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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Denise JODELET, “L'idéologie dans l'étude des représentations sociales.” In ouvrage sous la direction de Verena Aebischer, Jean-Pierre Deconchy et E. Marc Lipianski, Idéologies et représentations sociales, pp. 15-33. Cousset (Fribourg), Suisse: Les Éditions Delval, 1991, 323 pp. [L'auteure nous a accordé le 18 mai 2018 son autorisation de diffuser électroniquement toutes ses publications et travaux en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

[15]

Denise JODELET

L'idéologie dans l'étude
des représentations sociales


In ouvrage sous la direction de Verena Aebischer, Jean-Pierre Deconchy et E. Marc Lipianski, Idéologies et représentations sociales, pp. 15-33. Cousset (Fribourg), Suisse : Les Éditions Delval, 1991, 323 pp.

Introduction [15]
Un point d'histoire [16]
Position des représentations dans les sciences sociales [18]
Représentation cognitive vs représentation sociale [21]
Place et fonction de la représentation en regard de l'idéologie [22]
Pour la spécificité cognitive de la représentation sociale [29]

Introduction

Productions mentales sociales, idéologies et représentations sociales ont toujours été posées de conserve, mais n'ont pas toujours été pensées, avec clarté et cohérence, dans leur rapport bien que celui-ci fasse l'objet d'une interrogation réitérée, de manière lancinante, dès que l'on parle des représentations sociales. Cette interrogation ne concerne pas seulement l'articulation entre les deux notions, elle porte en creux la question de leur valeur scientifique relative comme objet de recherche et instrument conceptuel. L'une des raisons pour lesquelles le débat en cette matière apparaît souvent confus, et parfois stérile, tient à ce qu'il reste cantonné dans la généralité, sans que l'on prenne le soin de circonscrire le sens des notions ni leur sphère de référence.

Or ce n'est que dans un domaine et sur des questions précises que l'on peut valablement statuer sur le rapport idéologie/représentation sociale. C'est pourquoi j'examinerai ce rapport dans la perspective de la psychosociologie de la connaissance à laquelle la notion de représentation sociale appartient au premier chef. Dans cette perspective, ouverte par Moscovici en 1961, la représentation est analysée comme forme de connaissance socialement marquée par sa genèse, sa circulation et ses fonctions. On a affaire à une forme de connaissance qui, bien que distincte du savoir savant ou « sérieux » (Foucault, 1969), doit être étudiée comme telle dans ses états et processus (Jodelet, 1988) et en tant qu'elle est un savoir pratique de sens commun, socialement partagé et tenu pour évidence consensuelle dans la quotidienneté (Berger et Luckman, 1966). C'est dire que l'on doit examiner à son propos a) l'activité de connaissance à partir de laquelle se construit le savoir, donc prendre en compte le sujet connaissant - individu ou groupe - et son expérience ; b) les conditions sociales de sa production et de sa circulation en référence à une pratique puisque cette connaissance s'offre comme version du monde avec laquelle gérer la vie courante matérielle, sociale etc. Cet éclairage met au coeur du débat sur le rapport idéologie-pratique, une double question : celle de la contribution que chacune des deux notions peut apporter à une réflexion sur la cognition sociale d'une part, et sur la relation entre processus mentaux et pratiques sociales, d'autre part.

Toujours pour éviter les chausse-trappes de la généralité, je partirai des travaux qui mettent en perspective idéologie et représentation sociale. Cet examen ne sera pas exhaustif mais tiendra compte des progrès de la recherche en psychologie et dans les sciences sociales. Il retiendra, parmi les travaux existants, quelques cas exemplaires dont certains - en anthropologie, histoire [16] et sociologie notamment - ne sont pas suffisamment pris en considération par les chercheurs en psychologie sociale. Sur cette base, seront dégagées les implications de l'usage fait des notions qui nous intéressent et quelques formes principales de leur rapport qui, comme je l'ai déjà indiqué (Jodelet, 1984), est posé en termes déplace, de fonction et de fonctionnement. Enfin, je tenterai de montrer comment la supériorité heuristique de la notion de représentation dans l'approche de la connaissance sociale, tient à ce qu'elle occupe une position-clé entre les différents registres - idéologique, symbolique, axiologique, praxéologique - auxquels celle-ci renvoie.

Un point d'histoire

Un survol historique de la recherche révèle des positions multiples sur la nature de la relation existant entre idéologie et représentation sociale. Ces positions tiennent à la façon de concevoir l'idéologie, ce qui crée, en psychologie sociale, une situation délicate car, à la différence des sciences sociales, on n'y dit pas, dans la plupart des cas, ce qui est entendu par « idéologie ». Non-dit d'autant plus dommageable que l'interrogation sur le rapport entre les notions renvoie souvent, dans l'implicite, à l'affirmation d'une préséance du concept d'idéologie qui, il faut le reconnaître, a pour lui la force de l'âge et le pouvoir de la légitimité académique ou politique.

Tel n'est pas le cas pour la représentation sociale : d'introduction récente (Moscovici, 1961), il a fallu du temps pour qu'en soit reconnue la validité. Son essor actuel ne doit pas faire oublier la période de latence que la notion a connue pendant une dizaine d'années avant d'avoir cours dans la recherche. Latence due en partie à l'ombre portée par l'émergence de courants scientifiques comme le structuralisme, la linguistique, la sémiologie, la psychanalyse avec le territoire desquels elle avait quelques recouvrements. De ce fait, elle parut moins pure dans son objet et dépassée parce que maintenant de surcroît la dignité du sujet connaissant, évacué ailleurs (mais comment traiter autrement de la cognition ?). Ce n'est pas tout. Cette latence peut être imputée à des obstacles de type « épistémologique » auxquels la notion s'est heurtée sous l'espèce de deux modèles dominants à l'époque : le behaviorisme qui déniait toute légitimité à la prise en compte des phénomènes mentaux et de leur spécificité ; un marxisme de type mécaniste dont la conception des rapports entre infra- et super-structure enlevait tout intérêt à ce champ d'étude, considéré comme peuplé de purs reflets, ou faisait peser un veto sur son développement, le stigmatisant comme l'un des rejetons de l'idéalisme bourgeois, rejeton dangereux sur le front de la lutte théorique. Récemment encore, on parlait de cette « matière première-obstacle produite par la [17] philosophie bourgeoise que constitue la catégorie de représentation » (Pêcheux, 1975, p. 239).

