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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Maximilien LAROCHE, Dialectique de l’américanisation. (1993)
Prologue


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Maximilien LAROCHE, Dialectique de l’américanisation. GRELCA (Groupe de recherche sur les littératures de la Caraïbe). Québec: Département des littératures, Université Laval, 1993, 312 pp. Collection: Essais, no 10. Une édition numérique préparée par par Wood-Mark PIERRE, bénévole, étudiant en sociologie à l'Université d'État d'Haïti et membre du Réseau des bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti. [Livre diffusé en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation de l'auteur accordée le 19 août 2016.]

[7]

Dialectique de l’américanisation.

Prologue

[8]
[9]

LA CULTURE DE L'ANALPHABÈTE
ET LA CIVILISATION DE L'AUTODIDACTE


On ne connaît pas d'école de formation de cowboy. Du moins aucun western ne nous en a jamais montré une. Or le cowboy doit bien apprendre quelque part à tirer plus vite que son ombre ou à filer sur son cheval plus vite que le vent. On naît cowboy ou alors on le devient en cultivant ses talents innés. Autrement dit le cowboy est un autodidacte. C'est par là aussi qu'il est un « métis ». Car toute rencontre non planifiée produit un métissage : la création d'un être imprévu.

Le métis ne saura sans doute jamais aussi bien disserter sur les relations ethniques que le premier ethnologue venu. Mais personne, pas même l'as des faiseurs d'enquête, ne pourra en apprendre au métis sur sa condition. Seul un métis pourrait enseigner aux autres ce que c'est que d'être à la conjonction de deux ethnies. Mais le peut-il vraiment? Car cela ne s'apprend pas. On naît ou on ne naît pas métis.

On peut être métis sans le savoir, tant la chose est naturelle. La meilleure preuve, c'est que les savants nous assurent qu'il n'y a pas de race pure. Et pourtant, que de gens ignorent cette vérité. Ainsi seul le métis peut ne pas faire un plat de son métissage parce qu'il sait d'instinct que cela est l'humaine condition. Ce sont les autres qui ignorent cela et devraient donc l'apprendre. Mais ils ne le peuvent pas parce qu'ils ignorent l'existence de leur métissage.

Ceci nous renvoie à l'analphabétisme. Plus exactement à l'apprentissage que le livre permet par la lecture et la [10] pratique de l'écriture. Celle-ci ne fait que déposer, dans une sorte de caverne d'Ali Baba, des secrets dont la maîtrise nous est accordée quand on nous fournit ce "Sésame-ouvre-toi" de la lecture.

Il faut voir le monde non pas comme un grand livre ouvert, ce qui en ferait un paradis seulement pour des lecteurs, mais bien comme un vaste parloir. Nous nous parlons, à qui mieux mieux. Et nous le faisons à tort et à travers. Certains, pour des raisons diverses, saisissent au vol des paroles pour les enfermer, par la magie de l'écriture, dans ce coffre aux trésors qu'est le livre. Mais on peut bien ouvrir un livre, on ne saisira les secrets qui y sont déposés que si on a été préalablement initié à ouvrir le coffret des mots. La lecture est une clef confiée à quelques-uns pour qu'ils puissent parler à raison. Car les autres, les analphabètes, sont condamnés à parler tantôt à tort tantôt à raison ; c'est-à-dire tantôt à parler et tantôt à agir. Et surtout à ignorer ce qu'ils font.

Parole et action s'équivalent. À condition d'y ajouter la médiation du temps. Ce qui donne l'équation : Dire + Temps = Faire. Or c'est ce temps qu'économise l'alphabétisé quand il apprend à déchiffrer les lettres, autrement dit quand il s'initie aux secrets du faire que l'analphabète est condamné à chercher à tâtons, entre parler et agir, en perdant du temps donc et en étant ainsi privé de la possibilité de prendre une distance par rapport à son activité. L'alphabétisé ayant épargné du temps peut l'investir en distance ou en hauteur si l'on veut.

Mais le lettré est-il si assuré de ce privilège, en apprenant à lire? Mettons que son assurance est relative et contingente. En effet il doit apprendre d'un maître. De celui qui est reconnu comme tel parce qu'il détient un diplôme et qu'il est passé par une école, c'est-à-dire là où la maîtrise reçoit une confirmation sociale par une institutionnalisation du savoir. Car si tous ne confirment point ma prééminence, je ne suis [11] pas primus mais aliquis inter pares. Mon expérience, en vertu d'une règle élémentaire de démocratie, n'est qu'une parmi tant d'autres et je ne suis point habilité à m'ériger en maître.

