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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Maximilien LAROCHE, “Portrait de l’Haïtien. (1968)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Maximilien LAROCHE, “Portrait de l’Haïtien, dans L’Haïtien, cahier no 10, 1968, pp. 15-97. Montréal, Éditions Ste-Marie. Une édition numérique réalisée par Anderson Layann PIERRE, bénévole, étudiant en communication à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti. [Un livre prêté par l'épouse de l'auteur, Mme Xin DU, aux fins de numérisation.] [Livre diffusé en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation de l'auteur accordée le 19 août 2016.]

PORTRAIT DE L’HAÏTIEN

Préface

"... car malgré le drame qui éclate à chaque pas ici, dans toutes les rues de toutes les villes et de tous les villages, malgré le tragique de la vie dans ce pays nègre-là, il y a dans l'air et sur les visages une dignité qui revêt tous les tons humains de blanc, de gris et de noir, une dignité dans la démarche et dans les expressions, qui rejette la tristesse et le désespoir".

Réal Benoit


C'est en lisant le très ingénieux commentaire d'Emmanuel C. Paul sur Bouqui et Ti-Malice [1] et la conclusion de son chapitre sur les contes et la vie haïtienne que j'ai pris la décision d'écrire ce livre dont je portais l'idée depuis quelque temps. Car j'ai été soudainement frappé par ce fait : l'Haïtien que nous connaissons n'est pas toujours celui que nous dépeignent nos écrivains. Il y a même parfois entre les différentes images que l'on nous en donne comme la distance entre l'Haïtien réel et l'Haïtien idéal. Que l'on rapproche par exemple tel passage d'"Ainsi Parla l'Oncle" sur la bonté de l'Haïtien, qui serait celle du Galiléen même et les réflexions d'Emmanuel C. Paul sur la ruse et la méfiance dont sont si souvent empreintes les relations sociales chez nous. D'ailleurs mes compatriotes expriment sur eux-mêmes des jugements aussi radicaux que contradictoires. Personne ne peut penser plus de bien et en même temps dire plus de mal de lui-même que l'Haïtien. Les deux textes qui suivent en donnent la preuve. Le premier est de Jean F. Brierre, le second, d'Émile Roumer, deux poètes contemporains :

"HAÏTI : À peine a-t-on abordé ses rives que déjà l'on est pris dans le charme trouble et inexplicable de ce pays si semblable aux autres îles des Caraïbes et si différent d'elles toutes, non seulement par le langage imagé des foules, mais par mille nuances décelables dans la tenue de l'homme commun (je ne parle pas de ce maintien dû au dressage ou à l'éducation qui ressortit aux manuels de savoir faire à l'usage des salons) ; dans son rire franc et large qui s'arrête loin des frontières du vulgaire ; dans le port de sa tête qu'elle soit d'un portefaix, d'un paysan ou d'un intellectuel qui tend vers le ciel, conscient de la dignité du travail et de celle du rêve, anxieuse de créer des conditions de vie qui soient à la hauteur de l'humain ; dans sa manière d'affronter l'existence (sa placidité ne cache pas moins une sourde inquiétude, sa joie est un bonheur triste, sa pensée lutte à tous moments dans les brouillards de l'avenir) en demeurant attentif à toutes les rumeurs du monde, fracas de batailles, combats de rues, conflagrations internationales ..."
(Visages de la Vie)

"L'haïtien est un traître par essence. Son nombril n'est pas encore coupé des attaches étrangères. Le pays est pour lui un lieu d'exil. Prenez-en un au hasard. Dès qu'il "tue une tortue" le mirage des villes étrangères l'appelle irrésistiblement.
[18]
L'argent le dénationalise tout à fait. Le misérable d'hier ne saurait boire que du gin aujourd'hui que ses poches sont pleines.
Le mot nègre remplit sa bouche, il le jette à tout venant. L'étranger ahuri ne comprend pas qu'il a devant lui la crème des clients, un monsieur qui n'achète que sur étiquettes d'outremer, un animal qui sur la foi d'un "made in" ingurgitera du pipi pour de la bière. Notre farine de banane fruitée, vitaminée, c'est pour les petites gens. Sa bébète de moitié et lui s'estoqueront à coups d'ouvre-boîte pour préparer le lolo du bébé avec des ingrédients largement claironnés par les postes de radio.
(Mol Oreiller)

