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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jacques Lazure, “Les temps multiples des jeunes”. In ouvrage sous la direction de Gilles Pronovost et Daniel Mercure, Temps et société, pp. 169-190. Questions de culture, no 15, sous la direction de Gilles Pronovost et Daniel Mercure. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1989, 262 pp.

[169]

Questions de culture, no 15
“Temps et société.”
TROISIÈME PARTIE
7

 “Temps multiples des jeunes.”

par
Jacques LAZURE

Florence Kluckhohn, anthropologue américaine de haute renommée, avait bien raison d'affirmer, il y a déjà plus de trente ans, que « le comportement humain de tous les temps reflète un mélange subtil de l'universel et du contingent [1] ». D'après l'auteure, « il existe un nombre limité de problèmes humains fondamentaux auxquels tous les peuples, à quelque période ou lieu dans lesquels ils vivent, se doivent d'apporter une solution quelconque [2] ».

La dimension du temps représente justement une de ces questions universelles, un de ces problèmes de base que les humains ont toujours à rencontrer sur leur chemin et à résoudre dans leur comportement. Le temps, pour Florence Kluckhohn, fait partie d'un ensemble de cinq interrogations de fond qui concernent tous les êtres humains : quelles sont les prédispositions innées de ces humains, quelles sont leurs relations avec la nature ou l'environnement, quelle est leur dimension du temps, quel est le type de personnalité qu'ils valorisent et, enfin, quelle est la modalité dominante de leurs rapports avec les autres humains ?

Dans son modèle théorique, l'auteure propose une triple solution possible à chacun de ces problèmes humains universels. Ainsi, à la première question, elle répondra que certaines sociétés envisagent les êtres humains comme prédisposés naturellement au mal, d'autres les considèrent comme naturellement ni bons ni [170] mauvais ou comme impliquant un mélange des deux, d'autres enfin jugent la nature humaine comme essentiellement bonne. Les relations de l'homme avec la nature pourront, elles, signifier ou bien que l'homme est assujetti à la nature, ou bien qu'il se fond avec elle, ou bien qu'il la domine. Le type de personnalité valorisé insistera tantôt sur l'être statique de l'homme, tantôt sur son être mais en tant que susceptible de perfectionnement, tantôt sur l'action ou le devenir pur de l'homme. La modalité dominante des rapports avec les autres humains, de son côté, pourra être soit de type linéaire où l'ensemble social et sa continuité dans le temps et l'espace deviennent importants, soit de type collatéral où le groupe particulier d'appartenance revêt une grande signification, soit encore de type individualiste où la personne dans son unicité possède la prépondérance. Quant à la dimension du temps, elle pourra être tournée vers le passé, le présent ou le futur.

Notre propos, ici, n'est pas d'analyser en tant que tel ce modèle théorique présenté par Florence Kluckhohn, encore moins d'en évaluer la validité intrinsèque ou heuristique. Nous voulions simplement en esquisser les grandes lignes, d'une part, pour bien situer le contexte général dans lequel l'auteure parle de la dimension du temps, et d'autre part, pour souligner avec elle l'extrême importance de cette dimension, à la fois comme question universelle à laquelle ne peuvent échapper les humains et comme outil d'éclairage pour mieux comprendre les cultures et les sociétés qui adoptent, vis-à-vis du temps, telle ou telle orientation de fond. En effet, nous pensons fermement que la façon de voir et de vivre le temps représente une dimension très significative dans la détermination des traits essentiels d'une culture. Le temps n'est-il pas, en définitive, à la fois l'enveloppe et la mesure de notre vie ? Avec Oswald Spengler, nous soutenons que c'est, de façon spéciale, par la signification qu'elle attache au temps qu'une culture se différencie d'une autre [3].

Tel est l'arrière-plan théorique (ou idéologique, pourraient dire d'aucuns !) dans lequel nous voulons maintenant examiner la question du temps chez les jeunes du Québec. Nous le ferons à [171] la façon d'une analyse qu'on pourrait qualifier de phénoménologique des divers temps que vivent les jeunes Québécois. Florence Kluckhohn mentionne trois attitudes fondamentales qu'on peut entretenir vis-à-vis du temps : on peut valoriser le passé, le présent ou le futur. Cette grille, tout en étant généralement valable, n'est pas suffisamment complexe et détaillée pour notre propos. Il faut pousser le raffinement plus loin, si l'on veut saisir toutes les nuances et les modalités selon lesquelles les jeunes du Québec se définissent par rapport au temps et l'actualisent dans leur vie.

On a de plus en plus tendance, de nos jours, à mettre en relief l'importance du moment présent dans l'esprit et la vie des jeunes. À bien des égards, ce constat est indéniable. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il épuise toute la réalité des jeunes. Leurs attitudes et leur comportement vis-à-vis du temps sont autrement plus variés et multiformes. On ne peut, à notre avis, caser tous les jeunes dans la même catégorie fourre-tout de la valorisation du temps présent, sans procéder par le fait même à un réductionnisme qui tronque la complexité de leur vie et sans se condamner à une analyse unidimensionnelle de leur réalité autrement plus riche et plus diversifiée.

De fait, il existe, pour nous, six sortes de temps chez les jeunes du Québec : le temps normatif, le temps utopique, le temps synthétique, le temps discontinu, le temps fonctionnel et le temps mort. Ces six sortes de temps correspondent aux six modes de vie que nous avons découverts chez les jeunes et puisent dans chacun de ces modes la dynamique qui les caractérise individuellement. Autrement dit, chaque mode de vie des jeunes appelle une vision et un vécu du temps qui lui sont propres. Le temps se trouve ainsi à faire partie de la configuration des valeurs, des attitudes et des activités spécifiques à chaque mode de vie. Analyser les temps multiples des jeunes nécessite donc, au préalable, de définir brièvement les divers modes de vie que nous avons constatés chez eux.

Le tout repose sur une étude empirique, de type exploratoire, menée, au début des années 1980, auprès de jeunes de 16 à 20 ans du quartier montréalais du plateau Mont-Royal. Les données [172] recueillies dans cette enquête nous ont permis de dégager six modes de vie présents chez les jeunes. Ce sont ceux de l'intégration à la société adulte, de la lutte sociale, de l’« autonomisation marginalisante », de la recherche du plaisir, de la délinquance et de la « victimisation » sociale.

Le mode de vie, dans notre optique, se définit par deux éléments principaux : d'abord, une orientation de fond qui caractérise et unifie la vie d'une personne ; puis, un ensemble de comportements extérieurs et d'attitudes intérieures qui vont dans le sens de cette orientation. Le mode de vie représente, dès lors, un découpage particulier, une constellation spéciale du réel selon laquelle un certain nombre de personnes vivent leur existence d'une manière qui leur est propre et typique. Le mode de vie constitue, en somme, une sorte de microcosme où divers éléments tant extérieurs qu'intérieurs (valeurs, attitudes, symboles, activités de travail, d'étude, de loisirs, langage, etc.) s'agglutinent, se cristallisent et s'unifient autour d'un noyau central de vie et d'un moteur principal d'action.

Le mode de vie d'intégration à la société adulte implique la reconnaissance et l'acceptation par les jeunes des principales valeurs, normes et structures de la société telles qu'elles sont construites, définies et régies par les adultes. Les jeunes s'insèrent bien et de bon gré dans les institutions mises en place par les adultes ; ils veulent y fonctionner « normalement » et ils y réussissent de façon convenable. Ils se conforment généralement aux attentes des adultes et, dans l'ensemble, ils se soumettent à leurs critères. Dans ce contexte, les jeunes perçoivent et vivent leur jeunesse essentiellement comme une période de transition, une phase de préparation à leur future vie d'adultes, de même qu'aux statuts et aux rôles sociaux de tout ordre qui s'y rattacheront.

Le mode de vie de la lutte sociale est tout autre. Il se braque essentiellement sur la contestation, en paroles et en gestes, de la société adulte dans laquelle les jeunes vivent. Ils ne sont pas satisfaits des bases mêmes sur lesquelles s'édifie cette société. Ils désirent la changer dans ses racines profondes ; ils veulent établir [173] d'autres structures économiques, sociales ou politiques et ils y travaillent de façon régulière, sous diverses formes d'engagement social. Leur optique de combat et leurs luttes concrètes sont directement et immédiatement sociales, au-delà d'une visée qui ne concernerait que leur intérêt et leur développement strictement personnels.

La perspective du mode de vie de l'« autonomisation marginalisante » se rapproche, à certains égards, de celle du mode de vie de la lutte sociale mais, sur d'autres points capitaux, elle en diffère sensiblement. Dans ce mode de vie, comme dans le précédent, les jeunes n'acceptent pas la société adulte telle qu'elle se présente à leurs yeux. Ils la soumettent à une critique radicale. Certaines de ses valeurs et de ses structures fondamentales sont rejetées, par exemple celles liées à l'organisation bureaucratique et impersonnelle d'immenses machines administratives, qu'elles soient d'ordre économique, politique ou social. L'être humain y perd son pouvoir et son autonomie, il s'y sent aliéné. Mais au lieu d'attaquer directement ces « monstres » sociaux, comme ont tendance à le faire ceux du deuxième mode de vie, les jeunes de ce mode-ci se retirent plutôt des luttes collectives et concentrent leurs efforts sur le développement de leur propre être et de leur autonomie personnelle. Se créant des lieux d'action parallèles ou marginaux, ils aménagent autrement leur style de vie quotidien et cherchent davantage à maîtriser leur existence personnelle et leur environnement immédiat qu'à transformer directement de grands ensembles sociaux. Ce mode de vie ne se définit pas, toutefois, par un simple repli narcissique sur soi. La poursuite de l'autonomie personnelle y est première, mais dans une visée essentielle de nouveaux rapports sociaux à instaurer, cette fois fondé sur l'équilibre entre la nature et l'homme, sur le respect de l'intelligence créatrice et sur la coopération harmonieuse entre personnes responsables et maîtresses de leur destin.

Le quatrième mode de vie, celui de la recherche du plaisir, s'organise directement autour de la jouissance immédiate de la vie, de la poursuite de sensations et d'expériences hédonistes de [174] tout ordre. Les jeunes qui pratiquent ce mode de vie ne sont pas intéressés à changer la société ni à devenir eux-mêmes plus autonomes pour une meilleure qualité de vie humaine et sociale. Ce qui les préoccupe et ce à quoi ils s'adonnent, c'est que jeunesse se passe et s'amuse. Le travail n'est pas central dans leur vie. Il leur fournit plutôt les ressources pécuniaires suffisantes pour s'« acheter » de nouvelles sensations fortes vécues avec passion et pour le kick du plaisir. S'ils sont encore aux études, leur intérêt va beaucoup plus dans le sens d'avoir du fun avec leurs camarades et de se livrer à toutes sortes d'activités de loisirs. C'est là qu'ils se sentent vraiment vivre. Les contraintes et les obligations des responsabilités sociales et de la préparation à leurs rôles sociaux d'adultes cèdent le pas à la recherche jouisseuse de l'instant présent.

Dans le mode de vie de la délinquance, comme son nom l'indique, les jeunes se rebellent contre les normes « établies » de la société et se livrent à des activités illégales ou immorales qui défient l'autorité et le pouvoir en place. Sur le plan objectif, on peut à bon droit considérer le mode de vie de la délinquance comme une forme de contestation sociale, mais seulement par rapport aux normes particulières que la société met en place pour se gouverner et aux activités spécifiques qu'elle juge légitimes pour la bonne marche des rapports sociaux. En d'autres termes, nous définissons le mode de vie de la délinquance comme impliquant essentiellement une violation des moyens dont se sert la société pour bien fonctionner, et non comme un refus d'acceptation ou un désir de transformation profonde de ses valeurs et de ses structures fondamentales. En ce sens, le mode de vie de la délinquance se démarque nettement de ceux de la lutte sociale et de l'« autonomisation marginalisante ». Il implique en somme que les jeunes structurent leur vision des choses et leur vécu concret autour d'activités régulières jugées « criminelles » par la société, peu importent, en définitive, les motifs personnels qui les y pousseraient ou les objectifs particuliers qu'ils y rechercheraient.

[175]

Enfin, le sixième mode de vie, celui de la « victimisation » sociale, se caractérise par une situation personnelle et sociale des jeunes si faible, si désarticulée et si lamentable qu'ils ne peuvent pratiquement pas s'en sortir, ballottés qu'ils sont par une vie soumise à des conditions familiales déplorables, à de la pauvreté matérielle et culturelle, à un faible taux de scolarité, au chômage ou à l'occupation d'emplois précaires et peu valorisants. Dans ce mode de vie, les jeunes sont ni plus ni moins des « victimes » sociales. Le plus clair de leurs efforts va à tenter de survivre tant bien que mal, au sein de la jungle de la société. Ils ne pratiquent pas la délinquance, ils ne veulent pas ou ne peuvent pas mettre le plaisir au centre de leur vie, ils ne se livrent pas au combat social, ils n'ont pas les ressources pour s'« autonomiser » ou pour s'intégrer à la société adulte. Ils vivotent plutôt à droite et à gauche, aux franges de la société, à la recherche d'eux-mêmes et dans un struggle for life quotidien pour se sortir de leur marasme et parvenir à une vie humaine tout simplement décente.

Ces six modes de vie existent chez les jeunes du Québec. Chacun d'eux est chronométré et régi par une forme de temps qui lui est particulière. C'est à l'analyse de ces temps spécifiques que nous consacrerons désormais le reste de ce texte. Ils nous permettront de mieux comprendre la dynamique propre à chacun des six modes de vie des jeunes et, par là, de mieux saisir la grande complexité de la jeunesse d'aujourd'hui avec ses divers sous-groupes, plus ou moins populeux, selon les cas.

LE TEMPS NORMATIF

Nous appelons temps normatif, le temps propre au mode de vie de l'intégration à la société adulte. Il est normatif, ce temps-là, pour une double raison : parce qu'il contient objectivement des normes conçues, définies et mises en place par des adultes, et parce que les jeunes en subissent le joug d'une manière ou de l'autre.

[176]

Le mode de vie de l'intégration à la société adulte, nous l'avons vu, implique que les jeunes vivent, acceptent et recherchent leur insertion au sein des grandes institutions sociales que représentent, entre autres, la famille, l'école, le milieu du travail, le système juridique. Or, ces institutions, moyennant certaines nuances à mettre pour la famille, foisonnent de normes. Celles-ci tendent même à devenir de plus en plus nombreuses, minutieuses et envahissantes. Et ce sont les adultes qui sont à l'origine de ces normes, qui en déterminent les grandes lignes et le menu détail et qui les établissent au profit des institutions. Le pouvoir institutionnel n'est pas l'apanage des jeunes. Il réside dans les mains des adultes. Ils en contrôlent les objectifs, en maîtrisent les leviers de commande, en fixent les processus, en façonnent les adaptations nécessaires, en répartissent les ressources humaines et financières, en justifient la légitimation, en approuvent ou sanctionnent les conduites, en évaluent les résultats. Bref, même si, dans certaines institutions, on semble rechercher honnêtement, sinon toujours efficacement, le bien des jeunes eux-mêmes, à peu près tout se trame par les adultes, chez elles et a fortiori dans les autres institutions. Les jeunes, en s'inscrivant de plein gré au cœur des institutions et en y fonctionnant normalement, trouvent sur leur chemin un ensemble de normes qui les sollicitent et qui sont prêtes à modeler leurs attitudes et à régler leur comportement.

Non seulement les normes des adultes sont objectivement là dans les institutions et, en tant que telles, s'imposent d'elles-mêmes à quiconque, mais encore et surtout les jeunes du mode de vie de l'intégration à la société adulte en subissent le joug tout particulièrement. Il est vrai que ceux-ci, dans leur mode de vie, acceptent et même intériorisent, à des degrés plus ou moins intenses, le dictamen de ces normes. Cela ne veut pas dire pour autant que leur joug disparaisse et qu'elles cessent d'exercer et de faire sentir leur poids social régulateur et coercitif. Il n'est pas nécessaire d'être contraint aux normes par la force ou la violence physique pour qu'elles impriment sur des êtres leur action « jugulante ». Même à l'intérieur de la conscience intellectuelle ou morale [177] qui les accueille, elles poursuivent leurs visées directrices sous une forme ou l'autre.

Les jeunes du premier mode de vie ne vivent pas tous le temps normatif de la même façon. On y trouve des nuances. Certains, plus rares, peuvent s'intégrer à la société adulte sous la pression très forte, ou même sous le chantage ou la menace, de leurs parents. Cette situation, où l'on fait de nécessité vertu, s'apparente aux formes de contrainte physique et peut facilement, à plus ou moins brève échéance, entraîner les jeunes à rejeter leur mode de vie d'intégration. D'autres, pas tellement nombreux, se laisseront davantage guider par une rigoureuse éducation morale ou religieuse dans laquelle entre, comme élément capital, l'impératif catégorique du devoir. Mais la plupart des jeunes de ce mode de vie se laisseront surtout mouvoir par l'attrait d'un bien futur qu'ils convoitent (vie familiale plus stable, profession ou métier honorable, bonne assiette financière, carrière sociale enviable, etc.), et pour l'obtention duquel ils seront prêts dans l'immédiat à faire des « sacrifices », à se soumettre aux exigences des normes institutionnelles et à se consacrer à une longue phase de préparation et d'entraînement.

Dans tous ces cas, toutefois, et quelles que soient les nuances, le temps normatif joue son œuvre sur les jeunes. Il préside à l'évolution même de leur vie. Autant dire que ce temps valorise avant tout le futur. Certes, les jeunes de ce mode de vie attachent de l'importance au temps présent, mais dans la mesure où il sert de préparation à l'avenir. Précisément parce que ce type de jeunes « se préparent », ils sont davantage polarisés et mus par le futur.

Mais ce présent, comme ce futur, les jeunes ne les règlent pas d'eux-mêmes et de leur propre chef. Au contraire, les lignes maîtresses d'orientation de leur vie ainsi que les voies d'accès à leur avenir sont tracées par les normes des adultes, à cause du contrôle que ces derniers détiennent, par le biais des institutions, sur les forces économiques, politiques et idéologiques à l'œuvre dans la société. Les jeunes du premier mode de vie se plient à ces normes. Ils se laissent mouler par le temps normatif qui est [178] effectivement le temps des autres, c'est-à-dire celui des adultes. L'action des jeunes sur eux-mêmes dans la préparation de leur avenir s'inscrit donc dans le cadre général d'une plus vaste action sociale où ils sont « agis » par les adultes et où ils vivent le temps normatif qui leur est imposé, en attendant de devenir eux-mêmes des adultes et de reproduire les normes anciennes ou, s'ils en sont capables, d'en créer de nouvelles qu'ils imposeront à leur tour aux jeunes d'alors.

LE TEMPS UTOPIQUE

Le deuxième mode de vie, celui de la lutte sociale, se caractérise par le temps utopique. Les jeunes, dans ce mode de vie, se livrent à diverses formes d'engagement qui visent à transformer les bases mêmes de la société. Ils vivent alors un temps que nous dénommons utopique. Nous ne l'entendons pas dans le sens usuel que le langage quotidien prête au terme « utopie ». C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas de la poursuite d'un objectif social plus ou moins fantaisiste, qui ne correspondrait pas aux besoins réels d'une société et qui serait concrètement irréalisable.

Le temps de ce mode de vie est utopique, parce qu'il mesure des projets de société, des scénarios d'action qui n'ont pas encore de lieu concret (ou-non, topos-lieu) dans la société actuelle. On veut mettre en action des modèles de société dont la reconnaissance et la légitimité ne sont pas encore établies, dont l'existence effective se fait toujours attendre.

Ces projets de société et ces scénarios d'action ne sont pas forcément sans liens avec les besoins objectifs de la société, ni en désaccord avec les attentes d'au moins une partie de la population. Ils ne sont pas non plus nécessairement et totalement irréalisables, même s'ils peuvent susciter une résistance énergique de la part surtout du pouvoir en place ou encore s'ils peuvent comporter certains éléments relevant davantage d'une fièvre révolutionnaire romantique que du réalisme politique le plus terre à terre.

[179]

Les jeunes de ce mode de vie se soumettent à la force du temps utopique, qui constitue le moteur principal de leur action, parce qu'ils s'engagent à fond dans la grande œuvre du changement social, dans la transformation des structures mêmes de la société. Le temps utopique qu'ils vivent possède alors un caractère de globalité qui les fait se transcender, se « dévouer » pour les autres, pour la société.

En un sens, les jeunes qui évoluent dans la sphère du temps utopique ne sont pas complètement maîtres de leur situation. Ils sont mus eux aussi de l'extérieur, à l'instar des jeunes qui s'intègrent à la société adulte. Mais cette fois, ce ne sont plus des normes qui les dirigent, mais plutôt des idéologies qui les emportent et les propulsent vers des lendemains meilleurs. La plupart du temps, ces idéologies sont fabriquées par des adultes et, donc, sont empruntées du dehors par les jeunes, à moins de cas très exceptionnels où ceux-ci seraient les propres créateurs de leur idéologie. C'est en ce sens que nous affirmons que la grande majorité des jeunes qui vivent du temps utopique restent encore soumis, jusqu'à un certain point, à la loi de la passivité, c'est-à-dire de la détermination extérieure.

Mais la marge de manœuvre active et de créativité que laissent aux jeunes les idéologies est bien plus grande, à notre avis, que celle fournie par les normes. À cet égard, le temps utopique permet aux jeunes, davantage que le temps normatif, de prendre prise sur la société et de tenter de l'infléchir dans la direction où ils l'entendent. Au moins sur le plan de l'intentionnalité, même s'ils ne réussissent pas dans l'action, ils veulent du changement dans la société, à défaut d'en vouloir dans leur propre vie personnelle.

Cette volonté de transformation sociale, cet engagement dans l'action sociale tournent résolument le temps utopique vers le futur, d'autant plus lointain, d'ailleurs, et difficilement accessible qu'il est conditionnel à une révision profonde, voire radicale, de l'ensemble social. Rendues à ce point, une attention aussi concentrée sur le social dans toute son ampleur et une recherche d'un [180] futur aussi exigeant peuvent facilement détacher les jeunes de leur vie personnelle et intime, et creuser une incohérence désastreuse entre leur vie privée et leur vie sociale. C'est un phénomène que l'on peut aisément constater chez plusieurs militants fortement engagés dans la lutte sociale. À cet égard, leur vie apparaît souvent plus désarticulée que celle des jeunes du premier mode de vie, dont le présent et le futur s'unifie sous l'empire des mêmes normes adultes.

LE TEMPS SYNTHÉTIQUE

Le troisième mode de vie, ou l'« autonomisation marginalisante », se nourrit du temps synthétique. Nous entendons par là que le temps propre à ce mode de vie tente une synthèse sur différents fronts à la fois. Il cherche d'abord une alliance harmonieuse entre le personnel et le social, une conjonction équilibrée de ces deux dimensions de l'être humain. Nous l'avons vu, c'est là un des problèmes vécus par les jeunes engagés dans la lutte sociale. Le temps utopique qui les anime, leur forte polarisation sur le social et leur désir de conquête d'un futur global, mais lointain, entraînent souvent le sacrifice de leur personne sur l'autel du social. Par ailleurs, nous le verrons, les jeunes qui pratiquent le quatrième mode de vie, celui de la recherche du plaisir, délaissent le social, s'en désintéressent, au profit de leur jouissance purement personnelle. Dans ce mode-ci, celui de l'« autonomisation marginalisante », les jeunes sont, au contraire, préoccupés à la fois par le personnel et le social. Ils essaient de les articuler de façon vivante et organique.

Le temps synthétique se révèle aussi dans la recherche d'une condition concrète où les jeunes deviennent eux-mêmes créateurs et maîtres du modèle de synthèse à effectuer entre leur vie personnelle et sociale, au lieu d'être à la merci d'une synthèse conçue par d'autres et qui la leur imposeraient. C'est ce qui arrive avec les jeunes du premier mode d'intégration à la société adulte. Ils parviennent à incarner dans leur vie une certaine synthèse entre [181] le personnel et le social, mais ce n'est pas une synthèse qui émane de leur propre pouvoir créateur, c'en est une empruntée de l'extérieur et imposée par les normes des adultes. Dans ce contexte, le temps synthétique diffère grandement du temps normatif, par rapport à l'union que l'on trouve dans les deux cas entre le personnel et le social. Dans le premier cas, celui du temps synthétique, l'union du personnel et du social sourd du sujet lui-même et réside dans ses propres mains. Dans le deuxième, le modèle d'union se concocte dans les officines des adultes et se transmet aux jeunes par la voie des normes institutionnelles.

La différence est de taille. Le temps synthétique n'existe pleinement que si les sujets, en l'occurrence les jeunes, président eux-mêmes à la synthèse de leur vie personnelle et sociale. Or, cela ne peut se réaliser que si la personne elle-même, avec le développement de ses ressources créatives et de son autonomie, constitue le point central, le pôle d'attraction d'un mode de vie. C'est exactement ce qui se produit chez les jeunes du troisième mode de vie. Ce qu'ils recherchent avant tout, ce qui représente le centre d'unité de leur vie, c'est le perfectionnement de leur être personnel dont ils veulent assurer le plein épanouissement et la meilleure qualité de vie possible.

Une vie centrée sur le social, que ce soit par manière de lutte pour un changement de société ou de préparation à des rôles sociaux adultes dans le respect des normes institutionnelles, comporte toujours, à un degré plus ou moins intense, une certaine forme d'aliénation de soi, se traduisant ou bien par un manque d'unification de sa vie personnelle et sociale et par une dépendance quelconque des idéologies, ou bien par une certaine passivité à l'endroit des normes des adultes. Mais dans l'« autonomisation marginalisante », la préoccupation du personnel, qui en constitue le pivot, ne se détache pas du tout social. Au contraire, elle le rejoint, cherchant à tisser de nouveaux liens sociaux, à renouveler les formes de rapport social avec le corps, l'environnement, l'autre sexe, la famille, l'économie, etc. Le social, dès lors, au lieu de venir du dehors se plaquer sur le personnel, procède de l'intérieur [182] de la personne comme d'un foyer de dynamisme capable de créer de nouveaux modes, de nouveaux styles de vie sociale qui ne cadrent plus forcément avec les patterns « normaux » de la société. Il s'agit alors, évidemment, d'un nouveau social beaucoup plus concret, immédiat, quotidien, d'un social qui reste sous la commande et la maîtrise de la personne elle-même.

Tel est le sens de la dynamique du temps synthétique à l'œuvre dans le mode de vie de l'« autonomisation marginalisante ». Mais le temps y est synthétique aussi pour une autre raison. Le présent y revêt, il va sans dire, une importance capitale, car on n'est pas intéressé à se perdre dans le futur ou à simplement le préparer : on veut immédiatement une autonomie et une qualité de vie personnelle se prolongeant dans de nouveaux rapports sociaux. Mais cette insistance sur le temps présent n'est pas désarticulée du futur. Le temps synthétique de l'« autonomisation marginalisante » veut une nouvelle forme de société et il l'aménage petit à petit, dans la mesure et au rythme de ses propres ressources personnelles, et sans les sacrifier au Moloch du Tout social. Le temps synthétique ne se confine pas au présent, n'y piétine pas. Il construit graduellement le futur.

Qui plus est, par une espèce de paradoxe étonnant, le temps synthétique peut facilement se retourner vers le passé pour l'utiliser dans ce qu'il a de valable, pour en extraire les éléments les meilleurs et les réactiver au service d'un plus grand épanouissement personnel et d'une refonte progressive des rapports sociaux. Voilà pourquoi, en définitive, il est si fréquent de constater, chez les jeunes du troisième mode de vie, un certain retour à ce que l'on appelle des « valeurs du passé », au grand dam, d'ailleurs, de plusieurs futuristes du social qui n'y voient, hélas ! que pur repli passéiste. On ne s'aperçoit pas, malheureusement, que le temps synthétique de l'« autonomisation marginalisante », tout en se concentrant sur le présent, joue sur tous les temps à la fois, en puisant dans le passé, en transformant le présent et en esquissant le futur.

[183]

LE TEMPS DISCONTINU

Le quatrième mode de vie des jeunes, celui de la recherche du plaisir, se meut sous l'emprise du temps discontinu. C'est un temps haché, émietté, fragmenté en mille petits morceaux, en une multitude de bits de temps se succédant à la queue leu leu, sans lien d'unité et de continuité entre eux. Pourquoi ce temps est-il ainsi discontinu ? Parce que le mode de vie qu'il régit ne consiste qu'en la répétition, sur le plan purement quantitatif pour ainsi dire, d'une série d'aventures et d'expériences se situant davantage au niveau du plaisir sensoriel. Les jeunes de ce mode de vie recherchent, de façon prédominante, les émotions fortes et les plaisirs des sens. Que ce soit dans le monde de la musique, de la danse, de la sexualité, des trips de la drogue, des parties entre gangs d'amis ou de quelque autre activité, les jeunes veulent avant tout s'amuser, jouir de la vie et se la couler douce. Ils profitent de leurs heures de loisirs, de la situation relative d'indépendance et de non-responsabilité sociale dans laquelle ils se trouvent objectivement ou qu'ils se donnent à eux-mêmes malgré les contraintes de leur état, pour découvrir de nouvelles sensations et s'aventurer dans un univers d'expériences de plaisir.

Ce mode de vie jouisseur se compose essentiellement de moments plus ou moins brefs d'euphorie et de bonheur des sens, moments dont chacun est convoité et ressenti pour lui-même, avec son plaisir propre. C'est ce qui fait que ce temps vécu par les jeunes n'est autre chose, en définitive, qu'un temps discontinu, sériel, morcelé en de nombreuses particules de temps, plus ou moins indépendantes les unes des autres, et révélant chacune sa teneur spécifique en jouissance. Du reste, ces moments de plaisir ne sont pas permanents dans la vie des jeunes, même s'ils en représentent la trame de fond. Ils ponctuent agréablement des activités subies de travail ou d'études, souvent jugées lassantes, et qui ne servent que de prétexte ou d'occasion pour s'adonner à la jouissance. Le temps des jeunes du quatrième mode de vie est ainsi discontinu, à la fois parce qu'il ne se constitue que d'une addition de moments disjoints de plaisir et parce qu'il contient [184] aussi des périodes de temps peu plaisant ou même malheureux qui demeurent finalement bien étrangères à la substance de leur vie.

Le temps discontinu, c'est clair, vit en fonction du présent et est médusé par lui. Mais c'est un présent vécu dans sa dimension la plus fugace, la plus éphémère, vidé pour ainsi dire de toute charge, de toute projection du futur, entraîné qu'il est dans le tourbillon du hic et nunc jouisseur, dans la sarabande du plaisir momentané. C'est une sorte de pur présent fugitif, inconsistant souvent artificiel qui coule entre les doigts et qui n'offre aucune prise sur les lendemains à construire. C'est donc un présent coupé de tout futur, non seulement du futur personnel des jeunes eux-mêmes, mais aussi et encore plus de toute forme du futur social. Voilà pourquoi les jeunes de ce mode de vie se montrent si peu intéressés aux questions sociales et politiques, sont si peu enclins à les connaître, à en débattre ou à y travailler. Le centre de leur intérêt réside dans l'instant de leur ego sensoriel ; c'est là, d'ailleurs, qu'on trouve les formes les plus prononcées de narcissisme. Voilà pourquoi aussi il devient impossible aux jeunes vivant sous le signe du temps discontinu d'opérer une synthèse entre le personnel et le social, pour la simple raison que ce dernier ne possède pas, chez eux, de consistance propre et se fond tout entier dans la fournaise d'une recherche personnelle du plaisir.

LE TEMPS FONCTIONNEL

Le mode de vie de la délinquance, pour sa part, met en évidence l'action du temps fonctionnel. Nous l'appelons ainsi, parce que ce temps n'existe qu'en fonction d'une autre chose, parce qu'il ne possède qu'une valeur purement instrumentale. Les jeunes du quatrième mode de vie poursuivent une certaine chose pour elle-même, en l'occurrence le plaisir, parce que ce dernier recèle en lui-même une valeur propre relevant de l'ordre du « bien délectable », selon l'expression utilisée par les Anciens.

[185]

Tel n'est même pas le cas pour le mode de vie de la délinquance. Les jeunes y pratiquent des activités illégales ou criminelles, non pas tant pour la jouissance qu'elles pourraient leur procurer en elles-mêmes, mais bien plutôt parce qu'elles leur servent d'instruments ou d'outils pour parvenir à quelque chose de différent des activités elles-mêmes. Qu'on veuille de l'argent par la prostitution, le vol ou le trafic de drogues, qu'on tente par là ou par d'autres activités délinquantes d'affirmer sa force et son pouvoir, de se faire valoir à ses propres yeux comme à ceux de ses copains, qu'on se résolve à ces activités par suite de lacunes familiales et éducatives à combler d'une manière ou de l'autre, qu'on cherche par la délinquance à démolir l'autorité et l'ordre social qui rebutent et contre lesquels on se révolte, ou qu'on soit animé par d'autres motifs et attiré par d'autres fins, tout cela n'a pas tellement d'importance en ce qui a trait à l'analyse que nous faisons du temps fonctionnel impliqué dans le mode de vie de la délinquance. Ce qui est propre à ce temps, peu importe en un sens le contexte personnel et social dans lequel il se vit, c'est qu'il se situe uniquement dans l'ordre de l'utile et de l'instrumental, sans signification en lui-même et pour lui-même, mais dont le sens découle proprement de ce qui est effectivement poursuivi dans et par la délinquance.

Cela revient à dire que le temps fonctionnel est rivé lui aussi sur le présent, comme le temps discontinu, mais à l'encontre de celui-ci qui recherche un présent délectable en lui-même, celui-là ne vit qu'un présent « utile », dans la mesure où il ne sert que de transition et de point de jonction à d'autres biens poursuivis. Le temps fonctionnel de la délinquance est essentiellement fugitif, comme le temps discontinu de l'hédonisme, mais d'une fugacité moins épaisse et encore plus volatile, puisqu'elle tient de la pure instrumentalité et qu'elle ne trouve même pas de repos en elle-même. Ce temps fonctionnel, c'est, en substance, le temps des moyens et des « techniques », dont les délinquants, en général, sont si friands et qui les relient si étroitement, malgré les apparences, au système économique dans lequel ils vivent. Pour tout dire, c'est un temps où priment les « choses » et les « objets », et non les personnes et la société.

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LE TEMPS MORT

Avec le mode de vie de la « victimisation » sociale, nous arrivons à la forme de temps la plus dégradée et la moins vivante. Elle l'est à un point tel que nous l'appelons le temps mort. C'est comme si les jeunes de ce mode de vie faisaient figure de « morts vivants ». Le temps n'entre plus en eux pour y constituer une source de vie, un moteur d'inspiration, d'action ou de régulation. Il semble ne jouer que contre eux, et dans le sens d'une désarticulation et d'une désintégration de leur être. Les jeunes qui végètent dans cette condition ne sont ni plus ni moins que des victimes de la société et des épaves de la vie. Où qu'ils se tournent, les avenues sont bloquées et le temps ne leur sert qu'à s'enfoncer davantage dans les ornières d'une vie misérable à presque tous égards.

Il n'existe plus de temps vivant chez ces jeunes de la « victimisation » sociale. Pas même celui qui les pousserait à utiliser fonctionnellement la délinquance, ou celui qui les entraînerait dans la jouissance sensorielle de l'immédiat. Encore moins celui qui les amènerait à préparer leur vie future dans le respect des normes institutionnelles imposées par les adultes. A fortiori est-il encore moins question, chez eux, d'un temps inspirateur de changements sociaux ou d'un temps constructeur d'une personne plus riche au centre de nouveaux rapports sociaux. Le temps de ce sixième mode de vie passe plutôt sur les jeunes comme un rouleau compresseur vis-à-vis duquel ils se sentent impuissants et dont ils ne peuvent que subir et encaisser les assauts. Certes, dans cette condition, les jeunes enregistrent des sursauts de vie et tentent, d'une manière ou d'une autre, de se sortir de leur marasme mais ils n'y parviennent pas encore et les événements les écrasent toujours.

D'une certaine manière, le temps mort de la « victimisation » sociale n'est que l'envers négatif du temps synthétique de l’« autonomisation marginalisante ». Comme ce dernier, le temps mort représente une synthèse du passé, du présent et du futur, mais cette fois sur le registre de la destruction et de la négation de la vie. [187] Le présent est là, il y exerce son œuvre sur les jeunes, mais dans le sens d'une dépossession graduelle de leurs ressources et de leur être, d'un recroquevillement et d'un ratatinement de leur personne. Le futur aussi s'y fait sentir, mais d'une façon exténuante et décourageante, pour autant que les divers essais pour le débloquer se heurtent sans cesse à un mur et consolident l'image d'un avenir fermé et sans horizons. Le passé, lui, y est omniprésent et très déterminant avec toute la lourdeur de son poids négatif. Les jeunes de ce mode de vie ont particulièrement été grevés par un passé familial, scolaire et social plein de faiblesses et de misères. C'est surtout ce passé qui continue son opération négative dans le temps mort et qui pèse de toute sa masse inerte sur le présent et le futur des jeunes de la « victimisation » sociale.

À cet égard, toutefois, la synthèse négative du passé, du présent et du futur dans le temps mort diffère grandement de la synthèse positive de ces trois dimensions dans le temps synthétique. Alors que dans celui-ci, la synthèse se noue autour d'un temps présent suffisamment actif et créateur pour utiliser le passé et construire le futur, la synthèse du temps mort, elle, s'effectue par la prédominance d'un temps passé tellement obéré qu'il voue le présent à la stagnation et hypothèque grandement les possibilités du futur. Avec le temps mort, les jeunes tournent en rond dans le carrousel d'un « passé-présent-futur » vide de vie et de signification positive.

Il est clair, à nos yeux, que le temps mort de la « victimisation » sociale ne peut, en règle générale, durer bien longtemps dans la vie d'un jeune. Cette situation est trop miséreuse et insignifiante pour se perpétuer indéfiniment. Elle est, dans l'ensemble, appelée à se dénouer par « le bas » ou par « le haut », soit que le jeune verse insensiblement dans la délinquance, soit que, moyennant aide opportune et appropriée, il parvienne à se hisser au moins au niveau du mode de vie d'intégration à la société adulte. En d'autres termes, le temps mort nous apparaît marquer une période relativement courte et essentiellement transitoire de la vie d'un jeune.

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CONCLUSION

Ces temps multiples vécus par les jeunes ne se répartissent pas également au sein de leur population. Les matériaux colligés dans notre enquête sur les jeunes du plateau Mont-Royal nous permettent de faire une distribution approximative des divers temps des jeunes, reproduisant en fait la fréquence respective des modes de vie correspondants. Le temps normatif de l'intégration à la société adulte atteindrait environ 50% des jeunes, le temps utopique de la lutte sociale, autour de 5%, le temps synthétique de l'« autonomisation marginalisante », environ 10%. Quant au temps discontinu de la recherche du plaisir, il rejoindrait quelque 25% des jeunes, alors que le temps fonctionnel de la délinquance et le temps mort de la « victimisation » sociale en toucheraient chacun environ 5%.

Quoi qu'il en soit de ces approximations, l'important pour nous, au terme de cet article, est de souligner (le lecteur l'aura sans doute déjà perçu) le caractère particulièrement riche et prometteur du temps synthétique propre à l'« autonomisation marginalisante ». Évidemment, en affirmant cela, nous avons bien conscience de transgresser les règles et les limites de l'analyse sociologique censément « neutre », « objective » et « scientifique ». Il va sans dire que, si nous attribuons le premier rang au temps synthétique, c'est en vertu de certaines valeurs fondamentales que nous chérissons à titre personnel, d'une certaine conception de la vie, de l'être humain, de la société que nous estimons capitale et qu'on pourrait appeler « philosophique » ou « idéologique ». Nous n'avons pas d'objection à ces dernières qualifications. Ce qui importe vraiment à nos yeux, c'est que d'autres chercheurs, sur la base de nouvelles données, critiquent, s'ils le jugent à propos, notre analyse des divers temps qui régissent la vie des jeunes, et proposent une grille de lecture qui soit encore plus fidèle à l'extrême richesse et complexité de la jeunesse d'aujourd'hui.

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NOTES

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[1] Florence Rockwood Kluckhohn, « Dominant and Variant Value Orientations », dans Personality in Nature, Society, and Culture, Clyde Kluckhohn et Henry A. Murray (éds), 2e éd., New York, Alfred A. Knopf, 1955, p. 345. (La traduction est de nous.)

[2] Ibid., p. 346.

[3] Oswald Spengler, The Decline of the West, New York, Alfred A. Knopf, 1926.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 7 juin 2018 14:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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