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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

HISTOIRES D'IMMIGRÉES.
Itinéraires d'ouvrières colombiennes, grecques, haïtiennes et portugaises de Montréal
. (1987)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Micheline Labelle, Geneviève Turcotte, Marianne Kempeneers, Deidre Meintel, HISTOIRES D'IMMIGRÉES. Itinéraires d'ouvrières colombiennes, grecques, haïtiennes et portugaises de Montréal. Montréal: Les Éditions du Boréal Express, 1987, 275 pp. Une édition numérique réalisée par Diane Brunet, guide de musée, retraitée du Musée de La Pulperie à Chicoutimi. [L'auteure nous a accordé sa permission de diffuser en libre accès à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales le 9 janvier 2018.]

[9]

HISTOIRES D’IMMIGRÉES.
Itinéraires d’ouvrières colombiennes, grecques,
haïtiennes et portugaises de Montréal.

Introduction

Venues de Grèce, d'Haïti, de Colombie et du Portugal, des ouvrières racontent ici leur expérience. Toutes sont issues de familles paysannes ou de couches populaires urbaines. Elles sont venues à Montréal, les unes pour rejoindre un membre de leur famille, les autres seules. Quel qu'ait été leur statut, elles sont très vite entrées sur le marché du travail, en dépit et en raison de leurs responsabilités familiales. Leur histoire illustre le rôle central joué par les femmes dans les migrations internationales de travail.

Tant aux États-Unis qu'en Europe ou au Québec les statistiques tendent à démontrer l'importance croissante des femmes dans les flux migratoires. Mortimer et Bryce-Laporte [1] ont nettement mis en évidence les caractéristiques de la « nouvelle immigration » des décennies 70 et 80 aux États-Unis : surféminité, apparition de nouvelles régions du globe (les Caraïbes, l'Amérique latine et l'Asie) comme grandes pourvoyeuses de main-d'oeuvre en lieu et place de l'Europe, importance des flux d'illégaux et de réfugiés (15% des 100 millions de travailleurs en 1980, selon Portès et Walton) [2].

En Europe de l'Ouest, de 30% de la population totale immigrée qu'elles étaient en 1975, les femmes du Tiers-Monde et de l'Europe du Sud (dite la périphérie européenne) sont devenues 40% de la population migrante en 1980 ; elles représentent 25% de la population active immigrée [3]. Mais leur participation demeure largement sous-estimée parce que, d'une part, l'institution du parrainage masque souvent leur accès au marché du travail et que, d'autre part, c'est surtout dans les secteurs informels de l'économie qu'elles sont actives, et dans le travail au noir, en expansion [4].

[10]

Des 914 000 immigrés admis au Québec, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, près de la moitié (439 000) étaient des femmes. En 1981, 270 000 d'entre elles étaient encore au pays et représentaient environ 8% des Québécoises et 18% des Montréalaises, la majorité (soit 88%) résidant dans la métropole [5]. Il s'agit là d'une proportion relativement stable depuis le début du siècle, puisque alors elle était déjà de 5,5% [6].

Cependant, cette représentation des femmes dans l'immigration internationale varie selon le pays de naissance. C'est ainsi que, dans le cas de la Grèce et du Portugal, les hommes sont toujours légèrement surreprésentés par rapport aux femmes alors que les Haïtiennes, à l'instar des Antillaises [7], et les Colombiennes sont généralement plus nombreuses que leurs compatriotes masculins à venir se fixer au Québec. C'est ce qu'illustrent les tableaux 1 et 2.

Par ailleurs, le net changement survenu dans la composition ethnique de l'immigration internationale depuis 1970 est imputable à la levée des mesures restrictives de la politique canadienne d'immigration. Lors du recensement effectué en 1971, environ 80% de la population féminine immigrée était de souche européenne (Italie, Grande-Bretagne, France, Grèce, Belgique, Pologne, Hon-

Tableau 1
Volume de la population née en Colombie,
Grèce, Haïti et Portugal selon le sexe, Québec, 1946-1981

Pays d'origine

Femmes

Hommes

Colombie

950

845

Grèce

13 590

14 715

Haïti

13 995

11 785

Portugal

10 535

10 895

Population née hors du Canada

257 750

261 840


Source : D. Desrosiers, Quelques groupes de femmes québécoises, similitudes et /ou divergences quant aux caractéristiques socio-démographiques, (Colombie, Grèce, Haïti et Portugal), Montréal, Centre de recherches caraïbes (Université de Montréal) et Département de sociologie (UQAM), 1985.

[11]

Tableau 2
Répartition de la population recensée au Québec en 1981
selon le sexe, le pays de naissance et l'origine ethnique

Pays de naissance et origine ethnique*

Femmes

Hommes

Total

% des femmes

Colombie

Née en Colombie

950

855

1805

52,6

Origine ethnique

1 184

1 109

2 293

51,6

colombienne**

Grèce

Née en Grèce

13 805

14 830

28 635

48,2

Origine ethnique grecque

23 675

25 745

49 420

47,9

Haïti

Née en Haïti

13 995

11 785

25 775

54,3

Origine ethnique haïtienne**

17 170

15 056

32 226

53,3

Portugal

Née au Portugal

10 585

11010

21 595

49,0

Origine ethnique portugaise

13 400

13 970

27 370

49,0

Population née hors du Canada

260 990

264 965

525 955

49,6

Population née au Canada

3 005 215

2 907 230

5 912 445

50,8

Total

3 266 205

3 172 195

6 438 400

50,7


* À partir des recensés n'ayant déclaré qu'une seule origine ethnique.
** Il s'agit d'une estimation.
Source : Denise Desrosiers, op. cit., p. 105.


grie, Roumanie, Espagne, etc.), américaine et chinoise. Par la suite, les femmes originaires des Caraïbes, d'Afrique et d'Asie ont pris une importance considérable puisque, d'après le recensement de 1981 [8], elles représentent à elles seules 30% de la population féminine née à l'extérieur. Ces changements se retrouvent autant au Canada qu'au Québec.

[12]

Quelle place occupent au Québec les communautés d'appartenance des femmes immigrées dont on parlera dans ce livre ? En 1981, on estimait la taille de ces communautés respectivement à 2 293 personnes (Colombie), 49 420 (Grèce), 32 226 (Haïti) et 27 370 (Portugal).

Quant au tableau 3, il met en évidence deux types d'immigration récente : Haïti et Colombie, et deux types d'immigration plus ancienne : Grèce et Portugal. Haïti et la Colombie, en effet, ne fournissent le gros des effectifs qu'à partir des années 1970 (85% pour Haïti et 87% pour la Colombie), date à laquelle plus de la moitié de la communauté portugaise et plus des trois quarts de la communauté grecque sont déjà constitués.