Quelque part dans cet ouvrage je fais ressortir cet orgueil d'être nous-mêmes, cette complaisance à être nous-mêmes, que nous éprouvons et dont je ne veux pour preuve que ce poème de Morisseau-Leroy "Méci, Dessalines" où l'on voit le poète remercier le fondateur de l'Indépendance de nous avoir permis d'être tels que nous sommes : fiers, orgueilleux, insoumis et non point pareils à ces gens qui disent : "yessè" (yes sir !). Pourtant nous savons être ironiques à nos dépens, je crois même que parmi nos dénigreurs, nous ne sommes dépassés que par les détracteurs de notre race. L'on connaît cette anecdote typique : quelqu'un ayant demandé à un haïtien quelle était l'origine des mots "Haïti" et "Haïtien" se fit répondre qu'ils venaient de "haïr les siens" [2]. Ce qui est une satire assez cruelle. Mais le plus souvent, et surtout pour la consommation externe, nous sommes portés à nous peindre en beau. C'est certainement à cela que Moral a voulu faire allusion quand il parle d'une pratique de la peinture en "trompe-l’œil" de la perle des Antilles qu'il est grand temps d'abandonner. Il est peut-être temps de commencer à nous voir tels que nous sommes et de nous débarrasser de ces oripeaux dont nous nous affublons pour mieux paraître ou dont nous nous déguisons pour mieux nous dénigrer. Nous avons vécu dans une telle atmosphère mystique (mystique dessalinienne, christophienne, louverturienne et que sais-je encore !) que nous nous sommes toujours regardés à travers un écran embellissant ou enlaidissant selon que nous voulions nous montrer aux autres ou nous voir nous-mêmes. J'ai donc pensé à repasser nos écrivains et à les convier à une sorte de débat contradictoire d'où une image tant soit peu vraisemblable de l'Haïtien pourrait sortir. Certaines expériences personnelles ont pu me guider dans cette tentative. Ainsi ce livre est le résultat d'une plongée dans mes souvenirs et d'un recensement de mes observations mises en parallèle avec mes lectures.

Cependant que l'on ne s'attende point à trouver ici un fichier qui permettra de départager l'humanité en deux groupes : les Haïtiens et les autres. Ce n'est pas une étude anthropologique non plus [3] et je ne m'attarderai pas, par exemple, à faire de [19] longues considérations sur le physique de mes compatriotes. Nous sommes des nègres, c'est connu. L'on retrouve donc chez nous toutes les nuances épidermiques de ce groupe humain. Nous présentons même une telle variété que les dénominations qui fourmillent dans notre langue (marabout, griffe, chabin, brunprun, grimaud, grimelle, chabine dorée, etc...) n'arrivent pas à exprimer une réalité bien plus bigarrée encore que les termes. Cette diversité de nuances rend difficile sinon impossible toute peinture brossée à grands traits. Et sur le seul chapitre des femmes, que de portraits différents il me faudrait tracer car, ainsi que dit le poète :

Notre pays est peuplé de femmes,
belles dans la diversité bizarre des nuances,
belles, mais d'une unique beauté,
car nos payses, poésie d'Haïti,
ne ressemblent à aucune autre femme.
(Franck Fouché, Notre Pays)

Et s'il faut en croire l'auteur d'"Haïti Chérie", c'est là un des charmes majeurs de notre coin de terre puisque :

Quand ou lan pays blanc ou ouè toute figu gnon seul coulé
Lan point mulâtresse, bel marabout, bel griffonne créole
qui rainmin bel robe, bon poude et bon odè,
ni bel jeune négresse qui con'ne de bon ti parole,
Lan pays moin, lor toute bel moune ci la yo
Sorti lan messe ou sorti lan cinéma,
Ce pou gardé, ce pou rété diol lolo. [4]

Si je m'aventurais dans ce domaine, l'on voit quels tableaux tour à tour voluptueux, aguichants, pervers, sensuels, affriolants ou troublants il me faudrait tracer. Je serais fatalement porté à faire des considérations qui seraient délectables à "moult oreilles" mais qui, à franchement parler, n'auraient que fort peu de rapports avec mon intention première.

