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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Denise JODELET, “Réflexions sur le traitement de la notion de représentation sociale en psychologie sociale”. Un article publié dans Communication. Information Médias Théories, vol. 6, nos 2-3, 1984, pp. 14-41. [Mme Denise JODELET, chercheure retraitée de l’ÉHESS, nous a accordé le 18 mai 2018 son autorisation de diffuser en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales la totalité de ses publications.]

[14]

Denise JODELET *

Culture et pratiques de santé”.

Un article publié dans Communication. Information Médias Théories, vol. 6, nos 2-3, 1984, pp. 14-41.

Résumé / Abstract / Resumen [14]
1. À propos des recherches sur la notion de représentation sociale [15]
1.1. Les aires de recherche [15]
1.2. Consensus et disparités [7]
1.3. L'aire d'étude des représentations sociales en milieu réel [22]
1.3.1. La représentation — forme d'expression sociale et culturelle [22]
1.3.2. La représentation résultante d'une dynamique psychosociale [24]
1.3.3. La représentation — forme de pensée sociale [25]
2.  Perspectives des travaux du Laboratoire de psychologie sociale — EHESS [28]
2.1. À propos de la question contenu-processus [29]
2.2. Perspectives futures [35]
Références bibliographiques [38]

Résumé

Denise Jodelet centre son article sur l'examen de la notion de représentation sociale telle qu'elle est employée en psychologie sociale, sur les phénomènes et processus auxquels elle renvoie, enfin sur les questions que soulève son élaboration en concept et l'établissement d'un champ d'étude s'y rapportant spécifiquement.

Abstract

Denise Jodelet examines the notion of social representation in social psychology ; the phenomena and the process to which this concept refers ; finally, the questions which this concept raises and the held of study which would be specifïcally related to this concept.

Resumen

Denise Jodelet examina la noción de representación social desde el punto de vista de la psicología social ; trata los fenómenos y los procesos a los que se refíere, así como las preguntas que suscita dicho concepto ; finalmente señala el campo de estudio específico de su investigación.

[15]

1. À propos des recherches sur la notion
de représentation sociale


Dans sa double filiation à la sociologie des formes symboliques et des productions mentales collectives (E. Durkheim, M. Mauss, G.H. Mead) d'une part, à la psychosociologie de la connaissance (S. Moscovici) d'autre part, la notion de représentation sociale porte à l'état potentiel toute une programmatique de recherche dont on peut aujourd'hui baliser certains secteurs mais dont on est loin d'avoir développé toutes les implications.

C'est en partie la raison de la difficulté à systématiser les recherches psychosociologiques sur les représentations sociales qui prolifèrent depuis une bonne décennie, après la période de latence qu'a connue la notion réintroduite en 1961 par S. Moscovici. Car, situés à l'interface de champs scientifiques distincts (en particulier psychosociologie, sociologie, anthropologie), la notion et les phénomènes qu'elle subsume ont subi des réductions dans la mesure où ils furent souvent abordés à l'ombre d'autres disciplines et en partant de leurs concepts ou modèles, comme c'est le cas par exemple avec la cognition pour la psychologie, l'idéologie pour la sociologie, la classification binaire selon le système des oppositions distinctives pour l'anthropologie.

Parallèlement, on observe une diffusion massive, quoique récente, des références à la notion dans des champs extérieurs à la psychologie sociale : en sociologie (P. Bourdieu, 1979,1980), en anthropologie (H. Augé, 1979 ; M. Godelier, 1978 ; F. Héritier, 1979), en histoire (J. Le Goff, 1976), en politologie (Rosanvallon et Viveret, 1978). Le traitement qu'elle y reçoit montre sa pertinence pour aborder des phénomènes sociaux globaux et en particulier les formes, la logique et les fonctions de la pensée sociale, son rôle à l'intersection des sciences sociales et de la psychologie sociale. Il remet cependant en question l'optique trop psychologisante de certaines recherches sur les représentations sociales. Ces convergences et décalages ouvrent des perspectives nouvelles pour le traitement des phénomènes représentatifs, en particulier sous l'angle symbolique, et, par [16] leur questionnement, invitent à réfléchir sur le statut de la notion de représentation sociale comme sur la possibilité de poser les bases d'un champ spécifique dont l'apport sera loin d'être négligeable pour la psychologie sociale et les autres disciplines.

Aussi, plutôt que de dresser un état exhaustif et un impossible bilan des recherches relatives aux représentations sociales, je vais essayer de jalonner quelques moments de leur développement, en pointant les problèmes que pose leur systématisation. Je présenterai ensuite les recherches que nous menons au Laboratoire de psychologie sociale de l'EHESS et les axes du développement futur de nos recherches.

1.1 Les aires de recherche

Actuellement, trois aires de recherche sur les représentations sociales [1] peuvent être distinguées.

1. Une aire qui se rapporte spécifiquement à la diffusion des connaissances et à la vulgarisation scientifique, dans le champ social (W. Ackermann et R. Zigouris, 1966 ; G. Barbichon, 1972 ; P. Roqueplo, 1974) ou dans le champ éducatif, comme en témoignent les nombreuses communications de cette Table Ronde ou l'ouvrage de M. Gilly (1980). Cette aire tend à s'autonomiser dans ses problématiques et ses méthodes.

[17]

Une aire qui intègre la notion de représentation sociale comme variable intermédiaire ou indépendante dans le traitement, le plus souvent expérimental en laboratoire, de questions classiques de la psychologie sociale : cognition, conflit et négociation, relations interpersonnelles et intergroupes, etc., comme en donnent un aperçu les contributions de J.-C. Abric, J.-P. Codol, W. Doise, C. Flament dans l'ouvrage de R. Farr et S. Moscovici sur les représentations sociales (1983). L'un des apports les plus décisifs de cette aire est d'avoir établi l'intervention de processus d'interaction sociale et de modèles culturels dans l'élaboration des représentations et le rôle de ces dernières dans la détermination des comportements.

Une aire plus large et moins structurée où les représentations sociales sont saisies dans des contextes sociaux réels ou des groupes circonscrits dans la structure sociale, à partir de formations discursives diverses. Les études se focalisent sur le rapport à des objets socialement valorisés, toujours situés au coeur de conflits d'idées et de valeurs et à propos desquels les différents groupes sociaux sont amenés à définir leurs contours et leurs particularités. C'est le cas d'une théorie scientifique comme la psychanalyse (S. Moscovici, 1961, 1976), de rôles sociaux comme ceux de la femme (M.-J. et P.-H. Chombart de Lauwe, 1963), de l'enfant (M.-J. Chombart de Lauwe, 1971) ; de biens de société comme la culture (R. Kaës, 1968), la justice (P. Robert et C. Faugeron, 1978) ; de supports de valeurs sociales comme la santé (C. Herzlich, 1969) ou le corps (D. Jodelet, 1976, 1982).

1.2 Consensus et disparités

Travaillant, au sein du Laboratoire de psychologie sociale de l'EHESS, dans cette dernière aire, c'est plus particulièrement à son propos que je tenterai de dégager quelques tendances qui méritent l'attention pour une avancée de la réflexion dans le domaine qui nous préoccupe. Non sans avoir auparavant souligné que, d'une aire de recherche à l'autre, se retrouvent des consensus et des disparités caractéristiques de l'ensemble du champ d'étude des représentations sociales. Ces caractéristiques seront dégagées d'une manière générale avant d'être plus particulièrement illustrées à propos de la troisième aire.

Pour faire bref, on peut dire qu'il y a consensus sur les représentations sociales :

  • quant à la pertinence sociale et culturelle des phénomènes symboliques que la notion permet de repérer et d'étudier ;

  • quant à leur structure : ensemble complexe et ordonné comprenant des éléments informatifs, cognitifs, idéologiques, normatifs, des croyances, des valeurs, des opinions, images, attitudes, etc. ;

  • quant aux processus de leur constitution : modalités de connaissance impliquant d'une part, une activité individuelle et sociale d'élaboration, d'appropriation, d'interprétation de réalités extérieures à la pensée, et, [18] d'autre part, des intériorisations de pratiques, d'expériences et de modèles de conduite ou de pensée socialement inculqués ou transmis par la communication sociale ;

  • quant à leurs fonctions : systèmes d'interprétation des rapports des hommes entre eux et avec leur environnement, orientant et organisant les conduites et les communications sociales, intervenant dans le développement individuel et collectif, dans la définition de l'identité personnelle et sociale, l'expression des groupes, dans la diffusion des connaissances et dans les transformations sociales. L'accord sur ce dernier point, plus récent, est sans doute celui qui définira à la recherche ses objets d'avenir, comme nous le verrons plus loin.

