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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Maurice Lagueux, “Principales tendances en méthodologie de la science économique.” Un article publié dans la REVUE DE SYNTHÈSE, IVe série, no 1, janvier-mars 1993, pp. 105-113. [Autorisation accordée par l'auteur le 28 septembre 2010 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

[105]

Maurice Lagueux

Professeur de philosophie, Université de Montréal

Principales tendances
en méthodologie
de la science économique
.” [1]

Un article publié dans la REVUE DE SYNTHÈSE, IVe série, no 1, janvier-mars 1993, pp. 105-113.


Malgré toute l'importance qu'a prise la philosophie des sciences au XXe siècle, il faut reconnaître que ce n'est que tout récemment que cette discipline a porté une attention soutenue aux particularités de la science économique. Cet état de choses s'explique sans doute largement par le fait que les épistémologues, intéressés avant tout aux fondements du savoir scientifique, ont préféré en général prendre pour objet une science comme la physique avec laquelle la méthode scientifique a triomphé dans le monde moderne et que nombre d'économistes, d'ailleurs, prennent volontiers pour modèle. Pourtant, la volonté de faire de la science économique une science empirique similaire à la physique ne s'est généralisée qu'assez récemment. Tout au long du XIXe siècle, en effet, ce qu'on appelait alors l'économie politique se présentait bien comme la plus rigoureuse des sciences sociales, mais sa rigueur, elle la devait à sa précision conceptuelle et non pas à une quelconque prétention à produire des prédictions empiriquement vérifiables. Les écrits de John Stuart Mill, qui, tout en étant un des économistes les plus respectés de son temps, fut, à son époque, le théoricien par excellence des sciences inductives, consacrait cette distinction en faisant de l'économie politique une science déductive fondée sur des principes indubitables mais rebelles à toute forme de vérification [2].

Cette façon de concevoir l'économie devait dominer tout le XIXe siècle et s'imposer jusqu'au milieu du XXe. Poussée à son extrême limite chez un penseur résolument aprioriste comme Ludwig von Mises [3], elle a trouvé en quelque sorte [106] sa formulation classique chez Lionel Robbins dont l'ouvrage paru en 1932 sous le titre An Essay on the Nature and Significance of Economic Science [4] a tenu lieu, pour quelques générations d'économistes, de catéchisme méthodologique. L'économie se présentait alors comme une théorie logique des décisions rationnelles prises en contexte de rareté.

Pourtant, les standards que les développements fulgurants de la physique imposaient de plus en plus à la pensée scientifique et l'orientation franchement empirique que prenaient de nouvelles sciences sociales, comme la sociologie et l'anthropologie, ont eu vite fait de rappeler aux économistes que la science n'est pas seulement une démarche rigoureuse mais qu'elle doit être aussi une démarche empirique, ou « positive » comme on aimait dire alors. C'est pourquoi les débats méthodologiques qui ont opposé de nombreux économistes au cours des années 40, 50 et 60 ont été dominés par cette tension entre, d'une part, la volonté de maintenir, dans toute son élégance et sa rigueur, une structure théorique qui a fait la gloire de la pensée économique et, d'autre part la volonté de plus en plus ferme de faire de l'économie une science tout aussi « positive » et empirique que la physique et que les nouvelles sciences sociales.

C'est ainsi que Terence Hutchison, un infatigable défenseur de l'empirisme en économie, a vu son essai The Significance and Basic Postulates of Economic Theory [5] accueilli assez brutalement par un partisan de l'approche traditionnelle comme Frank Knight [6], mais n'a pas manqué, à son tour, de s'en prendre vigoureusement à l'article, brillant et relativement bien informé sur le plan philosophique [7], à l'aide duquel Fritz Machlup semblait vouloir réhabiliter une économie traditionnelle peu soucieuse de vérifier ses moindres postulats. C'est aussi ce qui explique la tournure étonnante des interminables débats des années 40 et 50 entre le même Machlup et les partisans du recours systématique aux enquêtes empiriques en matière de théorie de la firme [8]. C'est, enfin, ce qui explique l'attention inouïe qui a été portée à un essai publié par Milton Friedman en 1953, lequel [107] n'a pas cessé depuis lors d'alimenter les discussions des méthodologues de l'économie.