Or c'est bien dans cette situation éminemment non institutionnelle que l'on se trouve dans tous les Nouveaux Mondes. Et pas seulement en Amérique mais en Afrique, en Asie et même en Europe ; partout où face à la vie ou au futur, on se retrouve autodidacte.

Les Russes, par exemple, qui croyaient avoir bien analysé le capitalisme du temps qu'ils étaient communistes, se retrouvent bien empêtrés d'en appliquer les règles aujourd'hui qu'ils veulent adopter l'économie de marché.

Face à un monde ancien, pour ne pas dire dominant, car ces deux mots sont souvent synonymes, la grande majorité des peuples de la terre rêve d'un monde nouveau. Et cela peut expliquer l'universalité du rêve américain - du rêve d'un Nouveau Monde.

Richard Lester, dans son film Les trois mousquetaires, nous présente un d'Artagnan analphabète qui entreprend de traverser la Manche en compagnie de son valet. Comme il est bien imbu des privilèges de sa classe, il parvient à se tirer des pièges où l'aurait fait tomber son ignorance de l'alphabet. Cela démontre que par "école", il faut entendre non pas seulement un lieu mais l'apprentissage préalable que doit subir un élève avant qu'il ne se lance dans l'aventure de la vie.

Aussi d'Artagnan, toujours selon Richard Lester, parce qu'il n'avait pas appris l'alphabet était incapable de lire la lettre que son père lui avait remise à l'intention de Monsieur de Tréville. Cependant, il ne faut pas moins regarder cette lettre comme le diplôme qu'il reçoit au terme de son apprentissage du rôle de noble.

[12]

Le film de Lester nous permet alors de faire un parallèle intéressant entre le western et le film de cape et d'épée. D'Artagnan, héros d'un film de cape et d'épée, reçoit un diplôme, en l'occurrence un titre écrit. Aucun cowboy ne reçoit semblable parchemin, au terme de sa formation. D'ailleurs, quand avons-nous vu un cowboy suivre des cours avant de passer à l'action ? Il a la science innée, ou plutôt il se forme sur le tas, il apprend à être cowboy en étant cowboy. Le héros du film de cape et d'épée est un écolier, un fonctionnaire presque. Le héros du western est un joueur.

En effet, le cowboy travaille comme l'enfant joue. Il apprend par lui-même, autodidactiquement, en faisant réellement la chose dès la première fois et non comme l'apprenti d'un maître. C'est d'ailleurs la dimension ludique et mythique du western, par opposition au caractère historique et didactique du film de cape et d'épée qui apparaît ici. Ceci nous fait voir également la dimension de Monde nouveau qui est représenté dans l'univers du western par contraste avec celle de Monde ancien qui est dépeint dans le film de cape et d'épée.

Nouveau Monde ou monde qui commence, et même plus précisément monde tourné vers le futur et sans mémoire du passé par opposition à l'univers qui porte le poids d'un passé comme Atlas portait celui de la terre. Monde de la liberté enfin faisant pendant à celui de la discipline.

Le héros d'une histoire de cape et d'épée est tout au plus un révolté. Il est lié autant à une idée qu'à une personne, autant à un parti qu'à une institution : la chevalerie, par exemple ! Le cowboy, lui, est un justicier qui n'est mandaté que par sa conscience personnelle. Ainsi le premier est un agent au service d'un chef ou d'une institution, un fonctionnaire en quelque sorte, alors que le second incarne cette institution par avance. La justice comme entreprise privée et le juge, comme chef d'entreprise !

[13]

L'éthique protestante, liée au capitalisme, à la libre entreprise, nous dit Weber, et ajouterai-je, liée à la liberté de choix dans les voies du salut individuel, est pour quelque chose dans la formation du personnage du cowboy. Chacun n'est-il pas le maître ultime de sa survie dans l'au-delà? Lecture et interprétation personnelle de la parole de Dieu, rapport démocratique donc avec Lui plutôt que passage obligé par la hiérarchie des docteurs de l'Église. Ne sont-ce point là des exigences qui sont à l'origine du protestantisme?

Et l'Amérique des Pères pèlerins, n'est-ce pas la terre promise ou plutôt conquise, en vue de mieux permettre ce libre choix et ce rapport direct avec le Ciel? L'Amérique : terre d'où l'on peut passer au Ciel sans intermédiaire, point de départ d'un voyage sans escale vers l'au-delà, d'une traversée autonome de la Vie! L'Amérique, terre ou espace de l'idéal, du mythe!