Concernant la disparité des approches, elle tient à deux ordres de raisons. En premier lieu, la complexité des phénomènes que subsume la notion de représentation sociale permet d'opérer différents découpages de la réalité étudiée (qui ira voir les processus de formation de la représentation, qui ses effets sur les comportements, qui la dialectique entre image, représentation, attitude, etc.), d'y appliquer différentes optiques disciplinaires (psychologie cognitive, interactionnisme symbolique, sociologie, etc.), de les étudier à des échelles différentes (celles de l'individu, de l'interaction sociale ou de la société). De ce point de vue, le champ d'étude des représentations sociales fait encore un peu figure d'auberge espagnole. Mais, s'il n'est pas toujours facile d'y discerner des développements cohérents et cumulatifs, on observe des concordances entre les orientations de recherche, on relève des résultats susceptibles de comparaison et d'intégration. Ce n'est là au demeurant que difficulté d'une discipline à ses débuts.

Plus importantes et graves paraissent les disparités d'approche liées à la conjoncture intellectuelle dans la communauté scientifique. Le destin épistémologique de la notion, mouvementé et à éclipses, est tributaire des évolutions qui marquent les cadres généraux d'approche des phénomènes psychologiques et sociaux. Cette situation favorise des définitions et des conceptions variables de l'objet représentation sociale (comme concept, phénomène ou processus) et introduit, à première vue, des ruptures dans le champ. À première vue, parce qu'à examiner la façon dont la notion fonctionne dans les recherches, les divergences s'estompent. Deux exemples nous aideront à comprendre.

En psychologie, on sait que le modèle dominant behavioriste a constitué un obstacle majeur au développement des recherches sur les représentations sociales. Quand celles-ci ont commencé à se développer, surtout en psychologie expérimentale, elles sont apparues comme le moyen de réintroduire le social, l'activité du sujet, l'histoire dans le laboratoire. Ceci a eu pour conséquence de prêter à la représentation un simple rôle de variable intermédiaire, renforçant alors une tendance à ramener les processus de représentation à des processus intra-individuels de type purement cognitif dans une perspective d'adaptation biopsychologique, peu conforme aux perspectives sociales et culturelles qui sous-tendent l'approche en termes de représentation sociale. Cette tendance ne risque-t-elle pas de s'accentuer [19] avec les retombées de ce qu'on a appelé « la révolution cognitiviste » fondée sur un modèle de traitement de l'information qui, pour certains, apparaît comme un modèle alternatif à celui des représentations sociales ? Cette question est au coeur d'un débat qui agite, actuellement, la psychologie sociale (J.P. Forgas, 1981 ; S. Moscovici, 1982).

D'autre part, on constate que les recherches psychosociologiques se sont souvent développées en réponse au statut que les chercheurs accordaient à la représentation eu égard à l'idéologie. Tendance d'autant plus prégnante que les représentations sociales, productions mentales sociales, doivent être situées par rapport à des phénomènes de même nature, science, mythe, idéologies, visions du monde (M.-J. Chombart de Lauwe, 1971, P.-H. Chombart de Lauwe, 1975 ; S. Moscovici, 1976). S'il n'est pas possible d'entrer ici dans le détail des différenciations/rapprochements/assimilations entre représentations sociales et idéologies (ce que je fais par ailleurs, 1983), il convient de s'arrêter un instant sur les conceptions implicites et explicites de ce rapport dans les recherches existantes, du point de vue des conséquences que cela a pu et peut avoir dans le développement du champ.

Il est possible de montrer que le rapport établi entre représentation et idéologie est tributaire de la conception que le chercheur se fait de l'idéologie et qui amène à le spécifier en termes de place et de fonctionnement, dans une optique marxiste (mécaniste, humaniste, althussérienne ou post-althussérienne) ou libérale (F. Dumont, 1974 ; J. Baeschler, 1976). Du point de vue de la place, la tendance générale est à inscrire la représentation, comme partie, dans l'idéologie, mais cette relation de la partie au tout est définie de façon différente.

Quand on se situe à l'échelle de la société, les représentations peuvent être vues comme des éléments de contenu, parmi d'autres, de l'idéologie, y jouant ou non un rôle spécifique. Par exemple chez J. Baeschler, les représentations sont un des trois moments (avec la passion et l'intérêt) servant à définir l'action, un des constituants de l'idéologie dans le discours politique. En revanche, chez certains auteurs marxistes les représentations sont des composantes de l'idéologie définie comme « système de représentations » (L. Althusser, 1969), « ensemble à cohérence relative de représentations, de valeurs, de croyances » (N. Poulantzas, 1968), sans fonction particulière. Ces composantes sont « travaillées » par l'idéologie dont l'une des fonctions est de « reconstituer, sur un plan imaginaire, un discours relativement cohérent qui serve d'horizon au « vécu » des agents en façonnant leurs représentations ».

Les représentations peuvent également être vues comme des lieux d'actualisation, de concrétisation de l'idéologie dont elles participent. C'est le cas quand on pose que cette dernière opère de manière inconsciente et ne peut être saisie que dans ses « symptômes » représentations-bulles qui crèvent à la surface des discours (J. Maître, 1975). Ou encore quand on conçoit l'idéologie « en général » comme instance abstraite qui n'est accessible que dans les produits-représentations qu'elle structure (P. Robert et C. Faugeron, 1978).

[20]

D'une certaine manière, cette dernière représentation du rapport représentation/idéologie conduit à mettre l'idéologie dans toute représentation, soit parce que celle-ci en est le représentant, soit parce qu'elle « fonctionne à l'idéologie ». C'est ce modèle qui oriente, parfois implicitement, certaines études expérimentales ou portant sur des entités sociales restreintes dans lesquelles l'idéologie intervient comme « organisateur » de la représentation, à titre d'élément socio-culturel (R. Kaës : 1976 ; C. Flament, 1983), marque d'une position de classe (M. Pion, 1972) ou d'une place institutionnelle (M. Gilly, 1980).

On le voit, la question de la place de la représentation par rapport à l'idéologie renvoie à celle de sa détermination. Elle est aussi étroitement liée à la question de la fonction et du fonctionnement. Ceci amène, quand on ne désigne pas expressément la représentation comme pur effet de l'idéologique, à analyser sa fonction à l'image de celle de l'idéologie. La représentation devient expression ou reflet du groupe auquel les sujets appartiennent quand l'idéologie est vue comme forme de fausse conscience ; justification, légitimation d'intérêts de groupe quand l'idéologie est particularisée selon les classes sociales ; attitudes et normes structurantes qui s'imposent aux individus par un processus inconscient quand l'idéologie est objectivée comme monde vécu sur un mode imaginaire, ou traitée comme une instance abstraite médiatisée par des appareils idéologiques. Ceci pour les psychosociologues se réclamant d'une perspective marxiste.

Si je m'arrête sur ce point, c'est que, d'une part, dans les approches non marxistes, il n'existe pas de différence de niveau ou de nature — donc pas de subordination dans l'analyse — entre idéologies et représentations. C'est, d'autre part, et surtout, que l'histoire de la notion de la représentation en psychologie sociale a été particulièrement marquée par l'évolution des courants de pensée marxistes. Évolution à laquelle sa reconnaissance et ses développements doivent être, dans bien des cas, rapportés.

De même que le behaviorisme, une conception mécaniste des rapports infrastructure/superstructure a fait peser son veto sur le développement du champ. Le temps n'est pas loin où ce dernier fut stigmatisé comme le rejeton de l'idéalisme bourgeois, rejeton dangereux sur le front de la lutte théorique. Récemment encore, on parlait de cette « matière première-obstacle produite par la philosophie bourgeoise que constitue la catégorie de représentation » (M. Pécheux, 1975). Faisant suite à cela, on trouve de nombreuses études où la représentation est réduite à un mécanisme illusoire destiné uniquement à servir, justifier, légitimer des intérêts de groupe (W. Doise, 1972 ; M. Pion, 1972 ; P. Robert, T. Lambert et C. Faugeron, 1976). Piaget lui-même la traite ainsi quand il en fait, en référence au marxisme, une forme de pensée sociocentrique située entre la technique et la science (1976). Traitant les représentations comme variables intermédiaires ou épiphénomènes, on est encore loin de reconnaître, comme le faisait S. Moscovici (1961), l'intérêt de l'étude des phénomènes représentatifs comme processus cognitifs et symboliques sui generis ayant une efficace propre dans la réalité sociale.