L'ensemble de ces données indique que les femmes de la périphérie européenne et du Tiers-Monde constituent maintenant une partie importante de ce qu'on appelle « l'armée de réserve » prête

Tableau 3

Répartition des quatre groupes recensés au Québec en 1981
suivant la période d'immigration (en%)

Avant 1946

1946-1960

1961-1970

1971-1981

Colombie

Hommes

3,6

9,5

87,0

Femmes

1,5

10,5

87,9

Grèce

Hommes

1,2

31,3

45,8

21,9

Femmes

1,3

32,5

43,8

22,5

Haïti

Hommes

0,1

1,2

14,4

84,3

Femmes

0,2

1,5

12,7

85,6

Portugal

Hommes

0,1

13,9

41,5

44,6

Femmes

0,2

10,9

45,0

43,9

Population née hors du Canada

Hommes

8,7

31,0

28,3

32,1

Femmes

11,7

28,5

27,7

32,1

Source : Denise Desrosiers, op. cit., p. 153.

[13]

à être mobilisée et mise au travail à la fois dans la société d'origine et dans les pays d'accueil. Plusieurs auteurs ont fait remarquer que la restructuration des migrations de travail va de pair avec la relocalisation du capital dans les régions périphériques, susceptibles de fournir une main-d'oeuvre docile et peu payée [9].

*
*    *

Étant donné l'expansion féminine de travail et les rares études qui existent sur les ouvrières immigrées au Québec, nous avons voulu sortir ces femmes de l'ombre des statistiques officielles et les rendre socialement visibles — saisir, décrire, comparer leurs modes de vie dans leurs pays, leurs procès migratoires, leurs trajectoires socio-professionnelles au Québec et comprendre comment leur situation d'immigrées se répercute sur leur vie en général.

Mais, au-delà de cette analyse, nous nous sommes fixé un autre objectif : susciter une réflexion théorique susceptible, par le biais de plusieurs éclairages (sociologique, anthropologique, démographique) et d'outils méthodologiques divers, de rendre compte d'une réalité migratoire qui de plus en plus devient partie intégrante de l'histoire du Québec.

Notre recherche a comme thème central le « travail ». Il inclut à la fois le travail rémunéré et le travail domestique et tout particulièrement la façon dont les femmes gèrent l'articulation des deux. La réflexion théorique portant sur le travail féminin (domestique et salarié) a fait des progrès importants au cours des dernières années. Le cas des femmes immigrées pose cependant un problème particulier. Parce qu'elles sont souvent parrainées par un chef de famille masculin et donc dépendantes de lui et qu'elles sont victimes de l'ethnocentrisme patriarcal du milieu ambiant, leur contribution effective au marché du travail a été d'autant plus occultée. On a vu se développer depuis une décennie une problématique spécifique des ouvrières et employées exécutantes immigrées : c'est ce que mettent en évidence, un certain nombre d'études internationales. Ces études tentent de saisir l'articulation des processus discriminatoires à l'œuvre dans le cas de ces femmes et qui les touchent à titre d'ouvrières, à titre d'immigrées et à titre de femmes.

[14]

Il faut mentionner également que la plupart des études sur la migration internationale limitent leur approche tantôt au seul contexte du pays importateur de main-d'œuvre, et tantôt, mais plus rarement, à celui du pays exportateur. Nous chercherons, quant à nous, à reconstituer l'unité profonde de ce champ qu'est la migration internationale de la force de travail, de son point de départ à son point d'arrivée. Car, comme le souligne Sayad, toute absence de référence au contexte de vie dans le pays d'origine est condamnée à « produire une vue partielle et ethnocentrique du phénomène migratoire [10] ».

*
*    *

Dans tous les pays européens importateurs de main-d'œuvre, les travailleurs immigrés des deux sexes sont surreprésentés, par rapport à la population active nationale, dans un nombre restreint de secteurs économiques et d'emplois, caractérisés par un travail manuel intensif, de mauvaises conditions de santé et de sécurité, un travail répétitif et monotone, effectué à la pièce et par équipes tournantes, de bas salaires et des horaires empêchant toute vie sociale normale [11].

Quant aux travailleuses immigrées, plus particulièrement, on les retrouve de façon disproportionnée dans les ghettos féminins d'emplois sous-payés : domesticité, hôtellerie, industrie du vêtement, du cuir et de la chaussure, petit commerce, soins infirmiers, secteurs manuels des services d'entretien, industrie des produits métalliques et électriques. De plus, leur rôle dans l'économie informelle est crucial. Comme le note Morokvasic : « Le travail à bon marché des femmes immigrées est la pierre angulaire de la survie ou de la reviviscence du sweat system du 19e siècle dans les métropoles des États industriels avancés, comme New York, Paris et Londres [12]. »

Aux États-Unis, on a également montré comment les femmes de certaines minorités ethniques et raciales sont cantonnées dans des emplois spécifiques, non qualifiés, dont les revenus sont par le fait même inférieurs à ceux des individus, hommes et femmes, d'origine anglo-saxonne et inférieurs aussi à ceux des hommes appartenant au même groupe ethnique ou racial qu'elles [13].

[15]

Malgré le contexte de crise, Sassen-Koob relie le rôle économique central joué par les femmes de la périphérie dans l'économie américaine à un réaménagement de la division internationale du travail : les entreprises se relocalisent dans des régions surdéveloppées où les femmes composent une main-d'oeuvre subalterne, flexible, et des travailleurs quittent la périphérie pour gagner les secteurs en déclin du centre, menacés par la crise. On peut donner comme exemple les secteurs du vêtement et du textile de la ville de New York, dans lesquels on observe parallèlement une relance de la sous-traitance et du travail à domicile [14].

Au Canada et au Québec, une différence essentielle apparaît. Tout en étant aussi concentrée, la main-d'oeuvre immigrée (masculine et féminine) se distribue ici de façon bipolaire : soit dans les catégories professionnelles qualifiées, soit dans les catégories manuelles du secteur de la fabrication et des services. Cette situation tient aux besoins spécifiques en main-d'oeuvre, aux politiques de réunification des familles qui ont encouragé l'immigration permanente des ressortissants des pays industrialisés et sous-développés, et à l'extrême sélection exercée à l'endroit des pays du Tiers-Monde [15].

