RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le conflit sino-soviétique et l'Europe de l'Est... (1970)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques Lévesque, Le conflit sino-soviétique et l'Europe de l'Est: ses incidences sur les conflits soviéto-polonais et soviéto-roumain. Paris: Les Presses de l'Université de Montréal, 1970. 387 pp. Une édition numérique réalisée conjointement par Jean-Marie Tremblay et Marcelle Bergeron, bénévoles. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 10 janvier 2004 de diffuser cette oeuvre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Préface

François FEJTÖ
Paris, le 13 mai 1970

M. Jacques Lévesque a estimé que mes ouvrages sur le conflit sino-soviétique et sur l'histoire des démocraties populaires lui avaient été de quelque utilité dans ses recherches. C'est pourquoi il m'a fait l'honneur de m'inviter à parrainer le livre que voici et dont le sujet est l'impact du conflit Chine-U.R.S.S. sur l'évolution des pays de l'Est. Je le fais d'autant plus volontiers qu'il S'agit d'un ouvrage à tous points de vue remarquable qui témoigne du sérieux de son auteur, de sa familiarité avec les sources, de dons assez rares non seulement d'analyse mais aussi de synthèse et de sa sensibilité à la fois aux affinités et aux particularités historiques des pays en question, Qualités indispensables à quiconque veut efficacement contribuer au progrès de l'histoire contemporaine. 

Le choix qu'a fait M. Lévesque de la Pologne et de la Roumanie pour éclairer par leur exemple les répercussions du conflit sino-soviétique sur l'ensemble des démocraties populaires paraît une gageure si l'on songe à l'extrême diversité des situations et des développements de ces pays dont chacun semble constituer un cas à part, résistant à toute schématisation rigide. 

Cependant le « schéma théorique » que M. Lévesque propose en conclusion de ses travaux est stimulant pour l'esprit et repose sur des réalités. Il pense, en effet, que chacun des conflits qui a opposé l'U.R.S.S. et les démocraties populaires au cours des dernières quinze années a suivi, quant à sa forme de manifestation originelle, une voie semblable soit au cas polonais, soit au cas roumain. Pareillement aux Polonais, les Hongrois en 1956, puis les Tchécoslovaques en 1968, se sont engagés dans la désatellisation par suite d’une « poussée de la base (parti et population) engendrée par une accumulation de frustrations nationales et de malaises socio-économiques ». Dans ces trois pays, c'est l'opposition soviétique à l'élimination des dirigeants staliniens, à la démocratisation, qui a provoqué l'explosion des ressentiments nationaux, Tout autre a été la « voie roumaine »: en Roumanie, tout comme dans la Yougoslavie de 1948 et dans l'Albanie de 1960, c'est l'équipe dirigeante stalinienne elle-même qui entra en conflit avec la direction du Kremlin. Instabilité gouvernementale là, grande stabilité ici. Les trois pays, dans des circonstances et à des moments différents, ont échoué dans leur tentative de reconquête de l'indépendance par rapport à Moscou, tandis que les trois derniers ont réussi. Ce qui semble confirmer, entre autres, la formule de M. Montias, citée par l'auteur, suivant laquelle la possibilité d'indépendance des pays de l'Est européen est inversement proportionnelle à leur degré de développement économique. 

En réalité les interventions et pressions soviétiques contre les aspirations nationales des Polonais, des Hongrois et des Tchèques s'expliquent moins par des raisons économiques que par des considérations d'ordre stratégique, géopolitique et idéologique. Mais même si l'on admet que l'Albanie, la Yougoslavie et la Roumanie représentent pour les Russes un intérêt stratégique et économique moindre que les trois satellites nord et centre-européens, on est frappé par le fait, que les pays moins développés et plus proches du modèle de gouvernement stalinien ont résisté avec plus de succès à l'hégémonisme soviétique, que les pays plus développés et davantage affectés par la déstalinisation. Le nationalisme autoritaire, bureaucratique, de type stalinien, s'est révélé plus efficace que le nationalisme populaire des pays traditionnellement attirés par la forme de vie occidentale. On voit donc l'intérêt que présente la « typisation » proposée par M. Lévesque pour une meilleure compréhension de l'histoire des démocraties populaires qui ne peut être qu'une histoire comparée. 

Ceci dit, il n'a pas échappé à M. Lévesque, qu'il faut appliquer avec beaucoup de prudence ce schéma qui trace une ligne de clivage entre les démocraties populaires occidentales et sud-orientales. Prenons l’exemple de la R.D.A. : le pays d'Ulbricht s'apparente sur le plan économique et socio-culturel à la Tchécoslovaquie et à la Pologne voisines. Il a cependant appliqué et continue à appliquer le modèle stalinien avec au moins autant de, sévérité que la Roumanie et n'a jamais adopté pour des raisons faciles à comprendre, ni la « voie polonaise » ou tchécoslovaque, ni la « voie roumaine », La Bulgarie est très proche, quant à ses structures socio-culturelles et à sa situation géopolitique, des Yougoslaves, des Roumains et des Albanais; l’implantation du modèle stalinien n'a rencontré chez les Bulgares non plus beaucoup de résistance; tout comme la Roumanie, la Bulgarie n'a point connu de troubles sérieux après la mort de Staline. Pourtant, le stalinisme naturalisé n'y a jamais viré en nationalisme anti-soviétique. La principale cause de la fidélité inconditionnelle de la Bulgarie à l'U.R.S.S. réside, semble-t-il, dans la coïncidence assez large de ses intérêts nationaux avec ceux de l'Union soviétique qui, reprenant une vieille tradition tsariste, a toujours ménagé et privilégié la Bulgarie. 

On ne saurait perdre de vue non plus que les tendances qui ont prévalu dans un des deux groupes se sont aussi manifestées à l'intérieur de l'autre. L'influence du titisme en tant que première expression du communisme national était sensible chez Imre Nagy, chez Gomulka, chez Dubcek, voire chez Husak jusqu'en 1968. De l'autre côté, la Yougoslavie a eu ses « kominformistes » et aussi ses révisionnistes ; Hodja avait eu à faire à une forte minorité prosoviétique, les aspirations à la libéralisation se sont exprimées dans les milieux intellectuels roumains également et elles ont imprimé leur sceau à l'évolution de la Yougoslavie après 1950. Si les structures staliniennes de la Yougoslavie lui ont permis de tenir tête à Staline en 1948-1949, plus tard la libéralisation du régime a certainement contribué à en augmenter la capacité de résistance. 

Ce qui est important, et M. Lévesque ne cesse de le démontrer tout le long de son étude, c'est qu'aucun des pays de l’Est n'est exempt des « vestiges du nationalisme bourgeois et du chauvinisme », des aspirations à l’indépendance, source de leur opposition à l'hégémonisme soviétique. Le nationalisme est le courant politique traditionnellement le plus fort dans tous les pays de l'Est. D'une manière ou d'une autre, tous les partis communistes au pouvoir ont dû et doivent en tenir compte. C'est pourquoi même les leaders les plus inconditionnellement internationalistes (dans le sens moscovite de ce terme qui pose l'attitude à l'égard de l'U.R.S.S. comme la pierre de touche de l'internationalisme) ont toujours éprouvé le besoin de justifier leur allégeance unilatérale par la protection par l'U.R.S.S. des intérêts nationaux essentiels (sécurité contre le revanchisme allemand, aide au développement économique). À cet égard, Mao Tsé-toung, du moins jusqu'en 1958, ne faisait pas exception. 

D'autre part, même les Yougoslaves, si souvent dénoncés comme déviationnistes nationalistes, se sont toujours énergiquement défendus d'être des « national-communistes ». C'est précisément l'un des traits qui distinguent le nationalisme communiste de Tito, d'Enver Hodja, de Gheorghiu-Dej, de Ceausescu, de Mao, du « nationalisme bourgeois » de leurs prédécesseurs. Tous les communistes rebelles sont conscients du fait qu'abandonner l'internationalisme signifierait pour eux une rupture de continuité avec l'essence du marxisme-léninisme. Le nationalisme des communistes - c'est-à-dire le refus de sacrifier l'intérêt de l'État à la solidarité et à la discipline du camp - ne peut pas dire son nom. Il a besoin de justification idéologique. C'est l'internationalisme de Lénine que Tito a opposé au « chauvinisme de grande puissance » de Staline camouflé en internationalisme c'est ce même internationalisme, le vrai, que Mao et Gheorghiu-Dej ont opposé à l'hégémonisme et l'intégrationnisme de Khrouchtchev. 