L'essai de Friedman intitulé « The Methodology of Positive Economics » [9] constituait, en quelque sorte, un compromis qui faisait place à l'économie positive, c'est-à-dire aux tests empiriques, pourvu que ceux-ci ne portent que sur les prédictions autorisées par la théorie économique traditionnelle et non pas sur les postulats - comme le postulat de rationalité - sur lesquels se fonde celle-ci. De tels postulats devaient plutôt être considérés comme de simples moyens essentiels à la formulation des prédictions à tester, mais nullement tenus, en tant que tels, de satisfaire les exigences du réalisme et encore moins d'être soumis eux-mêmes à des tests. Pour les praticiens de l'économie qui estimaient que l'apriorisme de Robbins n'était guère compatible avec leurs visées empiristes et que l'empirisme sans compromis de Hutchison leur imposait un programme irréalisable, cette thèse de Friedman a vite été perçue comme une option fort attrayante. En effet, ils pouvaient désormais prétendre s'adonner à la science empirique, sans renoncer pour autant aux élégantes formulations d'une science rigoureuse. Toutefois, la thèse de Friedman soulevait de multiples difficultés théoriques qui ont donné lieu à un débat épistémologique littéralement interminable. Les uns ont été choqués de la désinvolture avec laquelle la thèse de Friedman (baptisée le « F-Twist » par Paul Samuelson) [10] invitait à s'accommoder de la fausseté des postulats invoqués. Les autres ont dénoncé l'ambiguïté des célèbres exemples (la chute des corps, la position des feuilles sur un arbre, le billard) dont l'auteur s'est servi pour étayer sa thèse. D'autres, enfin, se sont efforcés de préciser les concepts théoriques introduits par Friedman. Ce qui a contribué de façon décisive à perpétuer ce débat, c'est le fait que plusieurs commentateurs l'ont interprété à la lumière d'un autre débat qui, 4 propos des sciences physiques, opposait les réalistes et les instrumentalistes. Il n'en fallait pas plus pour donner lieu à de multiples interventions qui, en tout cas, ont beaucoup contribué à dégager plus clairement les caractères propres d'une science économique dont les fondements épistémologiques se voyaient par-là systématiquement comparés à ceux de la physique.

Malgré son importance, ce débat déclenché par l'essai de Friedman n'a pas été le seul, il s'en faut de beaucoup, dans lequel se sont engagés les épistémologues de l'économie. Il est vrai que les défenseurs de l'empirisme en économie se sont partagés, dans l'ensemble, entre « anti-réalistes », défenseurs de la substance de la thèse de Friedman, et « réalistes », partisans, à l'instar d'un Koopmans par exemple [11], d'une conception opposée de la science économique selon laquelle il s'agirait de construire, par approximations successives, des modèles économiques dont tous les éléments, y compris les postulats, devraient être soumis à des tests [108] de plus en plus rigoureux. Par contre, ceux qui ont résisté le plus à tout alignement sur la science physique de la pensée économique ont cherché moins à insister sur le bien-fondé de l'apriorisme qu'à souligner les dangers d'une propension excessive à adopter des canons définis dans le contexte des sciences physiques. Sur ce plan, il faut faire une place à part aux contributions de Friedrich Hayek et en particulier à sa critique du scientisme en sciences sociales [12]. Plus radicalement, des économistes comme Lachmann, Kirzner [13] et leurs disciples de New York University, de l'Université George Mason (Virginie) et de l'Université Auburn (Alabama), qui se sont qualifiés eux-mêmes d'« Autrichiens » pour souligner leur dette non seulement envers l'école autrichienne fondée par Menger, mais envers von Mises et Hayek, ont mis l'accent sur les implications du caractère « subjectiviste » de l'analyse économique. Dans ce contexte, c'est tout le vieux débat sur l'Erklären et le Verstehen et sur l'intelligibilité en sciences sociales qui a refait surface dans un contexte nouveau, créé par la prétention des économistes modernes de construire des modèles mathématiques susceptibles de rendre compte empiriquement - et, jusqu'à un certain point, mécaniquement - de phénomènes économiques qui, pour les « Autrichiens » tirent, au contraire, une spécificité irréductible du fait qu'ils dérivent d'actions humaines et de décisions subjectives.

L'approche positiviste et empiriste de l'économie a aussi fait l'objet de critiques émanant d'un tout autre horizon de la part d'économistes marxistes qui, au cours des années 60 et 70, ont influencé de façon originale les débats méthodologiques concernant l'économie dans la plupart des pays d'Occident. Il est parfois difficile de départager les contributions méthodologiques des contributions proprement économiques des économistes marxistes, mais il est certain qu'à l'un et l'autre niveau, c'est la critique des méthodes, des concepts et des postulats de l'économie néo-classique qui a été la contribution la plus marquante de la pensée marxiste. Dans sa dimension plus positive, celle-ci s'est elle-même heurtée, il est vrai, à des difficultés fondamentales ; mais, le plus souvent, ces difficultés ont été lucidement et utilement analysées par ceux-là même qui se réclamaient ou s'étaient réclamés de cette pensée [14]. Cette réflexion méthodologique déclenchée par une analyse de [109] la pensée économique de Marx a d'ailleurs trouvé dans les courants néo-ricardiens et post-keynésiens les bases théoriques qui lui ont permis de se renouveler. Issus principalement des réflexions de deux économistes de l'Université de Cambridge, Piero Sraffa [15] et Joan Robinson [16] ces courants de pensée, étroitement apparentés à maints égards, ont donné lieu au cours des années 60 et 70 à un intense débat, hautement théorique, qui, pour rappeler que la riposte est venue en particulier de Paul Samuelson et d'autres économistes du M.I.T. situé à Cambridge au Massachusetts, a souvent été désigné sous le nom de « débat des deux Cambridge » [17]. Or il se trouve que ce débat, qui a soulevé d'importantes questions théoriques à propos de l'appareil conceptuel utilisé par les économistes néo-classiques (en particulier dans leur théorie du capital), a en quelque sorte disparu de la scène avec les années 80 ; en effet, quelle que soit la pertinence de leurs critiques, les économistes néo-ricardiens et post-keynésiens ne sont pas vraiment parvenus à rendre compte des phénomènes économiques d'une manière qui puisse être considérée plus satisfaisante que celle des néo-classiques. C'est ainsi que, si ce débat entre économistes semble à peu près clos, les questions qu'il a entrouvertes risquent d'offrir encore longtemps à des épistémologues aux préoccupations diverses l'occasion de réfléchir sur la nature même d'une théorie scientifique dont les défenseurs peuvent ainsi se contenter de mettre en relief les résultats, sans trop se formaliser des difficultés de son appareil conceptuel.

La qualité même de ces résultats a d'ailleurs souvent été contestée par ceux qui, dans des analyses en général assez techniques, ont dénoncé le caractère désespérément vague de nombreuses prédictions économiques ou encore la facilité avec laquelle les techniques économétriques, malgré leurs indiscutables mérites, peuvent être manipulées de manière à accommoder des résultats assez peu significatifs [18]. En tout état de cause, ces divers débats méthodologiques entre économistes, à propos de la signification et de la nature des tests empiriques et du rapport que ces tests doivent entretenir avec l'appareil conceptuel qui soutient leur théorie, ne pouvaient que déboucher sur une discussion plus spécifiquement philosophique - à laquelle nombre d'économistes semblent pourtant s'efforcer de résister - sur la nature même de la science économique. Bref, la question de savoir en quel sens on peut reconnaître à cette discipline un caractère scientifique [110] ne pouvait plus être éludée et il devenait impérieux de la comparer systématiquement sur ce plan à d'autres entreprises qui sont qualifiées de sciences. Or, sans qu'il y ait lieu ici de durcir indûment cette distinction puisque de telles analyses sont souvent pratiquées par des économistes qui se sont donné de sérieuses bases philosophiques, une telle question relève manifestement de l'épistémologie pratiquée par les philosophes, par opposition à la méthodologie à laquelle les économistes se sont longtemps adonnés à seule fin de justifier leur discipline et leurs méthodes.

En tout cas, il est significatif que les deux manuels de méthodologie économique, en un sens les premiers du genre, que deux économistes, Mark Blaug [19] et Bruce Caldwell [20], ont publiés coup sur coup au début des années 80 s'ouvrent tous deux sur une longue section consacrée à faire le point sur les travaux menés en philosophie des sciences physiques. C'est à cette période que les études discutant des problèmes économiques à la lumière des théories des philosophes des sciences se sont multipliées. Plus encore que le positivisme orthodoxe de Carnap, de Hempel et de Nagel, le réfutationnisme de Popper semble d'abord avoir retenu l'attention des économistes ; mais, très vite, les philosophes qui remettaient en cause tant le strict positivisme que l'approche poppérienne ont été mis à contribution. C'est alors qu'on a vu se multiplier les applications, à l'économie, des thèses que des philosophes comme Imre Lakatos, Thomas Kuhn, Paul Feyerabend, R.B. Braithwaite, W.V.O. Quine, Baas Van Fraassen, Nancy Cartwright, etc. avaient élaborées à propos de la physique. Au même moment, Alexander Rosenberg [21] et Daniel Hausman [22], issus du milieu philosophique, publiaient d'importants ouvrages épistémologiques consacrés à l'économie. Bien sûr, divers philosophes avaient avant cette époque récente, porté quelque attention à la science économique ; Popper et Nagel eux-mêmes s'étaient signalés par des interventions fort concises mais particulièrement remarquées et en France, G.-G. Granger avait fait oeuvre de pionnier en publiant en 1955 sa monumentale Méthodologie économique [23]. Mais, pour importantes qu'elles aient été, de telles interventions demeuraient ponctuelles dans la mesure où elles ne constituaient que de brefs épisodes dans la trajectoire de philosophes intéressés surtout au savoir scientifique en général. Au cours des années 80, on a assisté sur ce plan à un phénomène d'une tout [111] autre ampleur. Hausman, avec un collègue économiste, fondait en 1985 Economics and Philosophy, une revue de fort calibre consacrée à la méthodologie de l'économie. D'autres revues, consacrées à l'histoire de la pensée économique, History of Political Economy et Journal of the History of Economic Thought, s'ouvraient de plus en plus volontiers aux études de caractère méthodologique. Pour sa part, l'History of Economics Society s'efforçait de regrouper les méthodologues et les historiens de la science économique qui, de leurs points de vue respectifs, s'intéressaient aux problèmes théoriques posés par le développement bien particulier de la discipline économique. Dans le monde francophone, l'Association Charles Gide pour l'étude de la pensée économique, fondée en 1984, s'est donné des objectifs analogues en honorant par la même occasion un grand économiste français qui, avant F. Simiand, H. Guitton [24], B. Nogaro [25] et A. Marchal [26], s'était intéressé à divers problèmes théoriques pose par ce qu'on continuait d'appeler, en France, l'économie politique [27]. Malgré leurs origines, respectivement américaine et française, ces associations parviennent lors de leurs congrès à rassembler des chercheurs venus de nombreux pays ; mais, plus explicitement l'International Network for Economic Method, dont le siège est présentement à Hong-Kong, entend, avec l'aide de sa revue Methodus, favoriser la communication des chercheurs qui, dans des pays de plus en plus nombreux (Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, États-Unis, Finlande, France, Grande-Bretagne, Irlande, Italie, Pays-Bas, Suède, etc.), consacrent l'essentiel de leurs travaux à des questions de méthodologie économique.