[21]

Il semble que le tournant à partir duquel la représentation sociale a été réhabilitée comme objet d'étude pour maints psychosociologues, et dans d'autres disciplines, correspond au développement du courant althussérien posant l'autonomie de l'idéologique, où les représentations sont rangées. Cette perspective a donné lieu à diverses orientations de recherche, comme je l'ai indiqué brièvement. Il est important de noter ici que, à partir du moment où la notion de représentation a recommencé à fonctionner dans des domaines d'étude spécifiques, on a abouti à des modélisations fort proches de celle présentée initialement par S. Moscovici. À titre d'exemple, je citerai le cas de l'étude sur la représentation de la justice de P. Robert et C. Faugeron (1978), où les auteurs, récusant la validité d'une perspective cognitiviste, éliminant le « sujet » dans la production des représentations, déduisent cependant du jeu des rapports de production et des appareils idéologiques d'État des « attitudes » qui traversent le champ social et structurent les systèmes de représentations et d'images selon un schéma similaire à celui proposé par S. Moscovici pour l'analyse dimensionnelle des représentations. Autre exemple, la convergence entre le modèle du « schéma figuratif » et celui que propose M. Gilly (1980) pour rendre compte de la structuration des représentations maître/élève par les normes de l'institution scolaire. De telles homologies concourent à l'avancée d'un champ d'étude spécifique des représentations sociales.

Mais, pour en revenir à l'histoire, on remarquera que les développements récents de la réflexion marxiste — en particulier la remise en cause de la hiérarchisation des instances et celle de l'idéologie comme pur imaginaire replié sur lui-même (A. Badiou et F. Balmes, 1976 ; J. Rancière, 1970) — n'ont pas encore produit d'effet sur la recherche psychosociologique. Par contre, on en trouve des échos dans une discipline comme l'anthropologie dont certains travaux rejoignent notre domaine d'étude. La portée de ces derniers du point de vue du rapport représentation/idéologie devrait être mieux mesurée. Nombreuses y sont les réflexions concernant, 1) l'aplatissement de la hiérarchie des niveaux de l'infrastructure et de la superstructure ; 2) le rôle conféré aux idées comme déjà-là du réel et des rapports sociaux ; 3) l'effort pour penser les rapports entre le cognitif, le symbolique, l'idéologique, et échapper à l'opposition entre sens et fonction ; 4) la réintroduction des situations et des morphologies sociales dans l'analyse des productions mentales ; 5) la place des représentations dans les pratiques sociales qui particularisent, dans chaque formation sociale, la mise en œuvre d'une organisation structurale. Ces réflexions sont en concordance avec nos interrogations et opèrent des distinctions conceptuelles utiles pour notre étude des représentations sociales. Je reviendrai sur ce point qui montre, une fois encore, l'importance de faire travailler une notion dans des contextes sociaux concrets.

Ce qui vient d'être montré de l'idéologie pourrait l'être aussi bien à propos d'autres concepts ou secteurs de recherche auxquels on se rapporte dans l'étude des représentations sociales, qu'il s'agisse de l'inconscient, de l'imaginaire individuel ou social, des systèmes sémiologiques, des systèmes de catégorisation ou de correspondance, etc. La place manque ici pour [22] le faire, mais on peut les aborder rapidement en parcourant les approches de phénomènes de représentation en situation sociale réelle.

1.3 L'aire d'étude des représentations sociales
en milieu réel


La spécificité de cette aire peut être considérée de plusieurs points de vue qui ont trait à la méthodologie, aux objets choisis comme cibles de représentation, partant aux phénomènes et processus visés, aux perspectives d'approche et aux paradigmes mis en œuvre. Son unité tient à deux éléments. D'une part la focalisation de l'intérêt sur des productions mentales élaborées dans des conditions et contextes sociaux réels et/ou par des sujets, agents ou acteurs socialement définis ; d'autre part, le choix du matériel utilisé pour accéder aux systèmes représentatifs et les étudier : matériel spontané, librement exprimé dans des entretiens, induit par des questions ou cristallisé dans des corpus littéraires, documentaires, épistolaires, iconographiques, filmiques. Si le choix des objets de représentation n'est pas à la source de différences majeures (encore que l'on puisse se demander si les processus de représentation ne doivent pas être différenciés selon l'objet auquel ils se rapportent), la définition du cadre dans lequel aborder les phénomènes de représentation distingue nettement les travaux, comme les présupposés concernant l'émergence, le fonctionnement et la fonction de tels phénomènes.

À cet égard, trois grandes perspectives se dégagent : celle qui tient la représentation sociale pour un mode d'expression sociale et culturelle, celle qui la tient pour la résultante d'une dynamique psychosociale, celle qui la tient pour une forme de pensée sociale. Bien que cette distinction ait l'arbitraire de l'abstraction, les perspectives, surtout les deux premières, se rencontrant parfois dans une même recherche, elle permet de mettre en évidence les modèles sous-jacents à l'approche des représentations sociales. Et, plus intéressant, elle permet aussi de dégager les statuts qui sont accordés aux phénomènes représentatifs et, par voie de conséquence, de cerner le traitement de la représentation comme processus et comme concept. Le premier statut fait de cette dernière un médiateur donnant accès à autre chose qu'elle-même ou le produit expressif de processus qui lui sont extérieurs. Le second en fait un phénomène sui generis ayant une efficace propre.

1.3.1 La représentation —
forme d'expression sociale et culturelle


Dans cette optique, les représentations sont étudiées moins pour ce qu'elles font dans la vie sociale que pour ce qu'elles peuvent nous apprendre de la société. Elles sont un guide de lecture des codes, valeurs, modèles, idéologies que la société véhicule, et des systèmes d'interprétation qu'elle propose pour les actes, événements, personnes formant la matière et les acteurs des scènes de la vie quotidienne.

[23]

Les recherches qui abordent ainsi les représentations sociales comme des produits socio-culturels donnant accès à des formes culturelles d'expression ou à des expressions de culture propres à un groupe ou une formation sociale, les situent entre les deux pôles de la signification et de l'idéologie.

Sur le pôle de la signification, les représentations deviennent des systèmes signifiants. Soit que l'on dise qu'elles sont des « perceptions-interprétations » de l'univers de vie qui révèlent un signifié social ; soit que l'on dise qu'élaborations faites par des individus et des groupes à propos d'un objet spécifique, elles expriment les conceptions que ces derniers ont du social et le rapport qu'ils entretiennent avec le social. Leur étude à propos d'objets comme la santé et la maladie (C. Herzlich, 1962), l'habitat (H. Raymond, 1968), l'enfant (M.-J. Chombard de Lauwe, 1971) permet de dégager une organisation de signifiants, le plus souvent selon le modèle de l'opposition distinctive mise en lumière par l'anthropologie. Cette opposition articule le sens des objets à une opposition plus fondamentale où se dit le rapport individu-société, où se projettent les valeurs d'un groupe. D'une certaine manière, cela revient à « mettre en évidence le code à partir duquel les significations sont attachées à des comportements » dont les représentations permettent de comprendre le sens sans pour autant pouvoir en rendre compte ou les prédire (C. Herzlich, 1982).

Dans cette perspective, le processus représentatif est ramené à une simple imposition de sens qui me paraît faire problème pour deux raisons. Cette imposition de sens suppose l'existence d'un réfèrent extérieur, objectif et stable, que viennent moduler les significations — dont on ne précise ni le fondement, ni le mécanisme de production — voire des « effets de sens » illusoires et relativisants. À ne se borner qu'à l'aspect signifiant des représentations, on les dilue dans des faits de conscience dont le social assure, on ne sait comment, la cohésion et la correspondance. À moins que l'on interprète les correspondances signifiantes comme des reproductions analogiques, au niveau de la catégorisation et de l'interprétation sensée du réel, des oppositions organisant le réseau de base des rapports sociaux (P. Bourdieu, 1980).

De plus, cette approche comporte deux risques. Celui d'individualiser les représentations et de méconnaître leur caractère de connaissance sociale et de construction opératoire du réel. Le risque, aussi, de donner lieu à des descriptions impressionnistes, laissant une entière liberté au chercheur dans son décryptage et sa reconstruction de sens de type herméneutique. Procédures qui ont prêté le flanc à bien des critiques de la part des tenants d'analyses discursives mieux armées. Enfin, on a par ailleurs montré (D. Sperber, 1978) que les modèles sémantiques n'étaient pas suffisants pour rendre compte des processus symboliques et de symbolisation d'une société, processus au rang desquels se rangent les représentations sociales.

Sur le pôle de l'idéologie, les représentations sont traitées comme des clés pour accéder à l'univers de l'idéologique. Comme je l'ai déjà indiqué, certains opèrent à leur propos une lecture symptômale, à travers des discours [24] qui sont tenus pour des émergences-actualisations de fonctionnements plus profonds, de procès inconscients. Il n'y a pas de modèle spécifique pour l'analyse de ces affleurements expressifs renvoyant à l'inconscient freudien et marxiste, en dehors du postulat de cette dépendance révélante (J. Maître, 1975). D'autres considèrent les représentations comme des produits expressifs du fonctionnement d'une instance abstraite, insaisissable ailleurs que dans ses effets qui traversent des individus-porteurs, définis par leur appartenance à une classe ou à une fraction de classe. Ces courants correspondent à des approches de type sociologique et aboutissent à une théorisation des représentations comme fonctionnant à l'idéologie. Elles ne laissent aucune place aux éléments qui ressortissent à l'expérience directe du sujet, ni à son activité dans l'élaboration de son système de représentations. Les phénomènes représentatifs sont ramenés à l'état de reflet, les individus réduits à un état passif. Cela risque de conduire à une dilution de l'objet représentation sociale et de sa spécificité.

1.3.2 La représentation —
résultante d'une dynamique psychosociale


Dans cette deuxième optique, les représentations sociales sont considérées comme une résultante du jeu de mécanismes psychologiques et sociaux. Analysées au niveau d'individus marqués par leur appartenance à une unité sociale (classe, groupe défini professionnellement ou rassemblé de façon transitoire, « T group » par exemple) elles sont situées comme des produits ayant une fonction psychologique et des effets de connaissance, eu égard à des processus, plus ou moins inconscients, de nature sociale ou psychologique. À la base de cette optique, il me semble y avoir deux paradigmes.

D'une part, celui d'une triangulation entre 1) une condition sociale qui situe l'individu dans un réseau de contraintes et de projets spécifiques ; 2) des désirs ou manques qui, en écho, font intervenir l'imaginaire et ses expressions imagées ; 3) une représentation qui reflète, plus ou moins exactement, la condition et ses effets, intègre les images expressives de l'imaginaire et du désir dans un processus apparenté à la rationalisation et permettant, au niveau conscient, de dépasser dans le vécu les contradictions entre les deux premiers éléments. La façon dont R. Kaës traite les représentations de culture chez les ouvriers français (1968) illustre bien ce modèle. Ce dernier, dans un deuxième temps, conduit à faire agir la représentation dans des processus plus généraux et orientés vers l'extérieur. Ainsi de la « mythisation » de l'enfant à laquelle conduit la projection inversée des limites et aspirations de la société adulte, ou de sa « catégorisation » en tant que groupe dominé (M.-J. Chombard de Lauwe, 1971, 1976, 1980). Ainsi de la « reconstruction » que les éducateurs de rue opèrent sur l'objet « viol collectif » pour maintenir la cohérence de leur projet professionnel dans un contexte de travail qui le nie ; cette reconstruction débouchant sur une catégorisation fallacieuse de l'acte délictueux, de ses agents et victimes (P. Robert, T. Lambert et C. Faugeron, 1976).

[25]

D'autre part, celui d'une structuration par des éléments sociaux de l'expérience d'acteurs inscrits dans des contextes fonctionnels précis. Ces éléments peuvent être des « organisateurs socio-culturels » modèles empruntés à l'histoire sociale et à la culture sur lesquels s'appuient les individus pour élaborer leur représentation, conjointement avec des « organisateurs psychiques » référant à l'histoire psychogénétique. L'étude de R. Kaës sur la formation des représentations du groupe (1976) en est un exemple. Ces éléments peuvent être également des cadres d'appréhension socialement déterminés et relatifs à des objets sociaux spécifiques. Certains assignent la détermination sociale au fait que les cadres sont étayés sur des catégories et des schèmes de caractère collectif et fonctionnant selon des règles qui constituent les représentations sociales en discours populaire par reconstruction et réinterprétation des discours savants, comme le fait L. Boltanski à propos de la maladie (1971). D'autres assignent la détermination sociale au fait que ces cadres sont étayés sur des normes auxquelles doivent obéir les membres d'une institution, comme le fait M. Gilly à propos de la catégorisation des élèves par les maîtres et réciproquement, dans le cadre de l'institution scolaire (1980). Dans cette perspective également, la représentation est à effet social. Par exemple, elle agira au titre de « représentation-but » sur le développement de groupes de diagnostic ; ou encore, elle sera la base de jugements pratiques formulés sur et par les partenaires du système scolaire.

Ces deux paradigmes répondent à la volonté d'articuler le psychologique et le social dans l'élaboration représentative. Le premier fait plutôt porter l'accent sur une dynamique psychique associée à une position sociale, en faisant appel à des notions empruntées à la perspective freudienne, ou en utilisant le schéma de la fausse conscience. Le second, s'interrogeant sur le rapport entre représentation individuelle et représentation sociale, isole les déterminants sociaux des élaborations individuelles. S'ils permettent une approche systémique et globale de certains phénomènes représentatifs et éclairent la production de sens, ces modèles, en se focalisant sur des groupes, sujets ou objets socialement particularisés, soulèvent le problème de leur généralisation dans une approche synthétique des représentations sociales.

1.3.3 La représentation —
forme de pensée sociale


Cette optique situe l'approche des représentations sociales dans le cadre d'une réflexion sur l'idéation sociale. Trois particularités s'ensuivent : les représentations sont appréhendées au premier chef comme des modalités de connaissance ; elles sont considérées comme des phénomènes sociaux sui generis ayant une efficace propre ; elles doivent être rapportées dans leurs genèse, fonctionnement et fonctions aux processus qui affectent l'organisation, la vie et la communication sociales, aux mécanismes qui concourent à la définition de l'identité et de la spécificité des groupes sociaux et aux rapports que ces groupes entretiennent entre eux.

[26]

Parler de modalités de connaissance implique que l'on traite les représentations comme pensée constituante et pensée constituée. D'une part, la construction mentale devient centre d'attention sous ses aspects sensibles, imaginaux et cognitifs. D'autre part, leur triple fonction de base (organisation et interprétation de l'univers de vie, orientation des conduites et communications, assimilation dans l'univers mental d'objets culturels, idéels ou matériels nouveaux) en fait des modalités de connaissance pratique dont l'élaboration est dépendante des conceptions, intérêts, systèmes de valeurs et de normes prégnants dans une formation sociale et ses composants groupaux. L'élaboration représentative ainsi renvoyée à d'autres systèmes de représentation comme à l'ordre du symbolique marquant la structuration et le fonctionnement du social et à celui de l'énergétique sociale et/ou psychologique — sur lesquels on n'est pas suffisamment au clair dans notre discipline. En outre, dans cette perspective, il ne s'agit pas seulement de saisir les idées, notions, images, modèles dont les représentations sont la concrétion, et les cadres catégoriels et classificatoires qui sont les principes d'ordre assurant l'articulation entre le système de pensée et l'action. Il s'agit aussi de saisir les modalités collectives selon lesquelles les membres de la société ou d'un de ses groupes relient les éléments représentatifs dans leurs opérations de pensée, c'est-à-dire les logiques et syntaxes spécifiques auxquelles obéissent les systèmes de représentations. En un mot, il s'agit d'étudier globalement les processus de la pensée sociale. En tant que pensée constituée les représentations ainsi élaborées se transforment en produits qui opèrent dans la vie sociale, sur le plan intellectuel et pratique, comme des réalités préformées, des cadres d'interprétation du réel, de repérage pour l'action, des systèmes d'accueil de réalités nouvelles. Ces propriétés sont la raison de l'efficacité des représentations, je reviendrai sur ce point dans la seconde section.

Cette veine de recherche, encore insuffisamment exploitée, est marquée par les travaux de S. Moscovici. Les processus d'objectivation et de naturalisation, comme projections réifiantes, incorporation de la pensée dans le réel, celui de l'ancrage comme intégration de données nouvelles dans des systèmes de pensée et de valeurs préexistants et comme modalité d'orientation de jugements et d'actions ultérieures, sont des acquis importants pour l'analyse des connaissances sociales spontanées. L'effort pour rapporter les représentations aux caractéristiques des sociétés où nous vivons (marquées par les pluralismes religieux, idéologique, politique, la mobilité et le changement, le développement scientifique et mass-médiatique, l'importance de l'échange et de la communication, etc.), malgré son relativisme apparent, est porteur de promesses pour comprendre les lois, formes et fonctions de la pensée sociale. Il promet des découvertes plus fécondes pour saisir les transformations sociales, la dynamique du changement des représentations, leurs lois et universaux, mieux que ne le font les modèles qui prennent la pensée sociale uniquement comme reproduction, dans nos sociétés, des processus généraux mis en évidence par l'anthropologie dans d'autres sociétés.