J'ai dit plus haut que ce livre n'était pas une étude anthropologique, ce n'est pas non plus un essai sociologique. Que l'on ne s'étonne donc point si je n'aborde pas directement ici le domaine religieux. Trop d'ouvrages ont été consacrés à la religion populaire haïtienne, le vodou ; au syncrétisme auquel ce culte a donné lieu avec le catholicisme et aux survivances dans nos diverses couches sociales de croyances et de [20] pratiques ancestrales, pour que je vienne résumer des faits mille fois répétés et déjà connus. Qu'il me suffise de dire, par manière de boutade, que l'Haïtien est sans aucun doute un être foncièrement religieux puisqu'il pratique souvent deux religions au lieu d'une. L'on a voulu montrer que le sentiment religieux de nos masses était nuancé de fatalisme, de pessimisme, d'un certain pragmatisme (débrouiller pas pécher !) et même en s'appuyant sur le dicton populaire "coup pour coup Bon Dieu rit" [5] l'on a voulu y retrouver un certain scepticisme. Je crois que sur ce dernier point l'on a quelque peu exagéré en donnant une signification métaphysique à un proverbe qui n'a nullement cette prétention. Le tempérament foncièrement religieux de l'haïtien n'est pas douteux et il est mis en évidence par les moindres démarches de sa vie quotidienne. Ainsi cette expression familière : "si Bon Dieu vler" (si Dieu le veut), qui accompagne toutes ses paroles, fait qu'en Haïti l'on ne dit même pas "demain" tout simplement mais "demain, si Dieu vler" ...

"Et par dessus tout, la loi suprême de notre vie, n'est-elle pas condensée dans cette confiance inaltérable cette espérance indestructible dans la miséricorde divine qui s'exhale en myriades de supplications et qui monte en orbes infinis vers le ciel en ce simple vocable : "Bon Dieu bon".
Et la forme explosive des danses collectives, les démarches insolites des possessions mystiques et des rites sacrificiels, les adjurations muettes ou sonores des dévots à travers les temples et les églises, la flamme vacillante des bougies sur la dalle des sanctuaires, les hymnes et les lamentations de ceux que courbent le deuil et le chagrin, qu'est-ce donc que cela si ce n'est la forme et l'essence du Message discret, maladroit peut-être, mais formel et sincère et candide que notre âme inquiète transmet à Celui qui règne dans les Cieux et de qui relèvent tous les empires".
(Dr Jean Price-Mars)

L'importance de cet aspect de notre tempérament aurait donc dû me conduire à en parler un peu plus longuement mais si je n'aborde cette question que par le biais de ses répercussions d'ordre culturel c'est tout d'abord pour la raison que j'ai exposé un peu plus avant mais aussi parce qu'il s'agit d'une situation particulièrement complexe et qui évolue rapidement. En effet non seulement le sentiment religieux connaît des variations selon l'appartenance sociale de l'individu mais aussi il faut reconnaître que le vodou n'est plus tel que continuent de nous le présenter les ethnologues. Sous les pressions conjuguées de la situation économique et d'une campagne d'évangélisation intense menée par le clergé catholique, l'on assiste à une nette dégénérescence de ce culte. Surtout avec la prise de position de nos prêtres indigènes qui voient dans l'utilisation de certains éléments du vodou, un moyen d'approfondir la christianisation de nos masses et la publication d'évangiles et de catéchismes en créole qui mettent la Doctrine chrétienne à la portée de tous, on doit s'attendre à de profonds changements dans la mentalité religieuse haïtienne. Je souligne en passant, à l'attention de ceux à qui la question ne serait pas familière, qu'il n'y a rien dans le "vodou" qui [21] doive être un épouvantail [6] car lorsque le catholicisme combat ce culte, ce n'est pas tellement parce que ce dernier se pose en adversaire de la religion du Christ mais plutôt en allié indésirable et encombrant et que le risque est moins qu'il détruise la religion chrétienne qu'il ne la contamine et la fasse dégénérer en pratiques superstitieuses. Pour en revenir à ce que nous disions, parler du sentiment religieux des Haïtiens serait aborder un état de choses particulièrement instable et en constante évolution, n'offrant pas de base à des considérations définitives et sur lequel je n'ai pas voulu porter de jugement à caractère transitoire.