Le verrouillage opéré par le behaviorisme intéressa le domaine de la psychologie dont l'évolution des paradigmes a conduit à faire la part belle à la représentation (Jodelet, 1988). En ce qui concerne le veto d'un certain marxisme, le tournant qui a favorisé le regain de la représentation correspond, pour une large part, au développement du courant althussérien posant : l'autonomie d'une instance idéologique de laquelle ressortissent les représentations, « l'efficace spécifique des super-structures », le caractère matériel de la pratique idéologique, « l'effet de connaissance » qu'elle produit, et l'existence de toute pratique « par » et « sous » une idéologie, etc. (Cf. Althusser, 1969). Par ses clarifications ou simplifications, par les questions qu'elle soulevait, cette optique a joué un rôle stimulateur. Ses traces se repèrent dans diverses orientations de recherche dont le cadre théorique situe la notion de représentation dans son prolongement ou son dépassement.

Mais, il faut dire que, malgré cette datation et ses implications, il n'est pas toujours aisé de discerner les acceptions exactes dans lesquelles est entendu le réfèrent idéologique de la représentation. Les traditions se mêlent. "Si la vision Humaniste s'est estompée, elle réapparaît, çà et là, sous l'espèce de la « fausse conscience », derrière l'argutie rationalisante, légitimante ou justificatrice, ou encore derrière l'illusion ou l'imaginaire. De même, la relation de dépendance linéaire entre infra- et super-structure perce encore dans certains modèles rapportant la représentation et l'idéologique à la position ou la place sociale, alors qu'ailleurs c'est l'existence même d'une séparation et d'une hiérarchie des niveaux structurels qui est battue en brèche. Enfin, on traite l'idéologie de plusieurs manières : tantôt comme « totalité » spécifiée en des contenus, des rapports de sens ou une logique ; tantôt comme « particularité » exprimant les différents groupes d'intérêt ou de pouvoir et leur servant de fer de lance dans le combat social et la polémique politique. Quant à « l'idéologie dominante », on en parle en termes vagues : comme ce qui baigne tout dans l'éther culturel d'un Zeitgeist passager plutôt que comme la systématisation idéelle d'une classe dominante. Et, de cette diversité, la représentation émerge, et dans une dignité retrouvée avec des caractéristiques et des propriétés différentes. Voyons en quoi.

Par delà les incertitudes concernant l'idéologie, quelque chose est important dans le retour de l'usage de la notion de représentation : le changement d'accent dans l'approche de la sphère idéelle. Si la discussion du rapport de l'idéologie aux « autres modes de systématisation conceptuelle » (Moscovici, 1961) a commencé avec les débuts de la sociologie de la connaissance, la réflexion sociale qui nous est immédiatement contemporaine attaque ce problème sous un angle radicalement nouveau. On ne s'attache [18] plus, dans l'étude des idées, à l'examen linéaire de leur détermination ou indépendance sociale, mais à la dialectique entre production par le social et construction du social. Ce qui donne à la représentation un autre statut, particulièrement visible dans les sciences sociales.

Position des représentations
dans les sciences sociales


Dans l'approche des phénomènes sociaux, le regain de la représentation, pour être récent, frappe par une généralité correspondant bien à un renversement d'optique. C'est à partir du moment où les sciences sociales se donnent le projet d'« affronter l'une des questions centrales aujourd'hui posée aux sciences de l'homme, celle des rapports entre le matériel et le mental dans révolution des sociétés », comme le dit Duby (1978, p. 20), ou encore de « comprendre dans quelle mesure et de quelle façon la science du social et de l'histoire doit s'articuler à celle des signes et du psychisme » (Augé, 1979, p. 190), que la question de la représentation devient centrale. Signant l'échec du concept d'idéologie à rendre compte du rôle de l'idéel dans les rapports sociaux et de pouvoir, elle est au point de départ d'un nouveau regard sur le social et la pensée, avec en perspective le problème des transformations sociales.

Ce nouveau regard inclut « dans l'objectivité même de l'existence sociale » ce que les faits sociaux « doivent au fait qu'ils sont des objets de connaissance » et pose que la science sociale « doit réintroduire dans sa définition complète de l'objet, les représentations premières de l'objet » (Bourdieu, 1980, p. 233), examinant « la part idéelle du réel » (Godelier, 1984). Les branches de la question se resserrent autour de l'institutionnel, l'ordre, le pouvoir, la pratique d'un côté, l'univers de l'idéologie, du symbolique et du discursif de l'autre. La représentation devient constitutive du social : « Tout ordre est simultanément organisation concrète et représentation. L'ordre social ne s'inscrit sur le sol et ne situe les uns par rapport aux autres les individus qu'à compter du moment où il se donne aussi pour intelligence d'un rapport fondé en nature » (Auge, 1974, p. 5). Le rôle des représentations comme déjà-là du réel et de l'ordre social est aussi fermement établi par Godelier : « Tout rapport social, quel qu'il soit, inclut une part idéelle, une part de pensée, de représentations ; ces représentations ne sont pas seulement la forme que revêt ce rapport pour la conscience, mais font partie de son contenu... elles sont une part des rapports sociaux dès que ceux-ci commencent à se former et sont une des conditions de leur formation » (1984, p. 171). Dans une intervention originaire de « co-naissance », la représentation serait, « au coeur des forces productives », « l'armature, le schème organisateur interne de leur mise en [19] action » (id. 181). De même, Auge (1979, p. 94), qui cherche à résoudre l'opposition entre sens et fonction et forme le projet de « penser l'efficacité des pratiques symboliques et de manifester la part nécessairement symbolique de tout réel social », substitue à la question des structures inconscientes des représentations celle de leurs « schèmes constitutifs ».

Enfin, la représentation reçoit un statut privilégié quand il va s'agir de rendre compte des transformations du monde social et de l'efficace politique. Celles-ci sont rapportées au changement dans la représentation de la réalité sociale chez les acteurs sociaux, au terme de processus qui engagent la « légitimation » et la « mise en acceptabilité » des discours alternatifs concernant cette réalité sociale (Faye, 1973 ; Rosanvallon et Viveret, 1977 ; Bourdieu, 1982).

Examiner, en premier lieu, pour le problème qui nous préoccupe, le déplacement des sciences sociales est utile à plus d'un titre. Tout d'abord on peut constater que les chercheurs y reconnaissent plus volontiers que ne le font les psychosociologues, la pertinence de la notion de représentation pour traiter de phénomènes et de changements sociaux. N'y a-t-il pas là une leçon à tirer pour notre discipline ? Ensuite, cela permet d'évaluer ou mieux saisir cette pertinence en regard du déclin du concept d'idéologie et de ses raisons, soit : 1) son caractère de construct théorique qui invalide les tentatives de cerner par des indicateurs spécifiques les idéologies en tant que telles (Vidal, 1971) ; 2) son statut d'instance non directement saisissable qui oblige à en rechercher les « réalisations » dans les institutions, rituels, pratiques d'une part, dans les représentations et le langage de l'autre. C'est ainsi par exemple que Faye, ramenant l'idéologie aux représentations, pose que celles-ci sont étudiables sur le seul terrain du langage « car on ne peut capturer directement des représentations mais on peut analyser des langages » (1972, p. 120). Notons que l'influence de la linguistique, de la pragmatique est évidente dans l'attention portée aux discours. Bourdieu (1982), par exemple, trouve dans leur « magie performative » une des raisons de leur efficacité, les représentations étant considérées comme des « énoncés performatifs » dont « l'objectiva-tion dans le discours » a le pouvoir de nommer, révéler, et instituer une réalité ; 3) l'aplatissement des instances dans une formation sociale et le souci de rendre compte de la production de sens et des rapports de sens existant entre ses différents secteurs (économique, religieux, parenté, politique, etc.) amène à définir ces derniers comme des représentations et à rechercher leur mise en relation dans des pratiques effectives (langagière, rituelle, etc.) ; 4) enfin le concept d'idéologie peut paraître trop vague ou inadéquat pour traiter des problèmes et phénomènes concrets que les sciences sociales se donnent pour objet.

[20]

Deux exemples, à propos du changement social. L'un pris chez Rosanvallon et Viveret qui en voient, dans les représentations et la source « ce n'est pas tant le monde qui change que sa représentation », et l'obstacle quand les nouvelles stratégies politiques « se heurtent à un ensemble de représentations traditionnelles du changement social ». Dans ce cas, « le concept d'idéologie est insuffisant pour rendre compte du rapport qui s'établit entre la pratique et les représentations sociales ». Il est remplacé par celui de « culture politique qui renvoie à un mixte d'éléments théoriques, pratiques, événementiels, mythiques, etc. organisé autour d'une représentation dominante du changement social » (1977, p. 33). L'autre exemple est pris chez Godelier pour qui l'idéologie est présente, au titre d'illusion au service d'un ordre dans les représentations (formes de connaissances ou valeurs) à travers leurs fonctions d'interprétation et de légitimation ou illégitimation ; celles-ci peuvent s'ajouter à leurs fonctions primaires de présentation d'une réalité à la pensée et d'organisation de rapports que les hommes entretiennent entre eux et avec la nature. Mais cette conception, classique, de l'idéologie est jugée insuffisante et ne permet pas de rendre compte de deux faits essentiels : le fait que les représentations apparaissent toujours vraies aux membres de la société où elles sont en vigueur ; le fait que le partage de représentations semblables constitue autant, sinon plus, que la violence et l'intoxication de la propagande, la raison du maintien des rapports de domination, de la soumission des dominés. Dans une telle analyse, le concept d'idéologie se contracte et se range comme illusion dans une catégorie plus générale d'« idéel », à côté de représentations-connaissances vraies et instituantes pour une société donnée. Le problème devient alors celui de comprendre les jeux de la pensée ou le jeu des pensées (ce qui n'est pas sans évoquer Durkheim) et en particulier de comprendre comment la pensée peut arriver « à s'opposer à elle-même » pour produire le changement social.

Ce tableau, trop rapidement brossé, appelle deux remarques complémentaires. On voit apparaître, dans les sciences sociales, une amorce de description de la représentation en termes de « structure », « schéma », « schème », « configuration formelle », « rouage majeur » des systèmes d'idées ; ce qui évoque les modèles cognitifs de la représentation. N'y aurait-il pas là l'ébauche d'une voie de passage entre les niveaux d'approche social et psychologique, fondant largement le projet d'une étude cognitive des phénomènes mentaux collectifs ? D'autre part, on observe que le positionnement des notions d'idéologie et de représentation se fait, comme nous le disions, en termes de place et de fonction ; ce qui appelle une nouvelle réflexion sur la part et la situation du cognitif dans les états et processus idéologiques. Voici qui délimite un champ à défricher dans une perspective interdisciplinaire pour combler les vides laissés par la psychologie et les disciplines voisines. Il faudra, en préliminaire, [21] dépasser une distinction qui hante la réflexion psychologique et scinde la représentation en « cognitive » et « sociale ».

Représentation cognitive vs représentation sociale

Le fait que la représentation sociale puisse être traitée comme un [phénomène cognitif n'est pas reconnu de tous les psychologues. Une première séparation s'appuie parfois sur le constat que la représentation est saisie au niveau de l'individu, mais elle est d'une autre portée. Elle opère une démarcation entre deux types de représentation tenus pour phénomènes distincts et relevant d'approches distinctes. Cette démarcation rappelle celle de Durkheim (1895, 1898) entre représentations individuelles et représentations collectives qui, disait-il, ne « dépendent pas des mêmes conditions », puisqu'elles n'ont ni le même « milieu » (conscience individuelle, conscience collective), ni le même « substrat » (cerveau, agrégat humain). Formulée en des termes approchants, la dichotomie actuelle s'articule à deux types d'opposition : celle entre « contenus », marque distinctive du social, et « mécanismes » qui réfèrent à des propriétés structurelles et fonctionnelles intra-individuelles. L'ordre du cognitif est traité alors comme irréductible à l'ordre du social. Le même mouvement se retrouve dans la seconde opposition qui propose de cliver dans les représentations sociales ce qui relève de « l'idéologie » et de la « cognition ». Cette opposition et le recouvrement partiel entre représentations sociales et idéologie qu'elle implique conduisent, en fait, à scotomiser ses dimensions cognitives. Certains (Robert et Faugeron, 1978) affirment le caractère secondaire de la composante cognitive des représentations sociales, conçues au premier chef comme phénomènes idéologiques. D'autres (Ramognigno, 1985) soulignent les risques de « clôture » et d'automisation réductrices de la représentation sociale, « forme empirique » de l'idéologie, que présente l'approche cognitiviste. Dans l'un et l'autre cas, l'enjeu est alors l'éviction du sujet

De tels clivages font problème. Les tenants de la différenciation représentation cognitive/sociale se mettent dans l'impossibilité de penser soit l'incidence de facteurs extra-cognitifs sur le fonctionnement cognitif, soit les aspects structuraux et dynamiques des phénomènes mentaux collectifs réduits à des contenus. Qu'ils posent la dignité ou la préséance du cognitif intra-individuel ou celle de l'instance idéologique où sont pris les individus, ils se rejoignent sur l'impossibilité de penser le social comme du cognitif et les propriétés de la cognition comme assignables à quelque chose de social. Il apparaît en tout cas, que : 1) une perspective cognitive trop « intra-individuelle » manque à articuler la représentation à des contextes sociaux et [22] historiques concrets - ce que font largement les sciences sociales ; 2) le concept d'idéologie sous lequel on veut ranger la représentation sociale manque à fournir le cadre d'une réflexion circonstanciée sur la cognition sociale. Or, c'est précisément cette insuffisance que cherchait à surmonter Moscovici, en reprenant, dans une optique sociale, le concept de Durkheim et en l'assignant, comme lui, à une même « famille » de phénomènes symboliques et mentaux : mythe, science, idéologie, vision du monde... D'accord avec lui sur le fait que « la vie sociale est condition de toute pensée organisée » (1976, 40), il militait, au contraire de lui, pour différencier au sein de cette famille la représentation en tant que « système cognitif », « organisation psychologique ».

