux ; mais dès qu'il est obligé de s'opposer à certains individus ou associations et qu'il heurte des intérêts, il est tout de suite vilipendé et se retrouve avec sa solitude [11] ». Un historien de la police de New ? York au début du XXe siècle fournit, par exemple, une illustration très prosaïque des contradictions sociales au cœur desquelles peut se trouver le policier, en notant que la question de la réglementation des ventes d'alcool divisait alors les groupes sociaux : « les associations civiques et ligues de vertu, composées majoritairement de protestants nativistes, pressaient la police d'agir, tandis que les New-Yorkais d'origine allemande, irlandaise ou même italienne criaient à la persécution policière. Plus banalement, la question du jeu des enfants dans la rue opposait, d'un côté, les commerçants et propriétaires qui avaient peur pour leurs fenêtres et leurs vitrines et, de l'autre, les familles qui rappelaient que les enfants n'avaient pas d'espace chez eux pour jouer [12] ». Plus récemment, un responsable policier belge, engagé dans des expériences de police communautaire, fait des observations analogues : « Userait erroné d'imaginer que la population est monolithique et que "ses attentes" soient cohérentes et univoques. Par exemple, si une frange de la population souhaite "plus de bleu" dans la rue, les adolescents des cités souhaitent en voir beaucoup moins. [...] A propos de la sécurité routière, la vitesse élevée au volant est stigmatisée, mais elle est aussi vantée par les médias et appréciée par certains usagers [13] ». L'attention [105] policière accordée aux attentes du public et leur prise en compte ne vont donc pas de soi et peuvent, en effet, entraîner des difficultés considérables lorsqu'il s'agit de définir « l'intérêt général » dans une société plurielle, et lorsqu'il s'agit de faire prévaloir celui-ci sur les intérêts particuliers ou les passions passagères.

On se trouve en fait ici devant une situation paradoxale, dans la mesure où le pluralisme des sociétés contemporaines constitue, à la fois, l'une des principales justifications de l'intérêt porté aux conceptions « communautaires » et le principal obstacle à leur application. C'est ainsi qu'un interprète des thèses « communautaires » ne peut pas ne pas constater : « Ea notion de sécurité ou d'insécurité, les nécessités d'intervention publique peuvent se décliner selon l'infinie variété des sources de friction, autant que selon le vaste éventail des représentations de l'acceptable et de l'inacceptable, du juste et de l'injuste, soumettant la place dans la société de la fonction policière et les modalités de son exercice à un nombre potentiellement illimité et sociologiquement imprévisible de paramètres ». Dès lors, le même auteur, après avoir pourtant posé le principe qu'une « bonne police doit refléter la communauté qu'elle a mission de réguler » est inévitablement amené à poser la question de « la sélection de la norme qui, entre des prétentions divergentes à réguler un espace peuplé, devra prévaloir sur les autres normes possibles [14] ». Dans le même sens, le chercheur Dominique Monjardet pouvait constater : « ha demande sociale est nécessairement une construction ad hoc, par mise en débat et arbitrage à partir d'une multiplicité de demandes partielles, concurrentes et contradictoires [15] ». Par ailleurs, en évoquant des cas où une opinion divisée peut s'en prendre, par exemple, à des groupes minoritaires, on a pu aussi remarquer, comme a pu le faire Ronald Mawby, « qu'une participation accrue du public à l'exercice de l'action policière peut alors devenir une menace pour la liberté [16] ».

Même lorsque la « communauté » est relativement homogène et où l'arbitrage entre aspirations sociétales est moins nécessaire, la solidarité avec celle-ci peut paralyser le policier et l'amener à des compromis, sinon des compromissions, susceptibles de mettre en question, par exemple, l'égalité de tous les citoyens face à l'application de la loi. Ainsi, en France, l'intégration territoriale de la gendarmerie est à l'origine de ce que l'on appelle parfois le « privilège de circonscription », se traduisant par des pratiques différenciées des gendarmes au bénéfice des habitants de leur brigade, notamment en matière de police routière. « Il peut être bien difficile au gendarme de la brigade, parce que son action quotidienne s'inscrit dans un territoire restreint, un milieu spécifique, qu'il connaît et dont il est connu, de se comporter en faisant abstraction des conséquences sociales et humaines induites par cette proximité. Cette pratique largement répandue conduit à reconnaître aux "locaux" une sorte de "privilège de circonscription" [...] En d'autres termes, il est possible d'observer une tendance quasi naturelle à faire preuve de compréhension et de bienveillance à l'égard du contrevenant connu, parce qu'il réside dans le canton, en usant à l'égard de ce dernier des moyens préventifs que sont l'avertissement et le rappel de la réglementation, alors que dans les autres cas, si le contrevenant est immatriculé dans un autre département, il sera fait plus systématiquement usage de l'outil répressif [17]. » Alors que cette proximité constitue l'un des facteurs de l'efficacité policière de la gendarmerie dans le milieu rural, ces observations illustrent donc ce que peuvent être les effets pervers de cette proximité.

Des remarques du même type ont pu être faites concernant la police communautaire, en soulignant que l'immersion du policier dans la société et dans la population qu'elle recommande n'est pas sans risque. « Ceux qui critiquent la police communautaire, a-t-on pu noter [18], craignent qu'elle favorise une connivence entre citoyens et policiers telle que le comportement de ceux-ci ne serait plus régi par leur devoir de réserve, leur professionnalisme et le strict respect de la loi ». De même, ce rapprochement avec la population n'est pas sans rapport avec un problème récurrent, qui se pose à toutes les polices du monde, celui de la corruption, et Maurice Punch, spécialiste de ces questions, peut remarquer : « Ea dernière tendance en date de la police est l'îlotage. Il structure la police en petites unités décentralisées au sein d'un secteur géographique précis et vise à mieux répondre aux problèmes locaux. Inévitablement, ce système soulève la question du favoritisme, d'un excès de tolérance et d'intimité, de l'hospitalité et des cadeaux. Il serait naïf de le nier [19] ». C'est ainsi qu'aux Etats-Unis les programmes de police communautaire recommandent la stabilité des affectations territoriales des personnels et de la composition des équipages des voitures de patrouille, alors que les politiques de « professionnalisation » et de lutte contre la corruption prônaient précédemment des orientations exactement inverses.

[106]

Le paradoxe du policier

En fait, les exigences de l'exercice de la fonction policière supposent — ce que l'on peut appeler le « paradoxe du policier » — que le policier et les institutions policières soient, dans leurs rapports à la société et à la population, « intégrés et séparés », et ce problème, dont la solution ne peut être qu'un compromis plus ou moins satisfaisant, semble vieux comme la police, ainsi qu'en témoigne, par exemple, ce débat, au XVIIIe siècle, entre les responsables, en France, de la police de la ville de Lille : « Dans l'affaire Rousse/et, le Magistrat lillois se lance dans un vibrant plaidoyer en faveur d'une police autochtone, il argumente sur le fait que la police demande une "connaissance du local", une habitude des coutumes et usages, qui ne peut s'acquérir que par une longue fréquentation de la ville et de ses habitants. Le Prévôt, au contraire, dit qu'il faut se méfier des accointances trop familières de la police avec les habitants, qu'un policier non-natif du lieu sera plus impartial et plus rigoureux. [...] Le chef de la police préfère un sergent étranger efficace, même s'il est peu populaire, à un sergent natif plus vulnérable à la corruption par une trop grande familiarité avec ses concitoyens [20] ». De même, dans un ouvrage classique de la sociologie américaine, consacré à la vie quotidienne des immigrants italiens d'un quartier de Boston dans les années 1930, le sociologue William Foote Whyte pouvait, lui aussi, noter incidemment le caractère crucial de cette contradiction, en évoquant le rôle social du policier dans ce milieu : « Le policier qui a une vision légaliste de ses obligations se coupe des liens personnels qui lui sont pourtant nécessaires pour être capables d'être un médiateur dans k règlement des conflits dans son ressort. Le policier qui a des liens étroits avec la population locale est incapable d'agir contre elle avec la vigueur prescrite par la loi [21] ».

Les considérations précédentes ont concerné implicitement les activités de sécurité publique, mais il est possible de constater qu'elles sont applicables à presque toutes les formes d'activité policière. Il en est, par exemple, de même en matière de police criminelle, qui oblige les policiers à côtoyer, fréquenter, infiltrer les milieux délinquants, afin de pouvoir collecter les informations nécessaires à l'efficacité de leur action. Parallèlement, de manière répétitive, des « affaires » plus ou moins retentissantes et médiatisées viennent rappeler les effets pervers que peut comporter cette familiarité avec les milieux à « policer » et les formes diverses de compromission ou de corruption qui peuvent en résulter pour les policiers. On peut remarquer que cette même contradiction n'épargne pas l'exercice de la police de renseignement.  Comme on a pu le noter :   « On ne souligne pas asse% en général les qualités de sympathie, la capacité d'intuition nécessaire à la "police d'observation" : il faut tout comprendre, et parfois à demi-mot, il faut pénétrer le milieu particulier, sa logique, ses méthodes de raisonnement... Mais, il faut en même temps avoir une certaine capacité de détachement, de distanciation, afin de bien saisir cette "chimie sociale", de sauvegarder l'intérêt général [22] ». On constate donc, dans tous ces cas, le même problème et la même obligation dans laquelle se trouvent institutions policières et policiers d'avoir avec la société une relation contradictoire d'intégration/séparation.

Enfin, la signification de ce rapprochement des institutions policières avec la société présente des ambiguïtés, souvent ignorées, du fait de son caractère ambivalent selon, notamment, le contexte politique dans lequel il s'instaure. En effet, le postulat selon lequel une police de proximité est au service de la population et à l'écoute de ses attentes ne se vérifie pas toujours. Dans la mesure où ce rapprochement peut traduire, dans certaines situations, un développement du contrôle policier sur la société, comme le montrent, par exemple, un certain nombre de pratiques ayant eu cours au XXe siècle dans les sociétés communistes, avec, en URSS, les droujiny ou, en Allemagne de l'Est, avec les ABV : « Les ABV [Auxiliaires volontaires de la police] introduits à l'automne 1952 "sur le modèle des expériences soviétiques", peuvent être décrits comme la version est-allemande de la community policing. Leur mise en place changea fondamentalement l'organisation de la police au quotidien, en attribuant à chaque citoyen de la RDA son îlotier. Le pays entier fut divisé en mini-districts d'à peu près 3 500—4 000 habitants, ce qui donnait, pour toute la RDA environ 4 700 ABV. LABV était responsable de son district pour tout ce qui concernait l'ordre, pour conseiller ou avertir les habitants, et pour fournir des renseignements par exemple, si un résident faisait une demande de visa pour l'Ouest) et pour surveiller les visiteurs, surtout s'ils venaient de l'Ouest, pour organiser la prévention des incendies, surtout dans les campagnes, et du sabotage, dans les usines. L'ABV était censé connaître tous les résidents de son district et devait leur rendre périodiquement visite, il devait habiter surplace... [23] ».

Si, dans le contexte des sociétés démocratiques, le discours dominant tend, comme on l'a vu, à valoriser positivement l'orientation « communautaire » que l'on vient d'évoquer, notamment du fait de l'effacement des formes directement  sociétales de contrôle  social [107] qu'elle tente de remplacer, des critiques sont néanmoins parfois formulées à l'égard de ce que certaines tendances idéologiques radicales considèrent, par exemple, comme une évolution périlleuse vers une surveillance policière croissante dans les sociétés modernes. Ainsi dans cette contestation des pratiques canadiennes par un texte critique diffusé sur Internet en 2001 : « Aussi farfelue que puisse paraître la combinaison insolite des mots "police" et "communautaire " aux oreilles d'une personne sensée, cette formule sert de couverture idéale pour mener une offensive policière généralisée contre la société. Partout où le germe de la police communautaire a été semé, les abus de pouvoir contre la population civile redoublent d'intensité, en particulier contre les victimes favorites des flics, les gens qui sont marginalisés par la société capitaliste [24] ». Dans le même sens, on peut noter que, dans les années récentes, la police japonaise ayant conseillé la police indonésienne pour la transposition du système du koban, cette innovation a été perçue en Indonésie, dans un contexte socio-politique différent de celui du Japon - plus méfiant à l'égard des institutions policières - comme un développement du contrôle policier de la société. De même, a-t-on pu rapporter l'anecdote de ce membre d'une ambassade occidentale au Japon exprimant un certain agacement d'avoir reçu, quinze jours après son installation dans un quartier de Tokyo, une lettre du koban, lui offrant son assistance, mais signalant aussi, par là même, l'enregistrement de sa présence. Dès lors, il n'est pas étonnant que des observateurs ayant eu l'expérience des pratiques « communautaires » communistes en soulignent l'éventuelle ambiguïté : « l'action communautaire de la police peut aussi servir à commander le peuple au lieu de l'écouter et devenir un instrument permettant aux régimes autoritaires de surveiller et de mobiliser la population [25] ».

Dans une approche comparative qui confronte l'expérience japonaise aux références occidentales en la matière, ce constat, concernant l'ambivalence possible des mesures de « police communautaire », a conduit récemment deux chercheurs japonais s'intéressant à « la police de proximité au miroir du Japon [26] », à proposer une approche de cette question qui peut ne pas être sans utilité, en ayant l'intérêt de dissiper les ambiguïtés qu'une utilisation un peu trop irréfléchie et journalistique du terme de « proximité » peut présenter. En effet, ils proposent de distinguer, d'une part, « la police de proximité comme technique », s'appliquant aux moyens mis en œuvre pour rapprocher la police de la population et l'immerger dans celle-ci — et dont les conséquences peuvent être effectivement ambivalentes -, et, d'autre part, « la police de proximité comme finalité », lorsque ce rapprochement a pour objectif d'améliorer les services que peut rendre la police à la population, pour mieux connaître ses besoins et ses attentes, pour développer avec elle des relations de confiance et d'échange. Le but poursuivi par cette distinction sémantique étant à juste titre de souligner que « cette technique peut être mise en œuvre avec des finalités différentes, selon qu'elle a pour but de mettre l'action de la police de proximité au service des intérêts et de la sécurité des citoyens ou selon que le but recherché est d'organiser un contrôle plus étroit du comportement de la population, dans une perspective plus politique que sécuritaire ».

Evoquer le problème du rapport police/proximité c'est, on le voit, toucher à des questions qui se posent aujourd'hui de façon presque universelle et qui sont, en même temps, presque aussi anciennes que l'histoire des institutions policières. Ce sont aussi des questions qui comportent nombre d'aspects paradoxaux et ambivalents, dont la complexité est souvent négligée du fait des approches très unilatérales et très monolithiques, dans leurs présupposés et leurs références, que l'on rencontre souvent lorsque l'objet policier est abordé, particulièrement dans les travaux en langue française, alors que, pourtant, ce débat amène à retrouver des interrogations essentielles concernant les institutions policières, leur organisation, leur fonctionnement et leur place dans la société [27].

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE



[1] Professeur émérite de science politique à l'Université des sciences sociales de Toulouse-Capitole.

[2] Constatées par une mission d'étude, qui retint particulièrement de son séjour parisien l'intérêt de ces pratiques et de l'organisation de la préfecture de Police. (Cf. Chikao Uranaka, Police et contrôle social au japon, Paris, L'Harmattan, 2010).

[3] Deliermoz (Q.), 2011, « La "police de proximité", un projet neuf ? Retour sur l'expérience parisienne au XIXe siècle », publié par ta vie des idée.fr, 25 février.

[4] Dieu (F.), 2003, Policer la proximité, Les expériences britanniques, new-yorkaises et françaises, Paris, L'Harmattan.

[5] Cf. Normandeau (A.), 2000, La police professionnelle communautaire, Montréal, Éditions de Montréal, 2 tomes.

[6] Skogan (S.), 2003, « L'impact de la police de proximité dans les quartiers », dans Connaître le police, tes Cahiers de la sécurité intérieure, Hors-série, 2003, Paris, La documentation Française, p. 301.

[7] Dieu (F.), 1999, Politiques publiques de sécurité, Paris, L'Harmattan, p. 16. Cf. aussi Dieu (F.), Mignon (P.), ta mission de surveillance générale de la Gendarmerie, Paris, L'Harmattan.

[8] Brillaud (M.), cité in Deliermoz (Q.), « La "police de proximité", un projet neuf ? Retour sur l'expérience parisienne au XIXe siècle », op. cit.

[9] Rapport Peyrefitte, cité par François Dieu, Politiques publiques de sécurité, op.cit, p. 109.

[10] Skogan (W.), « L'impact de la police de proximité dans les quartiers », op. cit., p. 334.

[11] Denis (G.), 1976, Citoyen policier, Albin Michel, p. 264.

[12] Philippe (Y.), 2011, « D'une police communautaire à une police bureaucratique. Ordre public et démocratie à New York au tournant du XXe siècle », publié par ta vie des idées.fr, 5 avril.

[13] Smeets (S.), Tange (C.), (dir.), 2004, Police de proximité. Un modèle belge entre questions et pratiques, Bruxelles, Politeia, p. 89.

[14] Assier-Andrieu (L), 2002, « La construction policière des cultures policières », Les Cahiers de la sécurité intérieure, 2002, n° 48, p. 15 et p. 27

[15] « La police, professionnalisme et modernisation », Quelle modernisation des services publics ?, Cujas, 1992, p. 143.

[16] In Pagan (M.) (éd.), 1996, Policing in Central and Eastern Europ, Ljubiana, Collège of Police and Security Studies, p. 172.

[17] Dieu (F.), Politiques publiques de sécurité, op. cit., p. 164.

[18] Skogan (W.), « L'impact de la police de proximité dans les quartiers », op. cit., p. 334.

[19] Punch (M.), 2000, « La corruption et sa prévention », tes pouvoirs et les responsabilités de la police dans une société démocratique, Conseil de l'Europe, p. 93.

[20] Denys (G), 2002, Police et sécurité au XVIIIe siècle dans les villes de la frontière franco-belge, Paris, L'Harmattan, p. 85.

[21] Whyte (W.F.), 1995, Street corner society, (tr.), Paris, La Découverte, p. 139.

[22] Thuillier (G.), Tulard (J.), 1979, L'État et sa police, Genève, Droz, p. 209.

[23] Bessel (R.), 1999, « Les limites d'une dictature : police et société en Allemagne de l'Est », Peschanski (D.) (ed.), Police et pouvoirs, Bruxelles, Complexe, p. 228.

[24] Cf. par exemple, dans le même sens, le n° 56 concernant « Les sociétés sous contrôle » de la publication Manière de voirie Monde Diplomatique (mars-avril 2001)

[25] Kertesz (L), Szikinger (I), 2000, « Evolution de l'organisation et de la culture policière dans une société en transition : la Hongrie », Les pouvoirs et les responsabilités de la police dans les sociétés démocratiques, Conseil de l'Europe, p. 122.

[26] Ohnuki (H.), Uranaka (C), 1992, « La « police de proximité » au miroir du Japon », Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, janvier-mars.

[27] Sur ces interrogations, cf. J.L Loubet del Bayle, Police et politique. Une approche sociologique, Paris, L'Harmattan, 2006 ; De la police et du contrôle social, Paris, Editions du Cerf, 2012.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 7 novembre 2016 14:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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