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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Sortir du labyrinthe. Femmes, développement et vie quotidienne en Colombie andine. (1997)

Chapitre 1. Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Marie-France Labrecque, Sortir du labyrinthe. Femmes, développement et vie quotidienne en Colombie andine. (1997). Ottawa: Les Presses de L'Université d'Ottawa, 1997, 228 pp. Collection: Études de femmes. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'enseignement à l'école polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteure le 4 février 2008 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Chapitre 1
Introduction

 

1. Pour une approche critique du développement et de l'intégration des femmes au développement
2. Pour une meilleure connaissance de la région de La Cocha et de sa population
3. La structure de l'ouvrage

 

1. Pour une approche critique du développement et de l'intégration des femmes au développement

 

Mon premier contact avec la population de la région de La Cocha, dans les Andes colombiennes, s'est effectué lors de l'évaluation d'un petit projet de développement financé par l'Agence canadienne de développement international (ACDI) à travers une de ses agences d'exécution. Ce projet était financé depuis 1985. Un de ses volets concernait les femmes. En 1984 et en 1986 respectivement, l'ACDI avait émis son cadre conceptuel et son plan d'action concernant les femmes et le développement. Ces documents stipulaient clairement que le financement et l'évaluation des projets de développement, quels qu'ils soient, seraient liés à la façon dont les femmes des populations visées seraient touchées par ces projets (ACDI, 1984,1986a).

Je me suis donc rendue à La Cocha en février 1988, comme « spécialiste » de la question des femmes et du développement. Bien que peu familière avec les Andes et avec leurs populations, je pouvais compter sur ma formation anthropologique, sur de nombreux séjours sur le terrain en milieu paysan au Mexique, sur ma familiarité avec l'approche des femmes et du développement et sur ma connaissance de la langue espagnole. La problématique du développement à La Cocha m'est toutefois apparue complètement différente de ce que j'avais connu au Mexique, où mon équipe de recherche et moi-même avions étudié, entre 1985 et 1988, l'application locale d'un programme gouvernemental mexicain, les Unités agricoles et industrielles pour la femme (UAIM). Ce programme se situait dans les suites de l'Année internationale de la femme. Les différents projets élaborés dans le cadre de ce programme avaient été promus auprès des femmes de la campagne sans que ces dernières l'aient jamais demandé. Les fonctionnaires avaient eu comme mission de convaincre les femmes de s'adonner désormais à des projets générateurs de revenus pour l'amélioration générale des conditions de vie de leur famille.

Les études de cas qui ont été faites dans le cadre de notre recherche sur les UAIM ont clairement montré les problèmes occasionnés par un programme et par des projets parachutés sur les femmes. L'analyse a fait ressortir qu'une des limites du programme provenait de la définition même que l'on faisait des femmes paysannes et de la négation de leur hétérogénéité. L'expérience de la plupart des six UAIM étudiées s'était soldée par un échec, d'abord et avant tout pour des raisons structurelles liées, par exemple, aux déficiences du marché, à celles de l'approvisionnement ou encore à celles de la formation. De plus, dans presque tous les cas, ces déficiences avaient été attisées par des querelles entre les femmes elles-mêmes. Ainsi, une des hypothèses suscitées par notre étude au Mexique était que l'échec des UAIM tirait sa source d'une combinaison spécifique de hiérarchies sociales liées à la structure de la société et de l'État mexicains, au fonctionnement des organisations dans ce pays et à la qualité des rapports individuels de leurs membres dans la vie quotidienne.

Mon séjour à La Cocha a coïncidé avec la fin de la recherche sur les UAIM. Déjà les conclusions étaient claires : les UAIM constituent un des meilleurs exemples de ce que les projets « femmes et développement » ne doivent pas être. C'est donc avec énormément de scepticisme que je me retrouvai à La Cocha. Je ne mis cependant pas longtemps à constater que je faisais face à une situation fort différente et dont certains aspects constituaient exactement l'inverse de ce que nous avions trouvé au Mexique. D'abord, il ne s'agissait pas d'un programme gouvernemental de grande envergure, ce qui limite évidemment les possibilités de comparaison globale entre les deux cas. Ensuite, en ce qui a trait aux projets ponctuels, je constatai rapidement que ces derniers avaient été élaborés non pas par une entité gouvernementale, mais bien par une organisation communautaire. Le projet de développement, et particulièrement le volet pour les femmes, avait été élaboré par l'Asociación para el Desarrollo Campesino (ADC) (Association pour le développement paysan) et les fonds avaient été sollicités après la tenue d'un certain nombre de sessions de formation suivies par la population visée. Les objectifs économiques étaient certes importants, mais, toujours à la différence des UAIM, la base explicite de ce projet concernait le changement social.