Deux spécificités distinguent alors la représentation, sa « texture psychologique » et sa « fonction sociale », pour en faire une forme de connaissance « irréductible à aucune autre » (id., 43). C'est par le travail du social dans la représentation et par celui de la représentation dans le social qu'il est rendu compte de la particularité représentative. Ce qui rencontre le point de vue dialectique adopté en sciences sociales (cf. supra) à propos du rapport entre idéel et social. Dialectique exclue par l'approche qui, en psychologie, fait correspondre dans la représentation « réduction à » et « exclusion de » l'idéologie avec « exclusion de » ou « réduction à » la cognition. Comme est exclue la possibilité de penser l'efficacité sociale de la pensée. Pour contourner cette difficulté, il convient d'examiner les implications cognitives de la façon dont, explicitement ou implicitement, les recherches positionnent la représentation en regard de l'idéologie en termes de places, fonction et fonctionnement.

Place et fonction de la représentation
en regard de l'idéologie


La délimitation topique de la représentation en définit l'autonomie et la puissance relative et a une incidence sur les fonctions qui lui sont reconnues et ses propriétés cognitives. Les divers types d'assertion sur la place de la représentation renvoient à sa parenté, son immanence, son extériorité, sa composition par rapport à l'idéologie. Relations qui peuvent être illustrées par les prépositions « de » (ressortit de, est parente de), « dans » (est partie, élément constitutif de), « avec » (contient des dimensions de), « hors » (en extériorité ou en disjonction).

Dans la littérature scientifique, nous n'avons rencontré qu'un seul modèle situant la représentation hors de l'idéologie. Celui de F. Dumont (1974) récusant le recouvrement entre les deux notions, dans une approche pluraliste des idéologies qui les rapporte à l'action comme « pratiques de convergence ». On notera cependant que la conception dont part son examen, exclusivement [23] théorique, rapproche singulièrement l'idéologie de la représentation puisqu'elle en fait le moyen de conférer un sens, donner une définition aux situations par et pour l'action. Par contre, les modèles du « de » et de l'« avec » impliquent une forme d'indépendance de la représentation. Ainsi Moscovici (1976) définit la représentation comme appartenant au même genre que l'idéologie, mais lui assigne des propriétés fonctionnelles spécifiques (organisation du réel, orientation des conduites et des communications) qui la rendent irréductibles à celle-ci. Pour Windisch (1978, 1982), la représentation, « activité logico-discursive », relève de mécanismes socio-cognitifs propres à la pensée sociale que ne « recoupe jamais totalement » l'idéologie, bien que « comportant » des « composantes communes ». Dans le cadre d'une sémiotique sociale, Lipiansky (1979) fait de la représentation une « formation discursive » originale au sein de laquelle l'idéologie n'intervient que sous le rapport de la forme et de l'usage. En anthropologie, Héritier (1979) cherche un système d'explication idéologique de la prohibition de l'inceste qui serait particularisée dans chaque culture par des représentations. Cette explication distingue entre les représentations (de la personne, du corps, des relations entre sexes, de la parenté, du monde matériel et de l'ordre social) et leur liaison dans un rapport syntaxique par l'idéologique qui va assurer l'unité symbolique du système. Ces distinctions débouchent sur une problématique nouvelle articulant contenus discursifs ou représentatifs à un principe de cohérence et à une logique qui peuvent varier selon les groupes sociaux et les situations.

Par contre, les modèles du « dans » inscrivent, de manière en quelque sorte organique, la représentation dans l'idéologie. C'est le cas pour le modèle althusserien qui définit l'idéologie comme « système (possédant sa logique et sa rigueur propres) de représentations (images, mythes, idées ou concepts selon les cas) doué d'une existence, d'un rôle historique au sein d'une société donnée » (Althusser, 1969, p. 238) ou encore : « ensemble à cohérence relative de représentations, de valeurs, de croyances » qui va « reconstituer, sur un plan imaginaire, un discours relativement cohérent qui serve d'horizon au vécu des agents en façonnant leurs représentations » (Poulantzas, 1968, p. 223). Vis-à-vis de l'idéologie comme totalité, instance, structure inconsciente, rapport imaginaire à des conditions réelles d'existence, les représentations auront un double statut de contenu et de produit, travaillé de l'intérieur par celle-ci. Elles deviennent des « objets culturels perçus-acceptés-subis », des évidences à effet de connaissance (reconnaissance-méconnaissance). Ce statut multiple sera repris en écho dans diverses recherches empiriques. Mais, dans la mesure où cette définition reformule ou renvoie à des propriétés isolées depuis longtemps dans l'idéologie, on fera fonctionner la représentation de façon variable selon les aspects définitoires retenus, quelle que soit l'inspiration marxiste ou non de ces recherches.

[24]

Dans un premier courant de recherches de type sociologique, l'accent est mis sur la notion d'ensemble et la représentation devient le constituant de l'idéologie, sans y avoir de fonction spécifique, dans une vue proche des conceptions particularistes de l'idéologie ou des visions du monde, comme chez Raymond (1968) où les idéologies sont des « ensembles organisés de représentations ». La spécificité de cette conception tient à la passivité impartie au porteur inconscient des représentations. Elle se trouve développée chez Michelat (1976) qui tire l’idéologie du côté de la culture « système de valeurs, de normes, de représentations, de symboles propres à une culture et une sous-culture » (p. 250). Cet « ensemble des représentations, des valorisations effectives, des habitudes, des règles sociales, des codes symboliques » serait appréhendable uniquement à travers les discours des individus qui en sont « l'application restreinte » et dont les productions verbales en fournissent des « informations symptomatiques » (p. 232-233).

Cette thématique de l'individu, support d'occurrences idéologiques et culturelles qui lui sont opaques, est en prise avec les structuralismes évacuant la notion de sujet. Elle va être élaborée de façon différente selon que l'on s'attachera à l'émergence individuelle des représentations ou à leur production collective. Les vues althusseriennes seront alors prolongées dans deux directions : autour des effets des instances sociales et subjectives inconscientes (Maître, 1975), autour des effets des rapports de production et des appareils idéologiques (Robert et Faugeron, 1978).

Dans les deux cas, les représentations sont les lieux de l'actualisation empirique, la concrétisation de l'idéologie dont elles participent. Maître s'appuie sur le marxisme, la psychanalyse et Piaget pour examiner le type de connaissance qu'elles constituent dans une perspective fonctionnelle. Tenant 'de leur appartenance à l'idéologie le caractère que Piaget (1950, 1976) attribue à la pensée non opératoire d'être centrée sur le sujet, individuel ou collectif, et mise au service de la satisfaction/justification des besoins et valeurs qui sous-tendent l'action, les représentations rendent compte du réel, de l'action de l'homme sur le réel et concourent, sur le plan symbolique, à la réalisation des désirs individuels et des besoins collectifs. L'individu qui les exprime est inconscient du jeu des forces sociales et de celui des forces subjectives qui les produisent. Maître (1972) a ainsi analysé la rencontre entre processus sociaux et processus de la subjectivité dans le cas de la religion qui, comme institution sociale, renforce les idéologies de groupes et tient aux individus un langage de désir. Ces éléments idéologiques vont apparaître dans les représentations qu'il livre à son insu comme des « bulles qui crèvent à la surface des discours » (1975, p. 255). Le chercheur opérera à leurs propos une lecture symptômale des discours tenus pour des émergences, actualisations, de fonctionnements plus profonds. Mais on ne fournit pas de modèle spécifique [25] pour l'analyse de ces affleurements expressifs renvoyant aux procès inconscients, freudien et marxiste, en-dehors de postulat de cette dépendance révélante. Malgré la référence à Piaget, l'aspect proprement cognitif et constructif des productions représentatives ne peut être intégré dans un tel modèle.

Robert et Faugeron tentent une mise en forme de l'articulation des représentations sociales à l'instance idéologique, qu'ils posent aussi comme insaisissable ailleurs que dans ses effets qui traversent des individus-porteurs, définis par leur appartenance à une classe ou une fraction de classe : « étudier l'idéologie en soi serait impossible » et on ne peut « saisir qu'à travers l'étude des représentations et celle des pratiques ou conduites sociales », ce « rapport imaginaire de l’homme collectif à l’univers social » (1978, p. 43-44). Ces auteurs partent d'un côté des rapports de production et de classe qui déterminent, via les situations sociales où sont pris les individus, conduites et discours, de l'autre des appareils et mécanismes idéologiques qui déterminent des visions du monde, des attitudes sociales globales, des représentations collectives, pour étudier les représentations d'objets spécifiques, le système pénal par exemple. Les représentations d'objets spécifiques sont des applications de l'idéologique. Elles sont livrées dans les discours sous forme d'éléments fragmentaires (images, catégorisations) que le chercheur va « organiser comme symptômes afin de découvrir les différentes sortes - ou modèles - de représentations collectives de l'objet considéré » et inférer les attitudes spécifiques et globales qui « offrent, de manière constante, la structuration des diverses images » (id., p. 40). Deux traits marquent ce modèle. Tout d'abord l'hypothèse (proche de la modélisation de Moscovici) que le champ ou système de représentations s'organise autour d'attitudes globales concernant l'homme et la société. Cette hypothèse confère à l'idéologie une fonction structurante et « travaillant de l'intérieur » les représentations exprimées par les groupes sociaux. Ensuite le fait que l'articulation des représentations aux contraintes de situations et aux pratiques collectives amène à les saisir au niveau d'agents sociaux caractérisés par une position dans la structure sociale. Mais on élimine du même coup et les conditions particulières (contexte, activité, expérience) et les dimensions subjectives et cognitives qui interviennent dans les productions représentatives.

Les conceptions que nous venons d'examiner prennent la représentation comme pars-pro-toto, reflet représentant de l'idéologie au niveau des individus ou des groupes qu'elle traverse. Celle-ci, procès ou structure, va déterminer de l'intérieur la représentation dont on dira qu'elle « fonctionne à l'idéologie », au risque de conduire à une dilution de la notion et de sa spécificité.

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Autre remarque : si, dans ces études et ailleurs, la question de la place de la représentation par rapport à l'idéologie renvoie à celle de sa détermination, elle est aussi étroitement liée à la question de la fonction et du fonctionnement. Ceci amène, quand on ne désigne pas expressément la représentation comme pur effet de l'idéologique, à analyser sa fonction à l'image de celle de l'idéologie. La représentation devient expression ou reflet du groupe auquel les sujets appartiennent quand l'idéologie est vue comme forme de fausse conscience, d'illusion ou de méconnaissance ; justification, légitimation d'intérêts de groupe quand l'idéologie est particularisée selon les classes sociales ; attitudes et normes structurantes qui s'imposent aux individus par un processus inconscient quand l'idéologie est objectivée comme monde vécu sur un mode imaginaire, ou traitée comme une instance abstraite médiatisée par des appareils idéologiques. La spécificité de la représentation est, une fois encore, contournée, comme le sont ses aspects cognitifs.

Il n'en va pas de même pour d'autres modèles de l'immanence, assignant un statut différent à la représentation. Tel celui avancé, à propos de « l'imaginaire du féodalisme », par Duby (1978) qui dialectise le rapport représentation-idéologie et leur rôle respectif. La vision féodale du monde s'organise autour d'un schéma ternaire, « représentation imaginaire » divisant la société en trois ordres hiérarchisés auxquels correspondent des fonctions et des mérites spécifiques. Cette représentation intervient dans l'idéologie comme « structure latente », « membrure » et présente la particularité d'être inscrite, au titre d'« évidence dont l'existence n'est jamais prouvée », dans des théorisations plus larges (cosmologie, théologie, morale) sur lesquelles s'étayent les idéologies. Celles-ci sont conçues comme des « formations discursives polémiques » et vont placer au service du pouvoir le schéma tri-fonctionnel, « image simple, idéale, abstraite de l’organisation sociales ». Structurant, ce schéma est repris par l’idéologie en sorte de servir son action : « l'idéologie, nous le savons bien, n'est pas un reflet du vécu, c'est un projet d'agir sur lui. Pour que l'action ait quelque chance d'être efficace, la disparité ne doit pas être trop grande entre la représentation imaginaire et les 'réalités' de la vie. Mais dès lors, si le discours est entendu, des attitudes nouvelles se cristallisent qui modifient la façon qu'ont les hommes de percevoir la société dont ils font partie » (id., p. 20). La représentation est donc élément intégré à un système d'idées spéculatives, pratiques et politiques à l'intérieur duquel elle joue comme force d'organisation et de correspondance. Mais, les termes constituant les pôles de cette structure stable se chargent de contenus divers et en changent dans un processus historique de transformation sociale qui a concerné, dit Duby, plus de cinquante générations.

Cette perspective nous renvoie à une nouvelle dimension de la représentation, structure active dans le discours idéologique et à travers le temps. Ce [27] qui implique une organisation cognitive de la représentation et, en partie du moins, une autre conception de l'idéologie, assorties de la prise en compte de la fonction et de l'efficace sociale de l'une comme de l'autre. En parlant de « formation discursive polémique », Duby se réfère à Baechler (1976), qui élabore d'une toute autre manière le statut de la représentation dans l'idéologie. Dans la mesure où cet auteur fait de l'idéologie un discours lié à l'action et dans la mesure où l'action est décomposée en trois moments nécessaires, au nombre desquels se trouve la représentation, celle-ci est bien dans l'idéologie, mais l'idéologie n'est pas le tout de la représentation. Ceci posé, c'est plutôt la fonction de la représentation qu'argumente Baechler dans son analyse de l'action, menée de façon parallèle au niveau individuel et collectif. Au départ de l'action, une « passion », spécifiée en besoin, désir, etc., qui se satisfera dans un « intérêt », objet matériel ou immatériel, valeur. En intermédiaire, le troisième moment, les « représentations », raisonnements ou rationalisations, permettant à la « passion » de se réaliser dans un « intérêt » ou de tenter de le faire. Le rôle joué par les représentations variera selon la façon dont l'intérêt est associé à la passion : faible quand la liaison est automatique (instinct, habitude, moeurs), il sera maximum quand l'objet de la passion sera construit (mythe, religion) ou arbitrairement défini (éthique, droit, politique). Mais « productions de l'entendement », les représentations peuvent devenir l'objet d'une fabrication autonome et l'idéologie, que l'auteur circonscrit alors aux représentations politiques, être excédentaire par rapport aux besoins de l'action. Le politique étant la recherche du pouvoir, l'idéologie sera finalement définie comme « l'ensemble des représentations accompagnant les actions qui, dans une société donnée, visent à la conquête ou à la conservation du pouvoir. Au total, une idéologie est une formation discursive polémique, grâce à laquelle une passion cherche à réaliser une valeur par l'exercice du pouvoir dans une société » (p. 60). L'idéologie apparaît dès lors comme une forme de représentation parmi d'autres ; à leur image, elle est secondarisée par rapport à une énergétique qui réfère à un « noyau pré-verbal » (constitué par le couple « passionné-intérêt ») et se trouve spécifiée par le contexte de son usage.

Au long de ce parcours balisant la localisation de la représentation, nous sommes passés de l'idéologie en général à sa particularisation politique, du vide du sujet au plein de l'acteur social, individuel ou collectif. La représentation nous est apparue, avec des accents divers, étroitement articulée à la notion de structure et aux aspects dynamique et/ou énergétique, axiologique, intellectuel et praxéologique de la vie sociale.

De ce survol, on peut tirer plusieurs conclusions. La première me paraît être que la réduction de la représentation à l'idéologie la ramène à être un effet de sens plus que de connaissance et laisse une marge trop grande à [28] l'interprétation du chercheur. De plus elle ne le met pas en posture de rendre compte de la « production locale » de sens ou de connaissance (Cicourel, 1979) en fonction des contextes sociaux ou interactifs, de l'expérience et la pratique directe des fabricateurs de sens et de savoir. Les récents travaux d'ethnométhodologie dans le domaine de la transmission et la production des savoirs savants attestent de l'importance de tels processus.

La seconde conclusion concerne l'éclatement du concept d'idéologie ou la restriction de son champ d'application dès lors que l'on veut traiter de manière globale un fonctionnement discursif ou social, en montrer l'efficace au plan des pratiques. Bien que chez la plupart des auteurs il soit possible de repérer des glissements de sens entre l'idéologie et la représentation, faisant de celle-ci un élément, un sous-produit, une expression euphémisée, un instrument, une objectivation, etc. de celle-là et lui attribuant des propriétés ou des fonctions de type idéologique, la distinction semble s'imposer de plus en plus, quand il s'agit de décrire et expliquer leur intervention dans des situations sociales spécifiques. Il y a donc une spécificité de la représentation sociale. De même est-ce par le biais de la représentation que peut être réintroduite une dynamique affective et émotionnelle dans le procès de connaissance et l'action sociale. De même est-ce par son biais que l'on peut réfléchir sur les aspects génétiques psychologiques et mentaux des processus d'idéologisation tels que les étudient les chercheurs du Laboratoire de Toulouse ou un auteur comme Kaës. Autant de dimensions qu'il ne faut plus négliger dans l'approche des phénomènes cognitifs à un niveau social et collectif. Ceci nous fait aussi revenir au sujet social producteur de ce mode de connaissance dont la prise en compte est un préalable pour travailler dans le domaine de la connaissance sociale, à la fois pour pouvoir rendre compte de la production sociale du savoir et pour jeter un pont entre les disciplines qui touchent à la cognition, au plan individuel et collectif. Ceci ne veut pas dire pour autant que l'on doive postuler la transparence de la représentation et/ou du sujet, nier l'existence d'une connaissance tacite (Polany, 1966) ou implicite (Sperber, 1974), voire inconsciente, évacuer la possibilité d'un impensé, d'un irreprésenté comme arrière-fond informationnel (Searle, 1983). Au contraire, il revient à l'étude des représentations de mettre en évidence, dans des contextes de productions contrôlés, le jeu entre les éléments explicites et formulables et ceux qui demeurent non représentés ou irreprésentables.

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Pour la spécificité cognitive
de la représentation sociale


À voir la façon dont la représentation sociale conquiert le territoire des sciences humaines, on peut craindre qu'il en soit fait un usage impropre, inapproprié aux objets étudiés. De même que l'on peut regretter l'usage impérialiste de la notion d'idéologie, appliquée d'autant mieux à tout qu'elle en dit peu, réduite à un rôle d'étiquetage ; de même, faut-il se prémunir, avec le déclin de l'idéologie, contre un emploi facile, dans l'amalgame, de la notion de représentation sociale. Ceci ne pourra se faire qu'en délimitant les aires d'application et de pertinence de l'idéologie et de la représentation sociale. Cette délimitation dépendra d'une typologie circonstanciée des conditions, agents et destinations de la production du savoir, d'une part ; de la mise en lumière du statut de la représentation comme cognition sociale, d'autre part. On s'attachera alors (Jodelet, 1988) aux éléments, états et processus de la représentation en tant qu'ils sont marqués par les conditions sociales de production et de circulation ainsi que l'a suggéré, d'entrée de jeu, Moscovici et que l'ont amplement illustré divers travaux en psychologie sociale.

Rappelons que la représentation sociale est étudiée eu égard à des objets de connaissance délimités, découpés dans des champs plus larges de phénomènes, de thèmes de préoccupation pris dans l'environnement matériel et social quotidien. De tels découpages excluent que l'on puisse référer les objets à la seule sphère de l'idéologie. En revanche, le contexte de savoirs, informations, valeurs, positions qui est mobilisé dans la construction représentative de l'objet, inclut des éléments qui ressortissent à cette sphère. Les travaux expérimentaux sur les représentations sociales montrent bien la mise en activation de tels éléments qui généralement interviennent au titre de noyaux structurants dans la formation représentative. Les recherches de Flament (1984) sur la représentation du groupe structurée autour des notions appartenant à l'idéologie politique en est un bon exemple. De même d'autres travaux de psychologie sociale confirment ce que nous avons déjà noté, à savoir que la représentation peut fonctionner comme une idéologie ou en prendre les fonctions. D'une part, en ce qu'elle implique, par son caractère de reconstruction d'objet socialement marquée, des distorsions et des décalages (défalcations ou supplémentations d'attributs ou de significations par rapport au réel ou à la vérité) (Moscovici, 1976 ; Robert et al, 1976 ; Jodelet, 1987). D'autre part, en ce que ses applications peuvent jouer un rôle de légitimation, justification, rationalisation, comme l'a montré Doise à propos de relations intergroupes (1984). En ce qu'enfin elles sont infléchies par des normes et codes directement liés à une position sociale ou institutionnelle, comme la montré Gilly à propos de l'image que les maîtres se font de leurs élèves (1980).

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Mais une fois posée l'idéologie comme horizon, élément ou mode de fonctionnement eu égard à la représentation il faut, pour développer la différenciation et l'exacte relevance des termes, se tourner vers les caractères cognitifs de la représentation et leur rôle dans l'organisation des savoirs et pratiques. Les modèles de la cognition font apparaître, entre autres, comme propriété fondamentale de la représentation, sa structuration. Les recherches en psychologie sociale ont amplement montré que cette structuration doit être rapportée non à des fonctionnements intra-individuels mais à la communication et à la vie sociale. Moscovici a insisté sur ce point qu'ont démontré nombre de travaux. Grize (1984) a développé un modèle de la schématisation de la représentation dépendante des interactions discursives. La mise en évidence de schèmes organisateurs circulant dans le discours social et médiatique a été mis en évidence par différents auteurs (Chombart de Lauwe, 1971 ; Herzlich, 1969 ; Kaës, 1976 ; etc.). Il faut tirer les conséquences de cette structuration sociale des représentations trop souvent ignorée des modèles cognitivistes.

Je vais montrer à propos d'une recherche en milieu réel (Jodelet, 1989) que cette structuration sociale confère aux aspects cognitifs de la représentation une position nodale dans l'articulation des différentes régions mobilisées dans la construction représentative et leur liaison à la pratique. Dans un milieu rural où depuis 1960 des malades mentaux vivent en liberté et sont hébergés chez l'habitant, sous le contrôle d'un hôpital psychiatrique, se sont constituées des représentations spontanées, une connaissance élaborée en marge du savoir scientifique. Cette connaissance emprunte aux ressources mises à la disposition de la communauté par les manières de faire collectivement établies, les manières de dire circulant dans la communication, les manières de penser consignées dans le patrimoine culturel. Dans ce processus, les échanges de recettes et conseils entre les personnes s'occupant des malades, ont une importance décisive, répondant à un besoin urgent d'accommodement avec la folie, forgeant de celle-ci une vision uniformément répandue et partagée. On a pu observer à ce propos un cas rare de circulation et de cohésion du discours qui, à travers l'usage des mêmes mots, des mêmes tournures de phrase, des mêmes descriptions et explications de comportements de malades, assure la vitalité et la pérennité d'une théorie naïve de la folie enracinée de longue date.

Cette dernière peut être grossièrement résumée comme suit : la maladie mentale crée un « état-d'homme-malade » radicalement distinct de celui « d'homme-normal » avec lequel il ne partage qu'une condition d'espèce : celle d'être un « monde de chair et d'os ». Cet état est marqué par une altération (plus ou moins grave) dans l'ordre biologique, social et moral. Les descriptions et analyses faites du comportement et des ressources des malades [31] mentaux montrent que l'on postule, à la source de cette altération, le dysfonctionnement d'un système tripartite articulant l'organique à deux instances autonomes et antagoniques, le cerveau et les nerfs. Chacun de ces éléments est défini par une « production » et une « régulation ». La production du cerveau est l'activité intellectuelle dont les paliers de développement dépendent du volume cérébral, sa croissance avec l'âge et sont modelées par l'apprentissage social. Sous l'angle régulatoire, le cerveau est caractérisé par le « contrôle » qu'il exerce sur le fonctionnement organique, intellectuel et nerveux. En revanche, violence et méchanceté sont les productions des nerfs dont l'activité régulatoire se traduit par l'excitation qui s'étend à la vie végétative, active et mentale. Quant à l'organique, il est défini par ses besoins et fonctions élémentaires (nutrition, assimilation et dissimilation, repos et sommeil), la motricité et l'autorégulation.

Quelques exemples pour comprendre comment ce schéma, qui intervient comme une structure latente, dans tous les énoncés concernant les malades, sert de schéma d'interprétation. À son niveau le plus profond, la déficience cérébrale entraînerait un état de léthargie bestiale et d'irritabilité nerveuse souvent en symbiose avec le règne naturel (le temps par exemple). Avec l'éveil de la « conscience », premier palier de l'intelligence lié à la recherche du plaisir, on pense que, par insuffisance de la « commande » cérébrale, le comportement reste sous l'empire du fonctionnement organique ou est motivé par la recherche d'un assouvissement des besoins élémentaires et des satisfactions orales. Celles-ci apparentent les plaisirs du malade à ceux des enfants mais semblent revêtir un caractère de véritable fixation et de débridement organique aux yeux de la population qui les stigmatise, jusque chez ceux que leur niveau intellectuel et leur travail font juger proches de la normalité. Parallèlement, ce défaut de contrôle laisse libre cours à l'impulsivité des nerfs qui se traduit par l'imprévisibilité d'humeur, des « cris », une « colère », immaîtrisables et dangereux. Au plan de l'activité, l'énergie physique non contrôlée se traduit par la marche vagabonde, la « navigation », cette « errance » spécifique des fous où s'exprime l'instabilité nerveuse.

Quand l'activité cérébrale atteint un niveau supérieur, on aura beau reconnaître au malade certaines qualités (raisonnement, capacités pragmatiques, finalisation de l'action...), on repérera toujours chez lui une inaptitude à « se diriger » à laquelle correspondront des formes d'activités routinisées et répétitives, le manque de responsabilité, la méconnaissance de ses propres capacités et de sa condition, l'impossibilité de gérer ses propres affaires : autant de signes qui scellent l'inaptitude à mener une vie « normale », socialement intégrée. Cet état aura pour pendant dans les relations sociales, un mode d'être autistique (avec difficulté à la coordination, l'échange, l'entraide avec les autres) en même temps que la suggestibilité et le grégarisme rendent [32] néfaste et dangereux le regroupement des malades entre eux. Au plan moral planera toujours le risque de sournoiserie, de malignité où l'on voit l'effet direct de la méchanceté due à la dominance des nerfs.

Deux remarques concernant cette « théorie ». C'est elle qui va fonder les comportements adoptés pour plier les pensionnaires aux exigences de la vie commune. Usant d'un système de pénalisation-récompense (on « prend par la crainte ou la douceur ») proche de celui adopté avec les animaux et les enfants, les nourriciers vont en adapter les modalités à ce qu'ils jugent être l'état du malade. Cette « théorie » concerne aussi un partenaire social que l'on veut maintenir à une place définie ; elle servira, avec toutes les limites qu'elle assigne au malade, à contester chez lui toute prétention à vouloir vivre en égal et de plein-pied avec la population. La notion de « contrôle » cérébral (métaphore du contrôle social) joue ici un rôle central dans l'argumentation. Elle ne se retrouvera pas dans les autres « applications » de la théorie telle l'étiologie.

En effet, l'explication de la maladie mentale reprend l'opposition « cerveau-nerfs », mais en développe d'autres implications fondées sur la dimension organique de ces deux instances. Causes endogènes et exogènes (on dit que la maladie est « de naissance » ou « par accident ») sont fixées en tenant compte de la survenue de l'atteinte repérée à partir de l'âge d'internement. Si ce dernier intervient avant l'âge scolaire, il permet de conclure à une « bonne » maladie endogène due à une déficience par « arrêt » du développement du cerveau : « l'innocence » marquée par l'innocuité. En revanche, si l'internement a lieu après la scolarisation et avant l'entrée dans la vie adulte, il désigne la « mauvaise » maladie endogène liée à la dégénérescence du sang et caractérisée par l'excitation et la « méchanceté ». Nous sommes en présence de deux figures ancestrales (chrétiennes notamment) de la folie : « innocence » et « méchanceté » sont articulées ici à une vision biologique de la maladie mentale qui fait écho à la théorie psychiatrique du XIXe siècle opposant dégénérescence à arriération. L'entrée adulte dans le système psychiatrique, impliquant que l'on a été capable de mener une vie normale, permet de conclure à une affection exogène qui se traduit par un détraquement cérébral ou nerveux. Les accidents (« choc affectif » ou « nerveux ») qui la provoquent sont définis par opposition au style de vie et aux valeurs de cette communauté paysanne (instruction ou travail intellectuel trop poussé, agressions de la vie urbaine, dissolutions familiales, moeurs bourgeoises, guerre, etc.). Ici l'axiologique sert de principe à l'explication causale. Sous-jacente à cette étiologie, se dégage une conception de la nature de la maladie qui « est là » dans ses symptômes, dans le malade, son cerveau, ses nerfs, ses organes, son sang ; elle « tombe » sur eux, « bouche » le cerveau, « prend » les nerfs. Cette force substantielle, unique et transitive, peut passer entre les différentes parties du corps et d'un corps à [33] l'autre via les liquides corporels. Là réside le fondement d'une croyance archaïque en sa transmission par ces derniers et tout ce qui les a touchés. Croyance qui ne se livre que dans les comportements.

Ainsi, qu'il s'agisse de décrire les effets de la maladie mentale, statuer sur ses causes ou sa nature, une même structure ternaire (monde de chair et d'os-cerveau-nerfs) est à la base de tous les énoncés. Système générateur des interprétations, celles-ci assure la cohérence entre les différentes informations (tirées de l'observation des pensionnaires ou d'emprunts culturels) convoquées pour rendre compte de la réalité humaine que l'on a à comprendre, ainsi qu'entre les différents champs de la représentation. Cette capacité de transfert et d'application tient à la ternarité de la structure et à la qualité concrète de ses éléments. Le corps est le médium de l'opposition entre deux éléments qui sont à la fois images d'organes et objets symboliques, vecteurs du bien et du mal, de l'inhibition et de l'excitation.

La transmission sociale a accumulé une multiplicité d'idées dans ces images dont chacun peut faire découler des implications selon le contexte où on les utilise et les occasions qui les réactualisent. Les différents champs de la représentation correspondent à un usage différent du noyau. Quand la maladie est abordée comme cause de l'état fonctionnel d'un partenaire social, elle renvoie aux rapports sociaux et s'inscrit dans un discours « idéologique » légitimant par insuffisance du contrôle cérébral le statut réservé aux malades et leur exclusion sociale. Quand elle est prise comme effet, elle renvoie à une théorie de l'homme et s'inscrit dans un discours « expressif » reflétant les valeurs et l'identité du groupe. Penser sa nature donne lieu à un discours « symbolique » qui, par l'appel aux croyances magiques concernant la transmission de la folie, rappelle à chacun le danger social résultant de la tentation du « mélange » avec l'altérité. Entre ces trois ordres de discours (idéologique, axiologique et symbolique), il revient à la structure cognitive d'assurer le lien et de les articuler aux pratiques.

Loin d'être un caractère secondaire de la représentation sociale, loin d'être un risque de fermeture sur l'individu, loin de s'opposer au jeu de l'idéologie, la structure cognitive, a une fonction dynamique et intégrative. En raison de son origine sociale, de la charge symbolique de ses termes où des sens se sont sédimentés au cours de l'histoire et par la force légitimante des échanges sociaux, cette structure devient un opérateur d'activation, d'articulation et de cohérence au sein des composantes de la représentation.

Cet exemple laisse voir que la prise en compte des propriétés structurelles de la représentation, enracinées dans l'histoire, la pratique et la communication sociales ouvre une voie pour penser sans réduction ni exclusion, le rapport cognition-idéologie-pratique, tel qu'il se développe dans la gestion du quotidien.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 13 juin 2018 9:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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