En fait, par un tour ironique de l'histoire~ les communistes rebelles - de Tito à Mao et à Ceausescu - sont devenus nationalistes malgré eux, de par leur fonction de maîtres de l'État national dont ils avaient pris la charge. C'est la fusion du parti avec t'administration d'État qui a entraîné chez eux comme d'ailleurs précédemment chez les successeurs de Lénine un changement de mentalité, une plus grande sensibilité au nationalisme ambiant de l'intelligentsia, de la petite bourgeoisie, de la paysannerie. Une fois leur pouvoir consolidé, la tentation était grande pour les chefs satellites de répondre à l'attente des peuples, de se libérer du statut de satellite soumis, de parler à la bureaucratie soviétique d'égal à égal, en s'appuyant « sur leurs propres forces ». Les ambiguïtés de l'idée internationaliste leur ont permis de présenter ce mouvement de retour aux traditions comme un retour au léninisme. La forme idéologique particulière prise par leur résistance (inter)nationaliste au « social-impérialisme» soviétique était déterminée par les conditions socio-économiques et culturelles de leurs pays respectifs. Chez les Hongrois, les Polonais, les Tchèques, le courant nationaliste se confondait avec les aspirations libérales et démocratiques. Chez les Chinois - comme chez les Yougoslaves de 1948 - le nationalisme se teintait de gauchisme, de militantisme ultra-révolutionnaire, voire anti-bureaucratique, même si, sociologiquement, le porteur de la révolte contre l'hégémonisme a été chez eux aussi la « nouvelle bourgeoisie », l'oligarchie et la bureaucratie régnantes. 

Aussi, lorsqu'on examine avec M. Lévesque l'impact du conflit sino-soviétique sur les pays de l'Est, on a toujours à l'esprit ce double aspect de la visée chinoise : à la fois anti-bégémoniste et, à partir de 1957, ultra-révolutionnaire. Dès l'entrée en scène de la Chine, en 1954, la politique de Mao joue en faveur de la désatellisation de tous les pays communistes. (Dissolution des sociétés mixtes désapprouvées par Mao.) À juste titre, M. Lévesque met en relief les services rendus en 1956 par la Chine à Ochab et à Gomulka, soucieux de rendre leur parti et leur pays plus indépendants à l'égard de l'U.R.S.S., sans toutefois renoncer au monopole politique du parti. Mao n'a retiré son appui à Imre Nagy que lorsque le parti hongrois a perdu le contrôle de la situation. Devenu furieusement anti-révisionniste dès l'année suivante, à la suite de l'échec des Cent Fleurs, Mao a joué à l'intérieur du mouvement international la carte stalinienne contre Khrouchtchev et pour le renforcement du camp. En isolant les Polonais des Yougoslaves, il a contribué indirectement à la défaite de la politique d'indépendance de Gomulka et en même temps au raffermissement des positions d’Ulbricht, de Novotny, de Gheorghiu-Dej et de Hodja. En 1957-1958, l'influence de la Chine paraissait éclipser en Europe de l'Est celle de l'U.R.S.S. khrouchtchévienne. Mais précisément « à mesure que se détérioraient les relations sino-soviétiques », s'affirmait aussi « la volonté de Khrouchtchev d'instituer et d'institutionnaliser l'intégration économique de l'Europe de l'Est ». Par la suite, la rivalité sino-soviétique a eu des effets contradictoires : elle a provoqué le renforcement du contrôle soviétique sur les pays stratégiquement et économiquement dépendants : la R.D.A., la Pologne, la Hongrie et la Tchécoslovaquie - tandis que l'Albanie résistante a fait sécession et la Roumanie, bénéficiant de l'appui moral de la Chine et aussi de la Yougoslavie, aidée par sa situation géographique et par la stabilité du régime, a pu conquérir pas à pas un statut d'indépendance relative, fragile certes, mais appréciable et que même les pressions soviétiques accrues après l’intervention en Tchécoslovaquie n'ont pas su modifier. 