J'étais venue dans cette région avec un mandat précis qui ne devait pas dépasser une dizaine de jours. Cependant, l'impression générale que m'a laissée la population m'a incitée à proposer à l'ADC une étude plus approfondie. Cette étude serait basée sur une approche ethnographique et aurait pour cadre la critique du développement. Elle porterait plus particulièrement sur le changement social accéléré se produisant dans un contexte de crise économique régionale favorisant l'introduction de programmes et de projets de développement par des agences locales, nationales et internationales. La proposition fut approuvée par l’ADC qui m'a donné le feu vert quelques mois après mon passage, juste à temps pour solliciter des fonds auprès d'organismes de financement.

Grâce au financement obtenu auprès du Conseil de la recherche en sciences humaines du Canada et auprès du Fonds FCAR du ministère de l'Éducation du Québec de même que du Centre de recherches pour le développement international, je suis retournée quatre fois à La Cocha entre 1988 et 1993. Mes séjours, ceux du professionnel de recherche et les stages de mes étudiantes ont eu des durées de deux à cinq mois chacun. À la fin de la première phase de la recherche sur laquelle se base cet ouvrage, soit en 1992, vingt-huit mois de recherche avaient été réalisés par l'équipe. Une quantité considérable de données ont été recueillies et analysées par les membres de cette équipe. Ils en ont publié les principaux résultats au cours de l'année 1993 [1]. Dans cet ouvrage, j'ai surtout recours à des données que j'ai moi-même recueillies sur le terrain alors que je supervisais également le travail des étudiantes. L'ensemble du travail sur le terrain a consisté à se déployer dans un certain nombre de hameaux visés par l'action de l'ADC, à résider dans des familles paysannes pour y pratiquer principalement l'observation. Nous avons aussi appliqué des questionnaires, effectué des entrevues et recueilli des récits de vie auprès d'un échantillon de maisonnées et d'individus. Les questionnaires et les schémas d'entrevue ont été construits à l'aide d'informatrices et informateurs clés de la population et qui sont devenus, à toutes fins utiles, de véritables assistants de recherche qui se sont ainsi familiarisés avec les méthodes et techniques de recherche propres à l'anthropologie [2].

Les méthodes et techniques de recherche utilisées sont en effet celles de l'anthropologie sociale et culturelle. De cette discipline, je retiens principalement le souci de la critique et de l'interprétation de « la nature complexe des situations de changement provoquées » (Sabelli, 1993 : 26 ; voir également Balandier, 1981). J'estime pouvoir élucider, du moins en partie, cette nature complexe, en considérant les rapports sociaux sous plusieurs angles [3]. Un de ces angles est résolument féministe. Je considère en effet les rapports de genre comme situés à l'intersection (pour reprendre l'expression de Benería et Roldán, 1987) de tous les autres rapports sociaux. En d'autres termes, mon examen du changement social s'accompagne d'une interrogation constante sur le poids des rapports de genre dans ce changement.je tente ainsi de prévenir l'aveuglement idéologique qui porte la majorité des scientifiques sociaux, au nom de l'objectivité, à ne pas voir la dimension « genrée » des rapports sociaux alors qu'ils prétendent en aborder l'ensemble des dimensions, Le développement, et particulièrement l'approche de l'intégration des femmes au développement, constitue l'objet principal de cet ouvrage. Il m'a semblé que c'était là une cible idéale pour exercer, et même aiguiser, un regard critique et anthropologique.

Au début de la recherche, je me suis interrogée sur les politiques dites d'intégration des femmes au développement (IFD). Je me suis d'abord demandé de quelles femmes parlait-on lorsqu'on parlait de « femmes et développement » (Labrecque, 1991). Cette interrogation m'a amenée à examiner à nouveau les catégories globales utilisées dans les sciences sociales pour l'étude du développement. Il m'est en effet apparu que les modèles théoriques reflétant les processus macrosociologiques du développement ne sont pas d'une grande utilité pour comprendre les rapports sociaux entre individus engagés dans ce processus (Labrecque, 1994a, 1996a). En fait, les modèles ne mettent en scène que des catégories sociales qui, à la limite, occultent les individus. Par contre, mon désir de comprendre les processus m'a empêchée d'adhérer à une approche exclusivement centrée sur ces derniers. J’en suis donc venue à concevoir le développement comme un processus qui met en cause à la fois des catégories sociales et des individus. Pour le cerner, il faut donc user de constructions conceptuelles abstraites propres au discours du développement, et ce, tout en considérant les personnes concrètes qui nous parlent de leur quotidien.

Cet ouvrage porte donc sur le développement en prenant comme porte d'entrée l'examen des politiques d'IFD [4] et propose une lecture des dimensions multiples du développement à partir des femmes. Le genre et la génération constituent les concepts centraux de l'analyse. Ils sont subsumés sous le terme de rapports hiérarchiques. Le genre sera utilisé pour sa dimension relationnelle et permettra de considérer les rapports entre les individus en tant que catégories sociales construites. La génération sera également considérée dans sa dimension relationnelle en gardant en mémoire que, contrairement au genre, l'appartenance des individus à une génération en particulier est essentiellement limitée dans le temps. Genre et génération comportent cependant cette similitude d'avoir comme substrat une différence biologique perçue, le sexe et l'âge respectivement. La combinaison du genre et de la génération permet donc de donner une image qui reflète mieux, à un moment donné, la complexité des rapports sociaux et d'ainsi raffiner l'analyse.

L'examen du processus de développement dans lequel s'insère la région de La Cocha constitue l'occasion de cerner le changement social. On peut définir ce dernier de multiples façons. Dans cet ouvrage, je proposerai surtout des définitions en lien avec une approche des rapports sociaux dans différents champs du social, celui des structures, celui des individus et de la vie quotidienne et, enfin, celui des organisations. J'exposerai plus loin, soit au chapitre 2, la spécificité de mon utilisation du concept de champ social par rapport à celle qu'en fait Bourdieu, mais je peux dire immédiatement que c'est dans la mesure où l'on combine l'approche du changement social avec celle des champs sociaux que l'on se rend rapidement compte que sa définition est variable. Dans le champ des structures, on pourrait définir le changement social comme le résultat de la combinaison de facteurs historiques, politiques et sociaux à la faveur desquels le poids relatif des rapports hiérarchiques se déplace et finit par se refléter dans la configuration générale de la société.

Le changement social n'est cependant pas que structurel. Dans leurs actions plus ou moins organisées, les individus entrent dans une dynamique qui constitue à la fois un résultat et un des fondements du changement social plus large. Ainsi, le changement social peut aussi se définir comme étant le résultat des pratiques menées individuellement ou collectivement par les individus et qui modifient Les rapports sociaux dans lesquels ils s'insèrent. Entendu dans ce sens, le changement social est donc un processus continu qui ne se mesure pas au degré de succès qu'ont eu les diverses catégories de la population dans leurs actions. C'est pourquoi il importe d'examiner les pratiques des individus indépendamment de l'envergure plus générale de leurs actions. Quel que soit le champ considéré, le changement social doit être abordé sous l'angle des rapports sociaux.

Pour les chercheurs américains de l'école culturaliste des années 1930, la réflexion sur le changement social était inséparable des études portant sur le phénomène d'acculturation. L'approche, fondamentalement comparatiste, reposait sur une vision dualiste des sociétés et sur la conviction profonde que l'acculturation se produisait parce que les sociétés autochtones étaient essentiellement statiques. Les études d'acculturation pouvaient être réalisées dans la mesure où on constatait que des traits sociaux, dans la culture d'origine, s'éloignaient de ce que l'on supposait être authentique. Cette approche, expérimentée en très grande partie auprès des autochtones des États-Unis, a donné naissance au courant de l'anthropologie appliquée dont les acteurs se sont retrouvés au cœur de l'énonciation de politiques publiques (Ranc, 1988 ; Chambers, 1987). Quelques années plus tard, à la faveur de la guerre froide, la même approche continuera de caractériser les politiques publiques d'aide extérieure, les anthropologues engagés dans le processus venant conforter la vision dominante de l'establishment (Escobar, 1991).

Plusieurs auteurs ont souligné l'importance de questionner les termes mêmes du discours occidental qui sous-tend cette vision. Arturo Escobar, qui a d'ailleurs réfléchi sur la société colombienne, est l'un de ces auteurs (1984-1985, 1991, 1995). Il s'est employé à décortiquer le discours hégémonique sur le développement et sur les populations qui en constituent la cible. Dans son ouvrage publié en 1995 particulièrement, Escobar considère le développement comme une expérience historique singulière qu'il examine selon trois axes reliés entre eux : d'abord celui de la construction de l'objet, ensuite celui du système de pouvoir qui régule les pratiques et, enfin, celui des formes de subjectivité qui sont suscitées par le discours du développement [5]. En regard de ces orientations, on peut dire que le présent ouvrage constitue une illustration du déploiement des effets du discours dans le cas particulier de la population de La Cocha. Mais plus encore, il s'agit de faire ressortir la complexité des rapports sociaux qui sont touchés par le discours et les pratiques en les considérant dans différents champs du social. On peut aussi voir cet ouvrage comme un exercice méthodologique qui consiste à approcher les dimensions multiples des rapports sociaux tout en tentant d'éviter les glissements conceptuels qui ont tendance à s'effectuer d'un champ de rapports sociaux à un autre.

En d'autres termes, je m'efforce de montrer que les concepts propres à un champ du social, plus précisément celui des structures, sont constamment projetés dans le champ des organisations et dans celui des individus. Les politiques de développement sont élaborées pour des catégories sociales abstraites. Par contre, leurs effets sont vécus dans le quotidien par des individus concrets. L'ajustement structurel en est sans doute l'illustration la plus éloquente. Des gens meurent tous les jours à la suite de décisions prises dans le confort moelleux des locaux de la Banque mondiale. Les politiques de développement, on le sait, ont souvent des effets désastreux. Les glissements conceptuels qui s'effectuent continuellement d'un champ à l'autre contribuent certainement à ce désastre.

 

2. Pour une meilleure connaissance de la région de La Cocha et de sa population

 

En plus de porter sur le développement, cet ouvrage entend également contribuer à une meilleure connaissance de la région de La Cocha en Colombie. Il s'agit d'une région de colonisation relativement récente à laquelle aucun anthropologue, colombien ou étranger, ne s'est encore intéressé, mais où, comme il convient de le souligner, les contribuables canadiens ont été à l'œuvre, à travers le financement d'un projet de développement par une agence canadienne. Je me suis donc efforcée de faire ressortir les spécificités sociales de la population qui s'y retrouve. Étant donné l'intérêt initial porté au développement dans ses dimensions économiques, l'étude s'est concentrée sur la production agricole et le travail. L'approche des différents champs du social et le recours aux concepts de genre et de génération nous permettent cependant d'entrevoir les dimensions politiques et culturelles de la production matérielle propre à cette région.

La recherche sur le terrain a généré une somme impressionnante de données dont la partie quantifiable a été traitée par informatique. Une analyse globale de ces données a été publiée en espagnol par un des membres de l'équipe de recherche, José López Arellano, au cours de l'année 1993. Dans les lignes qui suivent, j'évoquerai les caractéristiques générales de la région étudiée à la fois en tablant sur mes connaissances de première main et sur l'analyse de López Arellano.

La région de La Cocha tire son nom du lac du même nom, aussi connu sous le nom de lac Guamuez. Avec ses 17 kilomètres de longueur et ses trois à cinq kilomètres de largeur (dans sa largeur maximale), La Cocha est l'un des plus grands lacs de la Colombie. Situé un peu au dessous de 3 000 mètres d'altitude, le lac fait partie d'un bassin hydrographique couvrant quelque 22 500 hectares. La rivière Guamuez prend naissance au sud du lac et rejoint la rivière Putumayo, elle-même un affluent de l'Amazone. Le climat est frais (14° C en moyenne) et pluvieux (200 mm par mois). Le relief est accidenté ; la végétation est abondante, quoique la forêt vierge ait été décimée et ait laissé la place à une végétation secondaire. Les pentes du lac sont érodées et il s'y produit occasionnellement des glissements de terrain. Dix-sept hameaux (ou veredas) à l'habitat dispersé entourent le lac. La population, surtout originaire d'autres régions du département de Nariño, s'élevait à 4 500 habitants en 1983 (SDID, 1984). Les versants du lac n'ont été colonisés que depuis une cinquantaine d'années par des paysans expulsés de leurs communautés ravagées par le minifundisme et la violence politique.

Bien qu'ils se définissent comme des agriculteurs, les habitants de La Cocha pratiquent un éventail d'activités dont certaines, comme la fabrication du charbon végétal, sont tout aussi importantes que l'agriculture. Les hommes, les femmes et les enfants prennent une part active à la production. S'il se trouve certaines tâches qui sont le fait des hommes adultes exclusivement, tous les processus de production sont connus de l'ensemble des catégories sociales qui forment la population. Quoique chacun des hameaux soit formé de familles apparentées pour la plupart, ces dernières tendent, pour plus de la moitié d'entre elles, vers le type nucléaire (le père, la mère et les enfants). L'habitat est dispersé et l'entraide entre les maisonnées est minimale, bien que les institutions de ce type existent encore dans le milieu. Outre l'agriculture (principalement la culture de la pomme de terre et des oignons) et la fabrication du charbon, on retrouve des activités comme l'élevage des vaches et des cochons d'Inde. Hommes et femmes, surtout célibataires, travaillent occasionnellement comme journaliers sur les terres de leurs voisins. On remarque que les femmes, surtout les jeunes filles, sont portées à émigrer à l'extérieur de La Cocha de façon définitive. Le phénomène est important et se traduit par un déséquilibre démographique entre les hommes et les femmes dans toutes les catégories d'âge. Elles travaillent comme servantes ou comme cuisinières, non seulement à Pasto, mais aussi à Cali et en Équateur, particulièrement dans la ville de Santo Domingo où on retrouve un nombre remarquable de personnes originaires de la région que nous étudions.

La paysannerie de La Cocha s'insère dans les réseaux commerciaux plus larges à travers les commerçants locaux dans le contexte d'un clientélisme que l'on pourrait qualifier de « classique ». Les commerçants approvisionnent la population en produits de subsistance en échange, bien souvent, de sa production en charbon. En fait, il y a une hiérarchie d'intermédiaires entre les hameaux et le chef-lieu et entre ces dernières entités et la capitale, Pasto. Au sein des hameaux, ce sont de simples paysans disposant en général d'un moyen de transport (une chaloupe à moteur) et d'un peu de numéraire qui pourront se constituer en intermédiaires auprès des autres habitants moins nantis. Dans un milieu se caractérisant par l'absence de routes, le contrôle des moyens de transport peut constituer le fondement d'une certaine accumulation. Puisque les prix du charbon tendent à stagner et que ceux des biens de consommation ne cessent de monter, la grande majorité des familles paysannes sont endettées depuis des années auprès des commerçants du chef-lieu ou de la ville, qui sont en fait des usuriers ou, dans le langage local, des gamonales. Le clientélisme n'est pas qu'économique. Il est aussi politique. Les gamonales sont souvent des politiciens locaux appartenant aux deux partis dominants de la Colombie (les libéraux et les conservateurs) et ils s'assurent les votes requis en saupoudrant leurs bienfaits et en en promettant encore plus.

Quelques entités gouvernementales et paragouvernementales sont présentes à La Cocha et plusieurs s'intéressent à la protection et à la valorisation de l'environnement. La région de La Cocha constitue en effet une ressource touristique non négligeable pour le pays. Les couples de la petite-bourgeoisie y effectuent volontiers leur voyage de noces. Les écoliers y font également des excursions et on y retrouve des touristes nationaux et internationaux, surtout en provenance de l'Équateur. Le lac n'est pas très poissonneux, mais on y fait de la pisciculture (la truite arc-en-ciel principalement), et de nombreux petits restaurants bordent la principale route d'accès au chef-lieu. Il y a un service de chaloupes entre le hameau de El Puerto, voisin de El Encano, et l'île de La Corota qui constitue un sanctuaire d'oiseaux et un parc protégé où on retrouve toutes les espèces d'arbres, d'arbustes et de plantes qui couvraient autrefois les pentes du lac. La Corota est aussi un lieu de pèlerinage local réputé et les fidèles peuvent se recueillir dans une chapelle à cet effet. L'État colombien est représenté dans chacun des hameaux par la Junta de Acción Comunal entité mise en place dans les années 1960 pour assurer le contrôle des populations. Le président de la Junta a des pouvoirs fort limités, mais il constitue le premier maillon de la chaîne administrative. En fait, ses tâches sont bien ponctuelles et se résument souvent à la réclamation de services qui ne viennent jamais, comme le tracé des routes, l'électrification des hameaux et, en collaboration avec le comité de parents, l'obtention d'une école et surtout d'institutrices et d'instituteurs.

La scolarisation est minimale à La Cocha. Bien que les premières années du primaire soient offertes dans presque tous les hameaux qui entourent le lac, les jeunes alternent entre l'assistance à l'école et le travail des champs. Souvent, ils ne peuvent étudier parce que le hameau n'a pas obtenu d'institutrice cette année-là, ou encore parce que celle-ci occupe simultanément deux emplois dans des hameaux différents et s'absente régulièrement de son poste. Dès le secondaire, ils doivent étudier au chef-lieu de El Encano, situé au nord du lac. Comme il n'y a pas de voies carrossables entre les hameaux (sauf ceux qui sont situés au nord), les jeunes doivent compter sur de la parenté pour les héberger au chef-lieu. Plusieurs doivent donc renoncer à étudier.

Le chef-lieu est aussi le site principal du culte, bien qu'il y ait des chapelles dans plusieurs hameaux. Toute la population est catholique pratiquante et plusieurs individus sont engagés dans l'apostolat avec des organisations de pastorale sociale. La population de La Cocha partage plusieurs caractéristiques sociales avec l'ensemble des populations andines, notamment celles des fêtes et des pèlerinages. La fête patronale de La Cocha est la Divina Pastora, mais celle que l'on célèbre avec grandes pompes est la Virgen de Lourdes, vierge à laquelle on attribue des pouvoirs miraculeux. Elle est fêtée le 11 février de chaque année, ce qui est l'occasion de grands rassemblements qui convergent vers l'île de La Corota. Quant à eux, les pèlerinages s'effectuent principalement lors de la semaine sainte vers Ipiales où se trouve le sanctuaire de Las Lajas. Les fidèles parcourent à pied les 80 kilomètres qui séparent La Cocha du sanctuaire, souvent pour remplir une promesse faite à la Vierge ou à un saint pour l'obtention d'une faveur matérielle. Aussi très réputé pour ses pouvoirs miraculeux, le Christ noir de Buga (el Señor de Buga), petite ville située près de Cali, la capitale du département d'El Valle, attire aussi un grand nombre de fidèles de La Cocha.

Comme nous le verrons au chapitre 4, La Cocha constituait, jusqu'à il y a une cinquantaine d'années, une réserve pour les Indiens de la vallée voisine du Sibundoy dans le département du Putumayo. En fait, les Indiens n'exploitaient guère les pentes du lac, le climat de la vallée étant beaucoup plus clément et favorisant davantage de cultures. Aujourd'hui, on voit encore quelques rares Indiens à La Cocha où ils ne viennent que lorsqu'ils ont un besoin urgent de travailler comme journaliers. Pourtant plusieurs patronymes fort répandus à La Cocha, comme Matabanchoy et d'autres, sont également courants dans la vallée du Sibundoy, évoquant ainsi des contacts entre les deux populations. Il a cependant été impossible de le vérifier, le tout ne faisant pas partie de la mémoire collective. Étant donné qu'il n'y a jamais eu à ma connaissance d'études ethnographiques de la population de La Cocha, il est difficile de dire à quel point celle-ci a intégré certaines parties du patrimoine indien. On retrouve à La Cocha certains éléments de culture matérielle qui sont tout à fait indiens, comme la fabrication de la chicha, une boisson fermentée à base de maïs. On retrouve également des croyances et des représentations qui ne tiennent pas tant à la culture indigène en tant que telle mais surtout au mélange qui a résulté de la confrontation de la société coloniale dominante et des Indiens au cours des derniers siècles. En effet, les membres de la population de La Cocha n'hésitent pas à recourir aux guérisseurs indiens de la vallée du Sibundoy et à ceux de la ville de Pasto – d'ailleurs fort réputés dans toute la Colombie – lorsqu'ils sont affectés d'une maladie grave. Une étude ethnographique approfondie révélerait sans aucun doute un ensemble de caractéristiques partagées par les deux populations qui, autrement, n'ont pas de contacts particuliers.

Parmi les traits tirant leur origine de la culture andine plus large, on peut retenir celui de la minga à laquelle s'adonne la population de La Cocha. Il s'agit d'un travail communautaire occasionnel entrepris pour résoudre des problèmes d'ordre pratique comme la construction de sentiers, le drainage des abords d'une rivière, la construction d'une école ou d'une chapelle. Parce qu'elle constitue une instance de mobilisation évidente et qui fait partie du bagage culturel de la population, la minga a été utilisée par plusieurs entités politiques et communautaires à des fins diverses. Actuellement, elle constitue un des outils de travail fondamentaux de l'Association pour le développement paysan avec qui mon équipe de recherche a travaillé. Cette association est présente à La Cocha depuis le début des années 1980 et, par les projets qu'elle encourage, contribue à diffuser une conception particulière du changement social.

La région d'étude visée par la recherche entreprise par mon équipe et moi-même à partir de 1989 concernait essentiellement la partie sud du lac La Cocha, à l'exception du hameau de Romerillo, situé un peu plus au nord. Il s'agit d'environ 1 000 habitants. Les hameaux étudiés sont Santa Isabel, Santa Lucia, Ramos et Santa Teresita et Romerillo. Seul ce dernier hameau est relié au chef-lieu par une route de terre carrossable pendant la plus grande partie de l'année.

L'Association pour le développement paysan est présente dans les cinq hameaux. De petits projets générateurs de revenus pour les femmes y ont été implantés. Il s'agit principalement de l'élevage des cochons d'Inde et des vaches laitières, et, secondairement, de la culture des mûres et de la pisciculture. La recherche s'est basée sur un recensement exhaustif des cinq hameaux et sur l'étude approfondie d'un échantillon de 67 maisonnées réparties plus ou moins également dans chacun des hameaux. La moitié des maisonnées ont été choisies parmi celles qui étaient engagées dans les projets générateurs de revenus, et l'autre moitié, parmi celles qui ne l'étaient pas mais qui partageaient les mêmes caractéristiques démographiques que les premières.

Grâce à cette méthodologie d'appariement, chacune des membres de l'équipe a pu mettre en relief des instances ponctuelles de changement. Ainsi, Jocelyne Côté a pu démontrer dans son mémoire de maîtrise sur le travail des enfants, et chiffres à l'appui, que les pressions faites sur ces derniers et les attentes dont ils étaient l'objet étaient plus grandes dans les familles qui recevaient du crédit pour les petits projets que dans les autres. En effet, ces familles valorisaient davantage la scolarisation tout en exigeant d'eux davantage de participation aux tâches productives, précisément les tâches supplémentaires liées aux petits projets générateurs de revenus promus par l'ADC (Côté, 1993b).

Il s'agit là d'une constatation fort éloquente sur le développement et le sens du changement social. Par contre, au niveau global, une comparaison des questionnaires socio-économiques concernant la combinaison des forces productives, la production, les revenus et les dépenses appliqués aux maisonnées liées à l’ADC et à celles qui n'y sont pas liées n'a révélé aucun contraste particulier pour l'ensemble des indicateurs conventionnels retenus. En d'autres termes, le changement ne se manifeste pas d'emblée à ce niveau. Il m'a donc paru plus intéressant et pertinent de creuser certains des indicateurs, telle la division du travail, et ce, pour l'ensemble des activités économiques significatives, qu'elles soient liées ou non aux petits projets. J'ai donc choisi d'envisager le changement social comme étant lié à la fois aux initiatives de l’ADC et au développement des rapports que les populations entretiennent avec le marché en général.

Ma familiarisation avec la région de La Cocha a commencé en 1988, alors que j'ai effectué le travail d'évaluation mentionné plus haut. Par la suite, pour le démarrage de la recherche qui fait l'objet de cet ouvrage, j'y suis demeurée pendant six semaines à l'automne 1989. Alors que les auxiliaires s'étaient installés dans leur hameau respectif, j'en ai profité pour faire une étude portant sur l'Association pour le développement paysan. J'ai révisé les archives existantes au siège social de l'ADC à Pasto et au siège social de la Coopérative à Santa Lucia tout en participant au travail d'organisation de l'ADC. Je me suis livrée à des entrevues approfondies avec les membres du comité de professionnels et du comité exécutif de l’ADC et j'ai reconstitué les antécédents et l'histoire de l'organisation. C'est l'année suivante, en 1990, que j'ai séjourné dans le hameau de Romerillo et que j'y ai effectué le travail de terrain. Ce séjour a duré près de trois mois, entre les mois de septembre et décembre 1990. Je suis demeurée avec une famille paysanne et j'ai recueilli les données pertinentes tout en supervisant le travail des autres membres de mon équipe qui séjournaient simultanément dans les hameaux voisins et en faisant la navette entre La Cocha et Pasto où j'ai continué mon enquête auprès de l’ADC.

En somme, les données qui servent d'armature à l'étude du changement social et des rapports sociaux que je propose ici ont été recueillies entre 1988 et 1990. Elles ont été analysées au cours de l'année 1992 alors que je m'engageais dans une nouvelle recherche financée par le CRDI, davantage axée sur la recherche-action-participation qui, bien que n'étant pas centrale à mon propos ici, a très certainement influencé une partie de l'interprétation, d'autant plus que je suis retournée au moins deux fois par année à La Cocha entre 1992 et 1996. La rédaction de cet ouvrage s'est terminée au début de 1997.

 

3. La structure de l'ouvrage

 

Cet ouvrage se divise en sept chapitres incluant l'introduction. Alors que les trois chapitres suivant l'introduction concernent l'approche conceptuelle (chapitre 2), la situation des femmes colombiennes (chapitre 3) et l'histoire de La Cocha (chapitre 4), les trois derniers chapitres reflètent les choix méthodologiques que j’ai posés quant à l'approche du changement social et des rapports sociaux des points de vue des structures (chapitre 5), des individus (chapitre 6) et des organisations (chapitre 7).

Ce premier chapitre qui s'achève et qui a servi d'introduction avait pour objectif de préciser les circonstances de la recherche et de discuter des choix méthodologiques posés. Il m'a semblé important de relater les circonstances de la recherche et de rendre justice au travail d'équipe qui a soutenu la recherche. Il était également nécessaire d'évoquer l'origine de cette recherche et les préoccupations plus larges qui l'ont guidée. Le deuxième chapitre porte sur les femmes, les genres et le développement. Tout en prenant comme tremplin la critique des politiques publiques nord-américaines concernant l'intégration des femmes au développement, j'y pose les balises conceptuelles et méthodologiques qui me guideront tout au long de l'analyse du changement et des rapports sociaux déployée au cours des six chapitres suivants. C'est dans ce chapitre que je circonscris plus précisément les champs sociaux et que je définis ce que sont les rapports hiérarchiques. Le troisième chapitre concerne les femmes paysannes colombiennes. Je m'efforce de fournir les données contextuelles permettant de situer les femmes de La Cocha. Ce chapitre est en très grande partie basé sur des études effectuées par des chercheuses latino-américaines et colombiennes. Le quatrième chapitre est consacré au contexte immédiat de La Cocha. Je m'y adonne à la reconstitution du contexte historique de colonisation récente dans lequel s'est développée la région de La Cocha. Il s'agit d'un chapitre basé à la fois sur des données secondaires et sur des témoignages directs des colons.

Quant au cinquième chapitre, il porte sur le champ des structures. J'y fournis les résultats de l'enquête tels que regroupés autour des catégories de travail, de reproduction et de production. L'ensemble du chapitre est traversé par les concepts de genre et de génération qui ont servi à organiser les résultats. Un des objectifs du chapitre est de démontrer qu'au-delà de la participation de toutes les catégories sociales à l'ensemble des activités agricoles et même au travail ménager, les hommes, les femmes et les enfants ont tendance à se concentrer différemment dans certaines tâches précises qui relèvent de chacune de ces activités. Dans le sixième chapitre, je me consacre au champ des individus et de la vie quotidienne. Grâce aux résultats de l'application de la technique des récits de vie, j'y présente quatre femmes de générations différentes en insistant sur les rapports de genre qui ont constitué le fil conducteur de leurs activités productives et reproductives. Le fait que ces femmes appartiennent à quatre générations différentes nous fournit une vision tout à fait dynamique du changement social tel que ces individus l'ont vécu concrètement. Un des objectifs de ce chapitre est d'apporter un complément illustratif à l'analyse quantitative qui l'a précédé. Le septième chapitre est consacré à l'étude du champ des organisations avec l'étude de l'Association pour le développement paysan. J'y reconstitue l'histoire de cette organisation. J'y examine la pratique du développement qui la caractérise, soit la participation communautaire, pour enfin m'arrêter sur les rapports de genre et de génération qui ont présidé à l'implantation des petits projets générateurs de revenus à La Cocha par l'entremise de PADC. L'objectif poursuivi dans cette partie est de réfléchir sur la contribution des organisations de développement au changement social.

Dans la conclusion, j'effectue un retour sur l'ensemble de la démarche empruntée tout au long de cet ouvrage et j'évoque les directions qu'a prises le changement social à La Cocha depuis la fin de ma recherche.


[1] Dans sa première phase, qui a duré de 1989 à 1992, cette recherche a bénéficié de la présence du professionnel de recherche José López Arellano, docteur en anthropologie de l'Université Laval, et des auxiliaires de recherche Daniel Roy (en 1989), Renée Ménard (en 1989 et en 1990) et Jocelyne Côté (en 1990). Les titres et les dates de publication de López Arellano, de Ménard et de Côté, de même que celles des mémoires de maîtrise de ces deux dernières, sont fournis dans la bibliographie de cet ouvrage.

[2] En fait, ces assistants et assistantes de recherche ont pris une part telle à la recherche sur laquelle se base le présent ouvrage que, dès 1992, nous avons entrepris une deuxième phase de la recherche, participative cette fois, qui consistait précisément à renforcer la formation de la paysannerie aux méthodologies de recherche propres aux sciences sociales. Il ne sera pas question de cette recherche ici, mais les résultats préliminaires ont été publiés dans Labrecque (1994b). La recherche, intitulée « Formation de la paysannerie et rapports hiérarchiques », a été financée de 1992 à 1996 par le CRDI.

[3] Ce que ne permettent pas, notamment, les méthodes d'évaluation rapide (rapid assessment procedure) (Scrimshaw et Gleason, 1992) qui tendent à s'imposer de plus en plus sur le terrain et dont on oppose la prétendue efficacité aux méthodes « classiques » de l'anthropologie qui, elles, seraient trop onéreuses. Avec Sabelli (1993), on ne peut que constater que l'anthropologie est, comme d'autres disciplines, sacrifiée aux considérations d'efficacité et de maximisation de l'approche libérale.

[4] Je continuerai à parler de politiques d'IFD en dépit du fait qu'elles sont désormais présentées, notamment par l'ACDI, comme des politiques « genre et développement ». Je m'en expliquerai dans le chapitre 2.

[5] J'ai recensé l'ouvrage d'Escobar dans Labrecque (1996b).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 15 juin 2008 7:57
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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