Analysant le recensement de 1971, Boyd montre la surreprésentation des femmes immigrées par rapport à la main-d'œuvre masculine immigrée. On les retrouve dans un nombre restreint de secteurs : production manufacturière, services, santé, enseignement, travail de bureau, et à des postes moins bien payés et moins prestigieux : services personnels, enseignement à l'élémentaire, soins infirmiers, etc. Même constatation quand on les compare avec la main-d'oeuvre féminine nationale : elles sont sous-représentées dans les postes de directrices, de professionnelles, d'employées de bureau et de vente, et surreprésentées dans les emplois de « cols-bleus » (services et manufactures) [16]. Arnopoulos, Ng et Das Gupta, Ng et Ramirez ont plus particulièrement étudié la situation des travailleuses des classes populaires, celles que l'on a qualifiées de « main-d'œuvre captive » [17]. Trois secteurs, à Toronto, révèlent une concentration particulière de la force de travail immigrée non anglophone : 1) celui de la domesticité privée et des services d'entretien pour les bureaux privés de professionnels ; 2) les strates inférieures de l'industrie des services (restaurants, etc.), les services d'entretien ménager et de conciergerie, l'industrie alimentaire ; 3) les échelons [16] inférieurs des manufactures et du petit commerce de détail. Ng et Ramirez mentionnent un secteur d'emploi peu étudié dans la littérature canadienne ou québécoise : celui des petites entreprises détenues par un patronat qui appartient lui-même à un groupe ethnique minoritaire (petites boutiques, supermarchés, delicatessen, etc.) et qui desservent les diverses communautés culturelles [18].

Les mêmes observations valent pour le Québec. Proulx note que les immigrées venant des pays d'Europe du Sud se retrouvent bien plus nombreuses que les immigrés et les Québécoises d'origine dans les secteurs « faibles » de l'économie. Ainsi, en 1971, 80% des travailleuses immigrées de la région de Montréal sont employées dans les manufactures, comparativement à 36% des travailleuses québécoises [19].

En 1981 Lamotte constate que la situation n'a pas changé. Si les immigrées représentent aujourd'hui 4% de la main-d'œuvre totale, « elles sont cependant six fois plus représentées dans les secteurs de la confection des vêtements, de la bonneterie et du textile (18%), deux fois plus représentées dans le secteur des services personnels (7%) et environ une fois et demie dans les services de santé et les services sociaux (5%) [20] ». Ces secteurs illustrent bien la structure dualiste du marché du travail et la bipolarisation de l'immigration féminine qui s'y greffe. Ainsi dans les manufactures et les services, on trouve des femmes d'Europe du Sud, installées depuis plus longtemps au Québec, et la « nouvelle immigration » en provenance du Tiers-Monde (Asiatiques, Latino-Américaines, Caraïbéennes, etc.) des années soixante-dix. Dans les secteurs de la santé et des services sociaux et de l'enseignement par ailleurs, on trouve les femmes plus qualifiées originaires des pays de l'Europe du Nord, des États-Unis, et la main-d'œuvre qualifiée du Tiers-Monde arrivée en 1971 [21].

Sans prétendre explorer en son entier le débat en cours sur la place qu'occupe la main-d'œuvre immigrée dans la structure de classe des pays industriels avancés, rappelons quelques-unes des thèses soutenues. Certains auteurs ont déjà considéré les minorités raciales et ethniques (les Noirs, les Asiatiques et les Mexicains aux Etats-Unis, ou les Algériens en France) comme des minorités à statut colonial, exclues des principaux groupes d'intérêt en présence [22]. D'autres voient dans la main-d'oeuvre immigrée à bon marché une « nouvelle classe ouvrière », voire une sous-strate (un [17] sous-prolétariat, une infra-classe ethnique) de la classe ouvrière nationale totalement extérieure à cette dernière et ayant avec elle des intérêts contradictoires [23]. D'autres enfin y voient au contraire une composante stratégique de la classe ouvrière, étant donné le rôle central que joue l'immigration au plan économique, et se refusent dès lors à parler de marginalité à propos de la population immigrée [24].

Le cas des femmes immigrées et prolétarisées exige toutefois un pas de plus dans la compréhension des processus liés à l'exploitation de classe et à la discrimination tant sexuelle que raciale et ethnique. En effet, selon Phizacklea, les travailleuses immigrées du Tiers-Monde et de la périphérie européenne constituent en Europe « une fraction racialement et sexuellement catégorisée de la classe ouvrière » (racially and sexually categorised fraction of the working class) [25]. Voilà qui ouvre une piste intéressante de réflexion.

La main-d'œuvre immigrée, tant masculine que féminine, a un rôle économique structurel majeur dans les pays occidentaux fortement industrialisés. Ce rôle a été largement étudié et nous nous contenterons d'en rappeler brièvement les aspects : 1) la surexploitation et le confinement dans certains postes, facilités par la vulnérabilité qui découle du statut juridico-politique de cette force de travail ; 2) la surproductivité observée dans la plupart des pays d'immigration (taux d'activité plus élevés que ceux des nationaux, nombre supérieur d'heures travaillées, etc.) ; 3) l'épargne réalisée sur les coûts sociaux de formation et de reproduction de cette force de travail pour les pays bénéficiaires, épargne facilitée par l'admission sélective exercée par l'Etat ; 4) la régulation conjoncturelle, occasionnelle, du marché du travail que permet cette force de travail en dépit du fait qu'elle ne pourrait être remplacée ; 5) le rôle exercé dans la restructuration de l'appareil productif — qu'il s'agisse de délocalisation industrielle, ou d'extériorisation de l'emploi par la pratique de la sous-traitance ; 6) la pression à la baisse exercée sur les salaires de la population active nationale et, en conséquence, la fonction d'obstacle aux manifestations d'une solidarité de classe par le fait même des antagonismes et des préjugés raciaux et ethniques [26].

À titre d'ouvrières immigrées, les femmes (comme les hommes) sont concentrées, on l'a vu, dans des secteurs à haute intensité [18] de main-d'œuvre et dans des emplois qui renforcent leur exploitation. De plus, elles suscitent un énorme potentiel d'épargne quant à tout ce qui touche le salaire indirect : avantages sociaux, sécurité sociale et assurance-chômage, économies sur les services de garderies et d'éducation (apprentissage de la langue, formation professionnelle, etc.) [27].

Les mécanismes assurant la rentabilité des fonctions de l'immigration sont liés au statut juridico-politique même de l'immigré : le simple fait de traverser une frontière nationale place le travailleur immigré dans une vulnérabilité particulière face à l'État et au patronat, à cause des barrières de la langue, de la méconnaissance des codes sociaux de défense du nouveau système social, de la crainte des déportations ou des tracasseries judiciaires dans certains cas, de la marginalité dans les structures d'organisation syndicale, etc. À titre d'immigrées, les ouvrières risquent de faire l'expérience de la discrimination raciale ou ethnique, discrimination qui renforcera leur confinement dans des types d'emplois précis.

Mais il y a plus : ces formes d'exploitation sont modelées et vécues d'une façon particulière parce que, comme les autres femmes, elles sont en position de subordination du fait de leur appartenance sexuelle [28]. En tant que femmes, en effet, elles sont confinées dans des ghettos d'emplois traditionnellement féminins où les salaires sont plus faibles que ceux des hommes, les possibilités d'avancement réduites, et la sécurité d'emploi moindre [29].

Ces ghettos renvoient à la division sexuelle du marché du travail, laquelle s'est construite autour d'une justification idéologique tenace : les femmes, définies d'abord comme mères et ménagères, ne représentent, pour le marché formel du travail, que des travailleuses subsidiaires ; leurs revenus sont des revenus d'appoint, qui viennent compléter celui du chef de famille. Au nom de leurs responsabilités familiales, les travailleuses sont donc amenées à choisir spontanément des emplois qui leur permettent de concilier leurs deux rôles : horaires souples, emplois à temps partiel, emplois à domicile, etc.

Parce qu'elle permet la conciliation entre les besoins en main-d'oeuvre flexible et les choix individuels des ouvrières, la prégnance de l'idéologie du rôle maternel profite au capital. Pour les travailleuses, par contre, une telle situation a des conséquences funestes. Tout d'abord, le temps de travail devient un critère majeur dans [19] le choix d'un emploi. Ensuite, la gymnastique à laquelle il leur faut constamment se livrer pour arriver à accomplir en vingt-quatre heures leur double tâche surmultiplie (il s'agit plus que d'un simple cumul) la fatigue et la tension nerveuse. Enfin, la priorité accordée par les femmes à leur rôle maternel est difficilement compatible avec une promotion personnelle dans l'emploi. Aussi Kergoat oppose-t-elle la mobilité linéaire de certaines catégories d'ouvriers à la mobilité « horizontale, diffuse et contradictoire » de l'ensemble des ouvrières [30].

Par ailleurs, l'expansion de la sous-traitance et du travail à domicile dans la restructuration industrielle affecte particulièrement les femmes. Dans ce type d'emplois, leur mobilité, leur protection sur le plan légal et leurs revenus y sont encore plus faibles [31].

Ainsi se trouve posée la question clé, celle de la discontinuité du travail féminin [32]. Cette discontinuité « est l'indice que l'activité féminine ne peut être analysée dans les mêmes termes que l'activité des hommes et qu'elle ne peut être dissociée de l'assignation des femmes au travail reproductif. L'activité des femmes est liée aux transformations du travail domestique au cours du cycle familial : son étude implique donc (...) la connaissance des trajectoires des femmes [33] ».

On sait par ailleurs que les interruptions fréquentes et les changements d'emploi, caractéristiques constitutives de l'activité féminine, sont un des facteurs qui favorisent et perpétuent les inégalités entre hommes et femmes sur le marché du travail. Par contre, peu d'études ont analysé en profondeur la nature et les déterminants de cette discontinuité.

Le stéréotype voulant que les femmes se retirent du marché du travail pour de longues périodes à la naissance des enfants ne correspond plus à la réalité. On se trouve aujourd'hui en présence d'un nouveau modèle d'activité : il y a d'une part maintien des femmes à l'emploi à travers toutes les étapes du cycle familial, mais d'autre part fréquence élevée des interruptions de courte durée. Cette fréquence varie évidemment avec l'âge, mais dans l'ensemble, les femmes mariées entre 20 et 59 ans connaissent quatre fois plus d'arrêts de travail que les hommes ; quels que soient les cohortes et les groupes d'âges envisagés, les motifs d'ordre familial et domestique sont des causes d'interruption pour les femmes et non pour les hommes [34]. Cependant, ils sont loin de constituer le seul [20] motif de la discontinuité féminine, le type de travail jouant un rôle déterminant. Ainsi, dans le cas des ouvrières, des vendeuses ou des domestiques, les conditions de travail souvent difficiles et les salaires peu élevés sont des facteurs de discontinuité [35].

Comment cette notion de discontinuité s'intègre-t-elle dans les débats portant sur les migrations de travail ? Au Canada, des enquêtes longitudinales effectuées en 1969, 1970 et 1971 ont permis de conclure à une rotation d'emplois plus grande chez les immigrés qui ont un travail manuel que chez ceux qui exercent une profession libérale  [36]. Faut-il en déduire que le double statut de femme et d'immigrée vient accroître le risque de discontinuité dans le travail ? L'absence de données comparatives ne nous permet pas de répondre. Cependant, notre enquête confirme l'importance de la discontinuité du travail chez les femmes immigrées. Elle montre aussi la difficulté de distinguer les faits des raisons invoquées pour expliquer les nombreux changements et interruptions d'emploi.

*
*    *

Exploitées à titre d'ouvrières et de femmes, les immigrées sont de plus souvent « enfermées » dans des enclaves ethniques d'emploi — enclaves mono ou pluriethniques. Ce phénomène a été surtout observé au Canada et aux États-Unis.

À partir du cas des Cubains à Miami, considéré comme prototype d'une enclave monoethnique, Portès montre que la main-d'oeuvre immigrée ne se répartit pas seulement selon un mode dualiste ou bipolaire, qui divise le marché du travail en un marché primaire, à salaires élevés, à sécurité d'emploi et à qualification élevée où se retrouve la main-d'œuvre nationale et la main-d'œuvre immigrée professionnelles, et en un marché secondaire à salaires faibles et à insécurité d'emploi, où se concentre la main-d'œuvre à bon marché, nationale et immigrée. Cette façon de voir, dit Portès, ne rend pas vraiment compte de la réalité ; il faut introduire le concept d'enclave ethnique. Le développement d'enclaves ethniques requiert deux conditions : la présence d'immigrés entrepreneurs-investisseurs et le renouveau d'une force de travail « ethnique » à travers l'immigration soutenue. Alors que pour Bonacich [37] les entrepreneurs de ces enclaves ont des fonctions précises eues égard [21] aux entreprises plus capitalistes de l'économie des sociétés fortement industrialisées, en devenant leurs sous-traitants et en réduisant les coûts de travail, Portès voit dans l'enclave un phénomène contradictoire d'exploitation-protection : « C'est grâce au travail mal payé des immigrés que peuvent survivre et se développer les entreprises à enclaves ethniques lesquelles, en retour, vont donner à ces mêmes travailleurs des chances de promotion [38]. » Donc l'enclave ethnique créerait des obligations réciproques et une voie possible de mobilité pour les travailleurs intégrés, distinguant ces derniers des travailleurs bon marché et vulnérables du classique secteur dit secondaire.

Plusieurs auteurs, à l'instar de Portès, voient dans l'« économie ethnique » ou la « niche ethnique » des structures alternatives d'emploi [39]. Mais, comme le soulignent Anthias et Phizacklea, c'est occulter le rôle que jouent les petits entrepreneurs immigrés dans l'exploitation de leurs compatriotes, en misant sur leurs liens de parenté et sur la similarité de leurs origines. Dans le cas des femmes, dont le rôle est central dans la constitution de cette économie ethnique, l'exploitation se fait au nom des relations patriarcales de la famille, étendues pour l'occasion à la sphère du travail : équipes de sous-traitance, travail à domicile, etc. [40]. On peut se demander si vraiment l'existence d'un patronat ethnique protège vraiment de la déqualification et autorise une certaine mobilité sociale. Bien que les situations observées dans ce livre ne correspondent pas exactement à la définition de l'enclave ethnique donnée par Portès, nous avons retenu et élargi cette notion afin de rendre compte du rôle de l'ethnicité dans les rapports d'exploitation. Une enclave peut être multiethnique et contribuer au maintien des travailleuses dans des catégories d'emploi particulières, tout en établissant une hiérarchie interne entre les groupes. Divers mécanismes se conjugeraient dès lors dans ce processus : précarité du statut d'immigrée (illégales, réfugiées, immigrées récemment arrivées) ; allophonie, dans certains cas perpétuée tout au long de la trajectoire professionnelle ; réseaux d'embauché à assise ethnique, où les contacts se font de personne à personne ; préjugés et discrimination à l'endroit de certains groupes ; préjugés raciaux et ethniques entre travailleuses.

*
*     *

[22]

Être paysanne en Grèce, brodeuse à domicile au Portugal, domestique ou revendeuse en Haïti, artisane en Colombie, c'est avoir un rapport au travail, une notion du temps et du revenu, une sociabilité, un rythme qualitativement autres que lorsqu'on travaille dans une manufacture de Montréal. Soumises à une division du travail et à des normes de productivité différentes, ces femmes subiront parallèlement la rencontre-choc (le choc culturel) avec la marchandisation généralisée de notre société, qui veut que tout s'achète et tout se paie [41].

Les changements sont en effet de taille : 1) pour certaines d'entre elles, une première expérience du salariat et donc de la possible autonomie financière que permet un revenu fixe, régulier, supérieur à celui du pays d'origine ; 2) pour la plupart, l'expérience de la condition ouvrière dans un contexte où l'organisation du travail est caractérisée, à des degrés divers, par le taylorisme (parcellisation des tâches et « despotisme » de l'usine) ou le fordisme (mécanisation des procès de travail) ; 3) ou encore le maintien d'une activité informelle (domesticité, travail à domicile, garde d'enfants, etc.), mais dans des conditions nouvelles.

Le passage de la périphérie à une société capitaliste avancée n'entraîne pas seulement une recomposition du procès de travail rémunéré, mais touche également le travail domestique. La question qui se pose ici est : comment les femmes immigrées peuvent-elles être à la fois aussi disponibles sur le marché du travail et tenir compte de leurs charges familiales ? Question directement issue de la réflexion théorique féministe sur le travail ménager et la double journée de travail [42].

Plusieurs études effectuées auprès d'ouvrières en voie de prolétarisation dans les formations sociales de la périphérie ont relevé des procès complexes de décomposition-recomposition-intensification de la division sexuelle du travail [43]. Dans le cas des femmes immigrées aux États-Unis, Mortimer souligne la transformation conflictuelle des tâches traditionnellement réservées aux femmes quant à l'entretien du ménage et la garde des enfants, dans un contexte où la famille nucléaire ou monoparentale tend à remplacer la famille étendue et les réseaux de support communautaires [44].

Ces changements dans la structure familiale et les réseaux de parenté et leurs effets sur les rapports hommes /femmes ont été également brièvement discutés par Morokvasic [45].

[23]

Selon Ng et Ramirez, la charge de travail domestique s'accroît, rendant la dépendance de la femme à l'égard de son conjoint plus grande. Plusieurs facteurs sont ici à l'œuvre : l) l’immersion totale de la famille dans une économie monétaire : dans les pays d'origine, le travail de la femme, bien que non entièrement approprié par l'industrie ou le salariat, est reconnu et visible, et elle contrôle relativement bien son travail quotidien ; dans une économie où le salariat est plus répandu, c'est le travail du mari qui est valorisé ; 2) les modifications du travail ménager : en situation d'immigration, il se privatise, se coupe des liens communautaires antérieurs, doit se faire à un rythme et selon un horaire adaptés à l'emploi du mari. De plus, même si la gestion du budget familial entraîne pour les femmes de nouvelles responsabilités, elles se considèrent non pas comme les propriétaires à part égale du revenu familial, mais comme des gestionnaires ; 3) leur participation au marché du travail est vue comme un revenu d'appoint, elle ne fait que s'ajouter à leurs responsabilités familiales et accroître d'autant leur journée de travail.

D'autres facteurs relèvent de processus institutionnels qui renforcent la dépendance des femmes immigrées dans la société canadienne : 1) la politique d'immigration fédérale, qui limite les droits civils des femmes parrainées : entrée conditionnelle au support financier du parrain, non-éligibilité au bien-être social et aux autres avantages sociaux, restrictions du droit aux programmes de langue et de formation professionnelle ; 2) enfin, la ségrégation sexuelle et ethnique inscrite dans le marché du travail. Tous ces facteurs contribuent à en faire une main-d'œuvre captive [46].

Les ouvrières immigrées viennent généralement de pays ou de régions semi-industrialisées (Grèce, Espagne, Italie du Sud, Portugal) ou sous-développées (Haïti, Jamaïque, Colombie, Liban, Vietnam, etc.) où les structures familiales, plus étendues, exigent davantage de l'individu que celles qui caractérisent les milieux urbains de nos sociétés. Les rapports entre hommes et femmes diffèrent également selon le contexte historique et la place des femmes dans l'économie. Ainsi, dans le cas du Portugal et d'Haïti, l'idéologie patriarcale, bien que solidement implantée, est contrebalancée par les variations que subit la structure familiale (patriarcale, matrilocale, etc.) en fonction de la classe sociale. De plus, la famille étendue, avec son ensemble de normes, devoirs et privilèges, représente en dépit de sa relative oppression un support considérable [24] pour la femme. Dans le pays d'immigration, ce support fera défaut. D'autres réseaux de parrainage, de parenté fictive par exemple, traditionnellement sources d'appui et d'autonomie sociale, se désagrégeront ou seront à tout le moins réduits, surtout dans les premiers temps de l'arrivée.

