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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Serge LAROSE, L’EXPLOITATION AGRICOLE EN HAÏTI. Guide d’étude. (1976)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Serge LAROSE, L’EXPLOITATION AGRICOLE EN HAÏTI. Guide d’étude. Montréal: Centre de recherches caraïbes, Université de Montréal, 1976, 69 pp. Le Centre de recherche caraïbes est dirigé par M. Jean Benoist, médecin et anthropologue. [Autorisation accordée par M. Jean Benoist le 9 octobre 2008 de diffuser cette étude dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

Il semble que le café soit
comme l'air, l'eau, le feu"
Edmond Paul
De l'impôt sur les cafés...

La statistique agricole, dans la Caraïbe, a généralement négligé les exploitations paysannes. Liée à la grande plantation, rendue nécessaire par les opérations commerciales du capitalisme métropolitain, elle a porté presque exclusivement sur les denrées d'exportation. En Haïti un système paysan de production s'est tout à coup dégagé du poids de l'économie de plantation ; en lutte contre elle, il est demeuré largement tributaire des techniques qu'il avait héritées de la société esclavagiste. Durant tout le dix-neuvième siècle l'articulation avec le monde extérieur ne passe plus par les grandes unités agricoles tenues par une classe restreinte de planteurs, mais par une bourgeoisie commerçante qui établit son pouvoir par le contr6le des mécanismes du marché bien plus que par son intervention au niveau même de la production. C'est cette dissociation entre une bourgeoisie commerçante d'une part, autour de laquelle s'organisèrent des circuits de collecte (denrées d'exportation) et de distribution (produits importés) extrêmement complexes, et la paysannerie productrice d'autre part, qui contribua à créer entre les deux classes une distance sociologique d'autant plus grande qu'en Haïti la petite bourgeoisie resta toujours embryonnaire.

Le monde paysan fut alors littéralement exclu de l'univers social. Aux yeux de ceux qui l'exploitaient, il quittait l'ordre de la "culture" pour s'intégrer à celui de la "nature" : il produisait vivres et denrées comme l'abeille produit le miel. La bourgeoisie se contentait de ramasser les produits dont elle pouvait tirer une marge bénéficiaire suffisante en fonction des prix du marché international, sans s'inquiéter de la façon dont ils étaient fabriqués ; ces produits existaient comme par miracle et on attribuait plus ou moins leur existence à la générosité de la nature : il suffisait de les cueillir. Le lieu de la rencontre entre les deux classes était le marché et c'est là que la bourgeoisie opérait les ponctions nécessaires à sa survie. Le livre d'Edmond Paul [1] sur l'impôt caféier n'est qu'un long réquisitoire contre le rôle joué par les gouvernements de l'époque dans la création et dans le maintien de ces différences, et ce qu'il disait du café pourrait très bien s'étendre aujourd'hui à la plupart des productions nationales. Seul un paysan profondément attaché à son milieu et à ses conditions matérielles de production - on pourrait également dire mystifié par eux - pouvait fournir à cette bourgeoisie parasite la capacité de survivre, soit en restreignant sa propre consommation (religion de pauvreté et de résignation) au-delà des limites biologiquement raisonnables, soit en acceptant pour ses denrées un prix qui n'était rendu possible que par la non-monétarisation des relations sociales dans lesquelles il produisait. Il n'y a là rien de spécifiquement haïtien : les conditions dans lesquelles produisent toutes les paysanneries se ressemblent.

Il faut cependant se garder de ne voir le paysan haïtien que conne le produit de ces conditions matérielles. Le concept de paysan est lui-même une création idéologique, imprégnée de la spécificité de l'histoire haïtienne et l'idéologie contribue activement à son existence, à sa perpétuation comme catégorie sociale. On exagère constamment la différence entre la bourgeoisie et la paysannerie comme si chacun des groupes avait des besoins essentiellement différents. Recréer perpétuellement la distance culturelle fonde la position sociale de chacun des groupes. Or, avec l'émigration croissante des paysans haïtiens vers l'étranger, et avec l'industrialisation qui commence, cette image de deux nations partageant un même territoire [2] porte de plus en plus à faux ; les niveaux d'éducation diffèrent certes mais les aspirations tendent de plus en plus à se rapprocher ; les hiérarchies traditionnelles sont alors court-circuitées. Le monde paysan n'est pas un monde tribal et l'on avait peut-être oublié qu'il participait à la société globale. Dès lors il faut comprendre les mécanismes par lesquels la bourgeoisie du bord de mer subordonne la paysannerie à ses propres intérêts : d'analyser les interrelations entre les deux groupes importe plus que de les définir et de les réifier comme deux entités fondamentalement différentes.

Si le paysan secrète de la valeur, comme l'abeille du miel, s'il est domestiqué par le commerce, on comprend l'indifférence totale des élites envers les techniques et façons de faire des paysans. Et les enquêtes révèlent cette indifférence : rien de plus vague que des statistiques prétendant décrire la structure sociale haïtienne et dans lesquelles 90% de la population se voient regroupés sous la même étiquette !

Le travail qui suit suggère modestement des lignes de recherche. Destiné à guider et à systématiser l'étude des petites exploitations agricoles, il ne concerne pas seulement les régions de petite propriété. On a certes beaucoup parlé de l'existence en Haïti de grandes propriétés mais on en a mésestimé l'importance [3]. On a négligé plus encore de connaître la façon dont on y produit ; or, par le biais des gérances, les pratiques paysannes s'étendent bien souvent aux grandes exploitations. D'autre part, on connaît mal la diversité haïtienne, toutes les données de ce travail proviennent d'une petite plaine sucrière du sud de Port-au-Prince, la plaine de Léogane, et il est possible que la situation soit différente ailleurs. Si ce guide pouvait susciter un plus grand nombre d'enquêtes conduites avec minutie sur d'autres exploitations paysannes haïtiennes, il aurait atteint son but. Il faudrait mieux connaître l'articulation existant entre l'habitation familiale comme bien indivis de la famille, le "lakou" comme forme d'organisation sociale et les pratiques religieuses de la paysannerie.

Par delà l'étude des exploitations on pourrait alors aborder avec précision l'articulation qui se fait entre trois secteurs fondamentaux de la vie paysanne haïtienne : - l'habitation familiale, bien indivis de la famille - le lakou, forme d'organisation sociale - les pratiques religieuses de la paysannerie.



[1] Paul, Edmond : De l'impôt sur les cafés et des lois du commerce intérieur, M. de Cordova & Co., Kingstown, 1876, p.27.

[2] Leyburn, J.G. : The haitian people, Yale University Press, New Haven, 1966.

[3] Une enquête personnelle dans la plaine de Léogane montra que 29 propriétaires possédaient ensemble 2.132 hectares. 27 fournisseurs de la HASCO, c'est-à-dire 1,5% de tous ses fournisseurs, donnaient à la compagnie 46% de la canne qu'elle achetait dans la plaine.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 7 mars 2009 8:59
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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