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Il en va de même pour l'analyse des logiques particulières, illustrées par les recherches de E.M. Lipiansky (1979) et U. Windisch et al. (1978). Le premier approche les représentations sociales dans le cadre d'une sémiotique sociale. Il explore, par une analyse transtextuelle, les thèmes, catégories et argumentations d'œuvres littéraires sur l'identité nationale française. Il arrive à dégager que, à travers le temps et dans la dialectique de leurs images, des représentations cohérentes du caractère national interviennent au titre de modèle idéologique pour penser les différences nationales, en particulier celles de la France et de l'Allemagne. Le second veut comprendre comment le discours xénophobe, propre à une secte minoritaire, devient acceptable et s'enracine dans la société suisse. Il s'intéresse pour cela à des lettres adressées à des organes de presse, à l'occasion d'un vote sur l'immigration. Un examen des thèmes, de la logique et de la rhétorique discursifs fait apparaître des mécanismes sociocognitifs, différents de l'idéologie, plus profonds et déterminants pour l'action sociale et politique que les variables sociales ; ils produisent une pensée échappant aux règles de la logique formelle et dont l'illogisme rend compte de l'efficacité.

Cet aspect de l'exploration des représentations sociales est sans doute l'une des clés pour rendre compte des transformations et des inerties sociales qui passent par l'évolution des représentations ou leur rigidification. Il est au centre des recherches menées dans notre Laboratoire que je vais présenter maintenant, non sans m'être arrêtée, auparavant, à quelques remarques.

Il est certes prématuré de tenter une synthèse d'un champ encore trop divers et éclaté. On peut néanmoins faire certains constats.

1. Les modélisations partielles qui émergent, parfois de manière implicite, des différentes recherches peuvent servir à établir un cadre systématique d'approche des représentations sociales. À condition de ne pas cultiver le narcissisme de la petite différence ou l'allégeance à des conceptualisations extérieures au champ, il est possible de tracer les linéaments de paradigmes ayant une portée générale, si l'on se base sur les résultats empiriques obtenus et les conclusions auxquelles ils amènent.

J'ai montré précédemment l'analogie profonde que présente le modèle de la structure dimensionnelle chez des auteurs que leurs perspectives de départ séparent. C'est ce modèle que reprend M. Gilly en faisant intervenir des facteurs d'organisation rapportés à divers ordres de la réalité sociale. Un affinement de l'analyse des éléments constituant les différentes dimensions et des conditions dans lesquelles ils jouent devrait permettre de construire un modèle généralisable à toutes les études de représentation. Il en va de même pour une notion comme celle de « schéma figuratif », construction élémentaire de l'objet de représentation, construction cognitive « biaisée » par le jeu des systèmes d'idées et de valeurs liés à l'inscription sociale ou à l'appartenance culturelle des individus. Cette notion se retrouve dans toutes les études, que l'on parle de reconstruction d'objet, de catégorisation, d'élaboration cognitive, de noyau central, etc.

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2. Ces mêmes modélisations pointent quelques-unes des questions sur lesquelles il faut encore travailler. Par exemple, le problème posé par les conceptions différentes de « l'imaginaire » et des images. Certains font de l'imaginaire, l'illusoire (en référence à la définition althussérienne de l'idéologie : rapport imaginaire à des conditions réelles d'existence). D'autres en font le lieu de l'expression du désir et de la fantasmatique inconsciente. D'autres, le siège de la créativité et de l'inventivité des groupes, etc. Selon ces conceptions, le traitement de la notion d'image, dans ses rapports à la représentation, est tout à fait différent et ne coïncide pas non plus avec l'acception classique en philosophie et en psychologie retenue par d'autres auteurs. Le cas se présente également pour les notions d'attitude, d'idéologique, de symbolique et pour la spécification des fonctions secondaires de la représentation, entre autres.

La réflexion théorique future dans notre champ de recherche devrait donc porter sur la clarification des concepts mis en relation, en tant qu'éléments constitutifs ou fonctionnels, avec les systèmes de représentations et la mise en perspective de ces systèmes par rapport aux objets auxquels ils se rapportent, aux situations sociales dans lesquelles ils se développent, aux groupes qui les élaborent. Il faudrait également distinguer les conditions (matérielles ou idéelles, collectives, interpersonnelles ou individuelles, sociales ou psychologiques) qui favorisent le jeu des mécanismes représentatifs ou permettent l'actualisation des différents systèmes représentatifs. À l'intérieur d'un même système de représentations, surtout s'il s'agit d'un objet social complexe, ces éléments peuvent être occultés ou devenir saillants, fonctionner ou être mis en silence, selon les conjonctures dans lesquelles sont placés les sujets sociaux ou les référents par rapport auxquels ils situent l'objet de représentation. Cette tâche de décorticage conceptuel et situationnel est sans doute considérable, elle n'est pas impossible.

2. Perspectives des travaux du Laboratoire
de psychologie sociale — EHESS


Les recherches menées au sein du Laboratoire s'orientent plus particulièrement vers l'étude des représentations comme formes de pensée sociale, en utilisant des méthodologies de terrain (entretiens en profondeur, enquêtes, analyses de textes, observations, études monographiques, etc.).

L'utilisation de ce type d'approche répond à la triple intention de cerner d'abord l'effet des courants de pensée (idéologies, modèles culturels, règles pratiques, normatives, éthiques, etc.) véhiculés dans la société sur l'élaboration des représentations propres à des groupes sociaux ou à des sujets sociaux caractérisés par leur appartenance à ces groupes ; également, les processus de constitution et l'efficace de ces représentations sociales au niveau de la société globale, des groupes sociaux et de leurs membres ; enfin, la façon dont opèrent les contenus et la logique des systèmes de représentations dans le devenir de la pensée sociale et l'évolution de la société. Cette [29] perspective implique que l'on s'intéresse à des contenus spécifiques et pose la question du rapport entre l'étude des processus et des produits.

2.1. À propos de la question contenu-processus

On propose généralement deux orientations méthodologiques dans l'approche des représentations sociales : les études de laboratoire et l'expérimentation, les études de terrain et l'analyse qualitative. Cette opposition est au coeur de débats importants en psychologie sociale qu'il n'y a pas lieu de rappeler ici. Par contre, il est intéressant de dégager les présupposés qui la fondent et qui touchent à la conception même que l'on se fait des phénomènes représentatifs.

R. Farr (1983) a pu ainsi ramener cette opposition à celle de l'application de techniques structurées à des phénomènes situés au niveau individuel (expérimentation) et de l'application de techniques non structurées à des phénomènes situés au niveau social (études de terrain). Ce n'est que partiellement exact : le social a été introduit dans de nombreuses études expérimentales et il existe des expérimentations naturelles, des observations et des enquêtes en milieu réel rigoureusement armées. Quant aux techniques dites « peu structurées » elles peuvent viser des aspects purement subjectifs des représentations sociales. Le problème est moins un problème de procédure, d'instrumentation, voire de démarche scientifique que de définition de l'objet visé, et l'opposition des méthodologies renvoie à une autre opposition plus fondamentale : celle entre l'étude des processus et l'étude des contenus du point de vue de leur intérêt et leur validité scientifiques.

Bien qu'au départ des travaux sur les représentations sociales, on ait traité les contenus et les mécanismes comme un tout unitaire, montrant comment la matière concrète et imagée des représentations procédait et témoignait de processus de constitution psychologiques et sociaux (S. Moscovici, 1961 ; R. Kaës, 1968), il est devenu courant de désigner aux recherches sur les représentations sociales deux objets distincts : les processus et les produits (C. Herzlich, 1972). Il est devenu courant également de privilégier d'un point de vue théorique les processus, partant de dévaloriser, de considérer comme mineur l'apport scientifique de l'étude des contenus représentatifs.

Il est vrai que la saisie de contenus de pensée peut n'avoir qu'un caractère descriptif, conjoncturel et particulier. Mais dans la mesure où la représentation est forme de connaissance, comptent autant que la pensée en acte le modus operandi, la pensée constituée, l’opus operatum, somme des savoirs, notions, interprétations, appréciations dont nous disposons pour appréhender notre univers de vie et d'action. Cette distinction ne paraît ni suffisante, ni susceptible de légitimer la préséance du processus sur le produit en tant qu'il serait invariant, structurel et général. On peut faire la distinction, mais elle est artificielle : processus et produits sont indissociables, [30] on ne peut découvrir l'œuvre que dans ses effets, étudier les mécanismes que sur la base de leur production.

Il paraît au contraire essentiel de travailler sur les contenus pour avancer dans l'analyse théorique. Ceci pour plusieurs raisons qui tiennent à : a) la nature des phénomènes représentatifs, b) la forme de connaissance qu'ils constituent, c) au fait que ce sont des phénomènes sociaux, culturels et historiques, qui relèvent d'une démarche scientifique propre, d) au fait que l'efficacité des représentations tient à leur contenu.

a) Il me paraît important de souligner que l'on n'a pas tiré parti de toutes les implications de la différenciation processus/produit en les isolant pour systématiser l'analyse de la production et de la fonction des représentations. On a tendance à négliger le fait que l'aspect processuel se trouve en amont et en aval du produit, et seule la prise en compte des contenus permet une étude systématique de ces aspects processuels.

On l'aura remarqué au cours du survol du champ d'étude, parler de processus en amont du produit revient à penser surtout en termes de mécanismes psychologiques et sociaux intervenant dans l'élaboration des représentations, avec pour conséquence de s'arrêter à leur détermination et à leur fonctionnement intra-individuel. Mais, dans cette élaboration, il y a toujours un déjà-là représentatif et ce déjà-là, ce sont des contenus (modèles de pensée ou d'action, idéologie ou prescriptions), ce déjà-là, c'est le social. C. Flament (1983) le montre bien dans son étude expérimentale sur les conceptions de l'interaction en groupe où l'idéologie sert à penser les relations interpersonnelles au sein d'un groupe. D'autre part, quand on traite de la représentation comme processus en aval, on met en évidence son rôle dans l'orientation des comportements, des interactions sociales et des communications. Mais, on ne souligne pas assez le fait que la représentation-produit devient système d'accueil, de référence, à partir duquel s'opère le travail de transformation, d'intégration, d'appropriation d'éléments informatifs et représentatifs nouveaux ou différents. C'est pourtant ce qui ressort d'analyses comme celles des processus d'ancrage et de familiarisation de l'étrange (S. Moscovici, 1976) ou celles des processus déductifs qui interviennent dans la catégorisation, la classification, le décodage des informations (H. Tajfel et Forgas, 1981), ou dans les mécanismes de l'attribution et du raisonnement causal (S. Moscovici, 1981), ou encore dans la formation des attitudes (J. Jaspars, 1982). La force des contenus représentatifs comme système d'accueil est magistralement illustrée par E. de Rosny (1981) quand il décrit la difficile et lente destruction de ses référents (concepts et valeurs) occidentaux et chrétiens qu'il a dû opérer pour accéder à la pensée des guérisseurs camerounais puis l'intégrer au cours de son initiation. Les représentations constituées en produits sociaux travaillent activement sur la pensée constituante autant que sur le réel qu'elles servent à organiser, auquel elles donnent sens, et sur les conduites et relations sociales qu'elles régissent.

b) C'est justement la caractéristique des représentations sociales d'être des modalités d'une pensée pratique. À savoir, une activité mentale orientée [31] vers la pratique, principe servant de guide d'action concrète sur les hommes et les choses, visant la systématisation des savoirs pragmatiques, et par la communication, agent de la création d'un univers mental consensuel. Pour saisir un tel mode de pensée dont la matière échappe à une analyse purement abstraite, pour être à même de comprendre comment elle s'articule à la pratique (sous forme de règles, savoir-faire, interprétations, etc.) et prévoir l'activité sociale qui en découle, il faut s'attacher aux contenus concrets où elle s'incarne.

Aborder sous un angle théorique l'étude des représentations sociales n'est pas seulement en chercher les lois de production et de fonctionnement mais découvrir le principe de leur actualisation, et c'est là que les contenus vont être utiles. Les mécanismes à l'œuvre dans les représentations ne restent pas les mêmes quel que soit l'objet représenté, la situation où elles sont élaborées, les sujets ou groupes sociaux qui les élaborent. Il faut donc connaître l'espace d'application de l'activité représentative pour en spécifier la nature (cognitive, idéologique, symbolique, prescriptive, etc.). Le travail théorique n'implique pas que l'on élimine le concret, loin de là. Je prendrai un exemple qui peut paraître, mais à tort, éloigné de notre propos, celui de la contraception.

On sait que l'un des problèmes de notre temps est celui de la résistance à l'emploi de la pilule contraceptive, en particulier dans les milieux populaires, et de l'échec des campagnes basées sur la seule information. Je ne reviendrai pas sur les critiques que nous faisons de l'insuffisance des modèles ramenant la cognition, et conséquemment la représentation, à un processus de traitement de l'information, ni sur l'évidence de rapports différentiels et sélectifs aux informations selon l'appartenance sociale. Nous ne pouvons espérer comprendre les résistances et intervenir sur elles qu'à la condition de connaître l'ensemble des valeurs, symboles, savoirs spontanés et savants investis dans l'acte sexuel, la fécondité et les méthodes contraceptives. Or, on trouve dans l'ouvrage de J. Fremontier sur la culture ouvrière (1980) une belle démonstration de l'importance de passer par des contenus spécifiques, idéologiques, cognitifs de la représentation et les conduites sociales. Son modèle d'analyse est celui de la triangulation « condition/imaginaire/représentation » dont j'ai parlé dans la section précédente, mais ce n'est qu'à partir de discours effectifs et de contenus concrets qu'il a été en mesure de découvrir que, dans la population de dockers qu'il interrogeait, le refus de la pilule contraceptive était un phénomène fondé sur l'intrication et le renforcement mutuel de divers éléments représentatifs : l'insuffisance d'informations certes, mais aussi le naturisme des savoirs populaires ; le fatalisme religieux, associé à une condition de dominés, mais aussi la valeur symbolique conférée au « coïtus interruptus » (méthode à laquelle les dockers restent fidèles en raison de la conquête d'un pouvoir masculin et d'une dignité populaire qu'elle a représentés après le développement de la morale bourgeoise), et tout autant l'investissement de sens négatif concernant tout phénomène et progrès lié à la modernisation pour une population en passe de perdre son travail par l'introduction de nouvelles technologies dans son secteur d'activités ; l'affirmation virile [32] d'une liberté perdue ailleurs ; l'autorépression... Les contenus dévoilent les surdéterminations matérielles et symboliques de conduites et de résistances que l'on constate sans les maîtriser.

c) L'exemple que je viens de prendre est emprunté à la sociologie mais, au demeurant, la centration sur les contenus symboliques, signifiants des pratiques sociales et sur les contenus discursifs n'est-elle pas une phase essentielle de la découverte dans les sciences humaines ?

Est-il même besoin de rappeler ici les exemples historiques de la psychanalyse et de l'anthropologie ? Freud est parti de matériels symboliques concrets pour atteindre aux lois qui les structurent. L'anthropologie trouve dans des modes d'expression particuliers des sociétés les catégories universelles de la pensée autour desquelles se construisent les représentations spécifiques à chaque formation sociale. On cherche aujourd'hui à expliquer la variabilité des manifestations et applications de la règle de la prohibition de l'inceste par les représentations concrètes et propres à chaque groupe social, concernant la personne, le monde et l'ordre social, qui lui sont liées (F. Héritier, 1980). De même en sociologie voit-on les chercheurs qui veulent saisir les systèmes culturels, les normes, valeurs, conceptions, idéologies qui sous-tendent les phénomènes sociaux et les conduites collectives, s'attacher au recueil de contenus discursifs par des techniques ouvertes (G. Michelat et M. Simon, 1977).

Dans notre discipline même, si l'on veut rendre compte de l'enracinement des représentations sociales dans notre culture, notre société et notre histoire, ce ne peut être qu'en passant par les contenus représentatifs. Même si l'on cherche les lois de l'idéation collective, indépendamment des contenus, force est d'y revenir quand on doit en découvrir la logique. R. Needham (1972), reprenant la distinction durkheimienne entre les propriétés formelles des représentations, i.e. les formes catégorielles de la pensée, et les opérations mentales qui sont conduites et exprimées à travers ces catégories, met en évidence la variabilité sociale du processus de pensée et de sa logique, variabilité accessible seulement dans ses manifestations empiriques. S. Moscovici (1982) va dans le même sens quand il critique ceux qui veulent faire de la séparation entre processus et produit une précondition du caractère scientifique de la psychologie sociale. Il rappelle que « les lois psychologiques sont une version condensée de notre société », qu'elles n'ont pas de caractère universel, mais sont reliées à une culture et à une mentalité.

