RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Guy Lachapelle, “Pour retrouver nos repères... les nationalismes québécois face à la diversité culturelle.” Un texte publié dans le livre sous la direction de Micheline Labelle, Rachad Antonius et Pierre Toussaint, LES NATIONALISMES QUÉBÉCOIS FACE À LA DIVERSITÉ ETHNOCULTURELLE. Actes du colloque annuel de la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté, pp. 3-10. Conférence d’ouverture du colloque. Montréal, Éditions de l’Institut d’Études Internationales de Montréal, 2014, 2e édition, 319 pp. [Les auteurs, Micheline Labelle, Rachad Antonius et Pierre Toussaint, conjointement avec l’éditeur, Les Éditions IEIM, nous ont accordé le 4 novembre 2015 leur autorisation de diffuser électroniquement ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[3]

CONFÉRENCE D’OUVERTURE

Pour retrouver nos repères...
les nationalismes québécois
face à la diversité culturelle
.”

Guy Lachapelle

Professeur titulaire, Département de science politique, Université Concordia
et Secrétaire général de l'Association internationale de science politique

[276]

RÉSUMÉ

Depuis plus de vingt ans, le nationalisme-patriotisme québécois a connu des mutations profondes liées autant aux effets externes (mondialisation, libre-échange, etc.) qu'internes (le pancanadianisme, le multiculturalisme, l'interculturalisme et le nationalisme conservateur canadien). Devant ces transformations de société, les Québécois continuent d'avoir de la difficulté à identifier les piliers fondamentaux de leur culture. Les Québécois sont à la recherche de nouveaux repères identitaires qui leur permettront d'entrevoir l'avenir avec confiance et optimisme. C'est dans ce contexte que j'entends identifier les grands défis qui se posent aux nationalistes québécois et à toute la société québécoise.


Tout d'abord, je tiens à remercier les organisateurs de m'avoir invité à prononcer cette allocution d'ouverture. C'est un grand honneur pour moi et surtout une belle occasion de débattre avec vous de quelques enjeux qui, je pense, nous interpellent comme citoyens et nous obligent comme Québécois à réfléchir sur les transformations actuelles de notre société. La Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC) constitue à mon sens un lieu de réflexion propice à ces échanges.

Il y a plus d'un an, le 3 septembre 2011, je publiais dans Le Devoir un billet intitulé Un Québec qui perd ses repères. Mon objectif aujourd'hui n'est pas de reprendre les principaux arguments énoncés à ce moment, mais bien de nous interroger davantage sur les balises qui pourraient nous aider à retrouver nos repères face à un monde qui semble pour plusieurs changeant et incertain. Les réactions à mon court article furent nombreuses et enrichissantes de la part des lecteurs du Devoir. En fait, je me croyais seul à désespérer de voir le Québec s'enliser dans une espèce de vide intellectuel et de débattre de thèmes comme les accommodements raisonnables ou la place du crucifix dans nos lieux publics, ce qui ne faisait qu'engendrer des [4] tensions inutiles. J'ai rapidement compris que mon désarroi était partagé par une famille agrandie. Le contexte actuel et sans doute notre éparpillement collectif m'amènent à me poser deux questions. Le nationalisme de certains n'est-il pas en train de faire régresser le Québec ? Ou si je reformule mes préoccupations autrement : Quels sont les grands défis du nationalisme québécois actuel à l'aube du 21e siècle ? Voilà deux questions auxquelles j'aimerais que ce colloque nous donne des réponses.

Le nationalisme dans toutes ses formes

Je voudrais vous donner une définition du nationalisme, j'allais dire de mon nationalisme. En fait, je me suis toujours demandé si j'avais vraiment besoin de définir notre nationalisme, mon nationalisme, quand toute notre action civique vise à améliorer notre société. En fait, le nationalisme signifie d'abord et avant tout que ce que l'on cherche à faire c'est de défendre les intérêts du Québec... qu'on travaille d'abord pour nous. Pour cela, il faut au point de départ une certaine dose de patriotisme, de fierté nationale. En ce sens, tous les partis politiques du Québec d'aujourd'hui et leurs chefs sont des nationalistes puisqu'ils soutiennent haut et fort que leur patrie est le Québec et qu'il existe bel et bien une nation québécoise. Être un nationaliste québécois, c'est donc avoir cette préférence marquée pour notre groupe national - soit d'être Québécois ou Québécoise. Comme le disait René Lévesque, en 1964 : « Il faut apprendre à être rentablement pour soi. Mais pas contre les autres » [1]. Nous souhaitons évidemment que ceux qui arrivent au Québec autant que ceux qui y sont nés attrapent le goût du Québec afin de faire de ce pays un lieu où il fait bon vivre, mais surtout où le respect et l'égalité entre citoyens soient au cœur de notre projet de société.