Au cours de cette période récente, les économistes intéressés aux questions méthodologiques ont d'ailleurs considérablement étendu leurs préoccupations bien au-delà de celles concernant de manière immédiate la méthode à adopter dans la pratique de leur discipline. Il est vrai que, au cours des années 60, d'éminents précurseurs avaient cherché à situer l'économie dans le contexte plus large de la théorie générale des systèmes (K. Boulding [28]) ou d'une énergétique inspirée par la thermodynamique (N. Georgescu-Roegen [29]). Il s'agissait toutefois de contributions isolées, proposées par des esprits dont on respectait l'originalité sans que leurs interventions ne suscitent tellement de débats chez les économistes ou chez les philosophes. Au cours des années 80, de telles confrontations systématiques entre l'économie et d'autres sciences comme la physique et la biologie sont presque devenues monnaie courante, du moins chez les économistes et les philosophes, désormais beaucoup plus nombreux, qui se préoccupent de méthodologie [112] de l'économie. L'ouvrage qui aura le plus marqué les discussions de ce type au cours des dernières années est sans doute More Heat than Light de Philip Mirowski [30] qui, avec une verve qui lui est propre et à l'aide d'une documentation impressionnante ayant toutefois donné lieu à de nombreuses critiques, jette un regard caustique sur les emprunts ambigus de l'économie à la physique.

Un autre champ qui fut le théâtre de multiples débats au cours des années 80 est sans conteste celui qui est associé au rôle de la rhétorique en économie. Ce débat a été déclenché par un article fort coloré de Donald McCloskey qui soutenait que la pensée économique est avant tout affaire de rhétorique, c'est-à-dire de persuasion ou, en dernier ressort, de conversation policée [31]. S'opposant surtout au mode de penser caractéristique de la philosophie analytique qui avait dominé la méthodologie antérieure, laquelle cherchait à rendre compte des bases logiques de l'argumentation des économistes, McCloskey n’hésite pas à mettre pratiquement sur le même plan les modes de persuasion pourtant variés qui sont à l'œuvre tant dans les diverses sciences que dans la conversation la plus banale. Par-delà la philosophie analytique, ce sont toutes les entreprises intellectuelles que l'on peut associer au « modernisme » qui se trouvent explicitement visées par McCloskey et par Arjo Klamer, lequel s'est fait connaître par de remarquables interviews, avec les plus grands économistes de l'heure, présentées dans un ouvrage justement intitulé Conversations with Economists [32]. Cette radicale mise en cause de la logique de l'argumentation a donné lieu, depuis dix ans, à un débat particulièrement orageux, moins dans le monde des économistes, pourtant entichés de méthodes « moder­nistes », que dans celui des méthodologues de l'économie.

La question de la rationalité semble toutefois susciter les discussions qui risquent de constituer la contribution la plus fondamentale et, en un sens, la plus originale de la méthodologie de l'économie, étroitement associée, sur ce plan, à la méthodologie des autres sciences humaines. Si le postulat de rationalité est à la base de l'analyse économique, c'est que cette discipline étudie des actions humaines présumées résulter de décisions rationnelles. De ce fait, la réflexion philosophique sur les bases de la pensée économique ne pouvait que se trouver étroitement solidaire d'une réflexion philosophique plus générale sur la nature de l'action et sur celle de la décision. C'est pourquoi les recherches en méthodologie économique se sont trouvées, depuis leur origine, étroitement associées à celles qui ont débouché sur une philosophie de l'action et sur une théorie de la décision. La théorie économique repose implicitement sur une théorie de l'action humaine qui veut que l'action soit rationnelle - en un sens qu'il revient à la méthodologie de l'économie de caractériser - et explicitement sur une théorie de la décision selon laquelle l'agent rationnel agit de manière à maximiser son utilité. Dans ce contexte, les développements de la théorie économique concernant la théorie de la décision, qui en constitue la base, ont résulté d'interventions qui relevaient [113] indissociablement d'une conception philosophique de la décision. Or ces développements ont surtout consisté en redéfinitions de la notion fondamentale mais fort problématique d'utilité. La substitution de la notion d'utilité ordinale à celle d'utilité cardinale avait ouvert à une théorie de la décision des avenues intéressantes mais assez limitées. C'est toutefois la contribution décisive de von Neumann et de Morgenstern [33] qui, en rendant possible une théorie de la décision fondée sur une comparaison des utilités espérées, ouvrait la porte à une pléiade de travaux qui ont permis à des philosophes et à des économistes d'explorer les implications d'une théorie de la décision rationnelle. De même, le développement récent par les économistes d'une théorie des anticipations rationnelles a amené divers méthodologues à s'interroger à nouveau frais sur les rapports de la rationalité et du facteur « incertitude » qui semble grever irrémédiablement d'irrationalité les anticipations sinon les décisions elles-mêmes. Bref, toute réflexion philosophique sur l'économie suppose une réflexion sur le sens même de la rationalité.

Or, comme l'illustrent bien les brillantes analyses de Jon Elster [34], on ne peut s'interroger sur la rationalité sans se demander ce qu'il faut entendre par irrationalité. À ce niveau, l'enquête méthodologique rejoint quelques-unes des questions philosophiques les plus fondamentales, car s'interroger sur la façon dont la science économique pense les décisions rationnelles dont elle analyse les conséquences, c'est s'interroger sur la nature même de la rationalité, sur ses limites, sur ses dilemmes et ses paradoxes et sur les normes qui permettent de juger les décisions. Par ce biais, comme l'illustrent, par exemple, les travaux de J.C. Harsanyi, d'A. Sen et, en France, de J.-P. Dupuy, ce sont les questionnements les plus fondamentaux de l'éthique, de la philosophie de l'histoire, voire de l'ontologie, qui sont renouvelés à partir d'une réflexion méthodologique sur le statut énigmatique des postulats fondamentaux de l'économie. Bref, si la littérature méthodologique portant sur l'économie s'est multipliée au cours des dernières décennies, c'est qu'économistes et philosophes ont compris que, loin de n'offrir que le seul intérêt épistémologique d'une science en train de s'engager sur une voie empruntée longtemps avant elle par la physique, l'économie est une discipline fondée sur des postulats originaux et sur des méthodes originales auxquels il importe d'accorder la plus grande attention, ne serait-ce que parce qu'ils soulèvent des problèmes souvent inédits, dont l'intérêt déborde largement celui qui concerne le bon fonctionnement de cette discipline [35].

Maurice Lagueux,
Université de Montréal.


[1] L'auteur tient à remercier Stéphan D'Amour et Robert Nadeau de leurs utiles suggestions.

[2] Voir John Stuart Mill, « On the Definition of Political Economy ; and on the Method of Investigation Proper to it », in Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy, Londres, London School of Economics, 1948, p. 139-164. Au XIXe siècle, la réflexion méthodologique a par la suite été marquée par deux autres ouvrages, à savoir John Elliot Cairnes, The Character and Logical Method of Political Economy, 1875, New York, Augustus M. Kelley, 1965, et John Neville Keynes, The Scope and Method of Political Economy, New York, Kelley and Millman, 1891, réimpr. 1955.

[3] Ludwig von Mises, L'Action humaine, traité d'économie, Paris, Presses universitaires de France, 1985, trad. de Human Action. A Treatise on Economics, New Haven, Yale University Press, 1949. Voir aussi L. von Mises, Grundprobleme der Nationalökonomie, Iéna, 1935, trad. anglaise Epistemological Problems of Economics, New York, New York University Press, 1976.

[4] Lionel ROBBINS, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, 2e éd., Londres, Macmillan, 1935, trad. Essai sur la nature et la signification de la science économique, Paris, Médicis, 1947.

[5] Terence W. HUTCHISON, The Significance and Basic Postulates of Economic Theory, New York, Augustus M. Kelley, 1960.

[6] « "What is truth" in Economics ? », Journal of Political Economy, vol. 48, 1940, reprod. in Frank H. KNIGHT, On the History and Method of Economics, Chicago, The University of Chicago Press, 1956, p. 151-178.

[7] Fritz MACHLUP, « The Problem of Verification in Economics », Southern Economic Journal, vol. 22, 1955, p. 1-21 ; on trouvera la réplique de Hutchison et la contre-réplique dans Southern Economic Journal, vol. 22, 1956, p. 478-493. De F. MACHLUP, on peut lire également deux recueils d'essais méthodologiques, à savoir Essays on Economic Semantics, Englewoods Cliffs, N.J., Prentice-Hall, 1963, trad. Essais de sémantique économique, Paris, Calmann-Lévy, 1971, et Methodology of Economics and Other Social Sciences, Londres, Academic Press, 1978, qui inclut (p. 137-158) le premier essai cité ci-dessus.

[8] Sur ce sujet, cf. Philippe MONGIN, « La controverse sur l'entreprise (1940-1950) et la formation de l'“irréalisme méthodologique” », Économies et sociétés, t. XX, mars 1986, p. 95-151.

[9] Milton FRIEDMAN, « The Methodology of Positive Economics », in M. FRIEDMAN, Essays in Positive Economics, Chicago, The University of Chicago Press, 1953, p. 3-43.

[10] À l'occasion de la discussion d'une communication d'Ernest NAGEL Sur le thème « Assumptions in Economic Theory » ; cf. American Economic Review, Papers and Proceedings, vol. 53, mai 1963, p. 231-236.

[11] Cf. « The Construction of Economic Knowledge », in Tjalling C. Koopmans, Three Essays on the State of Economic Science, New York, McGraw-Hill, 1957, p. 127-166, trad. Trois essais sur la science économique contemporaine, Paris, Dunod, 1970.

[12] Friedrich A. HAYEK, « Scientism and the Study of Society », première partie de The Counter-Revolution of Science. Studies on the Abuse of Reason, Indianapolis, Liberty Press, 1952-1959, paru antérieurement sous le même titre dans Economica, vol. 9, 1942, p. 267-291, Economica, vol. 10, 1943, p. 34-63 et Economica, vol. 11, 1944, p. 27-39 ; ce texte a été traduit en français par Raymond BARRE, Scientisme et sciences sociales. Essai sur le mauvais usage de la raison, Paris, Presses Pocket (« Agora », 11), 1986.

[13] De Kirzner, on peut lire Israel M. KIRZNER, The Economic Point of View, 2e éd., Kansas City, Sheed and Ward, 1976. On trouvera un ensemble de textes représentatifs de cette tendance in Edwin G. DOLAN, éd., The Foundations of Modern Austrian Economics, Kansas City, Sheed and Ward, 1976. On peut aussi associer à cette tendance les travaux de George L.S. Shackle, en part. in The Nature of Economic Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 1966.

[14] En France, c'est surtout dans les pages des Cahiers d'économie politique et dans celles des publications de la collection « Intervention en économie politique » (Presses de l'Université de Grenoble et François Maspero) que s'est effectuée presque concurremment cette discussion méthodologique de l'économie néo-classique à la lumière de thèses inspirées de Marx et le réexamen critique et systématique de celles-ci.

[15] Bien que le nombre de pages publiées par Piero SRAFFA demeure très limité, l'ouvrage de 99 pages qu'il a publié en 1960 sous le titre Production of Commodities by Means of Commodities. Prelude to a Critique of Economic Theory, Cambridge, Cambridge University Press, a constitué un point de référence constant à l'occasion de ces débats.

[16] Les références des principales contributions de Joan Robinson à ce débat sont fournies par l'ouvrage de Harcourt cité à la note suivante, mais pour un aperçu de su points de vue les plus fondamentaux sur l'économie, on pourra lire Joan ROBINSON, Economic Philosophy, Harmondsworth, Penguin Books, 1962.

[17] Pour deux points de vue intéressants sur ce débat, cf. G.C. Harcourt, Some Cambridge Controversies in the Theory of Capital, Cambridge, Cambridge University Press, 1972, et Mark Blaug, The Cambridge Revolution : Success or Failure ?, Londres, Institute of Economic Affairs, 1975.