Ainsi, la dépendance de la femme à l'égard de son conjoint est susceptible de s'accroître du fait même de l'immigration ; la femme au foyer qui, dans son pays, avait une vie sociale riche et active se retrouve ici isolée et sans statut reconnu. Le resserrement de la conjugalité aboutira, selon les cas, au divorce ou à un renouvellement de l'intensité amoureuse.

*
*    *

Les données qui forment la trame de cet ouvrage proviennent d'une enquête par entretiens auprès de 76 travailleuses immigrées (ouvrières ou employées des services) originaires de la paysannerie et des classes populaires [47] de Colombie, d'Haïti, de Grèce et du Portugal.

Il nous paraissait essentiel que le point de vue adopté dans l'analyse soit celui-là même des personnes concernées, car ce que l'on sait actuellement des femmes immigrées n'est trop souvent que le reflet du regard que leur portent les autres. Aussi avons-nous retenu la méthode des récits de vie [48] : elle s'est révélée un instrument incomparable parce que le seul qui soit en mesure de rendre compte de la réalité vécue par ces femmes, « le seul qui permette à la fois de rendre aux sujets... une parole, tout en se gardant le droit et la possibilité de tenter, à travers les repères que sont les récits des événements... de dégager des mécanismes sociaux, des trajectoires, des choix, des déplacements significatifs... [49] »

Autre avantage de cette méthode : elle assure une finesse d'observation qui, mieux que les modèles linéaires classiques, permet de retracer le cheminement par lequel ces femmes ont décidé d'émigrer, et de reconstituer leur trajectoire socio-professionnelle d'une façon qui ait un sens pour elles, en tenant compte notamment des effets du cycle de vie.

[25]

Nous voulions aussi évaluer l'impact de l'appartenance ethnique sur le mode de vie. Il nous fallait donc mener notre recherche auprès des ressortissantes de plusieurs pays. Pour des raisons de temps et d'argent, nous avons dû nous limiter à quatre groupes nationaux, d'autant que nous souhaitions disposer, pour chacun d'eux, d'un nombre de cas suffisant pour obtenir par recoupement toutes les données pertinentes.

Pourquoi ces quatre pays en particulier ? Au point de départ, nous voulions que soient représentées à la fois ce que l'on a appelé plus haut « la nouvelle immigration » (deuxième moitié des années 70) et une immigration plus ancienne, remontant au début des années 60. De ce point de vue, il était logique de choisir Haïti, la Grèce et le Portugal. Haïti a été au cours des années 70, au premier rang des sources migratoires au Québec ; même chose pour le Portugal et la Grèce qui dans les années 60 ont été — avec l'Italie — les plus importants fournisseurs de main-d'œuvre d'origine paysanne ou ouvrière au Québec. Le choix de la Colombie est moins évident. Simplement, il nous semblait important de voir représentée l'immigration latino-américaine, laquelle est nouvelle ici. Si nous avons choisi la Colombie plutôt que le Chili qui, en 1981, fournissait le plus gros contingent latino-américain au Québec, c'est que l'immigration en provenance de la Colombie est plus strictement économique tout en étant majoritairement féminine.

La population cible de notre enquête étant très difficile à répertorier, nous avons dû opter pour un type d'échantillon non probabiliste par quotas. La sélection des femmes interviewées s'est faite sur la base du secteur d'activité : nous voulions que notre échantillon comporte une représentation d'ouvrières à domicile et en manufacture ainsi que de travailleuses des services, ceci afin de tenir compte un tant soit peu de la diversité des situations de travail. Notre échantillon a été constitué à partir des références fournies par des personnes ressources membres de réseaux que nous avons voulus le plus diversifiés possible afin d'éviter que n'apparaisse artificiellement une saturation de l'information. Nous avons fait appel tout à la fois à des organismes communautaires s'occupant d'immigrants, à des associations de groupes ethniques à caractère politique ou socio-culturel, à des professionnels — médecins, avocats, enseignantes et travailleuses sociales — œuvrant dans le milieu.

[26]

Le nombre de personnes à interviewer, dans une enquête de ce genre, est considéré comme suffisant lorsque l'information devient par trop répétitive. Nous avons donc interrompu notre travail sur le terrain lorsque nous avons eu le sentiment de ne plus voir apparaître de données nouvelles sur le sujet. Nous avions alors interviewé vingt Grecques, dix-neuf Colombiennes, dix-neuf Portugaises et dix-huit Haïtiennes. L'enquête s'est déroulée pour l'essentiel du mois de juin au mois de novembre 1981.

Qui sont ces femmes, devenues nos informatrices privilégiées ? Elles sont ouvrières en manufacture, couturières à domicile, employées dans des services d'entretien ménager, domestiques ou femmes de ménage. Leur âge varie entre 19 et 55 ans, avec une concentration dans la tranche des 25 à 45 ans. Ce sont surtout des femmes mariées, mais certaines sont séparées ou divorcées (des Colombiennes et des Haïtiennes surtout), quelques-unes sont célibataires, et les trois quarts d'entre elles ont des enfants. Enfin, presque toutes les Grecques, la moitié des Haïtiennes et un peu plus du tiers des Colombiennes et des Portugaises sont aujourd'hui citoyennes canadiennes.

Les entretiens étaient semi-directifs avec des relances orientées selon un guide implicite. Les narratrices disposaient d'une grande liberté d'expression, ce qui a l'avantage de laisser place aux digressions et de favoriser l'apparition de variables inconnues du (ou de la) chercheur(e) au début de l'enquête. Le guide d'entretien a été conçu comme une sorte de canevas permettant d'éviter une trop grande dispersion du récit et de systématiser le type d'information désiré [50].

La qualité de l'information étant en grande partie fonction de l'enquêteur dans ce genre d'étude, un soin tout particulier a été apporté au recrutement et à la formation des intervieweuses. Du même groupe linguistique que leurs interlocutrices et pour la plupart également originaires du même pays, les personnes recrutées pour conduire les entretiens étaient aussi membres actifs des communautés ethniques visées par l'étude. Toutes avaient, de plus, une formation de base en sciences sociales.

Les entretiens se sont déroulés dans la langue maternelle de la narratrice afin de faciliter le dialogue et d'éviter que notre échantillon ne soit limité aux seules femmes qui auraient maîtrisé le français ou l'anglais. Ils ont été enregistrés sur magnétophone, transcrits puis traduits.

[27]

Nous nous sommes retrouvées avec un matériel énorme, constitué de près de 15 000 pages d'entrevues, d'une très grande richesse de contenu. Une analyse thématique [51] a fait apparaître des constantes dans le flux spontané des récits. Ces constantes constituent la trame de notre commentaire que viennent illustrer de nombreux extraits des récits. Nous avons évité pourcentages et chiffres qui auraient inutilement alourdi le texte puisque notre échantillon n'est pas représentatif.

Évidemment, la méthodologie retenue ne permet pas de généralisations statistiques : les femmes interviewées ne constituent pas un échantillon représentatif au sens scientifique du terme. Mais nous sommes ici dans une situation d'enquête exploratoire ouverte, et nullement dans un processus systématique de vérification d'hypothèses. Par ailleurs, les conditions dans lesquelles les récits ont été recueillis nous autorisent à penser qu'ils traduisent les expériences d'un grand nombre de travailleuses immigrées et que le portrait qui s'en dégage est à tout le moins indicatif de leur réalité.

Quant à la fiabilité des données, elle se vérifie de plusieurs façons. Puisque l'enquête porte sur une vingtaine de récits de vie par groupe ethnique, auprès de femmes ayant la même appartenance sociale, il a été possible de confronter entre elles les informations recueillies et ainsi de contrôler progressivement la subjectivité des personnes interrogées. Nous avons également bénéficié de l'expérience vécue par les intervieweuses pour vérifier l'information fournie puisqu'elles étaient elles-mêmes immigrées et de même origine ethnique. Enfin, la fiabilité des données se vérifie également par recoupements avec d'autres sources. Nous avons, parallèlement à l'enquête par entretiens, mené une importante recherche documentaire sur les contextes d'émigration et les caractéristiques socio-démographiques et culturelles du groupe d'appartenance au Québec. La perspective socio-historique des monographies ainsi constituées a servi de support d'interprétation aux récits recueillis.

[28]


[1] 1. E.M. Mortimer et R.S. Bryce-Laporte (dir.), Female Immigrants to the United States : Caribbean, Latin American and African Experiences, Washington, Research Institute on Immigration and Ethnic Studies, Smithsonian Institution, 1981, p. xv.

[2] A. Portès et J. Walton, Labor, Class and the International System, New York, Academic Press, 1981, p. 178.

[3] A. Phizacklea (dir.), One Way Ticket, Migration and Female Labor, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1983, p. 2.

[4] Ibid. Voir aussi M. Morokvasic, « Birds of Passage are also Women », International Migration Review, vol. 18,1984, p. 887 ; et R. Silberman, « Femmes immigrées, une discrimination supplémentaire », GRECO 13, Recherches sur les migrations internationales, CNRS, vol. 4, n° 5, 1982, p. 111-130.

[5] D. Desrosiers, Quelques groupes de femmes québécoises : similitude et/ou divergence quant aux caractéristiques socio-démographiques (Colombie, Grèce, Haïti et Portugal), Montréal, Centre de recherches caraïbes (Université de Montréal) et Département de sociologie (UQAM), 1985, p. 7.

[6] A. Lamotte, Les autres Québécoises. Etude sur les femmes immigrées et leur intégration au marché du travail québécois, Québec, Ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, 1985, p. 19.

[7] Voir M. Labelle, S. Larose et V. Piché, L'immigration caraïbéenne au Canada et au Québec : aspects statistiques, Montréal, Centre de recherches caraïbes, 1983.

[8] A. Lamotte, op. cit., p. 23 ; A. Lamotte, Profil synthèse des femmes immigrées au Québec, Québec, Ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, 1982, p. 3.

[9] Castles, H. Booth et T. Wallace, Here for Good. Western Europe's New Ethnic Minorities, Londres, Pluto Press, 1984 ; S. Sassen-Koob, « Notes on the Incorporation of Third World Women into Wage-Labor through Immigration and Off-Shore Production », International Migration Review, vol. 18, n° 4, 1984, p. 1144-1157 ; M. Hancock, « Transnational Production and Women Workers », Phizacklea (dir.), op. cit., p. 131-145.

[10] A. Sayad, « Les trois âges de l'émigration algérienne », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 15, 1977, p. 59.

[11]  S. Castles, H. Booth et T. Wallace, op. cit.

[12] M. Morokvasic, op. cit., p. 890

[13] E. Almquist McTaggard, Minorities, Gender and Work, Lexington, Mass., Lexington Books, 1979.

[14] S. Sassen-Koob, « Exporting Capital and Importing Labor : The Role of Women », E.M. Mortimer et R.S. Bryce-Laporte, op. cit., p. 203-234 ; voir également S. Sassen-Koob, « The International of Resources in Development : the Case of Migrant Labour », Development and Change, n° 9, 1978, p. 509-545.

[15] M. Boyd, « Immigration Policies and Trends : A Comparison of Canada and the United States », Demography, vol. 13, n° 1, 1976, p. 83-104 ; M. Labelle, S. Larose et V. Piché, « Politique d'immigration et immigration en provenance de la Caraïbe anglophone au Canada et au Québec, 1900-1979 », Canadian Ethnic Studies, vol. 15, n° 2, 1983, p. 1-25

[16] M. Boyd : « The Status of Immigrant Women in Canada », M. Stephenson (dir.), Women in Canada, Don Mills, General Publishing, 1981, p. 228-244.

[17] S. Arnopoulos, Problèmes des femmes immigrantes sur le marché du travail canadien, Ottawa, Conseil consultatif sur la situation de la femme, 1979 ; R. Ng et T. Das Gupta, The Captive Labor Force of Non-English Speaking Immigrant Women, OISE, 1980, texte ronéotypé ; R. Ng et J. Ramirez, Immigrant Housewives in Canada, Toronto, Immigrant Women's Center, 1978.

[18] Ng et Ramirez, op. cit

[19] N. Proulx, La répartition sectorielle des travailleurs immigrants au Québec, Québec, Ministère de l'Immigration, 1977, p. 27.

[20] A. Lamotte, 1985, op. cit., p. 61.

[21] Ibid.

[22] R. Blauner, « Colonized and Immigrant Minorities », A. Giddens, et D. Held (dir.), Classes, Power and Conflict, Berkeley, University of California Press, 1982, p. 501-519 ; A. Sayad, op. cit., p. 59-79.

[23] Voir le résumé de ces débats dans A. Giddens, The Class Structure of the Advanced Societies, Londres, Hutchinson University Library, 1973.