Deuxièmement, le nationalisme demeure un climat de revendications afin que nos institutions, nos structures politiques et nos politiques répondent mieux aux aspirations des Québécoises et Québécois. Par exemple, si Montréal veut continuer de briller parmi les grandes villes de ce monde, il faut [5] redonner confiance aux citoyens en leurs institutions et pour cela un renforcement des pouvoirs à l'Hôtel de ville. Montréal ne doit pas cesser d'être un lieu d'expérimentation sociale ; s'il le faut, changeons certaines structures et éliminons-en carrément d'autres afin que cette identité d'être citoyen d'une grande ville francophone internationale reprenne tout son sens.

J'ai personnellement toujours souhaité que nous nous intéressions davantage, non pas aux tendances générales de nos sociétés, mais davantage au changement afin de créer les conditions nécessaires pour la mise en place de meilleures politiques. Montréal, comme métropole du Québec, doit reprendre ses lettres de noblesse et demeurer le phare de notre nationalisme, car s'il y a un lieu où la question de la diversité culturelle prend tout son sens, c'est bien ici. Je suis inquiet quand j'entends des Québécois vivant dans les régions qui me disent avoir peur de venir à Montréal, car ils ont l'impression de ne pas de sentir chez eux, d'avoir l'impression que Montréal est un grand paquebot à la dérive sans gouverne. Il faut corriger le tir pour redonner aux Montréalais et aux Québécois cette fierté de vivre à Montréal.

Vide politique = vide social

René Lévesque affirmait, lorsqu'il parlait de son nationalisme qu'il ne pourrait jamais accepter « [...] que nationalisme devienne racisme - fanatisme contre quelqu'un parce que des gens sont autres que nous » [2]. Parmi les dérives du nationalisme, il y a toujours eu l'ultra-nationalisme et ses formes diverses que sont le fascisme et le totalitarisme. Il y a aussi les dérives du nationalisme ethnique ou religieux qui sèment actuellement le désarroi auprès de nombreuses populations dans le monde.

Comprenons-nous bien sur ce point. Je vous donne deux exemples. Au cours des dernières années, la communauté musulmane de Montréal est devenue plus fière d'elle-même parce qu'elle a senti qu'elle devenait le bouc émissaire de tous [6] les problèmes de la terre. Cela a donné naissance à une nouvelle identité plus revendicatrice et qui mérite qu'on s'y attarde en écoutant et en dialoguant avec les représentants légitimes de ces communautés.

À l'Association internationale de science politique (AISP), par exemple, nous avons fait des efforts majeurs afin d'établir des ponts avec nos collègues politistes tunisiens, marocains et égyptiens - ceux-ci cherchant à se doter d'une constitution qui leur ressemble - afin d'appuyer leurs démarches et surtout que de véritables débats intellectuels puissent naître dans leurs pays. Nous avons, entre autres, appuyé la création de l'Association tunisienne d'études politiques (ATEP) et l'élection au sein de notre exécutif - lors du congrès mondial de 2012 à Madrid - de notre collègue Hatem M'Rab comme représentant du premier pays musulman. Mon point ici est que, dans tous ces cas, nous avions beaucoup de points de convergence avec ces communautés francophones et, à partir d'un dialogue constructif, nous avons pu bâtir de véritables ponts.

Par ailleurs, il faut aussi noter la montée d'un certain conservatisme social. François-Albert Angers soulignait entre autres comment « l'antinationalisme excessif » d'un Maurice Duplessis avait fait reculer le Québec en limitant les droits des travailleurs et en faisant le bon vouloir d'une certaine élite religieuse et d'entrepreneurs peu scrupuleux, tout ceci afin de justifier son autonomisme. De la même manière, tout le financement occulte de la caisse électorale de l'Union nationale et les scandales qui furent mis à jour nous rappellent le climat de cette époque. De nombreux intellectuels se sont opposés à Maurice Duplessis et à son clérico-nationalisme qui a placé le Québec à l'arrière-ban des sociétés modernes. On ne peut se permettre de retourner en arrière.

Ce qui m'étonne depuis quelques années, c'est le retour de ce « nationalisme conservateur » chez certains collègues - et souvent parmi les plus jeunes. Ce type de nationalisme est souvent né alors que la situation économique se détériorait, comme on peut le voir actuellement dans de nombreux pays européens, l'Espagne étant un de ceux-là. De fait, la situation [7] économique actuelle en Europe - et, en particulier, le chômage catastrophique chez les jeunes - ne peut que nous inquiéter. Les ingrédients d'un nationalisme plus radical et xénophobe sont déjà présents. La France, par exemple, est devenue un cas en soi, alors que la montée de sa droite dite nationaliste reste de notre point de vue fort préoccupant lorsqu'elle se jumelle à des revendications identitaires.

Dans la même veine, les nouveaux partis politiques qui ont émergé au Québec depuis quelques années se sont inspirés d'un certain vide politique, ce qui a eu pour effet de nous ramener face à un vide social. Tant la gauche (Québec Solidaire) que la droite (Action démocratique du Québec [ADQ], Coalition Avenir Québec [CAQ]) semblent être ces jours-ci des alliés circonstanciels dans leurs tactiques d'opposition, ce qui devrait, me semble-t-il, nous rendre méfiants face à ces partis : une gauche qui s'allie à la droite, voici du déjà vu vers un nouveau type de radicalisme ! Trop de politiciens ces jours-ci clignotent à gauche et tournent à droite ! Il faut se ressaisir face à ces errances et ne pas laisser le climat économique actuel nous faire perdre le sens de notre nationalisme.

L'anglais - langue de l'internationalisation

La langue française demeure le socle de notre nationalisme au Québec. Les débats actuels en France sur le français langue scientifique ne peuvent être une référence pour nous. Les scientifiques français - et la France tout entière - sont aux prises actuellement avec une crise identitaire profonde, en particulier suite au projet de la ministre de l'Enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, autorisant les établissements français à enseigner dans une autre langue que le français - et, en particulier, dans certains masters qui ouvrent à des carrières internationales. Le débat a permis d'identifier deux camps.

Il y a les irréductibles du village gaulois pour qui la langue française doit rester une arme de combat idéologique contre l'hégémonie américaine, en particulier face à cette mondialisation tentaculaire qu'on ne sait trop comment [8] dompter. Et il y a aussi l'argument que la France attire chaque année des milliers d'étudiants étrangers qui viennent faire des études à Paris et ceux et celles qui rappellent que le français est la deuxième langue la plus apprise après l'anglais - le français étant un facteur d'attraction dans nos universités et d'internationalisation.

En contrepartie, parmi les arguments en faveur de la loi, l'enseignement de l'anglais permet une ouverture internationale des universités françaises et permettra à la science française d'être connectée au reste du monde. Tout ceci sonne faux pour nous, car nous devons chaque jour nous battre pour que notre langue nationale conserve ses lettres de noblesse au sein de nos institutions publiques. En fait, notre but est de placer la recherche québécoise dans le giron de la recherche mondiale. À ce chapitre, et certainement à cause de notre proximité avec de nombreuses universités nord-américaines de calibre international, le Québec a une longueur d'avance sur de nombreux pays européens. Mais dans tout domaine, y compris la recherche, on peut être rapidement dépassé si nous n'investissons pas davantage dans la recherche et le développement. Nous devons revaloriser l'éducation et la formation universitaire - en faire un projet de société - qui nous permettra de nous affirmer sur la scène mondiale. L'éducation est une valeur sociale majeure pour toute société qui aspire à s'élever au-dessus de la mêlée.

Retisser nos liens avec
les communautés francophones des Amériques


Il faut le dire, le français a une très bonne réputation sur la scène internationale. Il est un outil extraordinaire qui nous permet de voir le monde différemment. Le français a aussi une excellente réputation partout aux États-Unis. L'ambassade de France à Washington attire toujours les élites américaines qui voient encore dans la France un vieil allié de la Révolution ! Le Québec est perçu comme une puissance culturelle aux États-Unis. Nous avons de nombreuses personnes, chercheurs, artistes, gens d'affaire, qui sont de très grands ambassadeurs de notre culture. Julie Payette est un symbole extraordinaire qui [9] fait rêver nos jeunes et une ambassadrice de notre culture dans les milieux scientifiques américains.

Dans le même sens, nous devrions appuyer les communautés francophones hors Québec dans leurs efforts pour garder les quelques institutions qui leur restent et surtout s'assurer que le gouvernement fédéral respecte leurs droits. Il ne s'agit pas de les instrumentaliser, mais bien de s'asseoir avec elles pour mieux définir nos objectifs communs. Le Québec doit défendre la culture francophone sur tous les fronts.

Vers un nationalisme revendicateur et militant

À mon avis, le climat politique actuel est assez favorable aux forces souverainistes. La montée de la droite au Canada et son nationalisme conservateur, l'attitude des élites canadiennes-anglaises qui ne s'intéressent plus au Québec, l'usure et la corruption qui affligent nos administrations locales et nos entreprises représentent des facteurs lourds qui rendent aujourd'hui la négociation vers l'indépendance ou une forme de souveraineté partenariale plus que souhaitable. Il y a aussi le choc des valeurs : le retour en force des symboles de la royauté, le registre des armes à feu, la politique d'immigration, le financement des partis politiques, le bilinguisme des institutions fédérales pour n'en nommer que quelques-uns - il y a clairement un déficit de gouvernance à Ottawa et un objectif clair de construire un Canada sans le Québec.

Le problème ne relève pas uniquement de nos politiciens. Il y a la démission de nos intellectuels. On ne s'intéresse plus aux enjeux du Québec et on se complait dans des discours aseptisés. Il faut se remettre à étudier le Québec, à faire des études comparées pour mieux se percevoir et apprendre des autres. Il faut aller voir ce qui se passe ailleurs pour trouver des solutions à nos maux de société. Malheureusement, les élites québécoises sont devenues coites face à ces enjeux. Leur désertion est même devenue une caricature en étant davantage au service du pouvoir que de la réflexion. Alors que nombre d'entre elles étaient aux barricades pour faire progresser le Québec dans les années 1960 et 1970, [10] elles ont aujourd'hui levé les bras et pris les habits de la dérision. Il faut qu'elles retrouvent leur goût du Québec.

De même, certains partis politiques qui se disent souverainistes ou indépendantistes ont en fait un agenda caché. Celui de diviser la population. Ils doivent démontrer aux Québécois le sérieux de leur démarche et leur volonté qu'un Québec indépendant assumera toutes ses responsabilités - que la transition se fera dans le respect des droits de tout un chacun, et ce, en privilégiant les plus hauts standards de démocratie. La communauté internationale en prendra note et accompagnera le Québec dans sa démarche.

Conclusion

Mon objectif aujourd'hui était de vous esquisser certaines de mes préoccupations, mais surtout de vous lancer un grand défi : celui de nous ressaisir comme nation, de nous doter de priorités claires, et surtout de ne pas sombrer trop facilement dans une certaine dérision qui nous amène à blâmer tout un chacun - malheureusement les groupes minoritaires - comme cause de nos malheurs. Il faut nous redonner un projet de société à notre image, de la rigueur intellectuelle, et sortir d'un certain marasme. Le nationalisme signifie d'abord aimer ceux et celles qui habitent ce pays et surtout leur offrir à la fois rêves et espoirs. Si le XXIe siècle doit nous appartenir, alors retrouvons rapidement le goût du Québec.

Références

Lachapelle, Guy. (2008). « L'évolution du rapport de René Lévesque au nationalisme québécois », dans Alexandre Stephanescu (dir.), René Lévesque - Mythes et réalités, Montréal, VLB éditeur, p. 191-209.

Lévesque, René. (9 mai 1964). Discours de René Lévesque sur le nationalisme. En ligne.



[1] Lachapelle, 2008, p. 199.

[2] Lévesque, 1964.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 27 février 2016 11:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref