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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Raymond Lemieux, “Pratique de la mort et production sociale.” (1982)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Raymond Lemieux, “Pratique de la mort et production sociale.” Un article publié dans la revue Anthropologie et Sociétés, vol. 6, no 3, 1982, pp. 25-44. Québec : département d'anthropologie de l'Université Laval. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 27 août 2006.]

Introduction

 
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par « gloire », dit Alice. Humpty Dumpty sourit avec mépris. « Bien sûr que vous ne comprenez pas - attendez que je vous explique. Cela signifie : « Voilà un bel argument écrasant ! »
- Mais « gloire » ne signifie pas « un bel argument écrasant », objecta Alice.
- Quand j'emploie un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu'il signifie, ni plus ni moins.
- La question est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire que les mêmes mots signifient tant de choses différentes.
- La question est de savoir, dit Humpty Dumpty, qui est le maître - c'est tout. »
 
Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir

 

La mort, entend-on, est rupture. Mais elle est aussi l'occasion de la mise en place d'une structure. Rupture et structure, c'est en cela qu'elle fait événement, donnant à ce terme sa compréhension la plus riche. À l'occasion d'un décès, une place sociale est laissée vide. Le groupe des proches, la famille, le réseau de ceux pour qui il y a « disparu » est appelé à se reconstituer. Rétablissant la vie au-delà de la perte et du manque, il doit intégrer l'absence et du même coup se reconstituer en tant que réseau relationnel original. Jamais plus il ne sera ce qu'il était : face à la mort, le groupe est essentiellement un être en devenir. Sans doute trouve-t-on ici la signification la plus forte du travail de deuil, entreprise collective s'il en est. 

Dans cette restructuration d'une socialité, s'échangent des mots, des gestes, des choses. Un matériel signifiant prend place, mis en scène par la dynamique du groupe en train de consolider son devenir. Déjà devant le mourant, puis autour du cadavre et enfin, une fois la perte enregistrée, dans l'organisation même du souvenir à travers les discours et rites concernant l'au-delà, s'appropriant la rupture, le vide, on lui donne un sens. Ou mieux, grâce à la rupture et au vide, le présent - c'est-à-dire la perte - devient susceptible de trouver sens, autrement dit de s'intégrer (Benveniste 1962) à un niveau d'opérationnalité sociale plus large, plus englobant que celui de son occurrence immédiate [1]. 

Comment les pratiques contemporaines face à la mort établissent-elles cette gestion de la perte ? Quels mécanismes, quelles forces sociales, mettent-elles en opération ? Comment reçoivent-elles, en milieu urbain, à travers la complexité autrement établie des rapports sociaux, cette réalité du groupe, entendue comme réseau spécifique d'échanges entre des individus porteurs d'une certaine communauté d'expérience et d'affects, reconnaissable à travers d'autres, i.e., porteur d'une certaine identité ? Quelle place les pratiques de la mort donnent-elles, désormais, aux subjectivités ? 

Notre enquête a porté essentiellement sur les pratiques et discours contemporains entourant la mort au Québec. Se donnant comme objectif initial de traverser un champ de pratiques sociales, sur un mode interdiscipIinaire [2], pour en baliser les principaux axes en vue de recherches futures, elle n'a voulu considérer aucun découpage préalable de ce champ, ni théorique ni empirique, sauf de se donner comme objectif particulier, sur un terrain spécifique qui a été par la suite limité au Québec métropolitain, l'identification des pratiques et des significations nouvelles. Très vite cependant, l'événement de la mort a paru devoir être considéré dans une perspective tridimensionnelle, chacune de ces dimensions faisant intervenir un type particulier de questionnement et d'observations. 

Ces trois dimensions d'abord retenues pour fins heuristiques sont les suivantes :

 

1.  l'accompagnement du mourant ;
2.  la disposition du cadavre ;
3.  les discours sur l'au-delà.

 

Traversant chacune de ces dimensions, on a fait l'hypothèse d'une certaine interdépendance entre elles : les transformations de l'une doivent se répercuter de quelque façon chez les autres, dans les institutions et les agents qu'elles mettent en scène, dans leurs modes de procédure, leurs produits et leurs enjeux spécifiques. Nous avons cherché, ainsi, ce qui serait une certaine logique générale de la gestion de l'événement de la mort, logique s'articulant aux modes de production dominants - c'est encore là une hypothèse -des milieux dans lesquels elle est repérée. 

L'acte de mourir, dans cette économie générale, est celui d'un vivant. Il est occasion de performances sociales, familiales, médicales et autres, qui structurent non seulement des espaces institutionnels mais le temps, celui de « avant-la-mort », dans l'interaction de deux réseaux relationnels, l'un « naturel », celui des familiers, des amis, du voisinage, l'autre institutionnel : l'hôpital, le savoir médical, les services publics. La disposition du cadavre représente l'espace et le temps de la gestion immédiate de la rupture. La mort y est immédiatement présente au groupe, signifiée dans un objet, le cadavre, disposé en un lieu privilégié, le salon funéraire. Ici encore interviennent, mais beaucoup plus fonctionnellement interactifs qu'à l'hôpital, des techniciens et des proches, les premiers présentant aux autres cet objet devant lequel ils sont appelés à circuler. Enfin les discours sur l'au-delà nous introduisent à l'observation des croyances diverses à l'aide desquelles on s'explique, en partageant plus ou moins les mêmes référents imaginaires, ce que l'événement de la mort a introduit, c'est-à-dire l'« après ». 

Dans la mouvance parfois paradoxale des pratiques et des discours qui marquent l'économie de la mort, le lieu et le temps de la disposition du cadavre nous sont apparus représenter un noyau central de production de signification. Cette dimension, en effet, nous renvoie spécifiquement à des rituels d'intégration sociale, rituels différents bien sûr de ce qu'ils ont été ou de ce qu'ils sont ailleurs, mais qui n'en sont pas moins intimement liés à la qualité de la vie des groupes. Pour cela, nous nous attarderons ici davantage à cette dimension, après avoir rapidement, dans un premier temps, considéré les deux autres.


[1]   Soulignons que dans ce texte l'utilisation du terme « sens » ne suppose aucun contenu obligé à ce terme. Il s'agit strictement d'un concept opérationnel, emprunté d'ailleurs à la linguistique : « le sens d'une unité linguistique se définit comme sa capacité d'intégrer une unité de niveau supérieur » (Benveniste 1962).

[2]   Ce texte rend compte en partie d'un matériel d'observation recueilli par les participants au séminaire THL-60943, Sens et culture, en 1980-81. Outre l'auteur, les professeurs P.E. Couture, R. Richard, J.T. Maertens et C. Zanetti y ont collaboré, de même qu'un certain nombre d'étudiants de maîtrise et de doctorat des facultés ou départements d'histoire, de sociologie et de théologie de l'université Laval.



Revenir au texte de l'auteur: Raymond Lemieux Dernière mise à jour de cette page le samedi 31 mai 2008 9:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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