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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Un village du bout du monde. Modernisation et structures villageoises aux Antilles françaises (1976)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Joseph Josy LÉVY, Un village du bout du monde. Modernisation et structures villageoises aux Antilles françaises. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal, 1976, 136 pp. Collection: Recherches Caraïbes. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 2 novembre 2008, de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Avant-propos

De l'arrivée dans une communauté inconnue au retour vers la société familière au chercheur, le lent travail quotidien de la recherche anthropologique s'accompagne d'une gamme d'émotions où alternent enthousiasme et ennui, déboires et satisfactions, nostalgie et engagement, que le temps écoulé permet de cerner avec plus de détachement sinon de sérénité.

Dans le cadre d'une analyse comparative des villages de pêcheurs aux Antilles françaises, j'avais choisi de passer l'été de 1968 à Grand'Rivière. Aussi, c'est avec curiosité que j'affrontai le dépaysement lié à cette première expérience de terrain en Martinique. Le paysage magnifiquement sauvage de ce coin de l'île évoquait pour moi les mystères des forêts tropicales, mais ce qui dominait c'était un sentiment d'isolement complet, tant le village semblait séparé de tout, perdu au bout d'une route sinueuse, enfoui dans une gangue de verdure qui l'écrasait. Je fis halte à l'auberge à la façade rose qui se trouvait à l'entrée du village. Là, je conclus un accord avec le propriétaire pour louer une chambre pendant la durée de mon séjour et je retournai à Fort-de-France pour la nuit.

Le lendemain, je me retrouvai avec mes bagages à Grand'Rivière. Le premier mouvement, les valises encore à la main, fut celui de la retraite, de l'échec assumé. Le retour à la ville ou à la maison me paraissait la solution idéale, la plus sage pour en finir avec le désarroi brutal qui m'envahissait sans limites. Ce bref moment d'effroi passé, je m'installai dans la chambre et descendis dans la salle du restaurant qui servait aussi de café au quartier. Je fis la connaissance d'un pêcheur, le premier, et je lui offris un verre ; nous nous dévisageâmes, curieux de nous deviner. Il m'était difficile de trouver un sujet de conversation, tant je le sentais à la fois inquiet et étonné, m'interrogeant silencieusement sur les buts de ma présence et sur mon comportement. Je lui demandai de me faire visiter le bourg et il me conduisit au « bord de mer ». Les canots revenaient de la pêche et la plage était pleine de monde, de bruits et de couleurs. Pour la seconde fois le même jour, le désarroi me saisit. Les gestes, les paroles, les mouvements apparaissaient comme indescriptibles et insaisissables. Les cours théoriques reçus à l'université, les monographies volumineuses devenaient d'un coup inutiles, futiles, car il me semblait impossible de découvrir dans ce faisceau de relations mouvantes et enchevêtrées, un ordre, une trame intelligible.

Pêchant à la ligne près d'un bloc de rochers, un villageois attira mon attention. À l'écart du reste du groupe, il constituait par son isolement un repère stable, approchable. Nous liâmes conversation. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais, ce que je faisais. Il me posa de nombreuses questions sur mon pays d'origine et ses problèmes. Je tentais de lui répondre et de lui expliquer mon intérêt pour la vie des pêcheurs de Grand'Rivière et leur histoire. Nous passâmes le reste de l'après-midi à nous informer mutuellement sur nos sociétés respectives. Le soir même, muni d'un calepin et sirotant le « petit punch », je m'initiai en sa compagnie à la classification locale des poissons, et tout changea. Les premiers jours de terrain devinrent un tourbillon qui m'immergeait sans réserve dans le rythme villageois : promenades répétées dans les rues du village, saluts échangés avec tous, premiers contacts et premières invitations. Un nouvel univers commençait à s'organiser, des liens d'amitié à se nouer, des noms à se lier aux visages. Je suivais fidèlement entrées et sorties des pêcheurs à qui je donnais des coups de main au moment de l'atterrage des canots. Les soirées se passaient au bistrot où les punchs facilitaient des échanges dans la fraternité qui naît du partage rituel de la boisson. La cueillette de mes données ne se limitait pas à la pêche. Dans la journée, en compagnie de quelques vieilles femmes, je m'initiais à la pharmacopée locale, aux recettes de cuisine, aux proverbes et aux chansons.

Il manquait cependant une approche plus « participante ». Accepté sans grandes difficultés dans le groupe de pêcheurs, je restais encore le « Canadien », petit étranger curieux, portant « bakoua ». Jusque-là les pêcheurs avaient souri ironiquement à des demandes répétées de partir en mer avec eux : « Tu ne seras pas capable d'affronter la mer ; tu vas être malade. » Mais, à force de requêtes, un pêcheur accepta de m'emmener en mer un dimanche. Ce n'était pas une vraie sortie, mais qu'importe ! Avant l'aube je me précipitai vers le petit port encore désert. Le soleil se levait lorsque l'équipage arriva et j'aidai aux préparatifs du départ. En mer, les brusques embardées du canot, les gifles des embruns et leur salinité déclenchèrent les résultats prévus : nausée et frissons incontrôlables que calmèrent petit à petit les rayons du soleil. Les malaises apaisés, je goûtai le suspense de la pêche au thon, rodéo maritime ponctué de la capture ou de la fuite des thons que signalaient les oiseaux marins. J'avais un rôle précis dans l'équipage : j'assommais à coups de « boutou » les thons ramenés à bord. Pendant un moment, on me confia une ligne. Ce qui n'était que mots dans le livre d'Hemingway, le Vieil Homme et la mer, devenait réalité. À mon retour à terre, portant fièrement le « calut » plein de thons, je sus au regard des pêcheurs que mon image et ma position avaient changé. Comme dans un rite d'initiation, j'avais commencé à acquérir un nouveau statut, après avoir enduré l'épreuve physique.

Comme tout bon marin-pêcheur, je reçus ma part de vente du poisson et nous fêtâmes longuement cette sortie.

Cette expérience facilita mon intégration qui fut complétée par ma quasi-adoption par une famille de pêcheurs que je visitais souvent, partageant quelquefois leur repas. Je préparais mes « frères » à leurs examens, tandis que l'une de mes « sœurs » m'aidait à recueillir des données sur la vie familiale et les emplois de temps. Les liens profonds d'affection qui se tissaient avec ma « famille » permirent de surmonter en partie les tensions inhérentes au terrain. Ma curiosité pour la communauté s'émoussait par moments et la qualité de mes données s'en ressentait : il me semblait ne plus rien voir de nouveau comme si j'avais épuisé ma capacité d'observation, de plus en plus soumis au rythme villageois, devenu mien. Avec la réception du courrier, lu jusqu'au dernier mot, me surprenait la nostalgie du pays, accompagnée d'un sentiment d'intense solitude. Le refoulement de certaines émotions : agressivité, mauvaise humeur, impatience, contrôlées pour présenter un visage égal et amical à tous, créait une sorte de blocage, une véritable indifférence affective que brisaient les visites à Fort-de-France, ou je retrouvais avec soulagement l'anonymat que procure la ville. Le sevrage des relations habituelles, les tensions innées du terrain se dénouaient dans la lecture des journaux et de livres qui devenaient moments de délectation, échos assourdis d'un monde plus vaste et plus familier. Les quelques rencontres avec d'autres étudiants et les brèves visites du directeur de ma recherche constituaient les moments privilégiés d'un dialogue où l'exil assumé se rompait.

Ces périodes de « spleen » ne constituaient cependant qu'un retrait temporaire : à mesure que le temps passait, la sensation d'appartenir à la communauté se fortifiait. L'apprentissage du créole, la participation aux événements tristes ou joyeux de la vie des villageois déterminaient un nouveau champ de conscience où s'estompait le rôle de chercheur, devenu secondaire par rapport à l'itinéraire intérieur de l'intégration. Lorsque je quittai le village, je me sentais Riverain de cœur.

De retour à Montréal, les premiers jours furent difficiles tant le contraste était grand entre le rythme nonchalant du village et l'accélération de la grande ville. À ce changement de cadence s'ajoutait l'impression de vivre entre deux univers, comme projeté dans une dimension où se réapprenaient les gestes coutumiers.

Je continuai, pendant les deux ans qui me séparaient du second terrain, à correspondre avec mes amis villageois, me tenant au courant des événements survenus. *

Contrairement au premier séjour, orienté surtout vers l'acquisition d'une expérience et d'un premier essai de synthèse ethnographique, le second présentait deux caractéristiques nouvelles. Je ne partais pas seul, puisque mon épouse et ma fille m'accompagnaient : cette situation atténuait l'isolement mais restreignait par contre, en partie, ma liberté de mouvement. De plus, mon projet d'étude comportait un cadre théorique plus précis, issu de la lecture des ouvrages sur les Antilles et de l'évaluation critique des données du premier terrain : il ne se limitait plus à la pêche mais englobait la plantation, l'agriculture vivrière et l'élevage.

Le retour au village se fit sans mal. Peu de choses avaient changé et les liens créés pendant mon premier terrain furent vite ravivés. Le travail d'observation s'effectuait de façon plus méthodique suivant un horaire serré afin de couvrir les multiples aspects de la vie économique. Pendant la journée, je participais aux opérations de la plantation de bananes, m'initiant aux arcanes de cette production, en compagnie des ouvriers et quelques fois du propriétaire de la plantation. J'assistais à la préparation des terrains et à la récolte des produits vivriers dans les collines sauvages dominées par les contreforts de la Pelée. L'après-midi était consacré à la pêche tandis que les soirées se passaient en entrevues et en discussions.

Très vite cependant, mon sujet de recherche préliminaire m'apparut trop limité : il me fallait tenir compte, de façon plus précise, des dimensions historiques, économiques et politiques de la dépendance du village et de l'île par rapport à la métropole. Aussi l'étude des structures sociales fut-elle complétée par le dépouillement des anciens registres de recensement et des procès-verbaux conservés à la mairie, ce qui permettrait de définir l'orientation des changements survenus à Grand'Rivière. À cette recherche s'ajouta celle que j'effectuais sur place aux Archives départementales, au bureau de la Conservation des hypothèques, à la Sécurité sociale et à l'Institut national des statistiques. Les souvenirs des vieillards et des érudits de la communauté dessinaient la trame vécue des bouleversements marqués par l'apogée et le déclin des plantations, par les remous profonds qui suivirent la départementalisation, phénomène social total. Le passé s'actualisait, devenait un cadre de référence essentiel à la compréhension des comportements, des motivations et des perceptions des individus.

Cet intérêt pour l'économie locale suscita des réactions dans le village. Pour certains, je n'étais qu'un fonctionnaire français, comme me le révéla en confidence l'un de mes « informateurs ». Le choix de l'image de l'administrateur comme projection n'était pas sans fondement. Comme le fonctionnaire, l'ethnologue pouvait questionner, pénétrer dans la vie des individus et je compris que mon acceptation, les données que je recueillais tenaient en partie à cette position de force apparente que je semblais, à leurs yeux, assumer. Mon statut se trouvait donc chargé d'une signification sociopolitique qui dépassait la définition traditionnelle que se donnait l'anthropologue. Il dépendait des coordonnées sociales de la communauté qui déterminaient les limites d'une insertion possible.

Les difficultés inhérentes au terrain, qui exigeaient une mobilisation répétée des ressources personnelles, étaient cependant compensées par les liens de réciprocité et de partage qui s'étaient créés avec un groupe de Riverains. Nous nous offrions de petits cadeaux, de la nourriture, nous échangions des visites, tissant à travers les actes quotidiens une amitié réelle et partagée où s'estompaient des distances culturelles devenues secondaires. Malgré les embûches, les problèmes et les tensions, la leçon profonde de l'expérience se dégageait : le métier d'anthropologue débouchait, par-delà la théorie, sur la connaissance effective de l'autre et du chercheur qui, à travers la découverte d'un village du bout du monde, se découvrait à lui-même dans ses limites et dans ses possibilités.

Les pages qui suivent sont le témoignage des changements profonds auxquels fait face le village. Elles sont dédiées à tous ceux qui m'ont aidé à en dégager les lignes de force, en me permettant de partager leur vie, leurs problèmes et leurs espoirs.


* Nous remercions le Conseil des arts du Canada, l'A.U.P.E.L.F. (Fonds international de coopération universitaire) dont les subventions ont permis la recherche sur le terrain. Nos remerciements vont aussi au Centre de recherches caraïbes et aux autorités municipales de Grand'Rivière dont l'accueil et l'aide nous ont grandement encouragé tout au long de notre séjour.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 8 décembre 2008 15:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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