Sur un autre plan, si je m'étais donné pour tâche de décrire l'entière situation haïtienne, je devrais accorder une attention particulière au comportement amoureux de mes compatriotes si spontanément érotiques, voluptueux et paillards même. Avec la diversité des types féminins, cela se comprend. Il y aurait des considérations fort intéressantes à faire sur ce sujet. Sans doute qu'en Haïti, en définitive, il n'y a rien d'intrinsèquement différent. L'on pourra rencontrer les mêmes types d'amoureux que partout : le transi, le timide, l'effronté, le désinvolte (le "pourrien" dirait-on là-bas...). Cependant il est un fait que la sensualité haïtienne présente des caractéristiques propres. Léon-François Hoffmann a publié dans Présence Africaine un article fort original sur l'image de la femme dans notre poésie et il fait ressortir du même coup ce qui caractérise notre sensualité. Pour le poète de chez nous, et j'ajouterai pour l'haïtien moyen, car le répertoire des chansons populaires est là pour le confirmer :

"Le corps de l'haïtienne est vu comme une véritable corbeille de fruits tropicaux". Car ajoute Hoffmann

"si la femme est un fruit plutôt qu'une fleur, c'est, nous semble-t-il, que la sensibilité haïtienne ne se contente pas d'un plaisir esthétique. La beauté d'une fleur suffit à la rendre précieuse : la qualité d'un fruit ne se révèle que lorsqu'on le goûte".

La sémantique comparée pourrait, dans ce domaine, permettre d'intéressantes découvertes. Maurice Laraque l'a démontré en faisant voir comment un même adjectif utilisé en français et en créole, acquérait en passant d'une langue à l'autre tout une charge de significations nouvelles. "L'expression une "belle négresse", nous dit-il, qui en français signifie une négresse d'un joli visage, signifie en créole une femme forte, bien moulée, appétissante quelle que soit sa couleur : "belle négresse". Ainsi à cette idée d'une harmonie et d'une régularité des traits du visage, l'haïtien, dans cet adjectif "belle" qui lui vient du français, ajoute l'idée d'une plénitude et d'un épanouissement des formes du corps. Ce qui est bien propre à sa mentalité, laquelle, selon la métaphore d'Hoffmann, lui fait voir dans la femme moins une fleur à la couleur vive et au parfum capiteux qu'un fruit à la pulpe charnue et juteuse.

[22]

De la sorte si nous pouvions dire que le comportement amoureux de l'haïtien ne différait pas intrinsèquement de celui de n'importe quel autre homme, il n'est pas moins vrai que les comportements variant selon les climats, les mentalités et les éducations, celui de l'haïtien ne pouvait ne pas être influencé par les conditions du milieu où il vit.

Fortuné Bogat qui est en passe de devenir notre La Bruyère a tracé avec autant d'humour que de vérité le portrait d'un personnage bien connu chez nous. En décrivant un aspect inattendu et amusant de l'activité amoureuse, il a fait voir que si l'amour est le même sous tous les cieux, il peut parfois sous les tropiques prendre une allure typiquement haïtienne. Voici donc d'après Fortuné Bogat le "cavalier-servant" haïtien :

"... il évite de faire entrer l'amour passion dans le cadre de ses présentes occupations. Vu la nature des circonstances, l'amour raison lui suffit... Il se protège contre tout sentiment embarrassant en se répétant : "moins vine mangé zé moin pas vine compter poules" "(je n'ai pas de temps à perdre à des vétilles)".

"... s'il est vrai que la douce distraction du cavalier servant lui procure beaucoup de plaisir, par contre il se dépense énormément en se couchant très tard et par conséquent en dormant très peu. Il passe une bonne partie de la nuit dans les dancings à donner des leçons bénévoles à sa campagne de fortune. Il accélère le progrès de sa partner en lui enseignant manuellement les mouvements les plus érotiques de notre tentante meringue ; le temps presse et la belle enfant ne doit pas laisser le pays sans avoir maîtrisé les contorsions, les mouvements ondulatoires, le balancer en place, enfin, toutes les spécialités chorégraphiques du cavalier. En réalité, ces leçons de danse sont d'une importance capitale pour lui, car c'est au cours de ces émouvants débats que sa partner troublée par la dextérité avec laquelle il lui donne un maximum de plaisir dans un minimum de place, s'empresse de lui donner le "greenlight"."

Pour comprendre ce que ce comportement peut avoir de particulier, il faut avoir à l'esprit les multiples faits qui le conditionnent. A l'âge de la puberté, tout jeune haïtien, Tristan à rebours, a rêvé, et peut-être même s'est servi de ces philtres soi-disant magiques, capables de lui conquérir en un clin d'œil le cœur de sa dulcinée. Les poudres "tavlé" (consentement) et "ouanga-néguesse" (enchante-femme) sont les plus célèbres. La dernière est obtenue en faisant brûler un oiseau-mouche dénommé "ouanga-néguesse". Il s'agit, on l'a deviné, pures croyances sans aucun fond de vérité. Ces fameuses poudres, d'ordinaire, ne sont rien d'autre que du vulgaire talc.

Si le mâle haïtien adulte, par vanité, suffisance ou assurance n'a plus recours à ces moyens extra-naturels, se fiant à sa seule apparence, à son savoir-dire ou à son savoir-faire en amour, il n'en est peut-être pas de même pour la femme haïtienne, du moins une rumeur persistante le prétend. Pour toutes sortes de raisons : disproportions entre les populations masculines et féminines, totale dépendance économique des femmes à l'égard des hommes, organisation patriarcale de la vie à la campagne et principalement ce que Yves L. Auguste dénomme "les aspects volages et les tendances invétérées au papillonnage" du mâle haïtien. La femme haïtienne doit mener [23] sur plusieurs fronts une lutte serrée. N'y a-t-il pas une chanson populaire, d'inspiration vraisemblablement masculine dont le refrain proclame : "Madanm marié, fanm deyor pi doux" (l'amante a des séductions ignorées de l'épouse) ? C'est pourquoi en matière culinaire, la tradition orale prétend que dans l'apprêt de mets raffinés, certaines femmes n'hésitent pas à faire entrer des philtres redoutables sous forme de liquides plus ou moins extravagants et qu'elles n'hésitent pas à recourir à des méthodes magiques pour éliminer les rivales. Qui en Haïti n'a point entendu parler de ces histoires impressionnantes dont les héroïnes, des femmes souvent connues, auraient, à l'aide de procédés magiques obtenu que leur mari perde leur virilité en présence d'une autre femme ou encore auraient transmis par le mari à une rivale un poison aussi subtil qu'efficace ? L'on comprend bien que même si toutes ces croyances n'ont aucun fondement scientifique, les répercussions psychologiques dans l'âme du peuple haïtien n'en sont pas moins capitales. Cela explique que le mâle haïtien soit un bien précieux, contesté, une sorte d'idole, objet des plus flatteuses manœuvres de séduction et que ses goûts et son comportement soient orientés de façon particulière.

Il y aurait bien d'autres facteurs à relever, parmi tous ceux-là qui conditionnent notre comportement amoureux. Le Carnaval par exemple. En effet cette manifestation nationale constitue une gigantesque "entreprise" de défoulement où la libido, à découvert, se donne en spectacle dans un grand théâtre qui est le pays entier et avec toute la population communiant dans une ferveur dionysiaque comme acteurs. Et dans le Carnaval il faudrait accorder une importance primordiale à la danse qui en mettant l'accent sur des éléments accessoires ou préliminaires de l'amour tels que la flexibilité ou la souplesse ondulatoire du corps, la parfaite maîtrise des mouvements des hanches, contribue, à imposer en dehors des tabous, l'image d'une eurythmie à deux, mobilisant l'être entier et associant les moindre fibres de l'âme et du corps.

Peut-être même qu'il conviendrait de relever certaines similitudes de conceptions ou de comportements avec les peuples latino-américains. L'on verrait par exemple, combien nous partageons avec nos voisins, l'idéal du "macho" (le terme est espagnol mais il fait partie du vocabulaire créole) aussi grand tombeur de femmes que de gouvernements.