La figure du cowboy, plus que celle du héros du film de cape et d'épée, est le moyen d'une identification à cette image de Nouveau monde mythique. Et cette identification se fait moins d'ailleurs par des traits apparents que par ceux qui sont cachés.

En effet, le cowboy est un redresseur de tort. Et donc il est du côté du droit et de la justice. Mais comme il est un justicier individualiste et autodidacte, il peut convenir à l'idée que chacun se fait de la justice. Par là, il est une figure hybride, aléatoire, déjà métisse en quelque sorte. Mais là où son métissage ressort vraiment, c'est dans le fait qu'il est une synthèse du dominant et du dominé, du civilisé et du sauvage, du Blanc et du Peau-rouge, du Conquérant et du Conquis.

On s'aperçoit alors qu'il est au fond l'alter ego de ces autres figures carrément métisses, elles, que sont Tarzan, Mowgli, Superman, Mandrake... qui sont mi-hommes mi-bêtes, [14] mi-hommes mi-anges. Tarzan est mi-singe mi-homme ; Mowgli, mi-homme mi-tigre ; Superman vole comme un ange et marche comme un homme... Or de même qu'on ne peut imaginer Tarzan sans sa liane, Mowgli sans sa jungle, il n'y a pas de cowboy sans son cheval. Il est le centaure moderne. Mais d'Artagnan lui, n'a en tout et pour tout que sa conscience, son intelligence, ce qu'il a appris en somme. Ainsi, il n'a d'autre recours que son apprentissage. Les héros de western par contre en plus de leur intelligence possèdent un instinct.

Nous pouvons tous : Anglo-américains, latino-américains, Afro-Euro-Asiatico-Américains, nous identifier à un tel personnage. Synthèse de la concession du dominant et du compromis du dominé, son caractère syncrétique le rend acceptable à plus d'un parti. Il peut prendre plusieurs visages et osciller entre les divers pôles de notre être. Contradictoire, il occupe une position intermédiaire entre la sauvagerie et la civilisation, en étant et Blanc et Rouge, et Indien et Européen. L'individualisme qui le caractérise laisse cependant de la place pour son adaptation à l'optique de chacun.

À la vérité, la figure idéale de l'Américain, le véritable héros du Nouveau Monde, et donc le cowboy par excellence, serait un métis d'Indien et de Noir, le cowboy « caboclo », « Viens-viens ». Un tel personnage réunirait les qualités non contraires d'être ni Blanc ni Noir ni Rouge mais aussi celles non contradictoires d'être ni non blanc ni non noir ni non rouge. Autrement dit, ni dominant ni dominé mais ni victime ni oppresseur non plus. L'homme d'un monde nouveau, l'Américain à venir : un homme autre, synthèse des hommes présents et non pas leur simple addition.

Ni un homme de compromis ni un homme de concession, il ne reprendrait pas les bribes du discours passé en les conciliant, en les nuançant les uns par les autres. Il [15] affirmerait tous les contraires et tous les non-dits des discours passés. Son action ne pourrait être que différente et son discours vraiment nouveau.

Cela ne peut s'apprendre cependant à l'école ni dans les vieux manuels mais dans la pratique. Dans une pratique surtout qui ne peut qu'être théorique en même temps, puisque fondatrice d'institutions et source de futures maîtrises.

L'école où des élèves apprendrait à être maîtres sans maîtres, en étant leur propre maître! Une école qui n'en porterait pas le nom et qui n'en aurait pas l'air ni par la discipline ni par la hiérarchie! L'école de la vie qui ne serait pas tournée vers le passé ni soumise à une hiérarchie qui, dans le présent, organiserait l'avenir et improviserait les règles et l'ordre à venir ! Voilà quelle pourrait être l'image de l'Amérique!

Le cowboy, un élève-maître, dont le discours énoncerait la voix de son maître, c'est-à-dire : lui-même. L'Amérique, salle de classe de l'autodidacte, théâtre où improviserait le jazzman. L'Américanisation : jazz-session ad lib, à volonté, jusqu'à finir?

L'Amérique, ai-je dit ? Mais y a-t-il un pays où l'on ne naît point analphabète et où on n'est pas, toute sa vie, autodidacte?

[16]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 15 décembre 2016 9:24
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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