[18] Cf., à ce sujet, Alain Mingat, Pierre SALMON et Alain WOLFELSPERGER, Méthodologie économique, Paris, P.U.F., 1985, chap. 4. L'ensemble de cet ouvrage constitue, d'ailleurs, une très utile introduction en français aux principales questions de méthodologie économique.

[19] Mark BLAUG, The Methodology of Economics, Cambridge, Cambridge University Press, 1980, trad. La Méthodologie économique, Paris, Économica, 1982.

[20] Bruce CALDWELL, Beyond Positivism. Economic Methodology in the Twentieth Century, Londres, Allen & Unwin, 1982.

[21] Alexander ROSENBERG, Microeconomic Laws. A Philosophical Analysis, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1976. Pour une réflexion plus large du même auteur sur l'épistémologie de l'ensemble des sciences sociales, cf. A. ROSENBERG, Philosophy of Social Sciences, Boulder, Westview Press, 1988.

[22] Cf. Daniel M. HAUSMAN, Capital, Profits, and Prices. An Essay in the Philosophy of Economics, New York, Columbia University Press, 1981, et, plus récemment, ID., The Inexact and Separate Science of Economics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

[23] Cf. Gilles-Gaston GRANGER, Méthodologie économique, Paris, Presses universitaires de France, 1955, et ID., « Épistémologie économique », in Jean Piaget, dir., Logique et connaissance scientifique, Paris, Gallimard, « Encyclopédie de la Pléiade », 1967, p. 1019-1055.

[24] Henri GUITTON, L'Objet de l'économie politique, Paris, Marcel Rivière, 1951.

[25] Bertrand NOGARO, La Méthode de l’économie politique, 2e éd. revue et augmentée, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1950.

[26] André MARCHAL, Méthode scientifique et science économique, t. III, Paris, Médicis, 1955.

[27] Diverses revues françaises publient des articles en ce domaine ; outre les Cahiers d'économie politique mentionnés à la note 14 ci-dessus, signalons la série « Histoire de la pensée économique » de la revue Économies et sociétés.

[28] Kenneth E. BOULDING, Economics as a Science, New York, McGraw-Hill, 1970.

[29] Nicholas GEORGESCU-ROEGEN, Analytical Economics. Issues and Problems, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1966, trad. partielle La Science économique, ses problèmes et ses difficultés, Paris, Dunod, 1970. [Voir aussi le livre de Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994). La décroissance. Entropie - Écologie - Économie (1979). Présentation et traduction de MM. Jacques Grinevald et Ivo Rens. Nouvelle édition, 1995. [Première édition, 1979]. Paris: Éditions Sang de la terre, 1995, 254 pp. Ce livre est disponible en texte intégral dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[30] Philip Mirowski, More Heat than Light, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.

[31] Donald M. McCloskey, « The Rhetoric of Economics », Journal of Economic Literature, 21, 1983, p. 481-517.

[32] Arjo KLAMER, Conversations with Economists, Totowa, New Jersey, 1983.

[33] John von Neumann et Oskar Morgenstern, Theory of Games and Economic Behavior, Princeton, Princeton University Press, 1972.

[34] Voir Jon Elster, L/lysses and the Sirens. Studies in Rationality and Irrationality, Paris/New York, Maison des sciences de l'homme/Cambridge University Press, 1979, et ID., Sour Grapes. Studies in the Subversion of Rationality, Paris/Cambridge, Maison des sciences de l'homme/Cambridge University Press, 1983.

[35] Il peut être utile, enfin, de signaler deux anthologies où l'on trouvera l'essentiel de quelques-unes des plus importantes contributions évoquées ici : D.M. HAUSMAN, éd., The Philosophy of Economics : An Anthology, Cambridge, Cambridge University Press, 1984 et B. CALDWELL, éd., Appraisal and Crlticism in Economics, Londres, Allen & Unwin, 1984.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 3 juin 2012 11:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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