Cependant comme ce n'est pas mon intention d'établir un rapport Kinsey et comme de toutes façons, ceci relèverait bien plus de la compétence d'un sexologue, je coupe au plus court en disant que l'on s'accorde à reconnaître que l'haïtien est volontiers paillard, férocement jaloux et "monopoleur" en amour (monopoleur est d'ailleurs un terme très employé là-bas), qu'il garde en ce domaine un certain idéalisme qui le porte au sentimentalisme et le rend parfois même un peu vieux jeu et qu'en définitive il y a en tout haïtien mâle un "cadet-Jacques" [7] qui sommeille et qui ne s'ignore pas forcément.

[24]

En politique, je pourrais facilement montrer comment à un certain fanatisme et à un pragmatisme cynique (le plumin-poulisme : haïtianisme de "plumer la poule"), l'haïtien allie une étrange naïveté qui lui fait gober les bobards les plus invraisemblables. Ce qui ne l'empêche pas de faire en même temps preuve d'un humour et d'un sens de la satire si percutants qu'ils deviennent à l'occasion de véritables armes. Mais il me faudrait rappeler des faits historiques, parler du sous-développement et de l'analphabétisme et expliquer tout ce qui rend l'exercice de la démocratie à l'occidentale passablement difficile. Et puis là encore la situation est tellement complexe et évolue avec une telle rapidité qu'il serait pour le moins hasardeux de vouloir parler avec quelque certitude. D'ailleurs, si nous laissons de côté les innombrables essayistes qui ont glosé là-dessus, pour ne tenir compte que de nos romanciers, Justin Lhérisson, Frédéric Marcellin, Fernand Hibbert, Jean-Baptiste Cinéas, (pour ne citer que les plus grands !) qui ont donné des tableaux si vivants de notre vie politique, tout n'est-il pas dit... et je viens trop tard ? Justin Lhérisson, à mon sens, a su trouver des paroles définitives pour fixer à la fois notre attitude vis-à-vis de la politique et l'emprise de celle-ci sur nous :

"Renoncer à la politique ! Vivre en dehors de la politique ! Quoi de plus facile à dire, mais aussi de plus malaisé dans ce pays !

"La politique ! Mais on ne s'occupe que de çà ; on met et on voit çà dans tout et partout ; on ne respire que ça ; on ne vit que de çà et ça est tout. Comme les animaux de la Fable, si nous n'en mourrons pas tous, tous nous en sommes frappés ..."

Enfin je pourrais dire que l'haïtien est volontiers "bambocheur" (noceur), ripailleur avec passion et pratique le "caler-ouest" (la dolce farniente) avec délice. Mais en définitive, quelque soient les qualités ou les défauts qu'on lui trouvera, il faudra, comme pour ce personnage de Marot, dire de lui qu'il est :

"Au demeurant le meilleur fils du monde".

À première vue, il semble n'y avoir rien de bien original à souligner cette vénération dont la mère est entourée dans l'esprit de tout haïtien d'autant plus que cela ne semble pas avoir constitué, comme ailleurs, un handicap ou un complexe. Je crois qu'il convient tout de même de le mettre en évidence car il n'y a pas là seulement un sentiment filial particulièrement développé mais une conséquence de notre mode de vie et la persistance d'institutions ancestrales. J.B. Romain parlant des mœurs et coutumes des paysans haïtiens, ne nous dit-il pas que dans les campagnes "la mère exerce la vraie autorité" et Paul Moral qui constate que le "rôle économique de la femme établit dans les campagnes un matriarcat discret" ne voit-il pas dans ce fait un vestige du matriarcat africain que notre situation économique et notre histoire politique ont contribué à faire renaître ?

En somme il y aurait de quoi fournir la matière de plusieurs études assez approfondies d'autant plus que l'Haïtien, selon que l'on passe d'une région à une autre, présente des particularités assez frappantes pour constituer de véritables caractéristiques. Nous portons encore la marque d'un passé mouvementé au cours duquel plusieurs [25] régimes politiques et sociaux, d'orientation tout-à-fait différente, se sont parfois installés simultanément dans le pays. Ainsi dans les années 1810, alors que dans le nord s'établissait le régime autoritaire, hiérarchisé et dirigiste d'Henri Christophe, le sud et l'ouest connaissaient avec Rigaud et Pétion un ordre de choses bien différent. La mentalité des gens en a été suffisamment influencée pour que même aujourd'hui on puisse parler de mentalité christophienne, par exemple. Mais ce livre n'a nullement la prétention d'être exhaustif et encore moins de donner des recettes pour reconnaître à coup sûr un Haïtien. J'ai voulu dégager quelques traits de notre physionomie morale, des traits qui sont des résultantes du contexte local et qui ont modelé notre personnalité, et non pas tellement étudier notre comportement général, des attitudes ou des manières d'être et de penser transitoires et dues à des circonstances passagères. J'ai voulu aussi éviter de tomber dans l'anecdote ou pire que cela, dans la caricature et la peinture bouffonne. Peut-être qu'il aurait été plus divertissant que je fasse un roman humoristique de l'objet de ce livre. Il m'aurait fallu alors outrer les caractères, montrer à la loupe grossissante les situations, multiplier les gags et tordre un peu les faits au risque de voir ce portrait prendre aux yeux de mes compatriotes à la susceptibilité si ombrageuse, l'allure d'un dénigrement. Or je ne voudrais pas avoir l'air de brûler ce que j'adore. Et puis cela a été fait et réussi avec trop de succès par Justin Lhérisson, Jean-Baptiste Cinéas, Grimard et Chevalier, pour que je prétende faire quoi que ce soit de bien neuf. Ainsi ni traité de caractère, ni étude sociologique, ce livre n'est qu'une tentative de dégager de l'ombre le vrai visage de l'Haïtien. J'ai surtout voulu voir combien le tempérament pouvait être un reflet du milieu et pouvait dans une certaine mesure s'expliquer par des circonstances locales. Ce n'est donc pas à la manière du topographe un relevé de cette "terre incognita" qu'est la mentalité de mes compatriotes. Il reste bien des coins d'ombre car il est une réalité psychologique, "infiniment ondoyante et diverses" que l'on ne parvient jamais à emprisonner totalement sous "la paille des mots". Pour emprunter une comparaison au domaine pictural, ce livre serait bien moins une photographie reproduisant fidèlement les traits du modèle d'un dessein au fusain, évoquant et suggérant les traits de l'Haïtien, une ébauche gardant dans les lignes assez de vague, de flou et d'imprécis pour n'être limitatif en rien, mais donnant tout de même une idée globale de l'ensemble.



[1] Héros légendaires du folklore Haïtien.

[2] Pour rétablir la vérité historique, rappelons qu'Haïti est le nom indien, signifiant "terre montagneuse" que portait l'île avant sa découverte par Christophe Colomb.

[3] Sur la base des premières études d'anthropologie physique et de conclusions qu'il qualifie lui-même de provisoires, J.B. Romain nous présente ainsi l'Haïtien : "De grande taille, à l'allure hypsisome, c'est un individu à buste court, aux jambes longues et au poignet au-dessus du pubis, dit brachycorme, à la tête aux dimensions soit modérées (mésaticéphales) soit nettement longues (dolicocéphales). (J.B. Romain, Introduction à l'Anthropologie Physique des Haïtiens — Stature, indice céphalique. Port-au-Prince, 1962, Imprimerie N.A. Théodore, p. 133.

[4] Traduction littéraire :

Quand vous êtes en pays étranger vous ne voyez que des visages de la même couleur,

pas de mulâtresse, de belle marabout, de belle griffonne créole

qui aiment les belles robes, la poudre et le parfum qui fleurent bon,

ni de belle jeune négresse qui a des mots si doux à la bouche.

Dans mon pays, quand toutes ces belles filles sortent de l'église ou du cinéma,

on ne peut que s'arrêter et regarder, ébloui !

[5] Le titre du roman d'Edris St-Amand "Bon Dieu Rit" est tiré précisément de là.

[6] Rappelons que les plus importantes prières de la liturgie catholique, dont celles de la Messe, ont été traduites en créole, que de la musique religieuse a été composée sur des rythmes populaires et qu'enfin cela se fait avec la collaboration des missionnaires étrangers, parmi lesquels on peut compter des religieux et même un évoque québécois. Le Père Augustin vient de publier deux recueils de ces prières créoles et de ces chants chrétiens adaptés de notre folklore qui ont été accueillis avec un vif enthousiasme.

[7] Le Cadet-Jacques c'est le trousseur de Jupons.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 17 janvier 2019 11:16
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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