[24] Voir E. Verhaeren, Le rôle économique des travailleurs immigrés en France, Grenoble, 1980, texte ronéotypé ; A. Hayot, « Migrants et formation sociale : appartenance de classe et identité ethnique dans l'analyse des modes de vie », GRECO 13, Recherches sur les migrations internationales, n° 1, 1980, p. 55 ; S. Castles, H. Booth et T. Wallace, 1984, op. cit.

[25] A. Phizacklea, op. cit., p. 95.

[26] Sur les formes modernes et internationalisées de cette « armée de réserve » et sur son rôle dans l'économie des pays capitalistes avancés, voir S. Castles et G. Kosack, Immigrant Workers and Class Structure in Western Europe, Londres, Oxford University Press, 1973 ; M. Castells, « Travailleurs immigrés et luttes de classes », Politique aujourd'hui, mars-avril 1975 ; C. Mercier, Les déracinés du capital, Lyon, Presses Universitaires de Lyon,  1977 ; R.E. Verhaeren, « Immigration and Crisis », International Migration Review, vol. 14, n° 2, 1980, p. 248-262 ; A. Portès, « Toward a Structural Analyses of Illegal Undocumented Immigration », International Migration Review, vol. 12, n° 4, 1978 ; S. Sassen-Koob, « The International Circulation of Resources and Development : The Case of Migrant Labour », op. cit., p. 509-545 ; S. Castles, H. Booth et T. Wallace, 1984, op. cit. ; M. Piore, Birds of Passage. Migrant Labor and Industrial Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1979.

[27] E. Verhaeren, Le rôle économique des travailleurs immigrés en France, op. cit., p. 13.

[28] A. Phizacklea, op. cit., p. 2.

[29] M. Boyd, « The Status of Immigrant Women in Canada », Canadian Review of Sociology and Anthropology, 1975, n° 12, p. 406-416.

[30] D. Kergoat, Les ouvrières, Paris, Le Sycomore, 1982.

[31] M. Morokvasic, op cit., p. 889.

[32] A. Labourie-Racapé, M.-T. Letablier, A.M. Vasseur, L'activité féminine, Paris, Presses Universitaires de France, 1977.

[33] D. Chabaud, « Problématiques de sexe dans les recherches sur le travail et la famille », Sociologie du travail, n° 3, 1984, p. 346-359.

[34] M. Boyd, Revising the Stereotypes : Variation in Female Labour Force Interruption, communication présentée lors des « 1985 Learned Society Meetings », dans la section « Changing Patterns of Family Behaviour in Canada », co-parrainée par l'Association canadienne de sociologie et d'anthropologie et la Canadian Population Society, Montréal.

[35] A. Labourie-Racapé et al, op. cit

[36] A.H. Richmond, Comparative Studies in the Economic Adaptation of Immigrants in Canada, Institute for Behavioural Research, Toronto, York University, 1982.

[37] E. Bonacich, « A Theory of Ethnic Antagonism : the Split Labor Market Theory », American Sociological Review, vol. 37, 1972, p. 547-559.

[38] A. Portès, « Immigrant Enclaves : an Analysis of the Labor Market Experiences of Cubans in Miami », American Journal of Sociology, vol. 86, n° 2, 1980, p. 315, et A. Portés et R.D. Manning, « L'enclave ethnique : réflexions théoriques et études de cas », Revue internationale d'action communautaire, vol. 14, n° 54, 1985, p. 45-61.

[39] Voir E. Bonacich et John Modell, The Economic Basis of Ethnic Solidarity : Small Business in the Japanese American Community, Berkeley, University of California Press, 1980. Voir aussi S. Nallman (dir.), Ethnicity at Work, Londres, The Macmillan Press, 1979.

[40] A. Phizacklea, op. cit., p. 109 ; F. Anthias, « Sexual Divisions and Ethnic Adaptation : the Case of Greek-Cypriot Women », A. Phizacklea, op. cit., p. 73-94.

[41] A. Granou, Capitalisme et mode de vie, Paris, Cerf, 1974 ; A. Granou, Y. Baron et B. Billaudot, Croissance et crise, Paris, Maspero, 1979.

[42] Voir entre autres W. Seccombe, « Domestic Labour and the Working-Class Household », B. Fox (dir.), Hidden in the Household : Women's Domestic Labour Under Capitalism, Toronto, The Women's Press, 1980.

[43] D. Elson et R. Pearson, « The Subordination of Women and the Internationalization of Factory Production », K. Young, C. Wolkowitz et R. McCullagh (dir.), Of Marriage and the Market. Women's Subordination in International Perspective, Londres, C.S.E. Books, 1981, p. 144-166.

[44] E.M. Mortimer et R.S. Bryce-Laporte, op. cit.

[45] M. Morokvasic, 1984, op. cit., p. 893.

[46] Ng et J. Ramirez, op. cit.

[47] Dans cette catégorie, nous incluons les ouvrières de l'industrie, les petites employées des services publics ou privés et en général les travailleuses du secteur informel précaire et à faible rémunération (domestiques, artisanes, petites commerçantes).

[48] On redécouvre depuis quelques années la valeur de la méthode des « récits de vie » et la littérature sur la question devient de plus en plus abondante. Pour une description plus exhaustive de l'utilisation de cette méthode voir entre autres : D. Bertaux, Histoire d'une vie ou récits de pratiques. Méthodologie de l'approche biographique en sociologie, Paris, 1977 texte ronéotypé ; D. Bertaux, « L'approche biographique : sa validité méthodologique, ses potentialités », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 69, 1980, p. 197-225 ; F. Ferrarotti, « Les biographies comme instrument analytique et interprétatif », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 69, 1980, p. 227-248 ; J. Poirier, S. Clapier-Valladon, P. Raybault, Les récits de vie. Théorie et pratique, Paris, PUF, 1983.

[49] B. Bawin-Legros, « Du type d'explication possible au choix d'une méthode réelle : le cas particulier de la mobilité sociale des femmes à travers le vécu d'une recherche », Sociologie et Sociétés, vol. 4, n° 1, avril 1982, p. 60.

[50] En plus d'établir les caractéristiques personnelles des interviewées, le guide d'entretien comportait une liste très détaillée de thèmes de discussion sur le milieu d'origine, la décision d'émigrer, les démarches administratives, l'établissement au Québec, la trajectoire socio-professionnelle, les conditions de travail dans le pays d'origine et au Québec, la vie familiale dans le pays d'origine et au Québec, les rapports de sexe, le rôle et l'importance des réseaux de parenté, le niveau d'intégration à la société québécoise.

[51] Pour une description plus détaillée des principes appliqués pour analyser notre matériel, voir J. Poirier, S. Clapier-Valladon, P. Raybault, op. cit.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 21 mars 2018 8:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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