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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Georges Leroux, “Michel Freitag (1935-2009). Un hommage.” Texte intégral d'un article publié et charcuté dans le journal Le Devoir, Montréal, édition du vendredi 20 novembre 2009, page A8 — opinion. [Le 17 décembre 2006, M. Georges Leroux nous autorisait à diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales. Autorisation de nouveau confirmée le 20 novembre 2009.]

“MICHEL FREITAG (1935-2009)
UN HOMMAGE.”

PAR GEORGES LEROUX


Texte intégral d’un article dont une version charcutée a été publiée dans Le Devoir du vendredi, 20 novembre 2009, page A8— opinion.

Courriel: leroux.georges@uqam.ca

Autorisation de diffuser dans Les Classiques des sciences sociales le 20 novembre 2009.

Géant, Michel Freitag l’était physiquement, intellectuellement, moralement. Taillé dans le fût d’un chêne de son Jura natal, il nourrissait un projet critique immense. Il est tombé, comme un arbre tombe dans la forêt qu’il aimait tant, abattu dans l’instant. Je me suis toujours émerveillé de ses mains, paluches immenses qui surent bûcher et construire. Être de paradoxes, il enchaînait les certitudes, mais tout son discours était inquiété en profondeur par les ravages du libéralisme. Sa conversation était un fleuve, mais il savait la ponctuer de fréquents « tu vois », où chacun était invité à comprendre que l’effort de penser exigeait temps et labeur. Il n’avait rien de socratique, mais il aimait discuter et son séminaire fut pendant des années le lieu d’un échange authentique et vivant. Chaque séance était un événement, parce qu’elle était d’abord une rencontre. Privé d’ironie, il avait cependant le pouvoir de la colère des justes. Son caractère prophétique mettait bien des savants à distance, mais ceux qui l’aimaient chérissaient d’abord en lui cette volonté de la justice, cette capacité du scandale. Le commerce qu’il entretint toute sa vie avec les plus grands, un dialogue où il convoquait Jürgen Habermas, Niklas Luhmann, Karl-Otto Appel, Axel Honneth et combien d’autres, était fait d’une vénération philosophique juste et reconnaissante, mais ce respect n’allait pas sans une critique impitoyable des errances de la théorie critique.

Son œuvre est unique, car elle conjugue une perspective historique qui doit beaucoup à la philosophie hégélienne et une réarticulation de la grande théorie wébérienne des idéaltypes. Son ambition, perceptible dès ses premiers travaux, ne s’est jamais repliée, il l’a toujours maintenue à la hauteur d’un idéal critique : comment résister à l’ensemble des processus de déshumanisation dont la science sociale descriptive était devenue rapidement complice ? La possibilité de produire une sociologie historique, qui ne succombe pas devant les apories d’une philosophie du sens de l’histoire, constitue un des principaux enjeux de sa pensée. Dans la discussion du naturalisme, auquel il n’a cessé de vouloir faire échec en tentant de rétablir une perspective humaniste, les arguments les plus importants étaient pour lui de nature épistémologique : il en était convaincu, nous pouvons connaître les règles de ces processus, nous pouvons introduire des normes.

Michel Freitag était fasciné par l’histoire de la modernité, ce qui l’a conduit à une réflexion sur l’historicité. Produire une théorie des catégories et des institutions, il le croyait encore possible. Cette théorie, nous le savons maintenant, avait été maintenue artificiellement  dans un état d’inertie par la double influence du naturalisme systémique et de la théorie marxiste des idéologies. Ces deux entreprises majeures ayant atteint leur point de saturation, l’émergence d’un nouveau paradigme critique devenait nécessaire et c’est ce qu’il est parvenu à formuler. Pour une raison finalement très simple et qui est aussi le tribut payé à l’époque : cette pensée accepte de rompre radicalement avec le synchronisme paradigmatique des sociologies modernes. Michel Freitag ne craignait pas les effets d’une épistémologie de la transformation, il  a eu le courage de penser l’introduction du facteur temps.

Travaillant à la marge, résistant obstinément aux entreprises topiques et systémiques, ce penseur hors du commun a donc pris le risque d’assumer plusieurs dimensions refoulées dans le projet de la théorie critique, Penser aujourd’hui la transformation historique fondamentale qui affecte, dans sa substance même, l’idéal des Lumières d’une raison libératrice, ce fut sa tâche. Justifier l’historicité qui fait de cette modernité autre chose qu’elle-même au fur et à mesure qu’elle se rapproche du monde actuel. Freitag n’était sans doute pas le premier à vouloir penser la post-modernité, il fut cependant très certainement un des seuls théoriciens à mettre en oeuvre une conceptualité de l’historicité capable de légitimer cette pensée.

Parce qu’il allait sans cesse à l’encontre de la recherche à portée opérationnelle, Freitag n’a pas hésité, malgré des divergences fondamentales, à se situer dans la compagnie des penseurs canadiens qui adoptent le même point de vue humaniste, John R. Saul et Charles Taylor. Que veut dire ici le terme « humaniste » ? Pour nombre d’entreprises scientifiques, ces grandes mutations sociales paraissent inaccessibles. En tenant à un concept fort de société, en insistant sur la nécessité de déborder une approche limitée aux organisations et aux systèmes, l’humanisme de Michel Freitag nous met en présence d’une volonté de produire un cadre théorique dans lequel les sujets pourront penser une liberté et un sens dont ils étaient dépouillés par la théorie naturaliste. Il est donc question de réviser une perspective purement instrumentale qui a montré trop longtemps son pouvoir délétère. Contre la liquidation de la réflexivité historique, Freitag entend rétablir les exigences de la normativité. Ne faut-il pas accorder beaucoup d’importance à ce propos, non seulement comme intellectuels, mais aussi comme citoyens à la recherche d’une théorisation libératrice dans le contexte socio-économique actuel ?

Michel Freitag fut mon collègue pendant quatre décennies à l’UQÀM, ensemble nous avons vu notre université, comme les autres, se transformer et devenir l’objet de cette sujétion systémique qu’il ne cessait de critiquer. J’ai admiré sa ténacité et son courage. Dans un recueil de ses essais, publié sous le titre Le naufrage de l’Université, ouvrage couronné par un prix du Gouverneur général du Canada, il a montré les liens entre l’épistémologie politique et l’évolution des institutions de savoir, en proie à cette érosion critique. Tous ceux qui travaillèrent avec lui, dans son séminaire et autrement, et qui se retrouvent dans des institutions aux prises avec les mêmes défis, recueillent aujourd’hui un héritage précieux, une responsabilité unique. Continuer de résister à cette érosion, développer ces lieux où la critique est encore possible et à son image, faire de ces lieux des lieux d’amitié indéfectible, de solidarité intellectuelle, de générosité humaine.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 20 novembre 2009 14:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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