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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le conflit sino-soviétique et l'Europe de l'Est... (1970)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques Lévesque, Le conflit sino-soviétique et l'Europe de l'Est: ses incidences sur les conflits soviéto-polonais et soviéto-roumain. Paris: Les Presses de l'Université de Montréal, 1970. 387 pp. Une édition numérique réalisée conjointement par Jean-Marie Tremblay et Marcelle Bergeron, bénévoles. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 10 janvier 2004 de diffuser cette oeuvre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

L'arrière-plan historique

 

Les conflits entre l'U.R.S.S. et la Pologne autant que la Roumanie, ont été suffisamment nombreux et graves dans le passé pour qu'il ne soit pas nécessaire de remonter très loin dans l'histoire afin de trouver des antécédents révélateurs pour les tensions récentes. 

Le nationalisme exacerbé est une donnée constante de l'histoire de la Pologne et de la Roumanie, qui se comprend aisément lorsqu'on songe aux conflits innombrables qui ont opposé ces pays à leurs puissants voisins et en particulier à la Russie. Les conflits qui ont nourri ce nationalisme ne se résumèrent Pas à des luttes d'influence ou à des litiges territoriaux comme ce fut souvent le cas en Europe de l'Ouest. Pour la Pologne, ce fut son existence étatique qui fut supprimée pendant plus d'un siècle. Le rôle primordial joué par la Russie dans le partage et l'occupation de la Pologne, durant une si longue période, pourrait suffire à expliquer une grande partie de son nationalisme anti-russe. Pour ce qui est de la Roumanie, on pourrait dire que la tradition d'un nationalisme anti-russe y est moins forte qu'en Pologne. Unies par l'orthodoxie byzantine les principautés roumaines et la Russie eurent quelquefois l'occasion de faire cause commune contre les Turcs. Bien que l'accès de la Roumanie à l'indépendance nationale fût finalement le fruit d'une telle collaboration, l'aide de la Russie contre les Turcs avait déjà dû être payée d'une hégémonie russe, et les intérêts roumains furent souvent l'objet de marchandages entre le tsar et la Sublime Porte. 

À l'époque de la révolution bolchevique, on pourrait dire que les frustrations nationales de la Roumanie et de la Pologne à l'égard de la Russie changèrent provisoirement de camp. Ceci est dû à toute une série de faits. 

En janvier 1918, profitant de la faiblesse et des difficultés du pouvoir soviétique naissant, les troupes roumaines envahirent la Bessarabie, province qui avait été cédée par les Turcs à la Russie en 1812. Les Roumains, s'appuyant sur leur parenté ethnique, d'ailleurs incontestable, avec la majorité de la population de cette province, considéraient que celle-ci devait être rattachée à la Roumanie. Après l'occupation de la Bessarabie par les troupes roumaines, une assemblée locale qui s'y était constituée, le Sfatul Tarii, proclama en avril 1918 le rattachement à la Roumanie. Le gouvernement soviétique ne reconnut jamais cet état de choses et demanda la tenue d'un référendum en Bessarabie pour régler le litige ; ce qui fut refusé par le gouvernement roumain. L'U.R.S.S. dut croire ses droits renforcés, lorsqu'en septembre 1924, des troubles sociaux éclatèrent en Bessarabie. Ces troubles furent cependant rapidement réprimés par l'armée roumaine [1], et le sort de cette province continua d'être une source de tensions (qui subsiste encore aujourd'hui), entre la Roumanie et l'U.R.S.S. 

Au début de 1920, misant aussi sur les difficultés du pouvoir bolchevique, la Pologne lança une vaste offensive contre la République des Soviets. Elle occupa des parties importantes de l'Ukraine et de la Biélorussie avec l'intention de les conserver [2]. Après avoir subi beaucoup de revers, l'armée rouge put cependant reprendre l'initiative. Profitant de cette situation, Lénine décida, après des débats mouvementés au sein du parti bolchevique, de rompre avec sa politique déjà proclamée de ne pas exporter la révolution, et fit pousser la contre-offensive à travers la Pologne, avec l'intention d'établir un pont avec l'Allemagne pour y aider les activités révolutionnaires qui y étaient en cours. Il faut se rappeler que Lénine considérait que la révolution socialiste dans des pays capitalistes avancés était nécessaire au développement et à la survie de la révolution russe, et c'est ce qui motivait son intention d'établir le pont avec l'Allemagne. Lénine, comme on le sait, fut frustré dans ses espoirs. L'avance des troupes soviétiques sur Varsovie provoqua un sursaut national en Pologne, et celle-ci les repoussa au-delà de la ligne Curzon. L'U.R.S.S. fut finalement forcée d'accepter une frontière qui la privait de territoires auxquels elle considérait avoir droit et qui contenaient effectivement d'importantes populations ukrainiennes. La Roumanie avait, elle aussi, contribué à l'échec de l'expansion de la révolution socialiste et à l'isolement de la République des Soviets, en jouant un rôle décisif dans l'écrasement de la République soviétique hongroise de Béla Kun, pendant l'été de 1919 [3]. 

Ainsi, durant les années 20, et longtemps par la suite, l'U.R.S.S. considérait la Pologne et la Roumanie comme deux avant-postes de l'impérialisme mondial qui empiétaient sur son territoire et qui, l'une au nord, l'autre au sud de l'Europe, avaient grandement contribué à l'échec de l'expansion de la révolution mondiale. 

Comme conséquence des nouveaux litiges territoriaux entre l'U.R.S.S., la Pologne et la Roumanie, et de leur potentiel d'affaiblissement de ces pays capitalistes, le Komintern donna instruction aux partis communistes polonais et roumain de lutter pour le rattachement des anciens territoires russes à l'Ukraine soviétique. Selon la même résolution du Ve congrès du Komintern, le mot d'ordre d'autodétermination devait s'appliquer à des régions contestées, où l'U.R.S.S. n'avait pas d'intérêts directs, notamment à la Transylvanie et à la Dobroudja en ce qui concernait la Roumanie [4]. 

On comprend que dans des pays comme la Pologne et la Roumanie, où les sentiments nationalistes étaient très puissants, de tels mots d'ordre ne facilitaient pas la tâche des communistes, que les gouvernements locaux avaient beau jeu de présenter comme des protagonistes du démembrement de leurs États nationaux au profit d'une puissance étrangère. 

Avec le renforcement du pouvoir de Staline en U.R.S.S., et la priorité de plus en plus nette donnée aux intérêts de l'État soviétique, les communistes de Pologne et de Roumanie durent choisir clairement entre les intérêts nationaux de leur pays et les intérêts de l'État soviétique. Ce dilemme, qui fut plus tard une source majeure de conflits entre l'U.R.S.S. et les gouvernements communistes de Pologne et de Roumanie, ne se posait cependant pas à cette époque où Staline édictait les règles suivantes pour qui voulait être considéré comme communiste : 

Est révolutionnaire et internationaliste celui qui, sans réserves, sans hésitation, sans poser de conditions, est disposé à protéger l'U.R.S.S., parce que l'U.R.S.S. est la base du mouvement révolutionnaire du monde entier... Quiconque se propose de léger le mouvement révolutionnaire international, sans vouloir protéger en même temps l'U.R.S.S., ou s'insurge contre elle, s'insurge contre la révolution et glisse irrévocablement dans le camp des ennemis de la révolution [5]. 

Au début de la seconde guerre mondiale, l'obligation pour les communistes polonais et roumains de choisir les intérêts de l'État soviétique au détriment de leurs intérêts nationaux, les mit dans une situation de plus en plus difficile. 

On se souvient qu'en 1939, à la suite du protocole secret du « pacte Ribbentrop-Molotov », l'U.R.S.S. envahissait avec la complicité du fascisme allemand, tous les territoires polonais situés à l'est de la ligne Curzon, auxquels elle considérait avoir droit, et qui ne furent jamais rendus à la Pologne. Un peu plus tard, toujours avec la complicité allemande, l'U.R.S.S. occupa la Bessarabie et la transforma en une république soviétique. 

Les communistes polonais et roumains furent obligés d'endosser et de soutenir officiellement ces actes, et qui plus est, de s'abstenir de dénonciations trop vigoureuses du fascisme allemand et de sa politique en Europe de l'Est, pour concentrer leurs critiques sur la France et l'Angleterre. Il est facile d'imaginer dans quelle situation pénible se trouvaient en fait tous les communistes étrangers, et on peut comprendre alors que le chef du Parti communiste roumain, Nicolae Ceausescu, se soit récemment plaint avec amertume de la politique soviétique de l'époque et des mots d'ordre donnés à son Parti par le Komintern [6]. 

À la fin de la guerre, les partis communistes polonais et roumain furent partiellement récompensés par l'U.R.S.S. de leurs sacrifices à ses intérêts, lorsque celle-ci les installa au pouvoir dans leur pays. Mais le fait d'être installés au pouvoir par l'U.R.S.S., dans des pays où de larges secteurs de la population ressentaient encore vivement l'hostilité aussi bien récente que passée de Moscou à l'endroit de leur pays, constituait pour les partis communistes polonais et roumain un cadeau passablement empoisonné. 

Staline était certainement conscient de ce fait et c'est sans aucun doute pour aider les Partis communistes polonais et roumain à élargir leurs assises populaires, qu'il laissa la direction de ces partis à des communistes qui avaient passé la durée de la guerre dans leur pays et qui étaient identifiés à la résistance contre l'Allemagne, plutôt qu'à des communistes qui s'étaient réfugiés en U.R.S.S. 

Durant une première période pendant laquelle l'U.R.S.S. leur laissa une certaine liberté de manœuvre en politique intérieure, les dirigeants polonais et roumain, Gomulka et Gheorghiu-Dej, tâchèrent de renforcer la popularité de leur parti. Gomulka dont le parti était Plus fort et plus expérimenté, y réussit mieux que Gheorghiu-Dej. 

Au titre des politiques destinées à renforcer le prestige du Parti communiste roumain, il est utile de mentionner ici un fait qui a eu une certaine importance dans l'évolution ultérieure des relations soviéto-roumaines. En août 1944, alors que les troupes soviétiques approchaient de la Roumanie, les dirigeants communistes roumains, qui avaient passé la guerre dans leur pays, acceptèrent de participer avec d'autres formations politiques et avec l'accord du roi Michel, à un coup d'État qui, le 23 août 1944, renversa la dictature proallemande du maréchal Antonescu et plaça la Roumanie du côté des Alliés. Les communistes roumains et les autres formations politiques qui avaient organisé le coup d'État, sans consultations préalables avec Moscou, voulaient éviter à leur pays d'être traité en pays vaincu. 

Il n'en fut cependant rien ; et l'U.R.S.S., dont les troupes pénétrèrent en Roumanie peu de temps après le coup d'État, considéra que le pays avait été libéré par l'armée rouge (ce qui fut ensuite inscrit dans la constitution roumaine), et lui imposa de très lourdes charges économiques à titre de réparations pour dommages de guerre, plus lourdes que celles qui furent imposées à d'autres démocraties populaires. 

Ceci ne facilita évidemment pas la tâche du Parti communiste roumain qui dut accepter cet état de choses et Gheorghiu-Dej, qui était alors ministre de 1'Économie nationale, fut sensibilisé à ces questions et on en retrouvera par la suite des effets importants. C'est pourquoi, lorsqu'après la mort de Staline les dirigeants roumains commencèrent à rappeler, d'abord prudemment, leur participation à la libération de leur pays, il ne s'agissait pas seulement pour eux d'une simple question de fierté nationale. 

En 1946, et au début de 1947, la guerre froide était déjà engagée. Conscients de la supériorité que leur donnait la possession exclusive de la bombe atomique, les États-Unis étaient bien décidés à freiner l'avance de Staline en Europe et cherchaient même à revenir sur certaines concessions qui lui avaient été consenties durant la guerre. Comme le dit François Fejtö, « la pression “atomique” américaine fit renaître chez les Russes la vieille hantise de la « croisade anti-communiste [7] ». En conséquence, Staline qui craignait le développement de forces centrifuges en Europe de l'Est, particulièrement à la suite de la volonté manifestée par la Pologne et la Tchécoslovaquie d'accepter le plan Marshall, décida que la période d'adaptation et de relative diversité dans la politique des partis communistes de ces pays, avait assez duré [8]. On assista alors à la naissance du Kominform dont le but réel était d'établir un contrôle étroit de l'U.R.S.S. sur l'ensemble de la politique intérieure et extérieure des démocraties populaires. 

On se souvient que c'est à ce moment que surgirent les plus sérieuses difficultés entre l'U.R.S.S. et la Yougoslavie. Celle-ci acceptait l'autorité idéologique de Moscou, mais refusait de soumettre son appareil politique à la surveillance et au contrôle de l'U.R.S.S. [9]. Il en résulta le conflit que l'on connaît et qui se solda par l'exclusion de la Yougoslavie du Kominform et par sa condamnation par tous les partis communistes. L'expérience de ce conflit ne fit que renforcer les convictions de Staline sur la nécessité d'établir le contrôle le plus étroit sur les autres démocraties populaires. 

En Pologne, Gomulka, se souvenant peut-être des jours sombres de 1938, où le Komintern avait condamné et dissous le Parti communiste de Pologne, s'était opposé à la fondation du Kominform et à la condamnation de la Yougoslavie. Invoquant les sentiments nationalistes et les traditions de son pays, il résista aussi aux mots d'ordre d'application du modèle soviétique de construction du socialisme. Il fut rapidement écarté du pouvoir et remplacé par Boleslaw Bierut qui avait passé une bonne partie de la guerre en U.R.S.S. et qui était beaucoup plus près des exigences et de la mentalité de la bureaucratie soviétique. Gomulka acquit ainsi dans son pays, où il fut bientôt emprisonné, une réputation de grande intégrité morale et politique qui ne devait que se renforcer par la suite. 

En Roumanie, Gheorghiu-Dej fut beaucoup plus souple et se plia à toutes les exigences soviétiques. Il le fit si bien qu'en 1952, il réussit avec l'accord de Staline à éliminer du pouvoir un groupe d'anciens exilés en U.R.S.S. alors que partout ailleurs en Europe de l'Est, c'était les anciens exilés qui avaient la faveur de Moscou. 

Peu de temps après l'expulsion de la Yougoslavie du Kominform, le Parti communiste de Chine parvint au pouvoir. Staline, qui avec le conflit soviéto-yougoslave avait eu l'occasion d'apprécier la capacité de résistance d'un parti qui avait suffisamment développé de racines intérieures pour arriver à conquérir le pouvoir par lui-même, ne répéta pas avec la Chine les erreurs commises avec la Yougoslavie. Il se contenta de la reconnaissance de son autorité idéologique par les dirigeants chinois, sans chercher à contrôler directement leur appareil politique. Il leur fit même une concession idéologique importante en reconnaissant officiellement la valeur de leur expérience pour les pays sous-développés [10]. 

Même si les relations sino-soviétiques ne connurent pas de difficultés notables du vivant de Staline, la présence au sein du camp socialiste d'une force politique aussi importante que celle de la Chine qui échappait au contrôle de Moscou, constituait un potentiel de diversité qui allait bientôt faire sentir ses effets. 

Entre-temps, l'imposition du modèle et du contrôle soviétiques aux démocraties populaires de l'Europe de l'Est y créait une série de difficultés et de tensions qui, en Pologne, allaient conduire à la crise de 1956. 


[1]   Pour références sur ces faits et ceux mentionnés un peu plus haut, cf. Stefan S. Graur, les Relations entre la Roumanie et L'U.R.S.S. depuis le traité de Versailles, Paris, A. Pedonne, 1936, p. 88 et p. 15-16.

[2]   Cf. J. B. Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, Dalloz, 1962, p. 44-47.

[3]   Cf. Franz Borkenau, World Communism, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1962, p. 99.

[4]   Résolution du Ve congrès mondial du Komintern sur la question nationale en Europe centrale et dans les Balkans, The Communist International, nouvelle série, nº7, décembre 1924 -janvier 1925, p. 93-99. Pour ce qui était des anciens territoires russes, la résolution stipulait qu'il était nécessaire « pour les partis communistes de Pologne, de Tchécoslovaquie, et de Roumanie, de lancer le slogan général de la séparation des terres ukrainiennes de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Roumanie, et de leur union à l'Ukraine soviétique et à travers celle-ci, à l'U.R.S.S. ».

[5]   Discours du 1" août 1927 ; cité par Wolfgang Leonhard, l'Idéologie soviétique contemporaine. Théories politiques, Paris, Payot, 1965, p. 140-141.

     Le lecteur trouvera, à l'Appendice II, des notes biographiques sur les principaux dirigeants polonais et roumains.

[6]   Discours prononcé à l'occasion du 45e anniversaire de la fondation du Parti communiste roumain, Scînteia, 8 mai 1966 ; texte français dans le Bulletin d'information du Comité central du Parti communiste roumain (Bucarest), nº3, juin 1966, p. 51-54.

[7]   François Féjtö, Histoire des démocraties populaires, Paris, Seuil, 1952, t. 1, p. 175.

[8]   Cf. Zbigniew K. Brzezinski, The Soviet Bloc, Cambridge, Harvard University Press, 1967, p. 41-67.

[9]   Cf. C. Bobrowski, la Yougoslavie socialiste, Paris, Armand Colin, « Cahiers de la Fondation nationale des sciences Politiques », 1956, p. 53-63.

[10] Cf. F. Fejtö, Chine-U.R.S.S., t. I : la Fin d'une hégémonie, Paris, Plon, 1964, p. 59-76.


Revenir à l'auteur: Jacques Lévesque, politologue, UQAM. Dernière mise à jour de cette page le dimanche 16 mars 2008 8:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cegep de Chicoutimi.
 
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