Certes, le gauchisme maoïste, le totalitarisme poussé à l'extrême et l'égalitarisme militantiste des Chinois n'ont pas suscité d'échos favorables ailleurs qu'en Albanie. Hongrois, Tchèques et Polonais n'ont pas été moins irrités que les Russes, par les exigences d'une aide accrue à l'industrialisation chinoise, aux dépens de leur propre développement industriel. Mais l'anti-hégémonisme virulent de Pékin, sa dénonciation constante du « néo-tsarisme » ont rendu tous les peuples de l'Est conscients d'une certaine communauté d'intérêt entre eux et la Chine de Mao. On retrouve les reflets de cette prise de conscience jusque dans les positions modérées adoptées par Gomulka et Kádár entre 1960 et 1964 et même au-delà, face au conflit sino-soviétique et dans le courant de sympathie qui s'est manifesté en Tchécoslovaquie en 1968 envers la Chine. Ulbricht lui-même n'a pas hésité à plusieurs reprises à essayer de tirer profit des campagnes chinoises qui dénonçaient les manœuvres de rapprochement de l'U.R.S.S. avec l'Allemagne de l’Ouest, dont la R.D.A. aurait pu faire les frais. 

Bien sûr, la Chine est loin ; son soutien, après sa rupture avec l'U.R.S.S., est moins efficace qu'il ne l'a été à certains moments avant la rupture. Elle n'a pas pu défendre la Tchécoslovaquie contre l'occupation par les troupes des « révisionnistes modernes » ; elle ne saurait sans doute pas protéger davantage les Roumains dans le cas où l'U.R.S.S. se déciderait à liquider par la force ce foyer d'opposition dans les Balkans. M. Lévesque souligne avec raison que le repli de la Chine sur elle-même, pendant la révolution culturelle, a poussé la Roumanie à chercher des appuis plutôt en Occident. Mais après l'intervention en Tchécoslovaquie et l'apaisement consécutif de la révolution culturelle, la diplomatie chinoise a retrouvé un certain dynamisme réaliste comme en témoigne le rapprochement avec la Yougoslavie que seuls des préjugés idéologiques avaient empêché jusqu'alors, ainsi que la recrudescence de son intérêt pour la Roumanie et pour tous les courants d'opinion anti-soviétiques qui s'expriment dans les autres pays de l'Est, La Chine verrait certainement d'un bon œil la constitution dans les Balkans d'un bloc (ou fédération) de pays socialistes indépendant de l'U.R.S.S., comparable à celui dont elle a patronné la naissance en Extrême-Orient, après l'entrée des Américains au Cambodge. De plus en plus, Pékin considère comme amis tous les opposants réels ou potentiels de l'U.R.S.S. et des États-Unis, quelle que soit leur position idéologique. 

Ainsi donc l'opposition commune à la doctrine Brejnev a rapproché la Chine de la Roumanie et de la Yougoslavie, elle a rapproché ce dernier pays de l'Albanie. Quant aux Soviétiques, ils ont mené cette doctrine à son aboutissement juridique, en inscrivant au nouveau traité soviéto-tchécoslovaque signé le 7 mai 1970 non seulement le droit (ou plutôt le devoir) d'intervention à la défense des acquisitions socialistes menacées, mais encore un article qui étend implicitement le champ d'application de l'alliance d'Europe à l'Asie. Il s'agit là sans doute d'un précédent qui montre le désir des Soviétiques de s'assurer pour l’éventualité d'une guerre avec la Chine la contribution militaire de tous les pays du pacte de Varsovie. Projet qui ne manquera pas de susciter des oppositions chez les populations sinon chez les dirigeants. Il ne semble pas, en effet, que l'opinion des pays de l'Est soit très sensible aux appels de solidarité contre le « péril jaune ». 

Voici donc, à traits rapides, les perspectives dans lesquelles s'inscrit l'étude de M. Lévesque. C'est aussi indiquer l'actualité de son livre et la complexité des problèmes qu'il n'est attaché avec tant de talent à élucider.

François FEJTÖ

Paris, le 13 mai 1970


Revenir à l'auteur: Jacques Lévesque, politologue, UQAM. Dernière mise à jour de cette page le dimanche 16 mars 2008 8:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref