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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Michel Leiris, RACE ET CIVILISATION. La question raciale devant la science moderne. Paris: UNESCO, 1951, 47 pp. [La diffusion de ce livre, dans Les Classiques des sciences sociales, a été accordée le 3 avril 2008 par M. Jean Jamin, secrétaire général de la revue L'Homme, responsable de l'héritage intellectuel de l'auteur.]

[3]

Michel LEIRIS

RACE ET CIVILISATION.

La question raciale devant la science moderne.


Introduction [3]

I. LES LIMITES DE LA NOTION DE « RAGE » [7]

la race diffère de la culture, de la langue et de la religion [8]
- Qu'est-ce qu'une race ? [11]
- Qu'est-ce qu'un homme doit à sa race ? [14]

II. L'HOMME ET SES CIVILISATIONS [18]

- Qu'est-ce que la culture ? [20]
- Culture et personnalité [22]
- Comment vivent les cultures ? [26]
- Fécondité des contacts [29]
- Race, histoire et différences culturelles [32]
- Les cultures peuvent-elles être hiérarchisées ? [37]

III. Il N'Y A PAS DE RÉPULSION RACIALE INNÉE [43]

Bibliographie [47]


Note pour la version numérique : la pagination correspondant à l'édition d'origine est indiquée entre crochets dans le texte.

INTRODUCTION

La nature des hommes est identique ; ce sont leurs coutumes qui les séparent.
Confucius, 551-478 av. J.-C.

Après avoir fait d'innombrables victimes civiles et militaires la récente guerre mondiale s'est terminée, sans que l'humanité y ait trouvé un apaisement, par la défaite de l'Allemagne nazie et des puissances qui avaient fait cause commune avec elle. C'est au nom de l'idéologie raciste — et particulièrement de l'antisémitisme — que les nationaux-socialistes avaient pris le pouvoir et c'est en son nom qu'ils avaient fait la guerre pour unir « tous les Allemands dans une plus grande Allemagne » et imposer au monde entier la supériorité germanique. Avec la chute d'Adolf Hitler on put croire que le racisme était mort ; mais c'était témoigner d'une vue bien étroite et raisonner comme si nulle forme du mal raciste ne sévissait dans le monde en dehors de cette forme — il est vrai la plus extrême et la plus virulente — qu'en avait représentée le racisme hitlérien ; c'était oublier que l'idée de leur supériorité congénitale est fortement ancrée chez la plupart des blancs, même chez ceux qui ne se croient pas racistes pour autant.

Grandes inventions et découvertes, équipement technique, puissance politique : voilà certes pour l'homme blanc des raisons de s'enorgueillir, encore qu'il soit douteux qu'une somme plus grande de bonheur pour l'ensemble de l'humanité ait résulté jusqu'à présent de ces acquisitions. Qui pourrait affirmer que le chasseur pygmée, dans les profondeurs de la forêt congolaise, mène une vie moins adaptée que tel de nos ouvriers d'usine européen ou américain ? Et qui pourrait oublier que le développement de nos sciences, s'il nous a permis d'accomplir d'indéniables progrès, dans le domaine sanitaire par exemple, nous a permis en revanche de perfectionner à tel point les moyens de destruction que les conflits armés ont pris depuis quelques dizaines d'années l'ampleur de véritables cataclysmes ? Reste qu'aujourd'hui encore, dans le vaste carrefour qu'est devenu le monde grâce aux moyens de communication dont il dispose, l'homme de race blanche et de culture occidentale tient le haut du pavé, quelles que soient les menaces de bouleversement qu'il sent monter [4] du dehors et du dedans contre une civilisation qu'il regarde comme la seule digne de ce nom. Sa position privilégiée — dont une perspective historique trop courte l'empêche de voir non seulement combien elle est récente, mais ce qu'elle peut avoir de transitoire — lui apparaît comme le signe d'une prédestination à créer des valeurs que les hommes appartenant à d'autres races et pourvus d'autres cultures seraient capables tout au plus de recevoir passivement. Bien qu'il reconnaisse volontiers que plusieurs inventions lui viennent des Chinois (auxquels il ne refuse pas une certaine sagesse) et que le jazz par exemple lui a été donné par les nègres (qu'il persiste, il est vrai, à regarder comme de grands enfants) il s'imagine s'être fait de lui-même et être le seul à pouvoir se targuer d'avoir reçu, en quelque sorte à sa naissance el en vertu de sa constitution propre, une mission civilisatrice à remplir.

Dans un article récemment publié par le Courrier de l'Unesco, le Dr Alfred Métraux (l'un des ethnographes dont les travaux ont porté sur le plus grand nombre de régions du globe)  écrivait :

« Le racisme est une des manifestations les plus troublantes de la vaste révolution qui se produit dans le monde. Au moment où notre civilisation industrielle pénètre sur tous les points de la terre, arrachant les hommes de toutes couleurs à leurs plus anciennes traditions, une doctrine, à caractère faussement scientifique, est invoquée pour refuser à ces mêmes hommes, privés de leur héritage culturel, une participation entière aux avantages de la civilisation qui leur est imposée. Il existe donc, au sein de notre civilisation, une contradiction fatale : d'une part elle souhaite ou elle exige l'assimilation des autres cultures à des valeurs auxquelles elle attribue une perfection indiscutable, et d'autre part elle ne se résout pas à admettre que les deux tiers de l'humanité soient capables d'atteindre le but qu'elle leur propose. Par une étrange ironie, les victimes les plus douloureuses du dogme racial sont précisément les individus qui, par leur intelligence ou leur éducation, témoignent de sa fausseté. »

Ironie non moins étrange, c'est dans la mesure où les races réputées inférieures prouvent qu'elles sont à même de s'émanciper que, les antagonismes devenant plus aigus dès l'instant que les hommes de couleur font pour les blancs figure de concurrents ou se voient reconnaître un minimum de droits politiques, le dogme racial est affirmé avec une énergie plus manifeste tandis que, paradoxe non moins grand, c'est par [5] des arguments présentés sous le couvert de la Science — cette divinité moderne — et de son objectivité qu'on cherche à justifier rationnellement ce dogme obscurantiste.

Certes — comme le fait remarquer l'auteur de l'article cité — il n'a pas manqué d'anthropologues pour dénoncer le caractère conventionnel des traits selon lesquels on répartit l'espèce humaine en groupes différents et assurer, d'autre part, qu'il ne saurait exister de races pures ; et l'on peut, de surcroît, regarder aujourd'hui comme établi que la notion de « race » est une notion d'ordre exclusivement biologique dont il est impossible — à tout le moins dans l'état actuel de nos connaissances — de tirer la moindre conclusion valable quant au caractère d'un individu donné et quant à ses capacités mentales. N'empêche que le racisme, avoué ou inavoué, continue à exercer ses ravages et que le genre humain, aux yeux du plus grand nombre, continue d'être divisé en groupes ethniques clairement délimités, doués chacun de sa mentalité propre, transmissible par l'hérédité, étant admis comme une vérité première qu'en dépit des défauts qu'on peut lui reconnaître et des vertus qu'on veut bien croire inhérentes à certaines des autres races, c'est la race blanche qui occupe le sommet de la hiérarchie, au moins par les peuples qui passent pour les meilleurs de ses représentants.

L'erreur qui fournit un semblant de base théorique au préjugé de race repose principalement sur une confusion entre faits naturels, d'une part, et faits culturels, d'autre part, ou — pour être plus précis — entre les caractères qu'un homme possède de naissance en raison de ses origines ethniques et ceux qu'il tient du milieu dans lequel il a été élevé, héritage social que trop souvent, par ignorance ou intentionnellement, on omet de distinguer de ce qui est en lui héritage racial, tels certains traits frappants de son apparence physique (couleur de la peau, par exemple) et d'autres traits moins évidents. S'il est des différences psychologiques bien réelles entre un individu et un autre individu, elles peuvent être dues pour une part à son ascendance biologique personnelle (encore que nos connaissances à ce sujet soient fort obscures) mais ne sont en aucun cas explicables par ce qu'il est convenu d'appeler sa « race », autrement dit le groupe ethnique auquel il se rattache par la voie de l'hérédité. De même, si l'histoire a assisté à réclusion de civilisations très distinctes et si les sociétés humaines actuelles sont séparées par des différences plus ou moins profondes, il n'en faut pas chercher la cause dans l'évolution raciale de l'humanité amenée [6] (par le jeu de facteurs tels que la modification dans les situations respectives des « gènes » ou particules qui déterminent l'hérédité, leur changement de structure, l'hybridation et la sélection naturelle) à se différencier à partir de la souche unique dont tous les hommes qui peuplent aujourd'hui la terre sont vraisemblablement issus ; ces différences s'inscrivent dans le cadre de variations culturelles qu'on ne saurait expliquer ni par le soubassement biologique ni même par l'influence du milieu géographique, pour impossible qu'il soit de négliger le rôle de ce dernier facteur, ne serait-ce que comme élément faisant partie intégrante des situations auxquelles les sociétés ont à faire face.

Bien que la source des préjugés raciaux doive être recherchée ailleurs que dans des idées pseudo-scientifiques qui n'en sont pas la cause mais plutôt l'expression et n'interviennent que secondairement, comme justification et comme moyen de propagande, il n'est pas sans importance de combattre de telles idées, qui ne laissent pas d'égarer nombre de gens, même parmi les mieux intentionnés.

Faire le point de ce qu'on est fondé à regarder comme scientifiquement acquis quant aux domaines qu'il convient d'assigner respectivement à la « race » et à la « civilisation » ; montrer qu'un individu, compte non tenu de ce qui lui vient de son expérience propre, doit le plus clair de son conditionnement psychique à la culture qui l'a formé, laquelle culture est elle-même une formation historique ; amener à reconnaître que, loin de représenter la simple mise en formule de quelque chose d'instinctif, le préjugé racial est bel et bien un « préjugé » — à savoir une opinion préconçue — d'origine culturelle et qui, vieux d'à peine plus de trois siècles, s'est constitué et a pris les développements que l'on sait pour des raisons d'ordre économique et d'ordre politique : tel est le but de la présente étude.

[7]

I

LES LIMITES DE
LA NOTION DE « RACE »


Il semblerait à première vue que la notion de « race » soit une notion très simple, parfaitement claire et évidente pour tous ; un employé américain dans un bureau de Wall Street, un charpentier vietnamien travaillant à la construction d'une jonque, un paysan guinéen piochant son champ à la houe : autant d'hommes appartenant à des races bien distinctes (le premier blanc, le deuxième jaune, le troisième noir), menant des genres de vie notablement différents, ne parlant pas la même langue et, selon toute probabilité, pratiquant des religions diverses. Il est pour nous hors de doute que chacun de ces trois hommes représente un type particulier d'humanité : dissemblance physique, à laquelle s'ajoutent non seulement la dissemblance des vêtements mais celle des occupations et (on peut le présumer) celle des autres habitudes, manières de sentir, de penser et d'agir, bref tout ce qui constitue la personnalité. Le corps étant par excellence ce par quoi une personne se manifeste à nous, nous avons vite fait d'établir entre l'apparence extérieure et les façons d'être une relation de cause à effet : il nous paraît inscrit dans la nature des choses que l'employé à peau blanche occupe ses loisirs en lisant un « digest », que le jaune risque ses gains au jeu et que le noir, si c'est nuit de pleine lune, se joigne aux autres villageois pour chanter et danser. Nous tendons à voir dans la race le fait primordial, celui dont le reste découle, et, si nous considérons qu'il existe aujourd'hui un nombre considérable d'hommes de race jaune et de race noire qui exercent les mêmes métiers et vivent dans le même cadre que les blancs, nous sommes portés à voir là une sorte d'anomalie, à tout le moins une transformation artificielle, comme si à leur vrai fond s'était surajouté quelque chose d'étranger à eux-mêmes, qui altérerait leur authenticité.

Très nette, donc, nous apparaît la distinction entre les trois grands groupes en lesquels les savants sont presque tous d'accord pour répartir l'espèce Homo sapiens : caucasoïdes (ou blancs), mongoloïdes (ou jaunes, auxquels on joint généralement les Peaux-Rouges), négroïdes  (ou  noirs). La question [8] se complique, toutefois, dès que nous prenons en considération le fait qu'entre ces divers groupes il s'opère des métissages. Un individu dont les parents sont l'un de race blanche et l'autre de race noire est ce qu'on appelle un « mulâtre » ; cela dit, convient-il de le ranger dans la catégorie des blancs ou dans celle des noirs ? Sans être un raciste avéré un blanc, selon toute probabilité, verra en lui un « homme de couleur » et inclinera à le ranger du côté des noirs, classement évidemment arbitraire puisque, du point de vue anthropologique, un mulâtre ne se rattache pas moins à la race blanche qu'à la race noire par son hérédité. Il nous faut donc admettre que, s'il existe des hommes qui peuvent être regardés comme blancs, noirs ou jaunes, il en est d'autres que leur ascendance mixte empêche de dûment classer.

La race diffère de la culture,
de la langue et de la religion


À l'échelle des grands groupes raciaux, malgré les cas litigieux (par exemple : les Polynésiens sont-ils des caucasoïdes ou des mongoloïdes ? Doit-on regarder comme blancs ou noirs les Ethiopiens, qui possèdent des traits de l'une et l'autre race et, soit dit en passant, désignent sous le nom méprisant de « chankallas » les noirs soudanais, chez lesquels, traditionnellement, ils prenaient des esclaves ?) le classement est relativement simple : il est des peuples qui, sans conteste possible, appartiennent à l'une ou l'autre des trois branches ; nul ne saurait se récrier si l'on dit qu'un Anglais est un blanc, un Baoulé un noir ou un Chinois un jaune. C'est à partir du moment où l'on essaye, au sein de chacun des trois grands groupes, de distinguer des sous-groupes qu'apparaît ce qu'il y a de trompeur dans l'idée qu'on se fait communément de la race.

Dire qu'un Anglais est un homme de race blanche, il est entendu que cela est au-dessus de toute discussion et tombe d'ailleurs sous le sens. Mais c'est une absurdité que de parler d'une « race » anglaise, voire même de regarder les Anglais comme étant de « race nordique ». L'histoire nous apprend en effet que, comme tous les peuples de l'Europe, le peuple anglais s'est formé grâce à des apports successifs de populations différentes : Saxons, Danois, Normands venus de France ont tour à tour déferlé sur ce pays celtique et les Romains [9] eux-mêmes, dès l'époque de Jules César, ont pénétré dans l'île. De plus, s'il est possible d'identifier un Anglais à sa façon de se vêtir ou simplement de se comporter, il est impossible de le reconnaître comme tel sur sa seule apparence physique : il y a chez les Anglais, comme chez tous les autres Européens, des blonds et des bruns, des grands et des petits et (pour nous référer à l'un des critères les plus usités en anthropologie) des dolichocéphales (ou gens au crâne allongé dans le sens antéro-postérieur) et des brachycéphales (ou gens au crâne large). D'aucuns peuvent avancer qu'il n'est pas difficile de reconnaître un Anglais d'après certains caractères extérieurs qui lui composent une allure propre : sobriété de gestes (s'opposant à la gesticulation qu'on attribue d'ordinaire aux gens du Midi), démarche, expressions du visage traduisant ce qu'on désigne sous le terme assez vague de « flegme ». Ceux qui hasarderaient, toutefois, une pareille assertion auraient chance d'être pris bien souvent en défaut ; car il s'en faut de beaucoup que tous les Anglais présentent ces caractères et, même en admettant qu'ils soient ceux de l’« Anglais typique », il n'en demeurerait pas moins que ces caractères extérieurs ne sont pas des caractères physiques : attitudes corporelles, façons de se mouvoir ou de faire jouer les muscles de la face relèvent du comportement ; ce sont des habitudes, liées au fait qu'on appartient à un certain milieu social ; loin d'être choses de nature ce sont choses de culture et — si l'on peut à la rigueur les regarder comme des traits, non pas « nationaux » (ce qui serait généraliser d'une manière abusive), mais communs dans une certaine classe de la société pour un certain pays ou une certaine région dudit pays — on ne saurait les compter parmi les signes distinctifs des races.

Il convient donc de ne pas confondre une « race » avec une « nation », ainsi qu'on le fait trop souvent vu l'acception très lâche avec laquelle le mot « race » est employé dans le langage courant, imprécision de terme qui a ses incidences sur le plan politique et dont la dénonciation n'est donc pas simple affaire de purisme.

De prime abord, on peut penser que rien n'est changé s'il est question de la « race latine » alors que c'est « civilisation latine » qu'il faudrait dire, les Latins n'ayant jamais existé en tant que race, c'est-à-dire (suivant la définition du professeur H.-V. Vallois) en tant que groupement naturel d'hommes présentant un ensemble de caractères physiques héréditaires communs. Il y a eu, certes, un peuple qui avait pour langue [10] le latin et dont la civilisation, à l'époque de l'Empire romain, s'est étendue à la plus grande partie de l'Europe occidentale et même à une portion de l'Afrique et de l'Orient, cela lorsque la pax romana eut été imposée à un grand nombre de populations très diverses et que Rome fut devenue l'une des cités les plus cosmopolites que les hommes aient jamais connues. Ainsi, la latinité ne s'est pas limitée à l'Italie ni même à l'Europe méditerranéenne et l'on peut retrouver sa marque dans des pays (Angleterre et Allemagne occidentale, par exemple) dont les habitants, aujourd'hui, ne se regardent pas comme faisant partie du monde latin. S'il est bien évident que la prétendue « race latine » n'a que peu contribué à leur peuplement, il n'en est pas moins vrai qu'ils ne sont pas fondés à se considérer comme étrangers à la « civilisation latine ».

Une confusion du même ordre, exploitée de la façon que l'on sait par la propagande raciste, s'est opérée à propos des « Aryens » : quoi qu'en ait dit le comte de Gobineau (qui fut, avec son Essai sur l'inégalité des races humaines paru en 1853-1857, l'un des premiers propagateurs de l'idée de la supériorité nordique), il n'y a pas de race aryenne ; on peut seulement inférer l'existence, au IIe millénaire avant notre ère, dans les steppes qui couvrent le Turkestan et la Russie méridionale, d'un groupe de peuples doués d'une culture et d'une langue communes, l'indo-européen, d'où dérivent entre autres langues le sanskrit, le grec ancien et le latin, ainsi que la plupart des langues parlées aujourd'hui en Europe, car l'expansion et l'influence de ces peuples ont intéressé une aire d'une ampleur considérable. De toute évidence, le fait d'avoir une langue commune ne signifie pas qu'on est de la même race : ce n'est pas l'hérédité biologique mais l'éducation reçue qui fait que l'un parlera chinois alors que d'autres parleront anglais, arabe ou russe. Nul besoin d'insister sur les ravages auxquels l'idée d'une supériorité congénitale de la prétendue « race aryenne » a servi de prétexte.

Une autre confusion, qui ne semble malheureusement pas près d'être dissipée, est celle qu'on commet à propos des juifs, regardés eux aussi comme constituant une race, alors qu'on ne peut les définir que d'un point de vue confessionnel (appartenance à la religion judaïque) et, tout au plus, d'un point de vue culturel (étant entendu que la ségrégation dont pendant des siècle ils ont été l'objet de la part de la chrétienté et l'ostracisme auquel ils sont encore plus ou moins en butte dans de nombreuses régions du monde ont forcément tendu [11] à maintenir, chez les juifs des différents pays, certaines façons d'être communes qui ne ressortissent pas au domaine religieux). Les Hébreux étaient, à l'origine, des pasteurs de langue sémitique, comme les actuels Arabes ; très tôt, ils se mêlèrent à d'autres peuples du Proche-Orient, y compris les Hittites de langue indo-européenne, et subirent des vicissitudes telles que le séjour en Égypte auquel mit fin l'Exode (IIe millénaire av. J.-C), la Captivité de Babylone (VIe siècle av. J.-C), puis la conquête romaine, épisodes qui les amenèrent à de nombreux mélanges, avant même la Diaspora ou dispersion dans tout l'Empire romain, qui suivit la destruction de Jérusalem par Titus (70 ap. J.-C). Dans l'antiquité, le peuple juif comprenait, semble-t-il, à peu près les mêmes éléments raciaux que les Grecs des îles et de l'Asie Mineure. Aujourd'hui, les juifs sont si peu définissables au point de vue anthropologique — en dépit de l'existence d'un prétendu « type juif », distinct d'ailleurs pour les Ashkenazim ou juifs du Nord et les Sephardim ou juifs du Sud — que les nazis eux-mêmes (pour ne rien dire du recours à des insignes spéciaux) ont dû s'en remettre au critère religieux comme moyen d'opérer la discrimination : était considéré comme de race juive celui dont la généalogie révélait qu'il avait parmi ses ascendants le nombre voulu d'adeptes du judaïsme. Telles sont les inconséquences de doctrines comme le racisme, qui n'hésitent pas à forcer les données scientifiques et celles même de l'élémentaire bon sens selon les besoins politiques de leurs tenants.

Qu'est-ce qu'une race ?

Puisqu'une communauté nationale ne forme pas une race, que la race ne peut pas se définir par la communauté de culture, de langue ou de religion et qu'à aucun des trois grands groupes raciaux eux-mêmes on ne saurait assigner de strictes limites géographiques (l'expansion européenne s'est, en effet, opérée de telle façon qu'on trouve aujourd'hui des blancs dans les régions du globe les plus disparates et, d'autre part, il y a maintenant en Amérique, sans compter les Indiens, de nombreux jaunes ainsi que des millions de noirs qui sont les descendants des Africains importés comme esclaves à l'époque de la traite), il faut examiner ce qu'est la race en se cantonnant sur le terrain de l'anthropologie physique, seul terrain où pareille notion — essentiellement biologique puisqu'elle [12] se réfère à l'hérédité — puisse avoir quelque valeur, sauf à rechercher ensuite si l'appartenance d'un individu à une certaine race n'implique pas des corollaires psychologiques qui tendraient à le particulariser du point de vue culturel.

La notion de « race », on l'a vu, repose sur l'idée de caractères physiques transmissibles permettant de répartir l'espèce Homo sapiens en plusieurs groupes qui sont l'équivalent de ce qu'en botanique on nomme « variétés ». Or ce qui rend la question délicate même de ce seul point de vue, c'est qu'on ne peut s'en tenir à un seul caractère pour définir une race (il est, par exemple, des Indous à peau foncée qui se différencient des noirs à trop d'autres égards pour qu'on puisse les considérer comme tels). En outre, pour chacun des caractères auxquels il faut se référer, il y a gradation, de sorte que, loin d'être donnée dans les faits, la division en catégories se fera de manière arbitraire. Pratiquement, une race — ou sous-race — se définira comme un groupe dont les membres se tiennent, en moyenne, dans ces limites arbitrairement choisies quant aux divers caractères physiques retenus comme différentiels et il se produira, d'une population à l'autre, des chevauchements, les éléments les plus clairs de peau, par exemple, dans des populations considérées comme de race noire étant parfois aussi peu foncés — voire moins foncés — que les éléments les moins clairs dans des populations considérées comme de race blanche. Ainsi, au lieu d'obtenir un tableau des races aux divisions très nettes, on parviendra seulement à isoler des séries d'individus qui présenteront l'ensemble des caractères regardés comme constitutifs d'une race déterminée et pourront être considérés comme les représentants les plus typiques de cette race dont les traits distinctifs ne se retrouvent pas tous ou ne se retrouvent qu'à un moindre degré chez leurs congénères. Faudra-t-il en conclure que ces individus typiques représentent la race en question à l'état pur — ou presque — alors que les autres n'en seraient que des représentants bâtards ?

Rien n'autorise à l'affirmer, car l'héritage biologique d'un individu se composant d'une nombreuse série de caractères qui viennent du père et de la mère et (suivant l'image employée par Ruth Benedict dans son exposé des lois mendéliennes de l'hybridation) « doivent être conçus non comme de l'encre et de l'eau qui se mêlent mais comme un assortiment de perles qui s'arrangeraient d'une manière nouvelle pour chaque individu », des individus représentant des arrangements [13] inédits sont constamment produits, de sorte qu'une multitude d'associations différentes de caractères sont ainsi obtenues en peu de générations. Le « type » ne répond nullement à un état privilégié de la race ; il a une valeur d'ordre essentiellement statistique et n'exprime guère que la fréquence de certains arrangements frappants.

Du point de vue génétique on voit mal comment le monde humain actuel ne serait pas tant soit peu chaotique, puisque des types très divers apparaissent dès les époques préhistoriques et qu'il semble que des migrations de peuples et des brassages considérables se soient produits très tôt au cours de l'évolution de l'humanité. Pour ce qui concerne l'Europe, par exemple, au paléolithique inférieur on trouve déjà deux espèces distinctes, Homo Heidelbergensis et Eoanthropus Dawsoni, d'allure quelque peu simienne. Puis diverses races se succèdent : au paléolithique moyen on a l'homme de Neanderthal (variété très primitive de l'espèce Homo sapiens ou espèce à part) ; au paléolithique supérieur se manifestent les représentants de l’Homo sapiens actuel : races de Cro-Magnon (dont des restes se retrouveraient aujourd'hui parmi les habitants des îles Canaries descendant des anciens Guanches), de Chancelade (que certains de ses traits ont fait rapprocher, à tort, des Esquimaux), de Grimaldi (dont le type évoque les négroïdes actuels). Au mésolithique on constate l'existence d'un mélange de races, d'où émergent au néolithique les Nordiques, les Méditerranéens et les Alpins, qui ont constitué jusqu'à ce jour les éléments essentiels du peuplement de l'Europe.

Dans le cas de petites sociétés relativement stables et isolées (soit telle communauté esquimau vivant, en économie presque fermée, de la chasse aux phoques et autres mammifères aquatiques), les représentants des divers lignages constitutifs de la communauté ont à peu près la même hérédité et l'on pourrait, alors, parler de pureté raciale. Mais il n'en est pas ainsi quand il s'agit de groupes plus importants, car les croisements entre familles se sont alors opérés à une échelle trop grande et avec l'intervention d'éléments de provenances trop diverses. Appliqué à de larges groupes au passé tumultueux et répartis sur de vastes aires, le mot « race » signifie simplement que, par-delà les distinctions nationales ou tribales on peut définir des ensembles caractérisés par certaines concentrations de caractères physiques, ensembles temporaires, puisqu'ils procèdent de masses nécessairement changeantes (par leur mouvement démographique même) et engagées dans un jeu historique de contacts et de brassages constants.

[14]

Qu'est-ce qu'un homme doit à sa race ?

Du point de vue de l'anthropologie physique, l'espèce Homo sapiens se compose donc d'un certain nombre de races ou groupes se distinguant les uns des autres par la fréquence de certains caractères transmis par la voie de l'hérédité mais qui ne représentent évidemment qu'une faible part de l'héritage biologique commun à tous les êtres humains. Bien que les ressemblances entre les hommes soient, de ce fait, beaucoup plus grandes que les différences, nous sommes enclins à regarder comme fondamentales des différences qui ne représentent rien de plus que les variations d'un même thème : de même que les différences de traits entre gens de notre entourage ont chance de nous apparaître plus marquées que celles qui existent entre des personnes qui nous sont étrangères, les différences physiques entre les races humaines nous donnent l'impression — fausse — d'être considérables, et cela dans la mesure précisément où une telle variabilité est plus frappante chez des êtres qui sont nos prochains que chez ceux qui appartiennent à d'autres espèces.

À ces différences dans l'aspect extérieur on est d'autant plus porté à associer des différences psychologiques que les hommes de races différentes ont souvent, en fait, des cultures différentes : un magistrat d'une de nos grandes villes diffère physiquement d'un notable congolais et ils ont également une mentalité différente. Toutefois, de leurs physiques différents à leurs mentalités différentes il n'y a nul rapport démontrable de cause à effet ; on observe seulement que ces deux hommes relèvent de deux civilisations distinctes, et cette distinction n'est même pas telle qu'on ne puisse trouver entre eux certaines similitudes liées à l'analogie relative de leurs positions sociales, de même qu'un paysan normand et un paysan mandingue, qui vivent tous les deux de la parcelle de terre qu'ils détiennent, ont chance de présenter un minimum de points de ressemblance, outre ceux que tous les hommes ont de communs entre eux.

Aux caractères censément « primitifs » que les hommes de race blanche croient voir se manifester dans le physique des hommes de couleur (illusion naïve, car à l'égard de certains traits ce serait bien plutôt le blanc, avec ses lèvres minces et sa pilosité plus abondante, qui se rapprocherait des singes anthropoïdes) on a pensé que correspondait une infériorité d'ordre psychologique. Toutefois, ni les recherches des anthropologues portant sur des questions telles que le poids [15] et la structure du cerveau pour les différentes races ni celles des psychologues visant à évaluer directement leurs capacités intellectuelles n'ont abouti à quoi que ce soit de probant.

On a pu constater, par exemple, que le cerveau des nègres pèse, en moyenne, un peu moins que celui des Européens, mais on ne peut rien conclure d'une différence aussi minime (d'ampleur bien moindre que les différences observables d'individu à individu au sein d'une même race) et le cas de certains grands hommes (dont le cerveau, pesé après leur mort, s'est révélé sensiblement plus léger que la moyenne) montre qu'à un cerveau plus lourd ne correspond pas nécessairement une plus grande intelligence.

Quant aux tests psychologiques, à mesure qu'on les a perfectionnés de manière à éliminer le plus possible les différences dues à l'environnement physique et à l'environnement social (soit l'influence exercée par l'état de santé, le milieu, l'éducation reçue, le degré d'enseignement, etc.), ils ont tendu à montrer la ressemblance foncière des caractères intellectuels entre les différents groupes humains. En aucune manière on ne saurait dire d'une race qu'elle est plus (ou moins) « intelligente » qu'une autre ; si l'on peut, assurément, constater qu'un individu appartenant à un groupe pauvre et isolé — ou à une classe sociale inférieure — se trouve handicapé par rapport aux membres d'un groupe vivant dans des conditions économiques meilleures (telles que, par exemple, on n'y est pas sous-alimenté ou placé dans des conditions insalubres et qu'on y bénéficie de plus de stimulation), cela ne prouve rien quant aux aptitudes dont il pourrait témoigner dans un milieu plus favorable.

De même, quand on a cru observer chez les prétendus « primitifs » une supériorité sur les « civilisés » dans le domaine des perceptions sensorielles — supériorité conçue comme une manière de corollaire à leur infériorité présumée dans le domaine intellectuel — on a conclu trop vite et négligé de faire la part de l'éducation perceptive : celui qui vit, par exemple, dans un milieu où la chasse et la collecte des végétaux sauvages constituent la principale ressource alimentaire acquiert, sur le civilisé, une supériorité notable dans l'art d'interpréter des impressions visuelles, auditives, olfactives, dans l'habileté à s'orienter, etc. Là encore, ce qui joue est le facteur culturel plutôt que le facteur racial.

Enfin, toutes les recherches sur le caractère ont été impuissantes à démontrer qu'il relève de la race : dans tous les groupes ethniques on trouve des types très divers de caractères, [16] et il n'y a aucune raison de penser que tel ou tel de ces groupes aurait pour lot une plus grande uniformité à ce point de vue. Regarder, par exemple, les noirs comme généralement enclins à l'insouciance et les jaunes à la contemplation, c'est schématiser grossièrement et attacher une valeur absolue à des observations purement circonstancielles : sans doute le nègre paraîtrait-il moins « insouciant » aux blancs si ces derniers, à la faveur de l'esclavage et de la colonisation, n'avaient pas pris pour modèle du portrait qu'ils se sont fait de lui l'individu arraché à son milieu et dans la dépendance d'un maître qui l'oblige à un travail auquel il ne peut porter nul intérêt de sorte qu'il n'a guère le choix — s'il échappe à l'abrutissement qu'ont chance d'entraîner pareilles conditions de vie — qu'entre la révolte et une sorte de fatalisme résigné ou souriant (le second, d'ailleurs, n'étant parfois qu'un masque pour couvrir la première) ; probablement aussi, le jaune leur semblerait moins naturellement « contemplatif » si — sans même parler de ce que nous savons du Japon qui, à partir de 1868, s'érigea bel et bien en puissance impérialiste après avoir vécu pendant des siècles presque sans guerre étrangère et s'être attaché surtout aux questions d'étiquette et à l'appréciation des valeurs esthétiques — la Chine avait été connue dès l'abord non par ses philosophes et par les inventions dont nous lui sommes redevables, mais par ses productions littéraires de tendance réaliste qui nous font voir (comme c'est le cas pour le Kin P'ing Mei, roman licencieux dont la première édition date de 1610) des Chinois s'adonnant plus volontiers aux turbulences de la galanterie qu'à l'art ou à la mystique.

Il résulte donc des recherches effectuées au cours de ces trente ou quarante dernières années, tant par les anthropologues que par les psychologues, que le facteur racial est loin de jouer un rôle prépondérant dans la constitution de la personnalité. Il n'y a là rien qui doive surprendre si l'on veut bien considérer que des traits psychologiques ne peuvent pas se transmettre héréditairement de manière directe (il n'y a pas un gène qui, par exemple, rendrait distrait ou attentif), mais que l'hérédité joue ici dans la seule mesure où elle exerce une influence sur les organes dont l'activité psychologique dépend, soit le système nerveux et les glandes à sécrétions internes, dont le rôle, assurément important quant à la détermination des traits émotionnels, apparaît, dans le cas des individus normaux, comme plus limité par comparaison avec celui des différences d'environnement pour ce qui concerne [17] les qualités intellectuelles et morales. Viennent ici au premier plan des éléments tels que le caractère et le niveau intellectuel des parents (du fait que l'enfant grandit à leur contact), l'éducation sociale aussi bien que l'enseignement au sens strict, la formation religieuse et l'entraînement de la volonté, l'occupation professionnelle et la fonction dans la société, bref, des éléments qui ne relèvent pas de l'hérédité biologique de l'individu et moins encore de sa « race » mais dépendent dans une large mesure du milieu où il s'est développé, du cadre social dans lequel il est inséré et de la civilisation à laquelle il appartient.

[18]

II

L’HOMME
ET SES CIVILISATIONS


De même qu'à l'idée de nature s'oppose celle de culture comme s'oppose au produit brut l'objet manufacturé ou bien à la terre vierge la terre domestiquée, à l'idée de « civilisation » s'est longtemps opposée — et s'oppose encore maintenant dans l'esprit de la plupart des Occidentaux — l'idée de « sauvagerie » (condition du « sauvage », de celui qu'en latin on nomme silvaticus, l'homme des bois), tout se passant comme si, à tort ou à raison, la vie urbaine était prise comme symbole de raffinement par rapport à la vie, censément plus grossière, de la forêt ou de la brousse et comme si pareille opposition entre deux modes de vie permettait de répartir le genre humain en deux catégories : s'il est, dans certaines portions du globe, des peuples que leur genre de vie fait qualifier de « sauvages » il en est d'autres, dits « civilisés », qu'on se représente comme plus évolués ou sophistiqués et comme les détenteurs et propagateurs de culture par excellence, ce qui les distinguerait radicalement des sauvages, considérés comme encore tout proches de l'état de nature.

Jusqu'à une époque récente l'homme d'Occident — qui, avec le grand mouvement d'expansion coloniale qu'inaugurent les découvertes maritimes de la fin du XVe siècle, s'est implanté jusque dans les régions terrestres les plus éloignées de l'Europe et les plus différentes par le climat, instaurant au moins temporairement dans toutes ces régions sa domination politique et apportant avec lui des formes de culture qui lui étaient propres — l'homme d'Occident, cédant à un égocentrisme assurément naïf (encore qu'il fût normal qu'il tirât quelque orgueil du développement impressionnant pris chez lui par les techniques), s'est imaginé que la Civilisation se confondait avec sa civilisation, la Culture avec la sienne propre (ou du moins celle qui dans le monde occidental était l'apanage des classes les plus aisées) et n'a cessé de regarder les peuples exotiques avec lesquels il entrait en contact pour exploiter leur pays, s'y approvisionner en produits étrangers à l'Europe, y trouver de nouveaux marchés ou assurer simplement ses précédentes conquêtes, soit comme des « sauvages » [19] incultes et abandonnés à leurs instincts soit comme des « barbares », employant pour désigner ceux qu'il considérait comme à demi civilisés quoique inférieurs ce terme que la Grèce antique appliquait péjorativement aux étrangers.

Qu'on assimile plus ou moins à des manières de bêtes fauves ces gens que l'on prétend dénués de culture ou qu'on prête au contraire un caractère édénique à leur vie considérée comme « primitive » et pas encore corrompue, le fait est que pour le plus grand nombre des Occidentaux il y a des hommes à l'état sauvage, des non-civilisés, qui représenteraient l'humanité à un stade répondant à ce qu'est l'enfance sur le plan de l'existence individuelle.

Grâce au prestige des monuments qu'elles ont laissés ou du seul fait de leurs relations avec le monde de l'antiquité classique (soit le monde gréco-romain) certaines grandes cultures — ou séries de cultures successives — que l'Orient a vues se développer ont, assez tôt, acquis droit de cité pour la pensée occidentale : celles qui ont eu pour théâtre le Proche-Orient (avec l'Égypte, la Palestine qui a laissé des livres saints en guise de monuments, et la Phénicie par exemple), le Moyen-Orient (avec l'Assyrie, la Chaldée, la Perse) avaient joui d'un rayonnement suffisant pour être classées très vite parmi les « civilisations » jugées dignes de ce nom. L'Inde, la Chine et le Japon, les grands Etats américains antérieurs à la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb n'ont pas tardé non plus à prendre rang et personne ne contesterait aujourd'hui qu'une place à tout le moins fort honorable doit leur être accordée dans une histoire générale de l'humanité. Mais il a fallu à l'intelligence occidentale un temps beaucoup plus long pour admettre que des peuples peu avancés au point de vue technique et n'ayant pas d'écriture à eux — comme c'est le cas, par exemple, de la majorité des noirs d'Afrique, des Mélanésiens et des Polynésiens, des actuels Indiens des deux Amériques et des Esquimaux (bien qu'on puisse trouver chez telles de ces populations l'emploi de la pictographie ou celui de signes mnémoniques) — possèdent néanmoins leur « civilisation », c'est-à-dire une culture qui, même si l'on envisage les groupes les plus humbles, s'est révélée à un certain moment (en admettant qu'elle ait perdu cette capacité ou qu'elle soit même en régression) douée de quelque pouvoir d'expansion et dont certains traits apparaissent comme communs à plusieurs sociétés distribuées sur une aire géographique plus ou moins vaste.

Les connaissances que la science occidentale de ce milieu [20] du XXe siècle possède en matière d'ethnographie, branche du savoir aujourd'hui constituée en discipline méthodique, permettent d'affirmer qu'il n'existe actuellement pas un seul groupe humain qu'on puisse dire « à l'état de nature ». Pour en être assuré, il suffit de prendre en considération un fait aussi élémentaire que celui-ci : nulle part au monde on ne trouve de peuple où le corps soit laissé à l'état entièrement brut, exempt de tout vêtement, parure ou rectification quelconque (sous la forme de tatouage, scarification ou autre mutilation), comme s'il était impossible — si diverses que soient les idées dans le domaine de ce qu'en Occident on nomme la pudeur — de s'accommoder de ce corps en le prenant tel qu'il est de naissance. L'homme à l'état de nature est, en vérité, une pure vue de l'esprit, car il se distingue de l'animal précisément en tant qu'il possède une culture, dont même les espèces que nous considérons comme les plus proches de la nôtre sont privées, faute d'une intelligence symbolique suffisamment développée pour que puissent être élaborés des systèmes de signes tels que le langage articulé et fabriqués des outils qui, valorisés comme tels, sont conservés pour un usage répété. S'il n'est pas suffisant de dire de l'homme qu'il est un animal social (car des espèces très variées d'animaux vivent elles aussi en société) il peut être défini comme un être doué de culture, car, seul de tous les êtres vivants, il met en jeu des artifices tels que la parole et un certain outillage dans ses rapports avec ses semblables et avec son environnement.

Qu'est-ce que la culture ?

Comme chez les autres mammifères, l'ensemble du comportement d'un individu se compose, chez l'homme, de comportements instinctifs (qui font partie de son équipement biologique), de comportements résultant de son expérience individuelle (liés à cette partie de son histoire qui est la sienne propre) et de comportements qu'il a appris d'autres membres de son espèce ; mais chez l'homme, particulièrement apte à symboliser, c'est-à-dire à user des choses en leur attribuant un sens conventionnel, il y a pour l'expérience — ainsi plus aisément transmissible et, en quelque sorte, thésaurisable puisque la totalité du savoir de chaque génération peut passer à la suivante par le moyen du langage — possibilité de s'ériger en « culture », héritage social distinct de l'héritage biologique comme de l'acquis individuel et qui [21] n'est autre, suivant les termes de M. Ralph Linton, qu'un « ensemble organisé de comportements appris et résultats de comportements, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d'une société particulière » ou d'un groupe particulier de sociétés.

Alors que la race est strictement affaire d'hérédité, la culture est essentiellement affaire de tradition, au sens large du terme : qu'une science ou un système religieux soit formellement enseigné aux jeunes par leurs éducateurs, qu'un usage se transmette d'une génération à une autre génération, que certaines manières de réagir soient empruntées sciemment ou non par les cadets à leurs aînés, qu'une technique — ou une mode — pratiquée dans un pays passe à un autre pays, qu'une opinion se répande grâce à une propagande ou bien en quelque sorte par elle-même au hasard des conversations, que l'emploi d'un quelconque engin ou produit soit adopté spontanément ou lancé par des moyens publicitaires, qu'une légende ou un bon mot circule de bouche en bouche, autant de phénomènes qui apparaissent comme indépendants de l'hérédité biologique et ont ceci de commun qu'ils consistent en la transmission — par la voie du langage, de l'image ou simplement de l'exemple — de traits dont l'ensemble, caractéristique de la façon de vivre d'un certain milieu, d'une certaine société ou d'un certain groupe de sociétés pour une époque d'une durée plus ou moins longue, n'est pas autre chose que la « culture » du milieu social en question.

Dans la mesure où la culture comprend tout ce qui est socialement hérité ou transmis, son domaine englobe les ordres de faits les plus différents : croyances, connaissances, sentiments, littérature (souvent si riche, alors sous forme orale, chez les peuples sans écriture) sont des éléments culturels, de même que le langage ou tout autre système de symboles (emblèmes religieux, par exemple) qui est leur véhicule ; règles de parenté, systèmes d'éducation, formes de gouvernement et tous les modes selon lesquels s'ordonnent les rapports sociaux sont culturels également ; gestes, attitudes corporelles, voire même expressions du visage, relèvent de la culture eux aussi, étant pour une large part choses socialement acquises, par voie d'éducation ou d'imitation ; types d'habitation ou de vêtements, outillage, objets fabriqués et objets d'art — toujours traditionnels au moins à quelque degré — représentent, entre autres éléments, la culture sous son aspect matériel. Loin d'être limitée à ce qu'on entend dans la conversation courante quand on dit d'une personne [22] qu'elle est — ou qu'elle n'est guère — « cultivée » (c'est-à-dire pourvue d'une somme plus ou moins riche et variée de connaissances dans les principales branches des arts, des lettres et des sciences tels qu'ils se sont constitués en Occident), loin de s'identifier à cette « Culture » de prestige qui n'est que l'efflorescence d'un vaste ensemble par lequel elle est conditionnée et dont elle n'est que l'expression fragmentaire, la culture doit donc être conçue comme comprenant, en vérité, tout cet ensemble plus ou moins cohérent d'idées, de mécanismes, d'institutions et d'objets qui orientent — explicitement ou implicitement — la conduite des membres d'un groupe donné. En ce sens, elle est étroitement liée à l'avenir aussi bien qu'à l'histoire passée du groupe, puisqu'elle apparaît d'un côté comme le produit de ses expériences (ce qui a été retenu des réponses que les membres des générations précédentes ont apportées aux situations et problèmes divers en face desquels ils se sont trouvés) et que d'un autre côté elle offre à chaque génération montante une base pour le futur (système de règles et de modèles de conduite, de valeurs, de notions, de techniques, d'instruments, etc., à partir desquels s'organisent les actes des nouveaux venus et que chacun reprendra, au moins en partie, pour en user à sa manière et selon ses moyens dans les situations qui lui seront particulières). Un tel ensemble ne peut par conséquent jamais se présenter comme défini une fois pour toutes mais est constamment sujet à des modifications, tantôt assez minimes ou assez lentes pour être presque imperceptibles ou passer longtemps inaperçues, tantôt d'une ampleur telle ou d'une rapidité si grande qu'elles prennent une allure de révolution.

Culture et personnalité

Du point de vue psychologique, la culture d'une société consiste en la totalité des façons de penser et de réagir et des modes de conduite accoutumés que les membres de cette société ont acquis par voie d'éducation ou d'imitation et qui leur sont plus ou moins communs.

Compte non tenu des particularités individuelles (qui, par définition, ne peuvent être considérées comme « culturelles » puisqu'elles ne sont pas le fait d'une collectivité), il est hors de question que tous les éléments constitutifs de la culture d'une même société puissent se retrouver chez tous les membres de cette société. S'il en est bien qu'on doit tenir pour [23] généraux, il en est d'autres qui, par le jeu même de la division du travail (à laquelle n'échappe aucune des sociétés existantes, ne serait-ce que sous la forme de la répartition des occupations techniques et des fonctions sociales entre les deux sexes et les âges différents), sont l'apanage de certaines catégories reconnues d'individus, d'autres encore qui sont le propre de telle famille ou coterie ou bien, tels les goûts, opinions, usage de certaines commodités ou certains meubles, etc.) sont simplement communs à un certain nombre de gens sans lien particulier entre eux. Cette diffusion inégale des éléments de culture apparaît comme liée, de façon directe ou indirecte, à la structure économique de la société et (en ce qui concerne les sociétés où la division du travail est tant soit peu poussée) à sa division en castes ou en classes.

Variable selon le groupe, le sous-groupe et, dans une certaine mesure, la famille, douée d'une rigidité plus ou moins stricte et s'imposant de manière plus ou moins coercitive suivant la nature des éléments envisagés, la culture représente, à l'échelon individuel, un facteur capital dans la constitution de la personnalité.

La personnalité s'identifiant objectivement à l'ensemble des activités et des attitudes psychologiques propres à un individu — ensemble organisé en un tout original qui exprime la singularité de cet individu à quelque type connu qu'on puisse le rattacher — elle se trouve dans la dépendance de divers facteurs : hérédité biologique, qui influe sur sa constitution physique, chacun étant par ailleurs pourvu congénitalement d'un répertoire de comportements instinctifs ou plutôt non appris (car il n'existe pas, à proprement parler, d' « instincts » qui agiraient comme des forces) ; situations vécues par l'individu, sur le plan privé aussi bien que professionnel ou public, autrement dit son histoire, depuis sa naissance jusqu'au moment (éventuellement tardif) où on peut le considérer comme formé ; milieu culturel auquel il appartient et d'où il tire, par voie d'héritage social, une part de ses comportements appris.

L'hérédité biologique exerce bien une influence sur la personnalité de l'individu (dans la mesure où il lui doit certaines des propriétés de son corps et où il est, notamment, dans la dépendance de son système nerveux et de ses glandes à sécrétions internes) mais elle n'a guère de sens qu'envisagée sous l'angle de l'ascendance familiale et non sous celui de la race ; faute des renseignements voulus, même dans le cadre du lignage, sur la constitution biologique de tous les ascendants [24] d'un individu donné nous ne savons, de toute manière, que peu de chose sur ce qu'il peut tenir de son hérédité. D'autre part, il est certain que tous les hommes normaux, à quelque race qu'ils appartiennent, possèdent le même équipement général de comportements non appris (l'examen du comportement infantile faisant ressortir la similitude des réponses initiales et montrant comment les différences ultérieures de comportement s'expliquent par les différences de structure individuelle et par celles du premier apprentissage), de sorte que ce n'est pas au niveau des prétendus « instincts » qu'apparaissent les caractères différentiels entre personnalités diverses. Il faut se représenter également que ces comportements non appris se réduisent aux réflexes fondamentaux, alors qu'on est généralement porté à étendre leur domaine d'une manière abusive, voyant des manifestations de l'instinct dans des actes qui sont, en vérité, le résultat d'habitudes ne procédant d'aucun dressage concerté mais prises d'assez bonne heure pour qu'on s'imagine être en présence de quelque chose d'inné.

S'il existe indiscutablement, en dehors des différences individuelles, des différences qu'on peut tenir pour plus ou moins spécifiques des membres d'une société donnée par rapport à ceux des autres sociétés, c'est dans le domaine des comportements appris que pourront être observées de telles différences et ces différences seront, par définition, culturelles.

Pour mesurer l'importance du facteur que représente la civilisation dans la constitution de la personnalité, il suffit de considérer que la culture n'intervient pas seulement comme héritage transmis par le moyen de l'éducation mais qu'elle conditionne l'expérience entière. C'est, en effet, dans un certain environnement physique (soit le milieu bio-géographique) et dans un certain environnement social que l'individu vient au monde. Or l'environnement physique lui-même n'est pas un environnement « naturel » mais, dans une mesure d'ailleurs variable, un environnement « culturel » : l'habitat d'un groupe donné a toujours été plus ou moins façonné par ce groupe s'il s'agit d'un groupe sédentaire (pratiquant, par exemple, l'agriculture ou menant une vie urbaine), et même dans le cas où le groupe est nomade des éléments artificiels, tels la tente ou la hutte, entreront pour une part dans le décor de sa vie ; de plus, ce n'est pas de façon immédiate mais à travers la culture (les connaissances, croyances et activités) du groupe que s'établissent les rapports entre l'individu et les éléments,  artificiels ou non,  de  son environnement. [25] Quant à l'environnement social, il joue à un double titre : de manière directe, par les modèles que fournissent au nouveau venu les comportements des autres membres de la société à laquelle il appartient et par l'espèce d'encyclopédie abrégée que représente le langage, en lequel a cristallisé toute l'expérience passée du groupe ; de manière indirecte, vu que les divers personnages (par exemple, parents) qui interviennent dans l'histoire de l'individu dès sa première enfance — phase cruciale, par laquelle sera marqué tout le développement ultérieur — sont eux-mêmes influencés dans leur personnalité et dans leur conduite à son égard par la culture en question.

Si forte est, d'une manière générale, l'emprise de la culture sur l'individu que même la satisfaction de ses besoins les plus élémentaires — ceux qu'on peut qualifier de biologiques parce que les hommes les partagent avec les autres mammifères : nutrition, par exemple, protection et reproduction — n'échappe jamais aux règles imposées par l'usage, sauf circonstances exceptionnelles : un Occidental, s'il s'agit d'un individu normal, ne mangera pas de chien à moins d'être menacé de mourir de faim et, en revanche, beaucoup de peuples n'auraient que du dégoût pour certains mets dont nous nous régalons ; un homme quel qu'il soit s'habillera selon son rang (ou bien selon le rang qu'il voudrait faire passer pour le sien) et la coutume — ou mode — en l'occurrence primera souvent les considérations pratiques ; dans nulle société, enfin, le commerce sexuel n'est libre et il existe partout des règles — variables d'une culture à une autre culture — pour proscrire certaines unions que les membres de la société envisagée regardent comme incestueuses et, de ce fait, comme constituant des crimes. Notons aussi qu'un homme est dans la dépendance, au moins partielle, de sa culture même là où il peut sembler être le plus dégagé de toute contingence sociale : dans le rêve, par exemple, qui n'est pas le produit d'une fantaisie gratuite comme on l'a cru longtemps mais exprime, avec un matériel d'images tirées directement ou indirectement de l'environnement culturel, des préoccupations ou des conflits variables eux-mêmes en fonction des cultures. La culture intervient donc à tous les niveaux de l'existence individuelle et se manifeste aussi bien dans la façon dont l'homme satisfait ses besoins physiques que dans sa vie intellectuelle et dans ses impératifs moraux.

Il résulte de tout ceci que, s'il reste bien entendu que tous les individus ne naissent pas également doués au point de vue [26] psychologique, leur appartenance à tel ou tel groupe ethnique ne permet pas de préjuger les aptitudes diverses qu'ils pourront présenter, alors qu'inversement le milieu culturel est un élément de premier plan, non seulement parce que dépendent de lui le contenu et la forme de l'éducation dispensée à l'individu envisagé, mais parce qu'il représente à proprement parler le « milieu » au sein duquel et en fonction duquel cet individu réagit. Gageons qu'un enfant africain, par exemple, que des blancs prendraient en charge dès sa venue au monde et élèveraient comme leur propre enfant ne présenterait avec des enfants du même sexe issus de ces mêmes blancs nulle différence psychologique notable due à son origine, s'exprimerait dans la même langue avec le même accent, serait nanti d'un bagage similaire d'idées, de sentiments et d'habitudes et ne s'écarterait de ses frères ou sœurs d'adoption que dans la mesure normale où un groupe social quelconque, si grandes et nombreuses que puissent être les analogies entre les individus qui le composent, n'est point, pour autant, uniforme. Il faut noter, toutefois, qu'il s'agit là d'une vue théorique car l'individu en question, même si sa famille d'adoption était exempte de toute espèce de préjugé racial, se trouverait (ne serait-ce que par le fait de sa singularité extérieure) dans une situation distincte, en vérité, de celle des autres enfants ; pour que l'expérience soit valable, il faudrait, en tout cas, pouvoir éliminer l'influence (d'orientation et d'importance non prévisibles) qu'aurait vraisemblablement sur l'individu ainsi adopté le fait d'être regardé comme différent des autres, sinon par son entourage immédiat, du moins par d'autres membres de la société. On peut présumer que ce qui serait susceptible d'intervenir comme facteur particulier de différenciation serait, plutôt que la race, le préjugé de race, qui suffit à créer pour ceux qui en sont l'objet — même s'ils ne sont pas victimes d'une discrimination positive — une situation sans commune mesure avec la situation de ceux dont nulle idée préconçue ne peut faire dire qu'ils ne sont pas « comme tout le monde ».

Comment vivent les cultures ?

S'identifiant à la façon de vivre propre à une certaine masse humaine à une certaine époque, une culture, si lente que soit son évolution, ne peut jamais être entièrement statique : puisqu'elle est inhérente (à tout le moins tant qu'elle existe [27] comme un tout organisé, reconnaissable en dépit de ses variations) à un groupe en état de constant renouvellement par le jeu même des morts et des naissances, puisque son champ d'action est capable de s'accroître ou de diminuer (c'est-à-dire d'intéresser un volume démographiquement plus ou moins important de familles, de clans, de tribus ou de nations), qu'elle est représentée à chaque moment de son histoire par un ensemble d'éléments socialement transmissibles (par voie d'héritage ou d'emprunt) et qu'elle peut ainsi persister (non sans rejets, additions, modifications ou refontes) à travers les avatars du groupe variable qu'elle caractérise, péricliter avec ce groupe lui-même ou tomber au rebut, aussi bien que s'assimiler des éléments nouveaux, exporter certains de ses propres éléments, se substituer plus ou moins à la culture d'un autre groupe (par voie d'annexion politique ou par toute autre voie) ou bien inversement s'intégrer à une culture étrangère dans laquelle elle se fond (n'existant plus que par quelques-uns de ses traits, voire même ne laissant aucune trace appréciable), la culture apparaît, essentiellement, comme un système temporaire et doué d'une grande plasticité. Presque partout, on peut entendre les anciens critiquer les façons d'être des jeunes en les comparant à celles du bon vieux temps, ce qui revient à reconnaître explicitement ou implicitement qu'il y a quelque chose de changé dans les mœurs et que la culture de la société à laquelle ils appartiennent a évolué. De tels changements peuvent s'opérer de deux façons : innovation venant de l'intérieur de la société, sous la forme d'une invention ou d'une découverte ; innovation venant de l'extérieur, sous la forme d'un emprunt (spontané ou s'effectuant sous contrainte).

Qu'il s'agisse d'une invention (application inédite de connaissances, de quelque ordre qu'elles soient) ou d'une découverte (apport d'une nouvelle connaissance, scientifique ou autre), une telle innovation n'est jamais absolument créatrice, en ce sens qu'elle ne part pas de zéro : l'invention du métier à tisser non seulement impliquait la connaissance préalable de certaines lois et celle d'autres machines plus simples, mais répondait également à des besoins de l'industrie européenne à un moment déterminé de son évolution ; la découverte de l’Amérique eût été impossible sans la connaissance de la boussole et Christophe Colomb n'aurait sans doute même pas eu l'idée de son voyage si le besoin d'une route maritime pour le trafic avec les Indes ne s'était fait sentir historiquement ; de même, dans le domaine esthétique, Phidias ne peut se concevoir [28] sans Polyclète ni la musique populaire andalouse actuelle sans la musique arabe ; un homme d'Etat tel que Solon, enfin, s'appuie sur le peuple d'Athènes et sur des aspirations déjà existantes pour donner à ses concitoyens un statut nouveau qui ne faisait que codifier les situations respectives des diverses classes de la société athénienne de son époque. Une invention, une découverte ou une innovation quelconque ne peut donc pas être entièrement rapportée à un individu : certes, toutes les civilisations ont bien leurs inventeurs ou autres novateurs, mais — outre qu'une invention s'effectue par étapes et non pas d'un seul coup (par exemple : chaîne qui, en passant par des chaînons tels que la « marmite » du Français Denis Papin et l'invention de la machine à double effet par James Watt, va de la « fontaine à vapeur » construite en 1663 près de Londres par le marquis de Worcester, en application d'une idée émise quelque cinquante ans auparavant par le Français Salomon de Caus, jusqu'à la locomotive The Rocket expérimentée en 1814 par George Stephenson) — inventions comme découvertes ne sont jamais que modifications plus ou moins profondes, et d'une portée plus ou moins grande, survenant après d'innombrables autres inventions et découvertes dans une culture qui est le fait d'une collectivité et qu'ont élaborée les hommes des générations précédentes, innovant par eux-mêmes ou empruntant à d'autres sociétés. Cela vaut aussi bien pour les innovations en matière de religion, de philosophie, d'art ou de morale que pour celles qui intéressent les branches diverses de la science et de la technique. Les grands fondateurs de religions (tels le Bouddha, Jésus ou Mahomet) ne sont jamais que des réformateurs procédant à la refonte plus ou moins complète d'une religion préexistante ou de purs syncrétistes combinant en un système inédit des éléments de provenances diverses ; de même, la réflexion philosophique ou morale, dans une culture donnée, s'attache à des problèmes traditionnels qu'on pose et qu'on résout de manières différentes suivant les époques et sur lesquels peuvent être émises, simultanément, des opinions divergentes mais n'en relevant pas moins d'une tradition, en ce sens que chaque penseur reprend toujours la question au point où l'a laissée un de ses prédécesseurs ; une œuvre littéraire ou plastique, elle aussi, a toujours ses antécédents, pour révolutionnaire qu'elle puisse paraître : les peintres cubistes, par exemple, se sont réclamés de Paul Cézanne qui était un impressionniste et ils ont trouvé dans la sculpture négro-africaine, en même temps que certains [29] enseignements, un précédent qui leur permettait de justifier la légitimité de leurs propres recherches ; dans le domaine des relations sociales proprement dites, le « non-conformiste » quel qu'il soit — il en est chez tous les peuples et dans tous les milieux — s'inspire généralement d'un précédent et, s'il innove, se borne à reprendre en allant plus loin ou plus délibérément ce qui, chez d'autres, est demeuré plus ou moins velléitaire. Une culture n'apparaît donc ni comme le fait d'un « héros civilisateur » (ainsi que le voudraient tant de mythologies) ni même comme celui de quelques grands génies, inventeurs ou législateurs ; elle résulte d'une coopération. En un certain sens, les plus anciens représentants de l'espèce humaine seraient, de tous les hommes, ceux qu'on pourrait le plus légitimement qualifier de « créateurs » ; encore faut-il considérer qu'ils n'avaient pas derrière eux le néant, mais l'exemple d'autres espèces.

D'une manière générale, les Occidentaux modernes s'émerveillent des inventions et découvertes qui peuvent être portées à l'actif de leur civilisation et s'imagineraient pour un peu qu'ils ont, dans ce domaine, un monopole. C'est oublier, d'une part, que des trouvailles telles que la théorie einsteinienne de la relativité ou la désintégration de l'atome viennent au terme d'une longue évolution qui les a préparées et, d'autre part, que maintes inventions aujourd'hui dépassées et dues à des anonymes ont témoigné, en leur temps et en leur lieu, d'un génie au moins égal à celui des plus renommés de nos savants : les premiers Australiens, par exemple, qui fabriquèrent des boomerangs capables de revenir vers leur point de départ ne disposaient évidemment ni de laboratoires ni de services de recherche scientifique, mais ils n'en parvinrent pas moins à fabriquer ces engins, fort compliqués du point de vue balistique ; de même, les ancêtres des actuels Polynésiens, lorsqu'ils essaimèrent d'île en île sans boussole et avec pour seules embarcations leurs pirogues à balancier, accomplirent des performances qui ne le cèdent en rien à celles des Christophe Colomb et des grands navigateurs portugais.

Fécondité des contacts

Bien qu'aucune culture ne soit absolument figée il faut admettre que, là où se rencontre une forte densité de population, les conditions sont meilleures pour que la culture du groupe en question reçoive de nouveaux développements. La [30] multiplicité des contacts entre individus différents est, pour chacun, une cause de vie intellectuelle plus intense. D'autre part, dans ces groupes plus nombreux et plus denses, il y a possibilité — comme le notait déjà Émile Durkheim, le fondateur de l'école sociologique française — d'une division du travail plus poussée ; cette spécialisation plus grande des tâches non seulement s'accompagne d'un perfectionnement des techniques, mais amène la répartition des membres de tels groupes en classes sociales distinctes, entre lesquelles ne manqueront pas de se produire des tensions ou des conflits (reposant sur des questions d'intérêt ou de prestige), ce qui entraînera tôt ou tard la modification des formes culturelles établies. Dans des sociétés de structure aussi complexe, chaque individu, d'une manière générale, se trouve en face de situations plus variées qui l'obligent, procédant à des innovations de conduite, à modifier les réponses traditionnelles pour les ajuster à ses expériences multiples.

De même, moins un peuple sera isolé et plus il aura d'ouvertures sur l'extérieur et d'occasions de contact avec d'autres peuples (dans la paix et dans la guerre elle-même, car la guerre, sans être à beaucoup près la plus souhaitable vu qu'il arrive fréquemment que la culture d'un peuple ne survive pas ou ne survive que par quelques débris à l'épreuve de la conquête militaire ou de l'oppression, représente néanmoins l'une des façons dont les peuples prennent contact), plus la culture de ce peuple aura de chances d'évoluer, s'enrichissant aussi bien par des emprunts directs qu'en raison d'une diversité plus grande d'expériences pour ses représentants et de la nécessité dans laquelle ils se trouvent de répondre à des situations inédites. Un bon exemple de stagnation culturelle causée par l'isolement est celui qu'offrent les Tasmaniens, qui, coupés du reste de l'humanité par la situation de leur île, en étaient encore du point de vue technique au niveau du paléolithique moyen lorsque les Anglais s'établirent chez eux au début du siècle dernier ; les Tasmaniens, il est vrai, furent loin de bénéficier de cette rupture de leur isolement car ils ont aujourd'hui totalement disparu, décimés peu à peu dans leurs luttes contre les colons. On doit en conclure que si le contact même guerrier est, en principe, un facteur d'évolution culturelle il est indispensable, pour qu'un tel contact soit fructueux, qu'il se produise entre peuples situés à des niveaux techniques qui ne soient pas trop différents (pour ne pas aboutir à l'extermination pure et simple d'un des deux partenaires ou à sa réduction en un état tel que l'esclavage, qui entraîne la pulvérisation [31] de la culture traditionnelle) ; indispensable également que les moyens techniques mis en œuvre n'aient pas atteint un degré d'efficacité suffisant — comme c'est le cas, malheureusement, des grandes nations de notre monde moderne — pour que les adversaires ne sortent de leur conflit que ruinés, sinon détruits, les uns comme les autres.

Contacts entre individus et entre peuples, emprunts, utilisation d'éléments préexistants pour des combinaisons neuves, découvertes de situations et de choses ignorées apparaissent donc comme les moyens par lesquels, de l'intérieur ou de l'extérieur, une culture se transforme. Si grand est le rôle des emprunts (qui représentent une économie en ce sens qu'ils évitent à une société d'avoir à parcourir par elle-même toutes les étapes menant à l'invention qu'elle emprunte) qu'on peut dire des cultures — comme il a été établi pour les races — qu'elles ne sont jamais « pures » et qu'il n'en est pas une qui, dans son état actuel, ne résulte de la coopération de peuples différents. Cette civilisation dont les Occidentaux sont si fiers s'est édifiée grâce à de multiples apports dont beaucoup viennent de non-Européens : l'alphabet, par exemple, transmis d'abord aux Phéniciens par les groupes sémitiques voisins de la péninsule du Sinaï, est passé ensuite aux Grecs et aux Romains, puis s'est diffusé dans les parties plus septentrionales de l'Europe ; le système que nous employons pour la notation des nombres est d'origine arabe, de même que l'algèbre, et, d'autre part, savants et philosophes arabes ont joué un rôle important dans les diverses « renaissances » dont l'Europe médiévale a été le théâtre ; les premiers astronomes apparaissent en Chaldée et c'est dans l'Inde ou le Turkestan qu'est inventé l'acier ; le café est d'origine éthiopienne ; le thé, la porcelaine, la poudre à canon, la soie, le riz, la boussole nous viennent des Chinois, qui, d'autre part, connurent l'imprimerie bien avant Gutenberg et surent, très tôt, fabriquer du papier ; maïs, tabac, pomme de terre, quinquina, coca, vanille, cacao sont dus aux Indiens d'Amérique ; l'Egypte antique a fortement influencé la Grèce et, si le fameux « miracle grec » s'est produit, c'est très précisément parce que la Grèce a été un carrefour où se sont rencontrés maints peuples et cultures différents ; on ne saurait, enfin, oublier que les gravures et peintures rupestres des époques préhistoriques aurignacienne et magdalénienne (œuvres d'art les plus anciennes que l'on connaisse en Europe et dont il est permis de dire que leur beauté n'a pas été dépassée) furent l'œuvre des hommes dits de la « race de Grimaldi », probablement [32] apparentés aux actuels négroïdes, — oublier, non plus, que, dans une autre sphère esthétique, la musique de jazz, dont le rôle est aujourd'hui si important dans nos loisirs, a été élaborée par les descendants des nègres africains amenés comme esclaves aux Etats-Unis et auxquels ce même pays est par ailleurs redevable — quoi qu'on puisse y penser de ces nègres — de la littérature orale qui a servi de base aux contes de Uncle Remus, ouvrage dont la renommée est internationale.

Race, histoire et différences culturelles

Si nombreux que soient les échanges qui, au cours de l'histoire, se sont opérés entre cultures différentes, et bien qu'aucune d'entre elles ne puisse être considérée comme exempte de tout mélange, le fait est que de telles différences existent et qu'il est possible de définir, dans l'espace et dans le temps, des cultures douées chacune de sa physionomie : il y a eu, par exemple, une culture germanique qu'a décrite Tacite et à laquelle cet historien romain s'est intéressé dans la mesure, précisément, où elle se différenciait de la culture latine ; de nos jours, les ethnographes ont pour mission d'étudier des cultures passablement éloignées de celle qui, à quelques variantes près, se révèle commune à l'ensemble des nations du monde occidental. Y aurait-il, entre race et civilisation, une liaison de cause à effet et chacun des divers groupes ethniques serait-il, en somme, prédisposé à l'élaboration de certaines formes culturelles ? Une telle idée ne résiste pas à l'examen des faits et l'on peut aujourd'hui tenir pour établi que les différences physiques héréditaires n'interviennent pas de manière appréciable comme cause des différences de culture observables entre les divers peuples ; ce sera, bien plutôt, l'histoire de ces peuples (soit, pour chacun d'entre eux, la somme de ses expériences successives, vécues dans un certain enchaînement) qui devra, en l'occurrence, être prise en considération.

On constate, tout d'abord, qu'une civilisation donnée n'est pas le fait d'une race donnée mais qu'il est normal, au contraire, qu'il y ait participation de plusieurs races pour faire une civilisation. Soit, par exemple, ce que nous appelons la « civilisation égyptienne », c'est-à-dire un continuum de formes culturelles qui a eu pour cadre l'Égypte depuis l'époque néolithique (où le blé et la même orge qu'aujourd'hui [33] étaient déjà cultivés, dans la région du Fayoum) jusqu'au IIIe siècle de notre ère, moment où s'y diffusa le christianisme : dès l'âge de la pierre polie, les sépultures révèlent l'existence en Égypte d'une population kamitique à laquelle s'adjoint, dès le début des époques dynastiques, une population de type très différent ; compte non tenu des invasions qu'elle a subies — celles des Hyksos (nomades qui viennent d'Asie, au IIe millénaire av. J.-C, et introduisent le cheval et le char de guerre), des Libyens et des « peuples de la mer » (parmi lesquels figuraient peut-être les Achéens), des Assyriens, des Perses (au joug desquels les Égyptiens n'échappèrent que grâce à leur annexion par Alexandre en 332 av. J.-C, annexion qui les plaça dans l'orbite de la Grèce jusqu'à la défaite d'Antoine et Cléopâtre en 31 av. J.-C. — l'Égypte a eu des relations étroites avec ses voisins du Proche-Orient, après une période vécue presque en vase clos. À travers tous les événements de son histoire (qui ne semblent pas avoir influencé notablement le type physique, fixé de très bonne heure, mais qui ont eu des conséquences culturelles), elle aura été le théâtre où évolua, sans trop d'à-coups, une civilisation dont l'oasis constituée par les rives du Nil (fertilisées grâce aux crues annuelles du fleuve) était le support matériel ; à l'époque hellénistique, Alexandrie, capitale des Ptolémées, a joui d'un éclat considérable lié à son caractère de ville cosmopolite, située au carrefour de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe. En Europe — on le constate de même — plusieurs races se sont succédé au cours de la préhistoire, et dès l'époque néolithique il existe, d'autre part, des courants commerciaux impliquant l'existence de véritables « relations culturelles » entre peuples différents. En Afrique équatoriale, on constate que les Pygmées eux-mêmes, dont les techniques alimentaires se bornent à la chasse et à la cueillette, vivent en une sorte de symbiose économique avec les nègres sédentaires dont ils sont les voisins (échangeant des produits de leur chasse contre des denrées agricoles produites par ces derniers) ; cet état de symbiose ne va pas sans conséquences dans d'autres domaines culturels et c'est ainsi que les divers groupes de Pygmées ont aujourd'hui pour langues celles des groupes de nègres cultivateurs avec lesquels ils sont liés par de telles relations.

S'il semble bien qu'on ne puisse observer nulle culture dont tous les éléments soient dus à une race unique, on constate de surcroît qu'aucune race n'est nécessairement attachée à une culture unique. On a vu, en effet, se produire des transformations [34] sociales considérables qui ne coïncident nullement avec des altérations du type racial, et le Japon, à cet égard, avec la révolution qu'y a accomplie l'empereur Mutsu-Hito (1866-1912), n'est pas une exception. Les Mandchous, par exemple, rude tribu de nomades toungouses, après avoir conquis la Chine au milieu du XVIIe siècle, fournirent une dynastie qui régna glorieusement sur un pays dont la civilisation connut alors une de ses périodes les plus brillantes, ce même pays qui, après avoir renversé en 1912 la dynastie mandchoue et s'être constitué en république, est aujourd'hui en voie de socialisation. Lorsque après la mort de Mahomet (632) eut commencé l'expansion de l'Islam, certains groupes arabes fondèrent de grands Etats et bâtirent des villes où les arts et les sciences devinrent florissants, alors que d'autres groupes restés en Arabie demeurèrent de simples pasteurs conduisant leurs troupeaux de pacage en pacage. L'histoire de l'Afrique noire (partie du monde alors pourtant handicapée par un relatif isolement, avant d'être bouleversée par les razzias des esclavagistes musulmans, le trafic des négriers européens et, finalement, la conquête coloniale) nous apprend qu'à une époque contemporaine de notre moyen âge elle a connu des empires qui, tel celui de Ghana en Afrique occidentale, suscitèrent l'admiration des voyageurs arabes ; et l'on y trouve aujourd'hui — en Nigeria par exemple — de grandes villes dont la fondation est antérieure à l'occupation européenne alors que l'organisation politique de maintes tribus négro-africaines semble, en revanche, n'avoir jamais dépassé le cadre du village. Comment prétendre encore qu'à chaque race est lié un certain type de culture si l'on considère non seulement les noirs du continent africain mais ceux qui, au nombre de quelque trente-cinq millions, constituent aujourd'hui une partie de la population des deux Amériques et des Antilles ? Descendants d'Africains dont la transplantation et la dépossession d'eux-mêmes, entraînée par la terrible condition d'esclave, avaient bouleversé la culture de fond en comble, ils ont réussi à s'adapter à un milieu culturel pourtant très différent de celui dans lequel leurs ancêtres s'étaient formés et à fournir en bien des cas (malgré la force du préjugé dont ils sont les victimes) une contribution importante à la vie comme au rayonnement de cette civilisation dont les Occidentaux croyaient être les représentants sans rivaux : pour s'en tenir au domaine littéraire, il suffira de citer Aimé Césaire, nègre de la Martinique, actuellement l'un des plus grands poètes français, et Richard Wright, nègre du Mississippi, [35] qu'on peut regarder comme un des plus talentueux parmi les romanciers américains.

L'histoire de l'Europe nous démontre, elle aussi, combien les peuples sont capables de changer dans leurs mœurs sans que leur composition raciale se soit modifiée sensiblement et combien, par conséquent, le « caractère national » est fluide. Qui reconnaîtrait, par exemple, dans les tranquilles fermiers Scandinaves de notre temps des descendants de ces Vikings redoutés qui, au IXe siècle, déferlèrent par voie de mer sur une grande partie de l'Europe ? Et quel Français de 1951 verrait des compatriotes dans les contemporains de Charles Martel, le vainqueur des Arabes à Poitiers, si la tradition nationale telle qu'elle se traduit aujourd'hui dans les enseignements de l'école ne lui avait appris à les tenir pour tels ? Il convient de rappeler également que, lorsque Jules César aborda sur les côtes de la Grande-Bretagne (52 av. J.-C), les Bretons faisaient à tel point figure de barbares que Cicéron, dans une lettre à son ami Atticus, lui déconseille de s'en procurer comme esclaves « tant ils sont stupides et incapables d'apprendre » ; et l'on ne saurait oublier, d'autre part, qu'après l'effondrement de l'Empire romain il fallut des siècles aux Européens pour être à même de constituer des Etats solidement organisés et militairement puissants : durant tout le moyen âge — qu'il est d'usage de faire se terminer en 1453, date de l'écroulement définitif de l'Empire byzantin avec la prise de Constantinople par Mahomet II — l'Europe doit se défendre tantôt contre des peuples mongoloïdes tels que les Huns (qui allèrent presque jusqu'à l'Atlantique), les Avares, les Magyars (qui s'établirent en Hongrie) et les Turcs (à qui une partie de l'Europe sud-orientale fut assujettie pendant des siècles), tantôt contre les Arabes (qui, après avoir conquis l'Afrique du Nord, s'installèrent temporairement en Espagne et dans les îles de la Méditerranée). À cette époque, il eût été difficile de prévoir que les Européens seraient, un jour, des fondateurs d'empires.

Des exemples analogues de variabilité dans les aptitudes d'une même nation nous sont offerts par l'histoire des beaux-arts, où l'on voit tel pays briller un certain temps dans la musique, les arts plastiques ou l'architecture, puis, au moins pour plusieurs siècles, ne plus rien produire de marquant. Dira-t-on que c'est par suite de changements dans la répartition des gènes que les capacités en matière de beaux-arts sont sujettes à de telles fluctuations ?

Il est donc vain de chercher dans les données biologiques [36] relatives à la race une explication des différences que l'on constate entre les réalisations culturelles auxquelles sont arrivés les divers peuples. Mais la recherche de cette explication dans les conditions, par exemple, de l'habitat est à peine moins décevante : s'il est, en effet, des Indiens en Amérique du Nord qui présentent un type physique très uniforme en même temps que des types culturels bien distincts (tels les Apaches guerriers du Sud-Ouest, identiques racialement aux beaucoup plus paisibles Pueblos), on constate également qu'un climat déterminé n'impose pas un genre défini d'habitation et de vêtement (en zone soudanaise africaine on trouve, par exemple, des types très divers de maisons et des populations à peu près nues à côté de populations très habillées). La vie d'un groupe est, certes, dans la dépendance de son milieu bio-géographique : il ne saurait être question d'agriculture dans les régions arctiques, non plus que de grand élevage dans une bonne partie de l'Afrique tant qu'y sévira la mouche tsé-tsé, ennemie du gros bétail ; il est certain, en outre, qu'un climat tempéré est, en règle générale, plus favorable qu'un climat extrême à l'établissement humain et au développement démographique. Toutefois, de conditions bio-géographiques similaires des techniques différentes permettent de tirer des partis différents : en Asie tropicale, par exemple, la pratique traditionnelle de la rizière inondée (comme le fait remarquer M. Pierre Gourou) a permis depuis longtemps des peuplements très denses, alors que la pauvreté et l'instabilité des sols s'y sont opposées presque partout en zone tropicale, là où sont pratiquées les cultures sèches sur brûlis. C'est donc plutôt par la considération de ce qu'a été l'histoire des différents peuples que par celle de leur actuelle situation géographique que trouverait à s'expliquer leur diversité culturelle : connaissances acquises dans les milieux différents qu'ils ont traversés au cours des pérégrinations (souvent longues et compliquées) qui ont précédé leur installation dans les aires où nous les voyons aujourd'hui, état d'isolement plus ou moins grand dans lequel ils ont vécu ou bien, inversement, contacts qu'ils ont eus avec d'autres peuples et possibilités d'emprunts à des cultures différentes, tels sont les facteurs — tous liés directement à l'histoire de ces peuples — qui semblent jouer un rôle prépondérant.

« L'histoire de l'humanité, écrit Franz Boas, prouve que les progrès de la culture dépendent des occasions offertes à un groupe donné de tirer un enseignement de l'expérience de ses voisins. Les découvertes d'un groupe s'étendent à d'autres [37] groupes et, plus variés sont les contacts, plus grandes sont les occasions d'apprendre. Les tribus dont la culture est la plus simple sont, dans l'ensemble, celles qui ont été isolées pendant de très longues périodes, de sorte qu'elles n'ont pas pu profiter de ce que leurs voisins avaient accompli en matière de culture. » La fortune culturelle des peuples européens — dont il ne faut pas oublier que l'expansion outremer est un phénomène très récent et limité aujourd'hui par l'évolution même des peuples sur lesquels leurs techniques représentaient une avance — est liée au fait que ces populations se sont trouvées en mesure d'avoir de nombreuses relations, entre elles comme avec des populations différentes : les Romains, qu'on peut regarder comme les fondateurs du premier grand Etat qui se soit constitué en Europe, ont imité les Asiatiques en bâtissant cet empire, et l'Empire byzantin, seul successeur durable de l'Empire romain, devait plus à la Perse qu'à Rome quant à la façon dont il était organisé administrativement. L'isolement relatif dans lequel ont vécu si longtemps les Africains doit être, inversement, une raison d'admirer que malgré ces conditions défavorables ils aient pu constituer, dès avant le XVe siècle, un Etat tel que le Bénin (royaume prospère où l'art du bronze et celui de l'ivoire ont produit des chefs-d'œuvre à une époque où l'Europe n'eût pas été à même de fournir des modèles aux artistes noirs) et qu'ils aient su, au XVIe siècle, faire de Tombouctou, capitale de l'Empire songhaï, l'un des principaux foyers intellectuels du monde musulman ; pour l'Afrique comme pour d'autres parties du monde il est regrettable, certes, que l'expansion rapide des Européens, ù une époque où ceux-ci disposaient de moyens matériels sans commune mesure avec ceux des autres peuples, ait purement et simplement tué dans l'œuf — en les écrasant de leur masse — maintes cultures dont nul ne peut savoir quels n'auraient pas été les développements.

Les cultures peuvent-elles être hiérarchisées ?

La culture des différents peuples reflète, essentiellement, leur passé historique et varie dans les limites mêmes où leurs expériences ont été différentes. De même que pour l'individu, c'est l'acquis beaucoup plus que l'inné qui compte pour les peuples : de la diversité des expériences résultant des acquis divers, le monde est maintenant peuplé de groupes humains culturellement  fort  différents  et  pour chacun  desquels  certaines [38] préoccupations dominantes peuvent être regardées comme représentant (suivant l'expression du professeur M.J. Herskovits) le point focal de sa culture.

Ce à quoi une société s'intéresse et qu'elle regarde comme important peut différer totalement de ce qu'une autre société fait passer au premier plan : les Indous ont donné un grand développement aux techniques de maîtrise de soi et de méditation mais n'ont porté jusqu'à une époque récente qu'un très faible intérêt à ces techniques matérielles vers le perfectionnement desquelles nos contemporains américains et européens font tendre leur effort alors qu'ils ne sont guère enclins, dans l'ensemble, à la spéculation métaphysique et, moins encore, à l'exercice de la philosophie ; au Tibet, la vie monacale a toujours pris le pas sur la vie militaire, dont l'importance pour nous est devenue si tragique ; si l'élevage est à tel point valorisé chez maints nègres kamitisés de l'Afrique orientale que le bétail est pour eux un trésor plus qu'un moyen de subsistance et qu'on voit, par exemple, le peuple banioro divisé en deux classes dont la plus haute pratique l'élevage et la plus basse l'agriculture, maints groupes de cultivateurs noirs de l'Afrique occidentale font garder leurs troupeaux par des Peuls qu'ils méprisent. L'existence de pareilles spécialisations culturelles doit inciter à la prudence quand il s'agit de porter un jugement de valeur sur une civilisation ; il n'en est pas une seule qu'on ne puisse trouver déficiente à certains égards alors que sur d'autres points elle a atteint un haut degré de développement ou, à l'examen, se révèle plus complexe que ne le laissait supposer l'apparente simplicité de l'ensemble : les Indiens précolombiens, qui ne faisaient usage d'aucun animal de trait et ne connaissaient ni la roue ni le fer, n'en ont pas moins laissé des monuments grandioses qui témoignent d'une organisation sociale très avancée et comptent parmi les plus beaux que les hommes aient construits ; parmi ces précolombiens figuraient les Mayas, qui ont inventé le zéro indépendamment des Arabes ; les Chinois — dont nul ne contestera qu'ils ont élaboré une grande civilisation — sont demeurés longtemps sans employer pour l'agriculture le fumier de leurs animaux, ni leur lait pour l'alimentation ; les Polynésiens, techniquement à l'âge de la pierre polie, ont conçu une mythologie très riche ; aux nègres, qu'on croyait bons tout au plus à fournir en main-d'œuvre servile les plantations du Nouveau Monde, nous sommes redevables d'un apport considérable dans le domaine artistique, et c'est, d'autre part, en Afrique que le gros mil [39] et le petit mil, céréales qui depuis se sont répandues en Asie, ont été pour la première fois cultivés ; les Australiens eux-mêmes, dont les techniques sont des plus rudimentaires, appliquent des règles de mariage répondant à un système de parenté d'une subtilité extrême ; si évoluée soit-elle du point de vue technique notre propre civilisation, en revanche, est déficiente sur bien des points comme le montre — sans même parler des problèmes sociaux que les pays occidentaux n'ont pas encore résolus ni des guerres dans lesquelles ils s'engagent périodiquement — un fait tel que le nombre élevé d'inadaptés qui se rencontrent en Occident.

En vérité, on peut dire de presque toutes les cultures qu'elles ont respectivement leurs échecs et leurs réussites, leurs défauts et leurs vertus. La langue elle-même, instrument et condition de la pensée, ne peut servir à établir une hiérarchie entre elles : on trouve, par exemple, des formes grammaticales très riches dans les parlers de peuples sans écriture et regardés comme « non civilisés ». Il serait vain également de juger d'une culture en prenant pour critère nos propres impératifs moraux car — outre que notre morale n'est trop souvent que théorique — bien des sociétés exotiques se montrent à certains égards, plus humaines que les nôtres : le grand africaniste Maurice Delafosse fait observer, par exemple, que « dans les sociétés négro-africaines, il n'y a ni veuves ni orphelins, les unes et les autres étant nécessairement à la charge soit de leur famille soit de l'héritier du mari » ; d'autre part, il est des civilisations en Sibérie et ailleurs où celui dont nous nous écarterions comme d'un anormal est regardé comme inspiré par les dieux et, de ce fait, trouve sa place dans la vie sociale. Les hommes qui diffèrent de nous par la culture ne sont ni plus ni moins moraux que nous ; chaque société possède son idéal moral selon lequel elle distingue ses bons et ses méchants et l'on ne peut, assurément, juger de la moralité d'une culture (ou d'une race) d'après le comportement, parfois blâmable à notre point de vue, de tels de ses représentants dans les conditions très spéciales que crée pour eux le fait d'être assujettis au régime colonial ou brusquement transplantés dans un autre pays comme travailleurs (qui mèneront, dans la majorité des cas, une existence misérable) ou bien à titre militaire. On ne saurait, enfin, retenir l'argument de tels anthropologues qui taxent certains peuples d'infériorité sous prétexte qu'ils n'ont pas produit de « grands hommes » : outre qu'il faudrait s'entendre, au préalable, sur ce qu'est un « grand  homme » (un  conquérant [40] dont les victimes sont innombrables ? un grand savant, artiste, philosophe ou poète ? un fondateur de religion ? un grand saint ?), il est bien évident que, le propre d'un « grand homme » étant de se voir reconnu tôt ou tard par un large milieu social, il est impossible par définition qu'une société isolée ait produit ce que nous appelons un « grand homme ». Mais il faut souligner que même dans des régions demeurées longtemps isolées — en Afrique et en Polynésie, par exemple — de fortes personnalités se sont révélées : l'empereur mandingue Gongo Moussa (qui, au XIVe siècle, aurait introduit le type d'architecture qui est resté celui des mosquées et des maisons riches du Soudan occidental), le conquérant zoulou Tchaka (dont la vie a fourni, vers la fin du siècle dernier, à l'écrivain southo Thomas Mofolo la matière d'une admirable épopée rédigée dans sa langue maternelle), le prophète libérien Harris (qui prêcha en Côte-d'Ivoire, en 1913-1914, un christianisme syncrétique), le roi de Thonga Finau, celui de Honolulu Kamehameha (contemporain de Cook) et bien d'autres encore ne doivent peut-être qu'à leur milieu culturel trop fermé et démographiquement trop étroit de n'avoir pas été reconnus — question de quantité et non de qualité — par une masse suffisante pour être de « grands hommes » d'envergure comparable à celle de nos Alexandre, de nos Plutarque, de nos Luther ou de nos Roi-Soleil. On ne peut nier, en outre, que même des techniques très humbles impliquent une grande somme de savoir et d'habileté et que l'élaboration d'une culture tant soit peu adaptée à son milieu, si rudimentaire soit-elle, ne serait pas concevable s'il ne s'était jamais produit dans la collectivité envisagée que des intelligences médiocres.

Nos idées sur la culture étant elles-mêmes partie intégrante d'une culture (celle de la société à laquelle nous appartenons), il nous est impossible de prendre la position d'observateurs extérieurs qui, seule, pourrait permettre d'établir une hiérarchie valable entre les diverses cultures : les jugements en cette matière sont nécessairement relatifs, affaire de point de vue, et tel Africain, Indien ou Océanien serait tout aussi fondé à juger sévèrement l'ignorance de la plupart d'entre nous en fait de généalogie que nous sa méconnaissance des lois de l'électricité ou du principe d'Archimède. Ce que, toutefois, il est permis d'affirmer comme un fait positif, c'est qu'il est des civilisations qui, à un moment donné de l'histoire, se trouvent douées de moyens techniques assez perfectionnés pour que le rapport des forces joue en leur faveur [41] et qu'elles tendent à supplanter les autres civilisations, moins équipées techniquement, avec lesquelles elles entrent en contact ; c'est le cas aujourd'hui pour la civilisation occidentale, dont on voit — quelles que soient les difficultés politiques et les antagonismes des nations qui la représentent — l'expansion s'exercer à une échelle mondiale, ne serait-ce que sous la forme de la diffusion des produits de son industrie. Cette capacité d'expansion à base techno-scientifique apparaît finalement comme le critère décisif permettant d'attribuer à chaque civilisation plus ou moins de « grandeur » ; mais il est entendu que ce mot ne doit être pris qu'en un sens, si l'on peut dire, volumétrique et que c'est, d'ailleurs, d'un point de vue strictement pragmatique (c'est-à-dire en fonction de l'efficacité de ses recettes) qu'on peut apprécier la valeur d'une science, la regarder comme vivante ou morte et la distinguer d'une magie : si la méthode expérimentale — dans l'emploi de laquelle excellent les Occidentaux et Occidentalisés d'aujourd'hui — représente un progrès indiscutable sur les méthodes aprioristes et empiristes c'est, essentiellement, dans la mesure où ses résultats (à l'inverse de ce qui en est pour ces autres méthodes) peuvent être le point de départ de nouveaux développements susceptibles, à leur tour, d'applications pratiques. Il est entendu, en outre, que, les sciences dans leur ensemble étant le produit d'innombrables démarches et processus divers auxquels toutes les races ont contribué depuis des millénaires, elles ne peuvent en aucune manière être regardées par les hommes à peau blanche comme leur apanage exclusif et le signe, en eux, d'une aptitude qui leur serait congénitale.

Ces réserves expressément formulées, on peut souligner l'importance capitale que la technologie (soit les moyens d'agir sur l'environnement naturel) a non seulement pour la vie même des sociétés, mais pour leur développement. Les grandes étapes de l'histoire de l'humanité sont marquées par des progrès techniques qui ont eu de profondes répercussions sur tous les autres domaines culturels : fabrication d'outils et usage du feu, à l'aube des temps préhistoriques et avant même l’Homo sapiens ; production de nourriture grâce à la domestication des plantes et des animaux, ce qui a permis des peuplements plus denses et a amené des groupes humains à s'établir en villages (qui représentaient une transformation notable de l'environnement naturel) et, la spécialisation des tâches croissant, à développer des artisanats, tout cela impliquant un  élargissement  économique qui  donnait une marge [42] suffisante pour des développements considérables dans d'autres branches ; production de la force, qui marque le début de l'époque moderne. Si les premières civilisations de quelque envergure, fondées sur l'agriculture, ont été confinées aux zones que fertilisaient de grands fleuves (Nil, Euphrate et Tigre, Indus, Gange, fleuve Bleu et fleuve Jaune), des civilisations commerçantes se sont ensuite appuyées sur des mers intérieures ou des mers aux terres nombreuses (Phéniciens, Grecs et Romains avec la Méditerranée, 2e Empire Maya avec la mer des Antilles, Malais avec les mers de l'Insulinde), puis des civilisations fondées sur la grande industrie ont trouvé leurs centres vitaux dans les gisements de charbons de l'Europe, de l'Amérique du Nord et de l'Asie en même temps que l'aire des échanges devenait planétaire ; nul ne sait, depuis que nous sommes entrés dans l'âge atomique, en quels points de la terre seront situés bientôt — sauf conflagration destructrice — les principaux foyers de production ni si les grandes civilisations futures ne prendront pas pour cadres des régions qui nous apparaissent aujourd'hui comme déshéritées et où vivent des hommes dont le seul tort est d'appartenir à des cultures moins armées que la nôtre, ayant moins de possibilités d'action sur le milieu naturel mais, en revanche, jouissant peut-être d'un meilleur équilibre au point de vue des relations sociales.

[43]

III

Il N'Y A PAS DE RÉPULSION
RACIALE INNÉE

Les différences qu'on peut observer dans le physique des hommes appartenant aux diverses races — différences dont il ne faut pas oublier que les seules qu'aient pu, jusqu'à présent, retenir les anthropologues comme moyens pratiques de discrimination portent sur des traits superficiels : couleur de la peau, couleur et forme des yeux et des cheveux, forme du crâne, des lèvres et du nez, stature, etc. — n'autorisent pas à préjuger l'existence de manières d'être et d'agir propres aux membres de chacune des variétés humaines : dès qu'on abandonne le terrain de la biologie pure, le mot « race » perd toute espèce de signification. Par-delà la division politique en nationalités, on peut à n'en pas douter répartir les hommes en groupes caractérisés par une certaine communauté de comportement, mais c'est en fonction des « cultures » diverses — autrement dit, en se plaçant au point de vue de l'histoire des civilisations — qu'on peut constituer de pareils groupes, qui ne coïncident pas avec les groupes établis à partir de similitudes dans l'apparence corporelle et ne peuvent pas être ordonnés selon une hiérarchie fondée sur autre chose que des considérations pragmatiques dénuées de toute valeur absolue puisque nécessairement liées à notre propre système culturel ; hiérarchie qui ne vaut, au demeurant, que pour un temps donné, les cultures encore plus que les races étant douées de mobilité et tel peuple étant capable d'une évolution culturelle très rapide après de longs siècles de quasi-stagnation. On peut se demander, dans de telles conditions, d'où vient ce préjugé qui fait tenir certains groupes humains pour inférieurs en raison d'une composition raciale qui les handicaperait irrémédiablement.

La première constatation à laquelle on est amené par l'examen des données que nous fournissent l'ethnographie et l'histoire, c'est que le préjugé racial n'a rien de général et que son origine est récente. Certes, dans mainte société qui entre dans le champ d'étude des ethnographes, il existe un orgueil de groupe ; mais ce groupe, s'il se tient pour privilégié par rapport aux autres groupes, ne se pose pas comme [44] une « race » et ne dédaigne pas, par exemple, de se fournir en femmes parmi les autres groupes ou de sceller avec eux des alliances occasionnelles ; beaucoup plus que le « sang », ce qui fait son unité ce sont les intérêts communs et les activités diverses menées en association. Dans la majorité des cas, ce groupe n'est même pas, en vérité, une « race » — tout au plus une fraction de race, en l'admettant très isolé — et représente simplement une société dont l'antagonisme avec les autres sociétés, qu'il soit de tradition ou lié à des intérêts circonstanciels, n'est pas d'ordre biologique mais purement culturel. Ceux que les Grecs qualifiaient de « barbares » n'étaient pas regardés comme inférieurs racialement mais comme n'ayant pas atteint le même niveau de civilisation que les Grecs ; Alexandre épousa lui-même deux princesses persanes et dix mille de ses soldats se marièrent avec des Indoues. L'Empire romain fut soucieux surtout de lever des tributs sur les peuples subjugués et — ne poursuivant pas les mêmes buts d'exploitation systématisée de la terre et des hommes que les impérialismes plus récents — n'eut aucune raison de pratiquer à leur égard la discrimination raciale. La religion chrétienne prêcha la fraternité humaine et s'il lui arriva, trop souvent, de manquer à ce principe elle n'élabora jamais d'idéologie raciste : des croisades furent menées contre les « infidèles », l'Inquisition persécuta les hérétiques et les juifs, catholiques et protestants s'entre-déchirèrent, mais ce furent toujours des motifs religieux et non des motifs raciaux qui furent mis en avant. Le tableau ne commence à changer que lorsque s'ouvre la période d'expansion coloniale des peuples européens et qu'il faut bien trouver une justification à tant de violence et d'oppression, décréter inférieurs ceux dont — peu chrétiennement — on faisait des esclaves ou dont on exploitait le pays, et mettre au ban de l'humanité (opération facile, vu les mœurs différentes et l'espèce de stigmate que représentait la couleur) les populations frustrées.

Les racines économiques et sociales du préjugé de race apparaissent très clairement si l'on considère que le premier grand doctrinaire du racisme, le comte de Gobineau, déclare lui-même avoir écrit son trop fameux Essai pour lutter contre le libéralisme : il s'agissait pour lui, qui appartenait à la noblesse, de défendre l'aristocratie européenne menacée dans ses intérêts de caste par le flot montant des démocrates, et c'est pourquoi il fit des aristocrates les représentants d'une race prétendue supérieure, qu'il qualifia d'« aryenne » et à laquelle il assigna une mission civilisatrice. Des anthropologues [45] comme les Français Broca et Vacher de Lapouge et l'Allemand Ammon s'efforcèrent également d'établir, par le moyen de l'anthropométrie, que la différenciation sociale des classes reposait sur des différences raciales (et, par conséquent, était fondée dans la nature des choses) ; mais l'extraordinaire brassage de groupes humains qui, dès la préhistoire, s'est produit en Europe comme dans le .reste du monde, joint aux mouvements incessants de population dont les pays de l'Europe moderne sont le théâtre, suffit à démontrer l'inanité de pareille intention. Plus tard, le racisme a revêtu les aspects virulents que l'on sait et a pris, en Allemagne notamment, la forme nationaliste sans cesser d'être, dans son essence, une idéologie tendant à instituer ou perpétuer des castes au bénéfice économique et politique d'une fraction, — qu'il s'agisse de renforcer l'unité d'une nation posée en « race de seigneurs », d'inculquer à des colonisés le sentiment qu'ils sont irrémédiablement inférieurs à leurs colonisateurs, d'empêcher l'ascension sociale d'une partie de la population à l'intérieur d'un pays, d'éliminer des concurrents sur le terrain professionnel ou bien de neutraliser le mécontentement populaire en lui fournissant un bouc émissaire qu'on dépouillera par la même occasion. C'est avec une amère ironie qu'on observera que le développement du racisme s'est effectué parallèlement à celui de l'idéal démocratique, quand il a fallu recourir au prestige nouvellement acquis de la science pour rassurer les consciences chaque fois que, de façon trop criante, on violait ou refusait de reconnaître les droits d'une portion de l'humanité.

Le préjugé racial n'est pas inné : comme le note M. Ashley Montagu, « en Amérique, là où blancs et noirs vivent fréquemment côte à côte, il est indéniable que les enfants blancs n'apprennent pas à se considérer comme supérieurs aux enfants nègres tant qu'on ne leur a pas dit qu'il en était ainsi » ; quand, d'autre part, on constate chez un groupe tenu à l'écart une tendance au racisme (se manifestant soit par l'endogamie volontaire, soit par l'affirmation plus ou moins agressive des vertus de sa « race »), il faut n'y voir qu'une réaction normale d' « humiliés et offensés » contre l'ostracisme ou la persécution auxquels ils sont en butte et n'en pas faire un indice de la généralité du préjugé racial. Quel que soit le rôle de l'agressivité dans le psychisme humain, nulle tendance ne pousse les hommes à des actes hostiles dirigés contre des hommes regardés comme d'une autre race, et si de pareils actes, trop souvent, se commettent [46] ce n'est pas à cause d'une inimitié d'ordre biologique, car on n'a jamais vu (que je sache) une bataille de chiens où les épagneuls, par exemple, feraient front contre les bouledogues.

Il n'y a pas de races de maîtres en face de races d'esclaves : l'esclavage n'est pas né avec l'homme ; il n'a fait son apparition que dans des sociétés assez développées au point de vue technique pour pouvoir entretenir des esclaves et en tirer avantage pour la production.

Du point de vue sexuel, on ne voit pas qu'il y ait, d'une race à l'autre, une répulsion : tous les faits recueillis attestent, au contraire, que des croisements de races n'ont pas cessé de se produire depuis les temps les plus reculés, et il est bien certain qu'ils ne donnent pas de mauvais résultats puisqu'une civilisation très brillante comme fut celle de la Grèce, par exemple, semble avoir été précisément le fait d'un milieu humain très hybride.

Le préjugé racial n'a rien d'héréditaire non plus que de spontané ; il est un « préjugé », c'est-à-dire un jugement de valeur non fondé objectivement et d'origine culturelle : loin d'être donné dans les choses ou inhérent à la nature humaine, il fait partie de ces mythes qui procèdent d'une propagande intéressée beaucoup plus que d'une tradition séculaire. Puisqu'il est lié essentiellement à des antagonismes reposant sur la structure économique des sociétés modernes, c'est dans la mesure où les peuples transformeront cette structure qu'on le verra disparaître, comme d'autres préjugés qui ne sont pas des causes d'injustice sociale mais plutôt des symptômes. Ainsi, grâce à la coopération de tous les groupes humains quels qu'ils soient sur un plan d'égalité s'ouvriront pour la Civilisation des perspectives insoupçonnées.

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BIBLIOGRAPHIE

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White (Leslie A.), The science of culture. Farrar, Straus and Co., New York, 1949.

FIN



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 16 septembre 2015 11:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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