D'autre part, est-on toujours au clair sur les processus que l'on peut mettre en évidence ? Quand on travaille au niveau de la société, le matériel fourni par les groupes sociaux est seul à même de nous découvrir certains processus. En particulier ceux qui sont liés à l'évolution des représentations, leurs transformations, leur sédimentation. Dans une étude sur l'image sociale de Paris (D. Jodelet, 1982), il a été possible d'établir, à partir des réponses concernant les différents arrondissements du point de vue de la préférence, de la connaissance, du choix ou du rejet résidentiel, du type d'activité et de peuplement qu'on leur prête, un découpage de l'espace [33] urbain articulé autour d'un coeur et d'une ceinture historiques. Émerge tout d'abord un noyau, où se cristallise un fantasme originaire, le berceau, les racines de la ville : tout le positif se focalise autour des quartiers de la naissance de Paris. Ensuite une couronne, inexistante aujourd'hui, le mur des Fermiers généraux, démoli en 1859, mais qui laisse dans la mémoire collective la trace d'une mise en ordre sociale, avec le rejet du petit peuple aux limites de la périphérie, amorce d'une ségrégation humaine et résidentielle fortement présente dans les images sociales du Paris d'aujourd'hui. Seule l'isomorphie des réponses selon des critères divers a permis de mettre en lumière la place de l'imaginaire et du symbolique dans la structuration urbaine telle que la vivent actuellement les Parisiens.

C'est précisément à partir des contenus qu'il devient possible de distinguer entre les dimensions ou formes symboliques, idéologiques, pratiques des représentations sociales rapportées à des contextes sociaux nettement définis. Ainsi ai-je pu, à l'occasion d'une recherche monographique sur les représentations de la maladie mentale et des malades mentaux dans un ensemble de communes rurales où les ressortissants d'un hôpital psychiatrique vivent en liberté (D. Jodelet, 1983), isoler dans les systèmes de représentations, exprimés verbalement ou manifestés dans des pratiques collectivement observées, l'intervention de différents processus.

Des processus symboliques qui visent à l'établissement d'un ordre duel destiné à préserver l'intégrité et l'identité de la communauté sont apparus au travers du sens accordé à des pratiques de séparation matérielle entre les malades et ceux qui les hébergent (séparation des territoires de vie, séparation des affaires servant à l'alimentation des malades, séparation des eaux servant au lavage des affaires personnelles et de la vaisselle). Ces pratiques et l'explication qu'en donnent les membres de la communauté ont fait apparaître une vision magique et archaïque de la folie où les thèmes de la contagion personnelle, de la pollution sociale, de la menace de l'étranger sont étroitement associés à une symbolique sexuelle. Cette vision perpétue des croyances ancestrales qui demeurent inscrites et relativement occultées dans les comportements, malgré les informations médicales diffusées par l'institution psychiatrique.

Des processus de type idéologique qui permettent de conforter chacun dans la nécessité de maintenir une ségrégation sociale des malades, voire une exploitation de leur travail, conduisent à statuer sur l'état des malades, leurs capacités d'insertion dans la vie et l'activité de la communauté, leur possibilité de guérison. Ils s'appuient sur une théorie spontanée de la maladie mentale qui la ramène au dysfonctionnement d'un système tripartite comprenant : le cerveau qui renvoie à la culture, les nerfs qui renvoient à la nature, et l'organisme comme système biopsychologique dont le fonctionnement dépend de la force relative des deux premiers éléments envisagés sous l'angle de leur production (connaissance pour le cerveau, violence pour les nerfs). Le dysfonctionnement de ce système tripartite connaît plusieurs degrés de gravité en fonction desquels sont diversement et progressivement atteints la vie végétative, les capacités pragmatiques [34] et l'activité professionnelle, la vie sociale et le comportement moral. Cette théorie permet d'évaluer les malades, d'orienter les comportements à leur égard et surtout de repérer les indices d'une différence de nature autorisant un traitement distinctif et une hiérarchisation sociale. En particulier elle permet de déceler, même chez les malades qui ne manifestent aucun signe de maladie, qui sont parfaitement adaptés professionnellement et intégrés socialement, les marques d'une impossibilité radicale à retrouver un statut social normal, donc de prévenir contre toute tentative d'assimilation à la population.

Enfin, les conceptions étiologiques de la maladie mentale qui associent, dans une interaction dynamique, substrats organiques et mécanismes de socialisation, servent de support à des processus de projection, d'expression et de protection des valeurs sociales du groupe d'accueil des malades. À ces trois niveaux processuels, un schéma central opposant cerveau et nerfs sert de cristallisateur à un ensemble articulé de significations pertinentes pour la vie du groupe.

Les représentations sociales sont des phénomènes complexes dont les contenus doivent être soigneusement décortiqués et référés aux différentes facettes de l'objet représenté pour arriver à dégager les processus multiples qui concourent à leur élaboration et à leur consolidation comme systèmes de pensée sous-tendant des pratiques sociales.

d) Ceci nous amène au dernier point que je voulais souligner concernant l'importance de la prise en compte des représentations-produits. Ce point a trait à l'efficace sociale des représentations essentiellement rapportable à l'efficacité de leur contenu. En psychologie sociale, divers travaux témoignent de cette efficacité, que ce soit sur les processus d'interaction, comme le prouvent les recherches expérimentales sur les relations interpersonnelles et intergroupes entre autres, ou sur les processus cognitifs eux-mêmes comme le montre J.-C. Abric (1976) à propos des variations de la capacité d'apprentissage d'une tâche selon l'image du partenaire (homme ou machine) auquel on croit avoir affaire. Cette efficacité a été également démontrée dans une étude portant sur les comportements sociaux, les modalités d'appréhension et les expériences subjectives relatifs à cet objet à la fois social et privé qu'est le corps. Un programme de recherche sur les représentations sociales du corps (D. Jodelet, 1976, 1982) fait ressortir l'effet du changement culturel sur le rapport au corps, connu ou vécu. L'évolution des modèles de pensée et de pratique, socialement diffusés, a une incidence directe sur la façon de vivre son corps : la modernité fait régresser les expériences morbides, au profit d'expériences jouissives ; cette orientation du vécu qui va dans le sens d'une libération modifie à son tour l'univers des connaissances dont on montre également la dépendance par rapport aux conceptions transmises par l'éducation religieuse. De même il apparaît que, lorsqu'on adhère à l'idée d'une domestication du corps, de la nécessité d'un contrôle normatif sur lui, on a une tendance à adopter des comportements de soins, préventifs et curatifs, plus intenses et systématiques que lorsqu'on respecte l'autonomie du corps. La [35] même recherche laisse voir que le fait d'accorder de l'importance à la tenue et au maintien corporels correspond à une appréhension du corps propre à partir des seuls états pathologiques, tandis que le refus de ce type de normes va de pair avec une appréhension hédoniste qui fait prévaloir les états de plaisir. Dans cette recherche, tout un ensemble de résultats met en évidence l'influence du mouvement des idées sur les changements de représentations et de conduites corporelles, la corrélation existant entre des contenus de pensée propres aux différents groupes sociaux et l'élaboration des représentations. Par ailleurs, l'ouvrage de S. Moscovici (1981) sur la psychologie collective abonde d'exemples du pouvoir que les « idées-images » ont sur la mobilisation et le passage à l'acte des foules.

D'autres disciplines mettent l'accent sur l'efficacité de discours, de mots, de pratiques en tant que porteurs de représentations spécifiques. En anthropologie avec des concepts comme ceux d'efficacité symbolique, de pouvoirs symboliques (C. Lévi-Strauss, 1950 ; M. Auge, 1977). En linguistique, voir les conséquences tirées des concepts de « force élocutoire » « énoncés performatifs » (J.L. Austin, 1970 ; J.R. Searle, 1972) pour conférer à renonciation discursive rapportée à un fonds commun de représentations, la fonction d'assigner une place et une identité sociale aux locuteurs (F. Flahaut, 1978), ou les conséquences de la théorie chomskyenne pour dégager, dans l'histoire, le rôle moteur des « récits » et des « langages » (en ce qu'ils rendent accessibles des représentations) et l'usage du concept d'« acceptabilité » pour comprendre l'instauration, le développement, la déviation de programmes et d'actions politiques (J.-P. Faye, 1973, 1975). Ce sont les mêmes concepts que reprend P. Bourdieu (1981) pour faire résider la condition de possibilité de l'action politique dans le fait que l'action sur le monde social passe par l'action sur les représentations que les agents sociaux ont de ce monde : « la subversion politique présuppose une subversion cognitive, une conversion de la vision du monde ».

En fait, et il faut le souligner ici, les représentations sociales sont désormais investies dans leur matière concrète d'un rôle agissant dans l'évolution sociale. M. Godelier (1982) y voit les conditions de production et de reproduction des rapports sociaux. À côté de la violence, elles expliquent l'émergence et la perpétuation des rapports de domination : le consentement à la domination se fonde sur le « partage des mêmes représentations entre dominants et dominés ». Il est clair que, pour mettre en lumière le mode d'intervention des systèmes représentatifs dans les transformations et les inerties sociales, c'est à l'analyse concrète et détaillée des contenus qu'ils véhiculent dans des situations sociales bien circonscrites qu'il faut s'attacher.

2.2. Perspectives futures

Il est clair aussi que le travail qui nous attend doit porter prioritairement non seulement sur le rôle des représentations sociales dans les processus de changement social, mais aussi sur les facteurs de transformation des [36] représentations elles-mêmes. Les premiers jalons d'une telle approche avaient été posés par S. Moscovici à propos de la diffusion d'une théorie scientifique, la psychanalyse. Nous poursuivons actuellement cette investigation avec l'étude des représentations sociales du marxisme.

Le choix de l'objet de représentation, autant que celui de la conjoncture dans laquelle il est étudié, revêt une importance cruciale pour faire apparaître les propriétés et fonctions des systèmes de représentations aussi bien que la façon dont ils concourent à la formation des conduites, des communications et des rapports sociaux. C'est pourquoi notre attention s'est jusqu'à présent orientée dans deux directions distinctes, quoique complémentaires, donnant lieu à deux types d'étude, dans des contextes d'innovation.

D'une part, celle de la transformation de savoirs à mesure de leur diffusion par la société (la théorie psychanalytique par exemple) ou de leur cristallisation en réponse à des contraintes institutionnelles et à la défense d'une identité collective (la maladie mentale en milieu rural, par exemple) ; d'autre part, celle de l'élaboration que les individus font de leur expérience personnelle (à propos du corps ou de la santé, par exemple), sous la pression des modèles et catégories qu'ils empruntent à leur culture de groupe et des changements qu'ils connaissent du fait de l'évolution des pratiques collectives. S'intéresser au marxisme permet de prolonger, dans une même étude, ces deux modes d'approche. On peut suivre la dérive d'une théorie quand elle pénètre dans les divers groupes sociaux, et examiner la façon dont les modèles cognitifs et normatifs, la vision du monde qu'elle véhicule, constituent pour les individus un guide de lecture et de direction de leur expérience d'acteurs sociaux. En outre, dans le cas du marxisme on est en mesure de saisir, dans son devenir agissant, un élément fondamental de la vie politique et sociale, un réfèrent essentiel dans l'évolution des idées et des valeurs de la société contemporaine. De ce point de vue, la représentation sociale du marxisme dont les implications éthiques, pratiques et théoriques mobilisent des positions différenciées, voire conflictuelles, selon les groupes sociaux, peut être considérée comme un opérateur fécond dans l'analyse de notre société. Ce qui permet d'étudier le rôle des représentations et de leur évolution dans le changement social.

Notre perspective d'approche de la pensée sociale comme épistémologie du sens commun, étude des théories implicites, savoirs naïfs et spontanés, nous incite par ailleurs, je viens de le dire, à nous tourner vers la formation et le fonctionnement des représentations chez les sujets sociaux. Il s'agit essentiellement de voir comment la pensée individuelle s'enracine dans la pensée sociale et comment l'une et l'autre se modifient mutuellement. Ceci définit un certain nombre d'orientations spécifiques.

Tout d'abord que l'on prenne l'individu comme un sujet social. Cela veut dire, en dehors des cas où l'on traite de la génétique des représentations, un sujet adulte, inscrit dans une situation sociale et culturelle définie, ayant une histoire personnelle et sociale. Ce n'est pas un individu isolé qui est pris en considération mais des réponses individuelles, en tant qu'elles manifestent [37] des tendances propres aux groupes d'appartenance ou d'affiliation à la société dont les sujets participent. Le sujet social, en tant qu'il est membre d'un groupe, se trouve défini par ses valeurs, modèles, traditions de savoir, normes. D'autre part, il agit comme porte-parole, parfois même comme défenseur du groupe. Il y a tout un travail d'affirmation d'une appartenance dans l'adhésion aux valeurs et positions de son groupe. De plus, cette adhésion amène à contribuer à la défense et au maintien de l'unité de ce groupe et de son identité. C'est ce que j'ai mis en évidence à propos des représentations de la maladie mentale en milieu rural : les membres de la communauté réagissent moins en tant qu'individus qu'en vertu d'une solidarité avec une communauté dont la protection apparaît comme une valeur supérieure. Ce travail défensif se fait par une action du groupe sur les déviants et conjointement par l'adoption de pratiques qui manifestent l'intégration et l'appropriation des croyances ancestrales du groupe.

Autre conséquence de la prise en compte de l'individu en tant que sujet social : les processus de connaissance et de représentation ne sont pas envisagés du seul point de vue d'un fonctionnement régi par des processus intra-individuels en vue d'une adaptation biopsychologique, non plus que par une détermination linéaire due à une position ou une place sociale. Ils sont rapportés à l'interaction dynamique d'éléments sociaux et culturels qui forment l'univers de référence et d'étayage à partir duquel les sujets sociaux vont construire leur doctrine et leur expérience. C'est pourquoi nous conduisons nos études de représentation à propos d'objets complexes, comme dans le cas du corps, par exemple. Objet social et privé, présentant une face interne et une face externe, lieu d'investissement psychologique et social, le corps nous met à même d'étudier l'œuvre du social dans l'individuel. J'ai déjà pu étudier l'effet du changement culturel sur les modalités d'appréhension du corps médiatisées par l'appartenance sociale. Je compte continuer ce type d'analyse en suivant les variations des éléments de représentation à l'intérieur d'un même groupe social, selon les facettes de l'objet qui sont mises en cause, et les modulations d'un même secteur de représentation entre les groupes sociaux. Ceci devrait contribuer à la construction d'un modèle général d'analyse des systèmes de représentations.

Dans cette perspective, il nous paraît aussi nécessaire d'aborder les représentations dans une optique comparative, soit par le biais de la comparaison entre divers groupes sociaux, soit par le biais de la comparaison entre diverses cultures. C'est pourquoi nous développons actuellement un programme comparatif, dans le domaine du corps et de la santé, avec des pays d'Amérique latine.

La prise en compte des contextes sociaux et culturels de production et d'émergence des représentations sociales, la comparaison des systèmes de représentations dans divers ensembles sociaux, l'examen des transformations que ces systèmes connaissent en synchronie et en diachronie, le choix d'objets de représentation complexes et opérants dans la vie sociale, la centration sur la dynamique interne des représentations propres à des sujets définis par leur appartenance sociale, sont désormais pour nous des cadres [38] nécessaires pour analyser la pensée sociale dans ses transformations et ses effets sur les acteurs sociaux et le changement social. Cette approche globaliste devrait mettre à même d'établir une théorie générale des représentations sociales.

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* Denise Jodelet est maître assistante à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris.

[1] Il paraît honnête et préférable de maintenir l'emploi du terme de « représentation sociale » à propos de textes situés dans le champ des sciences sociales, de la psychologie sociale, même cognitive, ceci malgré le gommage souvent observé du qualificatif « sociale » alors que ces textes s'y réfèrent en fait. Ce gommage s'explique de plusieurs manières. Soit que, les textes ressortissant à des disciplines pour lesquelles il n'est de représentation que sociale, l'emploi du qualificatif apparaisse superfétatoire ; soit que, la représentation étant tenue pour un équivalent de l'idéologie, de l'illusion ou de l'imaginaire social, l'aspect social soit nécessairement, quoique implicitement, posé ; soit que la volonté de centrer l'attention sur le processus représentatif ne rende préférable une mise entre parenthèses de la dimension sociale pourtant présente au titre d'élément situationnel, fonctionnel, déterminant ou structurant. Un tel gommage n'enlève rien aux propriétés sociales des représentations que les recherches mettent en évidence, et apparaît aussi peu pertinent que la distinction représentation sociale/représentation collective que Durkheim avait lui-même abandonnée dès après les Formes élémentaires de la vie religieuse, où il montrait que la représentation collective était sociale parce qu'elle était représentation du groupe pour le groupe. Cette dernière distinction est de plus réductrice dans la mesure où elle tend à substituer à une liaison organique et fonctionnelle entre production mentale et vie sociale, une liaison associative mécaniste et externe, « collective » servant à désigner une vision « partagée » par un ensemble d'individus défini par le critère purement formel de son extension.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 4 juin 2018 18:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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