RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Anne Legaré (1941-) et Nicole Morf, La société distincte de l'État. Québec-Canada 1938-1980. (1989)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Anne Legaré (1941-) et Nicole Morf, La société distincte de l'État. Québec-Canada 1938-1980. Montréal: Éditions Hurtubise HMH ltée, 1989, 237 pp. collection Brèches. [Le 11 juillet 2004, Mme Légaré nous reconfirmait son autorisation de diffuser ce texte.] Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, professeure à la retraite de la Polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.
Introduction


C'est sans nul doute à cause du poids politique du mouvement nationaliste au Québec que nous avons été amenées à entreprendre cette analyse. Une analyse qui porte sur le rôle spécifique que joue le fédéralisme canadien dans la formation de la culture politique dans laquelle se trouvent inscrits les acteurs sociaux, permettant de démontrer que les divers mouvements d'idées sur «l'unité canadienne» ne sont pas les seuls ni même les principaux facteurs qui motivent les orientations et les choix politiques électoraux de ces acteurs. Nous sommes parties du postulat à l'effet que des facteurs liés à la structure de l'État jouent, dans la formation de la culture politique, dans le comportement et dans le choix des acteurs politiques, un rôle très important. Le rôle de ces facteurs s'amalgame aux conjonctures électorales et aux périodes successives de mutations étatiques en conditionnant la conscience de ces acteurs. Le citoyen est plus ou moins sympathique à telle ou telle cause, à tel ou tel programme électoral, il penche vers tel ou tel choix selon ce qu'il vit consciemment et inconsciemment dans son rapport à l'État. En ce sens, les liens entre le fédéralisme et l'État canadien fondent pour une bonne part sa culture politique. Et «ce qu'il vit», cette culture, est en grande partie indépendant de sa volonté et même de sa conscience puisque ce quotidien est conditionné par les politiques gouvernementales et les décisions publiques sur lesquelles il a peu à dire dans la période qui sépare deux élections. Il peut critiquer ces décisions mais il doit en subir les conséquences et la plupart du temps non seulement il les subit mais il les ignore.

Ainsi, une part principale du vécu du citoyen lui est imposée par la régulation du rapport entre la société et l'État, processus qui déborde de loin les mandats électoraux. C'est ce processus qu'on appelle ici la formation des structures de pouvoir dans l'État. On croit pouvoir dire sans exagérer que les conditions sociales, économiques et politiques de la vie du citoyen sont régies pour une large part hors de sa conscience et qu'il les subit plus ou moins passivement.

Cette part inconsciente qui moule le «vécu politique» de chacun, ce rapport inconscient aux structures du pouvoir étatique et à l'État représente, selon nous, la base, le substrat, les conditions préalables sur lesquels s'élaborent les réflexes politiques, les attentes, les aspirations et les choix des citoyens. Les mouvements d'idée, les idéologies sociales et politiques agissent sur ce substrat inconscient après qu'il se soit déposé dans les comportements. C'est pourquoi il nous apparaît absolument réducteur de ne mesurer que les aléas électoraux ou organisationnels (comme le ferait une analyse behaviorale) du mouvement nationaliste du Québec, par exemple, pour en comprendre l'évolution.

Affirmer que la culture politique des citoyens se constitue pour l'essentiel de façon inconsciente représente bien sûr une assertion trop générale pour expliquer le choix et les stratégies de tous les acteurs politiques. Échappent partiellement à cette composante inconsciente de la culture politique les acteurs qui, pour des raisons historiques qui leur sont propres, ont été mêlés ou se sont associés de façon privilégiée à des mouvements d'idées ou d'action se situant au-delà des conditionnements inconscients qui agissent sur les majorités. Ainsi, les militants actifs et les cadres des partis politiques, les intellectuels et parfois les créateurs, les porteurs des mouvements sociaux, ceux qui ont pour vocation la défense d'intérêts économiques et sociaux comme les militants d'organismes syndicaux sont susceptibles de visions mieux éclairées sur les enjeux qui régissent les rapports entre la société et l'État. La prise de conscience qui préside à cette vision induit des choix délibérés et un militantisme informé qui se démarquent du conditionnement inconscient dans lequel baigne la grande majorité des acteurs sociaux. Ceux qui jouissent d'un accès privilégié à la connaissance, à l'information et à l'exercice de la pensée par l'action sont en mesure de donner des significations conscientes et volontaires aux orientations collectives. Quant aux autres, ils demeurent portés par ce qui conditionne de façon non contrôlable leur vécu propre.

La part consciente et délibérée qui est impartie aux choix politiques de ces acteurs mieux informés ne fournit cependant pas la garantie de la pertinence ni de la sagesse de leurs options. Leur pluralité, par ailleurs essentielle et féconde, le montre bien. C'est ici qu'intervient la confrontation entre les points de vue et les analyses, qui introduit à notre démarche.

En effet, il nous est apparu au point de départ que la conscience des buts poursuivis par tel ou tel mouvement, tel ou tel parti risquait souvent de reposer sur une vision ou sur une analyse partielle du réel. L'engagement volontaire a parfois pour condition la partialité et même un aveuglement relatif. Ce sont là des aléas sans doute inévitables des passions politiques.

Nous avons voulu, dans l'analyse qui suit, mettre en lumière, sans parti pris, le poids des conditions structurelles qui pèsent sur le vécu des acteurs au-delà de leurs volontés partisanes. Ce «vécu» en termes de relations aux structures de pouvoir de l'État, dans l'État et vis-à-vis de l'État, est ce que nous appelons les éléments premiers de la culture politique d'une société. La connaissance de tous les éléments de cette culture politique accompagne la formation de l'identité des sujets politiques dans leur progrès vers plus de liberté.

* * *

Ce texte s'inscrit parmi les réflexions touchant au très vaste domaine du pouvoir. Les liens spécifiques qui nouent la société et l'État sont donc au centre de ce travail. Son projet est double: il s'attardera autant au cadre et à la méthode qui ont guidé la démarche empirique qu'à l'analyse de ses résultats. La raison de cette double préoccupation provient d'un souci de rigueur dans un domaine aux contours scientifiques sans cesse mouvants, celui de la sociologie politique (1). L'analyse du politique foisonne de théories, de modèles, de systèmes explicatifs et d'idéologies savantes. Si l'analyste est libre de choisir son guide théorique, le lecteur l'est souvent moins de débattre de ses conclusions pour obscure que lui soit la démarche qui les a produites.

Cette analyse essaiera donc d'opérer à cœur ouvert. Par là, elle sera tenue de s'expliquer vis-à-vis des courants qui se chevauchent sur le terrain de la sociologie politique de même que de faire le tri qu'elle juge à propos parmi des prétendus acquis qu'elle interroge. Ainsi, une première partie de ce texte est consacrée a un exposé sur sa démarche. La crise actuelle des institutions politiques des démocraties libérales (crise de la représentativité des partis, faiblesse du parlementarisme, etc.) force une sérieuse prise à parti de toutes les théories explicatives du politique. C'est pourquoi, dans un contexte mouvant comme celui-ci, nous croyons devoir d'abord nous expliquer sur ces points.

Ensuite le texte illustrera longuement son propos. Quelques transformations historiques importantes du rapport entre la société et l'État, survenues depuis les années trente à travers le Canada et plus particulièrement au Québec, seront analysées. On entend ainsi esquisser concrètement les conditions actuelles d'élaboration des rapports de pouvoir à l'intérieur desquels se trouve le citoyen, et dessiner ainsi de nouvelles formes de rapports au politique.

Saisir dans quel cadre, de quelle manière le pouvoir œuvre à tel et tel moment, entre tels et tels ensembles sociaux, ici et là, à travers l'État canadien, constitue donc notre objectif. Sortant des sentiers battus des conceptions pyramidales et verticales du pouvoir, au lieu de chercher un pouvoir rivé à des fonctions, à des attributs ou à des traitements hiérarchisés, nous chercherons les lieux du pouvoir dans la scission mouvante introduite entre la société et l'État, dans les déplacements nouant le sujet social et le corps étatique.

On se situera donc dans le politique ou dans un espace politique dont l'extension est élargie au-delà de l'État. Nous tenterons ainsi d'éviter les explications hypothético-déductives et aprioristes, qu'elles se fondent sur les structures ou sur les fonctions. Notre choix se centrera sur les processus, c'est-à-dire sur ce qui se fait, ce qui se place et se déplace. Cette condition apparaît comme la seule véritable prise de parti, alors que les idéologies et l'establishment conceptuel abondent en explications pré-construites. S'il est incontournable de se situer, cette représentation du politique et du pouvoir est en même temps une quête, cherchant, si cela est possible, à faire table rase de toute construction romanesque ou pré-établie.

Mais l'espace à l'intérieur duquel se formulent ces questions œuvre dans une des plus généreuses traditions de ce siècle. Ce travail rejoint, en effet, à sa manière, les mouvements de pensée et d'action inspirés par une conception plus égalitaire de la société. Si le monde actuel, à la faveur des échecs du socialisme, est plus que jamais traversé par de vives interrogations sur la pertinence des théories qui ont fondé ces idéaux d'égalité et de justice, la volonté de combattre et de comprendre ces échecs n'est pas pour autant dissipée (2). Ce texte participe donc de ce débat d'idées et de ces mouvements de transformations, quand ils signifient à la fois démocratie, liberté et égalité, c'est-à-dire recherche d'espaces élargis de pouvoirs par rapport à l'État. Ainsi cette réflexion rejoint les grands courants démocratiques de ce pays.

Toute référence au socialisme varie cependant considérablement selon le lieu où elle est reçue. C'est pourquoi il nous semble utile et important d'être aussi explicites que possible à ce sujet. En Europe, par exemple, l'option socialiste est relativement dépourvue de connotations péjoratives (sauf, bien entendu, pour la droite) et il est couramment admis dans l'opinion en général et dans les idéologies de masse (avec tous les clivages qu'elles contiennent) qu'être socialiste signifie tout simplement être favorable à des réformes sociales visant une distribution égalitaire des fruits de la production. Dans ces conceptions, socialisme et social-démocratie font souvent bonne paire et l'idée de socialisme est peu associée en Europe aujourd'hui à un bouleversement en profondeur ou à une révolution de type culturel. On conçoit que le socialisme améliorera les conditions de vie des couches sociales démunies en mettant l'accent sur des réformes sociales et en taxant davantage les couches fortunées, mesures pouvant aller jusqu'aux nationalisations.

Le communisme, par contre, dans le même courant de l'opinion publique, est associé au totalitarisme, à la répression et à la suppression des libertés individuelles (3). La «stalinisation» du Cambodge, du Vietnam, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, de l'Afghanistan... a nourri un fort sentiment anti-communiste en Europe et en Amérique du Nord. Quoique la conception euro-communiste, comme stratégie de compromis, ait tenté dans une certaine mesure (surtout du point de vue italien) d'assouplir la vision autoritariste du communisme, l'intransigeance de la politique internationale soviétique aura eu raison dans l'opinion publique de cette tentative. Même les récents assouplissements de la politique intérieure soviétique ne suffisent pas à faire oublier le totalitarisme de l'Est. S'il demeure une tradition communiste en Europe, les jeunes générations ouvrières, elles, ne sombrent plus dans un militantisme aussi discipliné que les précédentes. La centralité de la classe ouvrière dans la formation du mouvement révolutionnaire est un principe de plus en plus questionné à la lumière de l'expérience effective des mouvements ouvriers partout dans le monde occidental. L'idée de communisme recueille ses sympathies sur la base d'un projet dont reste surtout la nostalgie d'un idéal. Alors que le communisme est en perte de vitesse, le socialisme et l'idée social-démocrate ont recueilli une popularité accrue. Le socialisme à l'européenne représente, dans une certaine imagerie politique populaire, (malgré les critiques et les déceptions que les expériences espagnole, portugaise et française suscitent), une idéologie plus largement acceptée. En Europe, parler de socialisme n'est pas tabou.

Au Québec, il en va tout autrement. La culture politique participant de l'histoire d'un pays, les références admises ailleurs peuvent prendre une tout autre coloration ici.

Car le Québec se remet lentement d'un obscurantisme fortement ancré en lui au cours de la dure période duplessiste (4). Mais les événements ne l'y ont pas non plus aidé. Outre le fait d'appartenir à un continent dans lequel les idéologies socialistes ont peu d'emprise, la méfiance face au socialisme est également tributaire d'une crainte réelle. La question nationale a mis en déroute non seulement les mouvements de pensée sympathiques à une synthèse du socialisme et du nationalisme mais aussi les tentatives d'organisation politique animées d'un même projet. Ce déchirement profond, radical, de l'option sociale-démocrate au Québec aura façonné, même vis-à vis du langage socialiste, une méfiance accentuée. Sanctionner le socialisme serait nuire au mouvement indépendantiste (5). Le Parti québécois, ayant fait ses premiers pas dans la foulée indépendantiste, a tenu à se démarquer de l'association entre indépendantisme et socialisme (6).

Enfin, est-ce un tribut de la crise, est-ce une fatalité des mouvements ouvriers occidentaux, la gauche québécoise n'a pas apprivoisé l'opinion, formée par des media plutôt récalcitrants à l'endroit du socialisme. Ou sarcastique, ou frivole, ou ignorante, l'information a plus souvent discrédité les initiatives socialistes que rendu crédibles ces démarches.

Enfin, force est de rapporter que nombreux ont été les détracteurs acharnés contre la gauche au Québec. Un intellectuel influent comme Jacques Grandmaison n'en fut pas des moindres (7). Plus averti que les conservateurs par vocation, Jacques Grandmaison n'a manqué ni d'ardeur, ni de verve, pour renforcer dans l'opinion publique une conception manichéenne du socialisme et de ceux qui combattaient pour sa défense.

Plusieurs idéologues du nationalisme québécois, prétextant l'urgence du projet souverainiste, se sont aussi faits les chantres de l'aversion socialiste en le réduisant à une «influence étrangère», y mêlant parfois un anti-intellectualisme bien ancré dans les mentalités depuis le nationalisme de la période duplessiste.

Les syndicats québécois n'ont d'ailleurs pas été aussi limpides à ce sujet qu'on aurait pu s'y attendre. La FTQ n'a pas manqué de dénoncer les options «socialisantes» et de se prononcer pour l'indépendance et contre le socialisme (8). De son côté, la CEQ a affiché à maintes reprises les divergences idéologiques qui divisaient ses rangs (9): on sait l'application que cette centrale dut mettre, par la suite, pour endiguer les divisions internes causées par l'activisme de ses membres à tendance marxiste-léniniste et trotskiste.

Le mot socialisme renvoie, au Québec, à des associations confuses. L'heure, malheureusement, ne semble pas venue pour une réelle pacification de ce débat qui amènerait les esprits à une plus grande tolérance, à une démystification des peurs héritées du duplessisme et du néo-conservatisme et à une clairvoyance accrue, sinon à une bienveillante et large ouverture d'esprit. La popularité récente du NPD est sans nul doute l'indice d'une nouvelle sensibilité politique. Il est cependant trop tôt pour en analyser la profondeur réelle et surtout la signification quant au projet social que ce parti est en mesure d'accomplir, compte tenu des diverses forces en présence.

Non que cette idéologie n'ait gagné quelque terrain depuis quinze ans. Les acquis sont importants en autant qu'ils représentent une clarification et une maturation des perspectives historiques et des intérêts en cause. Dans les milieux ouvriers, le travail de réflexion est souvent significatif et, étrangement, il est, dans ces cas-là, souvent caractérisé par la discrétion et la mesure. Mais il ne nous appartient pas de faire le point sur les projets socialistes québécois. Cette sociologie à vol d'oiseau avait pour souci de cerner, dans ses grandes lignes, le panorama idéologique à l'intérieur duquel une réflexion comme la nôtre se dessine.

Chaque époque, chaque contexte modulent donc les représentations du changement dans des termes spécifiques. Au Canada, chaque région, chaque province, ainsi que chaque environnement culturel et national vit son rapport à l'idée de socialisme de façon différente. Dans ce contexte, on peut dire que la gamme des socialismes du Canada anglais est, elle aussi, variée. Faute de disposer ici de l'espace nécessaire pour en rappeler l'histoire inégale (10), on ne croit pas se tromper en disant que, dans ce cas, au niveau de l'opinion publique, l'idée de socialisme a été apprivoisée dans le discours de masse canadien-anglais en grande partie grâce à la présence du NPD (11) sur les scènes politiques. Le discours socialiste au Canada anglais, parce qu'il est proche de l'État, s'est gagné une certaine tolérance et même une certaine crédibilité. L'alliance de ce parti avec la combativité ouvrière (12) a permis de faire pénétrer dans l'opinion certains aspects de cette conception d'un projet de société. Pourtant, au Canada anglais, l'attaque conservatrice n'est pas pour autant moins violente. La légitimité d'une réflexion socialiste y est-elle moins marginale? La tradition institutionnelle de gauche (syndicale et partisane, de même qu'intellectuelle) du Canada anglais ne pousse-t-elle pas à se demander si un certain langage social-démocrate, indispensable sous une forme ou sous une autre dans le cadre des récentes décennies, ne serait pas devenu le visage du progrès, inhérent à une plus grande incorporation de la société dans l'État?

C'est dans le cadre de telles interrogations, plus directement politiques, que ce livre s'est élaboré. C'est également dans ce contexte qu'il se livre à la circulation et à la discussion. C'est pourquoi y sera mis en relief ce qui vise à le démarquer des idéologies simplificatrices. Certes les projets de socialisme et de social-démocratie disposent de références théoriques souvent voisines. Cependant, quoique la théorie marxiste ait pour objet les conditions de passage au socialisme, les formations sociales actuelles dites socialistes se résument pour l'essentiel à un réformisme économique tentant de pallier aux inégalités sociales, au retard de l'agriculture ou de secteurs industriels, etc. Ce qu'on appelle aujourd'hui socialisme a très peu à voir avec le marxisme, à l'origine théorie d'un changement plus radical. On sait bien que le vocable de socialisme, que ce soit dans le Tiers-Monde (13) ou en Europe, n'est la plupart du temps, que le qualificatif de programmes de gouvernements réformateurs compatibles avec le capitalisme. Alors que le matérialisme historique concerne les transformations qualitatives entre les modes de production, on constate empiriquement que le socialisme est employé pour désigner des accommodements du capitalisme. Cependant, pour nombre de citoyens, marxisme et socialisme se confondent encore et sont associés à totalitarisme et à répression.

On dira d'abord que ce texte assume sa sévérité à l'endroit de plusieurs dogmes du marxisme et tout particulièrement à l'endroit des représentations de la structure sociale en paliers, instances ou topiques séparés, l'économique représentant la case de départ et d'arrivée, et l'État, cette sorte de gendarme et de régulateur intervenant d'en haut pour pourvoir aux ajustements nécessaires à la société (14). Cette conception mécaniste des rapports entre l'économique, le politique et l'idéologique nous apparaît stérile pour vraiment comprendre les mutations que traversent les sociétés. À propos de cette approche, construite sur un déterminisme causal, on pourrait encore soulever d'autres problèmes de méthode et de conception figeant ou simplifiant la lecture du social. On avancera encore quelques mises au point. Sans rejeter ce qui fait l'essentiel de l'option socialiste, c'est-à-dire ses objectifs d'égalité, de liberté et de justice, il nous apparaît plus urgent que jamais de formuler l'impérieuse nécessité de repenser les liens du socialisme avec l'État et avec toute la thématique du pouvoir, c'est-à-dire d'y refonder l'impératif démocratique au sens le plus fondamental du terme (15). Dans ce sens, sans se considérer moins soucieuses de transformer les rapports sociaux, il nous importe d'exprimer une vive inquiétude vis-à-vis de certains points d'occlusion dans ce qui jusqu'à maintenant a servi au socialisme de théorie tout en légitimant sa pratique. On pense par exemple à tous ces dogmes qui croient autoriser exclusions et condamnations de toutes sortes, aussi pernicieuses que subtiles. Tout ce qui prétend faire autorité doit être questionné.

C'est pourquoi, dans cette même ligne d'esprit, on ne peut que s'abstenir soi-même devant les bilans. De nombreux flottements propres au marxisme nous y contraignent. La notion de matérialisme elle-même est problématique et réductrice (16); la notion de dialectique, tout autant dans l'histoire que dans la pratique théorique, est elle aussi trop peu éclairante. Que dire, enfin, de l'insuffisance qualitative, de la pauvreté philosophique, culturelle et sociale du marxisme en l'état actuel, sur de nombreux problèmes. Les divisions sociales entre les sexes en constituent un bel exemple. Sans doute le refoulé de cette histoire est ici trop profond pour qu'on le ramène aux seules carences du marxisme. Car si une telle chose existe que les liens entre les conditions historiques et la pensée, l'apport du socialisme comme idéologie et comme théorie, comme projet et comme tentatives concrètes, n'a pu, depuis ses origines et jusqu'à ce jour, qu'être tributaire dans ce domaine de ces fuites de l'histoire.

Pour conclure ce premier point, répétons que la méthode, ce qui est la manière de fonder la démarche de raison par rapport au réel représente dans le présent travail un axe capital. Nous consacrerons plus loin plusieurs pages à interroger les fondements de cette méthode et à exposer la spécificité et la pertinence de tel ou tel concept plutôt que de tel autre pour l'analyse concrète qui s'ensuivra. Nous opérons ainsi un premier choix, en laissant de côté ce qui s'applique à finaliser d'un point de vue idéologique la démarche de recherche (ce qui à notre avis est contraire à son principe) en retenant et en développant par contre ce qui ouvre le produit de pensée et d'analyse à son devenir, à propos duquel toute prévision nous semblerait farfelue.

L'observation de l'histoire humaine témoigne de mouvements irréductibles, de traversées irréconciliables dont la force des ruptures avec des servitudes plus archaïques semblent seules expliquer le destin. Ces phases, mues par des courants adverses, en amènent d'autres, dont les protagonistes sont définis dans des conditions uniques et non universalisables. Voilà ce que nous en retenons: une méthode qui se doit d'être ouverte comme son objet –, l'histoire des rapports sociaux, histoire de perpétuels mutants. Ainsi, les modes d'appréhension du réel tendent à se former aux caractères multiples, opposés et changeants du réel lui-même, pour être appréhension de la contradiction, du mouvement et de ses mutations. Lorsque ce principe se greffe à un objectif politique, il n'est plus que volontarisme et atténue, par excès d'âme, ses prétentions à la connaissance. Quand la méthode prête à l'avenir un substrat de classe, elle n'est plus une méthode mais une stratégie.

Ce principe de la contradiction et du changement associé à la méthode n'est pas une règle ordinaire. Son travail oblige à transgresser les habitus mentaux acquis par la tradition métaphysique pour saisir chaque objet sous deux aspects, dans ses dimensions synchroniques, c'est-à-dire à l'égard d'une opération de synthèse et d'unité, qui s'opère dans le réel et que l'on cherche à dégager, ainsi que dans ses aspects contraires et changeants, le ramenant dans la diachronie à son deuxième pôle. En cela, cette méthode correspond à la reconnaissance du double caractère de l'histoire: procédant par mutations sociales profondes (qualitatives) et de très longue durée.

Comme on l'a dit plus haut, sur le plan social, cet essai est sensible aux grandes réflexions et aux mouvements de ce siècle pour lesquels la démocratie est une aspiration fondamentale et un devoir éthique. Sur le plan analytique, ce texte se caractérise par sa facture critique tant vis-à-vis de l'insuffisance des approches fonctionnalistes, affectionnées en science politique et en sociologie, que vis-à-vis de plusieurs limites des courants marxistes.

Cette position critique lui vient principalement de deux observations: premièrement, l'inaptitude de la plupart de ces théories à engendrer des interrogations fécondes, préoccupées qu'elles sont à enfermer le savoir dans des explications définitives et à le guider dans ses démarches vers la pratique (17); deuxièmement, l'immersion de ces théories dans un ordre de finalités idéologico-politiques immédiates (le court terme étant pour elles le long terme) prises qu'elles sont entre les jugements qu'elles portent (satisfaction ou insatisfaction) et leur impatience à les transformer en actions.

Si ce travail n'est pas insulaire, il revendique cependant le droit à la singularité et à la différence. Sensible aux préoccupations des syndicats quand ils cherchent à comprendre ce qui se transforme dans leur rapport à la société et à l'État, près des organisations populaires et des mouvements sociaux quand ils cherchent les conditions de leur autonomie vis-à-vis de l'État, attentive au questionnement des partis quand ils s'interrogent sur le débordement du politique dans une marginalité non partisane, la présente démarche ne se confond cependant ni avec les objectifs, ni avec les règles, ni avec les représentations qui guident l'une ou l'autre de ces formations.

Cette problématique sera abordée à travers trois «essais méthodologiques» successifs, qui correspondent à trois axes d'investigation imbriqués et solidaires d'un même processus de recherche. Une première partie discute du cadre théorique et des concepts aptes à construire son objet: le rapport État/société. Ce rapport est, dans une deuxième partie, analysé plus concrètement dans son inscription historique au Canada. Enfin, la dernière partie de l'ouvrage opère un retour critique sur la démarche et situe ses nécessaires choix épistémologiques.

Notes:

(1) Voir à ce propos, J. P. Cot et J. P. Mounier, Pour une sociologie politique, Seuil, 1974, t. l.

(2) À ce sujet, L. Ferry et A. Renaut présentent une synthèse pertinente de cette double tension entre critique et éthique dans leur Avant-propos à Philosophie politique – des droits de l'homme à l'idée républicaine, t. 3, Paris, P.U.F., coll. recherches politiques, 1985, p. 7-41.

(3) On connaît à ce sujet l'importante littérature parue en France ces dernières années. Pour une vue d'ensemble de ces débats et critiques voir, par exemple: Les interprétations du stalinisme, (ss. la dir. de E. Pisier-Kouchner), Paris, P.U.F., coll. Recherches politiques, 1983, ainsi que de L. Ferry et A. Renaut, op. cit., en particulier les pages 7-32, textes se référant abondamment à la diversité des courants confrontés allant de Claude Lefort aux nouveaux philosophes.

(4) Dans Au nom du père et du fils et de Duplessis, Montréal, Éd. du Remue-Ménage, 1985, l'analyse de la situation des femmes «sous Duplessis» illustre bien cette période d'obscurantisme.

(5) Ce point de vue est approfondi dans les analyses de G. Bourque et G. Dostaler, dans Socialisme et indépendance, Montréal, 1980 ou encore dans Luttes de classes et question nationale au Québec, de R. Denis, Montréal, Paris, Éd. Presses Socialistes internationales, 1979 ou dans J. M. Piotte, Un parti pris politique. Essais, Montréal, VLB, 1979.

(6) Même si René Lévesque ne s'est pas toujours démarqué d'une inspiration sociale-démocrate (Le Monde, 25 juin 1983), il n'en reste pas moins que cette étiquette n'est encore reprise que par une infime fraction des membres du parti.

(7) Voir par exemple son ouvrage, Au seuil critique d'un nouvel âge, Montréal, Leméac, 1979.

(8) Après avoir retiré son appui au NPD, la FTQ a adopté dès son congrès de 1975 une position de soutien quasi inconditionnel au Parti québécois.

(9) Que l'on pense par exemple aux débats de 1978 qui ont précédé et préparé la défaite du président Charbonneau et la victoire du modéré Robert Gaulin.

(10) On se référera tout particulièrement aux travaux de S. Ryerson et en particulier à Le capitalisme et la confédération, Montréal, Éd. Parti Pris, 1972, à C. Lipton, The Trade Union Movement of Canada, 1827-1959, Montréal, Canadian Social Publications, 1968; à P. Resnick, The Land of Cain: Class and Nationalism in English Canada, 1945-1975, Vancouver, New Star Books, 1977.

(11) Fondé en 1961, le NPD a déjà exercé le pouvoir dans trois provinces canadiennes: le Manitoba, la Saskatchewan et la Colombie-Britannique, tandis qu'il recueille environ 30% du vote en Ontario et près de 20% au niveau des élections fédérales depuis une vingtaine d'années jusqu'à celle de 1988.

(12) Voir, par exemple de G. Horowitz, Canadian Labour in Politics, Toronto, University of Toronto Press, 1968; I. Avakumovic, Socialism in Canada: A Study of the CCF-NPD in Federal and Provincial Politics, Toronto, McClelland and Steward, 1978.

(13) On trouve de bonnes études de cette question dans Les autres marxismes réels (sous la dir. de A. Corten, M. Sadria et M. Bl.. Tahon), Paris, Christian Bourgois, 1985.

(14) On rejoint ici également C. Castoriadis qui dit, à propos de la détermination, «Au-delà de toute querelle sur la question de la causalité dans le domaine social-historique, un prerequisit essentiel de toute idée de la détermination n'est pas ici rempli: la séparation des termes déterminants et déterminés (Les carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, coll. Esprit, 1979, p. 236). Cette critique de la conception marxiste du rapport entre «la technique et la vie sociale» s'apparente aux modalités de détermination de l'économique si bien connues et rejetées dans leur conception mécaniste et réductrice.

(15) À ce propos, voir à nouveau l'ouvrage Des droits de l'homme à l'idée républicaine, de L. Ferry et A. Renaut, op. cit., qui développe une analyse éclairée des caractères de la double polarité, libéralisme et socialisme.

(16) C'est un thème que nous avions abordé dans Les autres marxismes réels, op. cit., plus particulièrement aux pages 244-248 (A.L.).

(17) On pensera entre autres à la critique de J. F. Lyotard dans La condition post-moderne, Paris, Ed. de Minuit, 1979, ou à celle de P. Birnbaum, dans La fin du politique, Paris, Éditions du Seuil, 1975.

Retour au texte de l'auteure: Mme Anne Legaré, département des sciences politiques, UQAM Dernière mise à jour de cette page le Mercredi 15 décembre 2004 09:46
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref