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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Denise JODELET, Folies et représentations sociales (1989)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Denise JODELET, Folies et représentations sociales. Préface de Serge Moscovici. Paris: Les Presses universitaires de France, 1989, 398 pp. Collection: Sociologie d'aujourd'hui. Une édition numérique réalisée conjointement par Diane Brunet [guide de musée, La Pulperie, Chicoutimi] et Marcelle Bergeron [professeure retraitée de l'enseignement à l'école polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi], bénévoles. [Autorisation accordée par l'auteure de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales le 24 août 2007.]

Introduction
de l'auteure


« Peut-être une seule collectivité, à condition d'être totalement comprise, révélerait-elle l'essence de toutes les collectivités. »
R. Aron,
L'opium des intellectuels, 1955, p. 149.

 

Trois questions en une
Représentation, connaissance et pratique sociale
Un terrain, un regard, une méthode
 

La transformation des politiques psychiatriques ouvre les portes de l'asile, situation sociale qui bouleverse des habitudes mentales forgées de longue date. Le fou, jusqu'alors relégué aux franges de la collectivité, réinvestit son cœur. Mais qu'advient-il des préventions qui trouvaient leur compte à son enfermement ? Passons-nous, sans autre forme de procès, de l'état de « société anthropoémique » qui le rejette, le vomit, hors de ses frontières, à l'état de « société anthropophagique » qui l'absorbe, pour reprendre une image lévi-straussienne ? Ne se produit-il pas des phénomènes qui déplacent la rigueur du rapport social à la folie du niveau institutionnel à un autre : celui du contact direct et des représentations qu'il mobilise ? Le décret du politique va-t-il avoir aussi facilement raison des barrières symboliques qu'il en a des barrières matérielles ? Il se pourrait que, comme cela se voit dans bien des cas, les mesures de la libéralité et du droit, bénéfiques dans leur principe, ne soient pas appliquées impunément, car la sensibilité sociale n'obéit pas à la même logique et risque de donner au rapport vécu à l'altérité les couleurs de la déraison.

Ce questionnement sous-tend l'histoire que ce livre donne à voir. Une histoire qui remonte jusqu'au début de ce siècle et se passe, au centre de la France, autour d'une institution psychiatrique ouverte, pratiquant le placement familial de malades mentaux. Ce que l'on appelle une Colonie familiale. Cette histoire file ce qu'il arrive, aux plans mental, psychologique et social, lorsque les fous font retour dans le tissu social.

Que voyons-nous ? D'un côté les gens du pays, gens de tous métiers, citoyens en bonne et due forme. Ils se disent des civils. Ce pourrait être vous ou moi. De l'autre, les bredins, les fous dans le parler ancien de cette région de France. Ils ont beau vivre en liberté et de plain-pied dans la communauté rurale que chapeaute la Colonie familiale, ils sont dits des non-civils : marqués par leur appartenance psychiatrique, ils sont autres. Ainsi en est-il chaque fois qu'une différence (fût-elle d'origine nationale ou ethnique, de couleur ou de race, ou simplement de langue et de coutumes de vie) fait basculer dans l'altérité aux yeux de ceux qui trouvent dans leurs racines territoriales ou culturelles des raisons de nature à rester entre soi. Tant il est vrai qu'une parenté profonde existe entre toutes les situations où se confrontent des groupes différents.

Cette parenté conduit à se demander si n'existent pas des processus communs à la base de ces mises à distance dont les ressorts sont toujours tendus si minimes que soient les risques de rapprochement ; si ces processus ne tiennent pas tout autant qu'à des facteurs d'ordre politique, économique ou social, à des représentations de ce qu'est et fait l'altérité. D'où la recherche à partir de laquelle fut reconstruite l'histoire de la vie et des représentations d'un groupe confronté à la folie.

 

Trois questions en une

 

Trois veines de préoccupation en formèrent la trame : comment fonctionnent les représentations dans une confrontation de ce type ? Comment se fait l'accueil du malade mental dans la société ? Comment se construit le rapport à l'altérité ? À première vue hétérogènes, ces préoccupations convergent cependant vers un seul questionnement : en quoi les représentations sociales de la folie rendent-elles compte du rapport au malade mental, figure de l'altérité ? En étudiant ces représentations dans un contexte de rapport étroit avec des malades mentaux, on pouvait s'attendre à éclairer le statut, encore mal cerné, que la société accorde à ces derniers, comme à découvrir quelque chose de ce que nous faisons de l'autre.

Aborder de front ces trois ordres de phénomènes n'a pas encore été tenté, même en psychologie sociale. C'est pourtant nécessaire. Voyons pourquoi en les prenant à rebours.

 

1 / L'altérité d'abord. Elle interroge notre temps. Altérité de l'ailleurs – celle de pays, de peuples dont la découverte renouvelle notre savoir sur l'homme et questionne l'image que nous avons de nous. Altérité du dedans : celle de groupes, de gens que dessinent, sans laisser de nous surprendre par leur façon sournoise ou violente, les lignes du partage social.

C'est le rapport à l'altérité du dedans qui nous retient ici. Rapport de groupe à groupe, de corps à corps. On fait souvent équivaloir ce rapport à un simple rapport de différence que l'on explique de deux manières. Soit en ramenant les relations à l'autre, groupe ou membre d'un groupe, à une activité de différenciation, dont rendrait raison une tendance naturelle et sociale poussant à distinguer le soi du reste. L'autre, dès lors, n'est que la forme vide de l'assomption identitaire. Soit en faisant appel à des traits psychologiques, telle la personnalité autoritaire, par exemple, ou à des attitudes sociales comme la tolérance ou l'intolérance pour rendre compte des avatars de ces relations. Ces manières d'autocentrisme enlèvent à l'autre toute épaisseur de vie et, surtout, ne permettent pas de comprendre ce que l'on fait à cette vie. Or il semble bien qu'existent des processus sociaux de mise en altérité par lesquels ce qui n'est pas moi ou des miens est construit en une négativité concrète. Ce qui appelle deux questions : d'où vient que, malgré les similitudes de genre et les assimilations de fait, l'autre soit posé et demeure tel pour nous ? Que résulte-t-il de ce qu'il nous paraisse tel ? La réponse à ces questions passe par l'examen de la façon dont se construit cette négativité. Et cette construction, image dont les contenus sont étroitement soudés à des pratiques sociales, image qui va permettre, dans l'interaction sociale, le jeu de la différenciation et le travail de l'aliénation, relève du domaine d'étude des représentations sociales, constitutives de notre relation au monde social.

Mais continuons. Si l'autre ne se réduit pas à un support vide qui permet de poser son identité, alors l'altérité ne peut s'étudier « en général ». La construction de la négativité est toujours spécifiée quand bien même on se doute que les processus de la mise en altérité sont généraux, s'étayant sur des ressorts psychologiques et sociaux invariants. Repérable à propos de tout et n'importe quel autre, la mise en altérité sera d'autant plus instructive à étudier qu'elle nous fera rester à l'intérieur de notre société et concernera un cas où ne priment pas les signes de la différence culturelle, raciale ou sociale. Le fou est de ce point de vue une figure privilégiée. Là ne réside pas néanmoins le seul motif à le choisir comme objet de recherche.

 

2 / Il manque encore de grands pans à l'approche du destin social du malade mental. On a beaucoup écrit autour de ce dernier, sans savoir grand-chose sur le sort que le public, la société civile lui réservent. Les descriptions en abondent, la compréhension en est maigre. Et la psychologie des représentations sociales a son mot à dire sur ce chapitre.

Depuis plus de vingt ans que la recherche s'intéresse à la perception et aux attitudes concernant les malades mentaux [1], ses résultats ne sont en effet ni concluants, ni cohérents. L'analyse de l'institution psychiatrique s'est faite de plus en plus fine et percutante dans la ligne ouverte par Foucault (1961) et Goffman (1961). Pas celle de la réponse du public. L'état du champ n'a guère changé par rapport à celui que Dufrancatel brossait en 1968 : mesure des conceptions naïves à l'aune du savoir psychiatrique qui cherche ainsi sa propre légitimation ; obsession méthodologique qui ne questionne pas les présupposés du chercheur ; vide quant à l'examen des représentations sociales de la maladie mentale. Quelques déplacements d'accent sont cependant à noter, notamment le déclin d'une vue interactionniste qui ramène la définition du pathologique à la déviance et le rejet du malade mental à un processus d'étiquetage. On porte plus d'attention à la lecture symptomale du comportement des malades mentaux, aux cas de coexistence effective avec ces derniers.

Cette perspective moins symboliste, plus « objectiviste », peut paraître comme le pendant de celle qui a porté l'accent sur les contraintes institutionnelles moulant la carrière du patient psychiatrisé. Mais elle ne va pas dans le même sens. À l'inverse de ce qui se passe pour le pouvoir psychiatrique, dont la contestation a produit une mise en cause du fonctionnement de ses institutions et de son personnel, elle fait passer d'une méfiance sceptique à l'égard du public à une sérénité d'autruche [2].

En effet, pour la plupart, les recherches menées sur les positions du publie à l'égard des malades mentaux avaient multiplié les témoignages sur ses préventions, son potentiel de rejet, sa résistance à des campagnes d'information. On critique aujourd'hui ces résultats de plusieurs points de vue. D'une part, on met en question la validité des tentatives faites pour analyser et modifier les attitudes. Non seulement elles ne seraient ni fiables, ni efficaces, mais elles entraîneraient des effets opposés à ceux attendus en accentuant la conscience de cas extrêmes qui éveillent des réactions de peur et de refus. D'autre part, on souligne le rôle préjudiciable de l'officialisation médicale qui serait à la source de rejets inexistants sans elle. La psychiatrisation induirait des réponses négatives que démentent les pratiques spontanées dans l'univers quotidien. Face à quoi on préconise la politique du fait accompli : mettre le malade mental dans le monde social, attendre et voir ; ça se passera mieux que l'alarmisme des années 60 ne le laissait prévoir.

Les transformations de la pratique psychiatrique, avec l'ouverture des hôpitaux, la sectorisation et la thérapie communautaire sont pour beaucoup dans ce changement d'optique qui, pourtant, maintient dans l'ombre le vrai problème du rapport aux malades mentaux : celui de la représentation de leur affection et de leur état, à partir de quoi se construisent leur altérité et leur statut social.

À l'observer de plus près, ce changement d'optique va au-delà du simple enregistrement des retombées d'une nouvelle politique qui replace le malade mental dans le tissu social. Il correspond à un changement de paradigme dans l'approche des relations intergroupes : l'attention se déplace des attitudes vers les comportements, partie en raison de l'échec des recherches à montrer l'incidence des premières sur les seconds. Nous illustrerons ce changement de paradigme à partir de deux expériences célèbres dans ce domaine : celle de Griffin (1961) et celle de Lapière (1937). Le premier, en se noircissant la peau, démontra le caractère systématique et conventionnel de la « ligne de couleur » et des attitudes racistes dans le sud des États-Unis. Longtemps son récit alimenta le pessimisme sur les préjugés raciaux. On préfère actuellement penser, avec le second, que les comportements sont plus positifs que les attitudes. Lapière, en effet, réussit à se faire accepter avec un couple de Chinois dans 250 hôtels et restaurants dont les propriétaires, ayant eu auparavant à répondre à un questionnaire d'attitude, affirmèrent dans 92 %, des cas qu'ils refuseraient l'entrée de leur établissement à un Chinois.

C'est ce qu'il convient de faire, semble-t-on penser, avec les malades mentaux. Les programmes de santé mentale vont entraîner de facto une modification au sein de la population (Katschnig, Berner, 1983), comme le prouvent les résultats obtenus dans des villes canadiennes que les recherches des Cumming avaient rendues célèbres en 1959, en raison de leur négativité à l'égard de la folie et leur résistance au changement (Wattie, 1983). Et pourtant, bien des questions restent entières. On peut en juger, entre autres exemples, par le décours de l'expérience italienne de fermeture des hôpitaux psychiatriques, à la suite de la réforme de 1978 qui, inspirée par la réflexion de Basaglia, fut portée par un fort courant populaire. Il n'a pas fallu plus de deux ans pour qu'augmentent la peur du fou et sa « démonisation » ; pour que se développent dans les familles un sentiment de « victimisation » et une demande de protection. Et, malgré un meilleur niveau d'information et une plus grande sensibilité de l'opinion, on note aujourd'hui une baisse notoire de l'attention compréhensive portée aux malades mentaux (Bertolini, 1983). Le bilan des recherches menées outre-Atlantique confirme une telle tendance (Dulac, 1986). On observe que si, depuis vingt ans, la qualité des connaissances sur la maladie mentale et la finesse d'appréciation des symptômes se sont améliorées, l'image du malade mental est, elle, de plus en plus associée à l'idée de dangerosité. De même, si l'expression d'une distance sociale diminue, ce phénomène s'accompagne d'une tendance croissante à éviter le contact des malades mentaux. Les tentatives de réinsertion sociale des patients « désinstitutionnalisés » révèlent que les communautés manifestent une grande résistance quand ces derniers font nombre. Une saturation rapide du milieu social entraîne leur concentration dans des zones réservées ou progressivement isolées.

Pour rendre compte de ces contradictions, il faut aller plus loin dans l'analyse de la réponse publique au contact avec des malades mentaux. Comme nous le verrons, en appeler à des attitudes telles que la tolérance ou l'intolérance ne touche pas le fond du problème et s'en tenir à l'acceptation formelle de la présence des fous sur la scène sociale est une manière de l'escamoter. Les auteurs qui prônent le fait accompli de cette coprésence ne l'ignorent pas. Ils ont plutôt l'air de formuler une self-fulfilling prophecy, attendant que ce qui est nié n'existe pas ou que, à passer outre, les préventions, résidus de croyances périmées, s'éteindront d'elles-mêmes. Nous aurons l'occasion de montrer qu'il n'en est rien. Au contraire, l'évolution du régime et de la thérapeutique psychiatriques pourrait bien susciter des réponses sociales et réactiver des visions de la folie à travers lesquelles se mettent en scène et en acte la peur d'une altérité et la défense d'une intégrité. D'où l'importance d'explorer un espace encore peu banalisé du rapport à la folie : celui de ses dimensions idéelles et symboliques.

 

3 / La voie pour accéder à ces dimensions est l'étude des représentations sociales qui se rapportent à la folie et au fou. Celle-ci sera le pivot de notre démarche dans la mesure où nous y voyons la clé pour comprendre aussi bien les manières de traiter, placer socialement les malades mentaux que la construction de l'altérité. Point de vue qui se démarque des courants dominants dans l'étude du rapport société-folie.

En effet, jusqu'à présent, les représentations sociales de la maladie mentale ont été peu étudiées dans notre société. Elles sont rarement abordées de front ou dans la totalité de leurs aspects. Certes, on y renvoie dans des travaux historiques et ethnologiques sur les pratiques et savoirs populaires concernant la folie (Charuty, 1985), dans l'examen des institutions et agents qui la prennent en charge (Morvan, 1988), ou encore à propos de secteurs de la conduite qui en sont affectés (Giami et al., 1983).

Mais il s'en faut que les représentations sociales reçoivent la place centrale qui leur revient dans l'effort pour comprendre l'approche sociale du malade mental. On sait pourtant que les masques et les figures de la folie ont peuplé l'imaginaire social au plus loin que l'on remonte dans l'histoire (Bastide, 1965), ne faisant qu'un avec les traitements que la société destine aux fous (Foucault, 1961). De même des recherches récentes montrent la cohérence des systèmes de représentation de la maladie mentale, à travers des cultures ou des sous-cultures différentes, comme leur articulation aux pratiques développées dans la vie quotidienne ou dans un cadre professionnel (Bellelli, 1987).

Cette situation du champ tient en partie à ce que l'attention des chercheurs s'est essentiellement portée sur le rôle des pratiques et idéologies psychiatriques dans le contrôle de la déviance mentale. Une telle optique subordonne les représentations à la définition et au renvoi social des conduites illicites, au contrôle des antagonismes culturels et sociaux. Se trouve ainsi minoré l'intérêt scientifique de la réponse d'un public dépossédé de ses modes de prise en charge traditionnels, effacé de la scène par l'intervention du pouvoir médical auquel il s'en remet. Désormais, les changements institutionnels et thérapeutiques redonnent à cette réponse son poids social en ce qu'elle va régir la position des malades hors des espaces officiels de sa relégation. De plus, si l'on a cherché à montrer comment les critères d'exclusion du fou se forgent en relation avec les luttes et les fractures du corps social, on ne s'est guère interrogé sur les conflits que peut y faire naître la présence de gens imputés de déviance par leur psychiatrisation.. Conflits tout aussi décisifs pour le destin du malade mental et qui nous font toucher ce « niveau profond » de la « vie intime » et des « drames » de la société assurant « l'accès aux rapports réels les plus fondamentaux et aux pratiques révélatrices de la dynamique du système social » (Balandier, 1971, p. 6-7).

Cette situation s'explique aussi par le fait que les représentations sociales n'ont pas toujours été reconnues comme un objet scientifique légitime, pour deux raisons. Soit que l'on y vit des phénomènes secondaires, retombées ou reflets de processus sociaux, économiques, idéologiques, etc., jugés décisifs ; soit que l'on manquât d'instruments d'analyse pour dépasser le niveau de la simple description d'images expressives d'attitudes culturelles. C'était ignorer les apports du domaine d'étude des représentations sociales, ouvert en psychologie sociale par Moscovici (1961) et qui trouve un écho concordant dans d'autres disciplines psychologiques et sociales comme en témoigne, entre autres, un ouvrage collectif (Jodelet, 1989) donnant une vue de la portée de la notion reprise de Durkheim et des travaux accumulés depuis une vingtaine d'années. Désormais, l'étude de la production et de l'efficace des représentations dans une totalité sociale ne fait plus de doute, ni dans son importance, ni dans sa faisabilité. Il suffit de définir avec soin les formes de sa mise en œuvre empirique.

Notre démarche va dans ce sens. Elle se situe dans la ligne tracée par Moscovici dans sa recherche sur la représentation de la psychanalyse, centrée sur la façon dont les représentations sociales, en tant que « théories », socialement créées et opérantes, ont affaire avec la construction de la réalité quotidienne, les conduites et communications qui s'y développent, comme avec la vie et l'expression des groupes au sein desquels elles sont élaborées. Cette démarche suit un « parti », au sens où cela se dit d'un projet architectural, en regardant surtout du côté d'une psychosociologie de la connaissance, ce qui est en prise avec l'optique développée par Moscovici. Elle s'attachera spécifiquement à l'examen d'une théorie naïve de ce que sont folie et fou, comme à l'analyse de sa formation et de son intervention dans un contexte social défini. Ce parti s'impose à deux titres.

En premier lieu, l'importance existentielle de la maladie mentale appelle des supputations sur sa nature, ses causes, ses conséquences pour l'individu et son entourage. Or, en matière de connaissance sur cette affection, il n'y a pas vraiment de « noyau dur », ni de positions homogènes dans le domaine scientifique et médical. Penser, statuer, opiner sur elle, renvoie donc souvent à une construction sociale autonome où le savoir savant et légitime n'a pas grand mot à dire, malgré les emprunts qu'ont favorisés, depuis le XIXe siècle, la médicalisation et l'institutionnalisation de la folie. De plus, l'état flou et conflictuel du champ psychiatrique ne fournit pas au public matière à sécurisation, ce qui va aussi faciliter la prolifération ou le maintien de savoirs de sens commun singuliers. De ce point de vue, la maladie mentale est un objet idéal pour étudier la pensée sociale et son fonctionnement.

En second lieu, ces élaborations sur la maladie mentale, pour être spontanées et situées en écart du savoir savant, ne se font pas dans le vide social et de manière arbitraire. Relatives à un objet dont la pertinence est vitale dans le champ des interactions sociales, elles ont une base sociale, une portée pratique et présentent les propriétés d'une véritable connaissance qui dit quelque chose sur l'état de notre monde environnant et guide notre action sur lui. Il faut donc les étudier comme des connaissances sociales et rendre compte de leur liaison aux comportements des individus et des groupes. Exigence que conforte pleinement la critique adressée aux recherches sur les attitudes relatives à la maladie mentale. Autant fut contestée la validité de celles où les catégories de l'approche psychiatrique ont été reprises et imposées au publie en négligeant ses propres catégories ; autant aujourd'hui, reconnaissant que les attitudes évaluatives reposent sur des représentations et des croyances partagées, cherche-t-on dans les dimensions cognitives de la réponse sociale, liées à des facteurs historiques et socio-écologiques, la raison des pratiques collectives.

Aussi bien notre démarche suivra-t-elle un double mouvement, visant d'une part à isoler les conceptions qui orientent le rapport entretenu avec les malades mentaux, d'autre part à préciser comment le contexte dans lequel ce rapport est noué, concourt à l'élaboration de ces conceptions. En un mot, il s'agira de prendre les représentations en tant que production, expression et instrument d'un groupe dans sa relation à l'altérité. Ainsi se fermera la boucle entre nos trois questions puisque les représentations de la folie vont aider à comprendre la construction de l'altérité du malade mental et qu'en retour l'examen d'une situation concrète de contact avec les fous va éclairer la façon dont se forment et fonctionnent ces représentations.

 

Représentation, connaissance et pratique sociale

 

Appliquer le parti d'une psychosociologie de la connaissance à l'approche des relations d'une communauté à ses autres ne revient pas à adopter un point de vue résolument « rationnel », intellectualiste, au détriment de la saisie d'autres dimensions, institutionnelles, symboliques, axiologiques, affectives, notamment. Au contraire, c'est tenter de cerner, dans leur globalité, les processus qui lient la vie des groupes à l'idéation sociale, en déployant les propriétés de la notion de représentation, devenue une notion clé dans l'explication du fonctionnement psychique et social, de l'action individuelle et collective. On ne peut manquer, ce faisant, d'établir des ponts entre des traditions de recherche qui ont développé la notion de manière parallèle, sans véritablement converger – en tout cas pas encore s'agissant de la compréhension d'un milieu social concret.

En effet, l'importance de la représentation est reconnue, depuis plus d'une décennie, dans tous les territoires des sciences humaines. Mais de la psychologie aux sciences sociales, la notion est prise dans des acceptions assez différentes pour laisser penser à son éclatement ou à sa dilution. Tirant les phénomènes qu'elle recouvre du côté des processus intrapsychiques ou des productions mentales sociales, de la cognition ou de l'idéologie, du comportement privé ou de l'action publique, on en formule bien des conceptions et des problématiques. Cependant, il reste un terrain d'entente entre ces tendances : la reconnaissance de la pertinence et de l'efficacité des représentations dans le processus d'élaboration des conduites. Et comme je l'ai tenté ailleurs (Jodelet, 1985), il est possible de trouver, d'un champ à l'autre, des parentés et des complémentarités ouvrant la voie à une approche unitaire dont l'élaboration revient sans doute à la psychologie sociale, discipline située à l'interface du psychologique et du social, de l'individuel et du collectif. Il lui revient, en particulier, de surmonter un double écueil : penser le social comme du cognitif et les propriétés de la cognition comme quelque chose de social, penser la part affective de la pensée sociale.

Si l'on confronte les acquis de la recherche dans les différentes disciplines, on observe que, ici ou là, certaines propriétés de la représentation sont fermement établies, mais qu'elles le sont toujours incomplètement. On a beau s'accorder sur le fait que la représentation est une forme de connaissance, on a quelque mal à en rendre compte dans sa plénitude conceptuelle, c'est-à-dire en tant qu'elle est reliée, comme phénomène psychologique et cognitif, à la dynamique et à l'énergétique des interactions sociales. Rapidement ébauchés, quelques indices de cet état du champ d'étude des représentations.

Si la psychologie cognitive a mis en évidence les propriétés structurales de la représentation, la dominance des modèles basés sur le traitement de l'information et l'étude computationnelle de l'intelligence artificielle y a produit ou renforcé une conception du processus mental, coupé d'avec le lien social, et sa base psychique et corporelle. S'appuyant sur la représentation du savoir dans un ordinateur, on conçoit la connaissance comme modélisation de certains aspects, traits, relations du monde représenté. Ce savoir est analysé en tant que structure – en distinguant ses contenus et ses formes (le savoir déclaratif) et ses opérations (le savoir procédural) – dont le stockage met en relief l'importance de la mémoire. Pour importante qu'elle soit, cette formalisation, subordonnant l'analyse psychologique aux contraintes de l'informatique, est amenée à négliger plusieurs aspects de la représentation.

L'aspect symbolique, d'abord. On étudie la connaissance sans préjuger de sa correspondance avec une quelconque réalité (Mandler, 1983) et sans tirer les implications du fait que la représentation « tient lieu de » et signifie un aspect du monde, à soi-même ou aux autres. Négligeant les fonctions référentielle et communicative de la représentation, on aboutit à une formalisation hypothétique où l'intra-mental est fermé sur lui-même. Or, comme il ressort de l'examen des formulations les plus connues de cette perspective (par exemple, Minski, 1977 ; Schank et Abelson, 1977), faute d'avoir intégré la propriété symbolique dans le modèle théorique, on doit la réintroduire pour rendre compte du fonctionnement cognitif en situation réelle. Les structures postulées (frames, scripts, etc.) ne peuvent être appliquées qu'en s'aidant du langage, de l'expérience et des savoirs partagés dans une même culture. Ce que confirment d'autres auteurs traitant du savoir sur le monde et des conceptualisations portées par le langage (par exemple, Johnson-Laird et Wason, 1977 ; Miller, 1978). Cela suffit à souligner la nécessité d'inclure la dimension sociale et la communication dans tout modèle de la connaissance. Si, complémentairement, on regarde du côté des travaux analysant les conditions de la compréhension et de l'échange linguistique (par exemple, Clark et Haviland, 1974 ; Flahaut, 1978 ; Grice, 1975 ; Searle, 1983), on y voit postuler un médium collectif (arrière-fond culturel, savoir tacite, conventions, etc.) et ce qui, dans la représentation, est social. Il serait temps de le traiter comme tel, corrigeant ainsi l'insuffisance soulignée par Cicourel : « Le problème de la signification tel qu'il est abordé en philosophie, en linguistique, en psychologie et en anthropologie modernes, ne met pas en évidence le fait que la connaissance est socialement dispensée » (1973, p. 77).

Ce n'est pas tout. Cette sorte d'isolationnisme cognitif, focalisé sur ce qui est connu et comment c'est connu, ne dit rien de celui qui sait et d'où il sait. Partant, on élimine la fonction expressive de la représentation et sa relation à la vie affective et émotionnelle, grave écueil souligné d'abondance dans la littérature scientifique. On ne s'intéresse guère non plus à l'action et son support, le corps. La base motrice, posturale et imitative de la représentation a pourtant été mise en évidence à propos du fonctionnement cognitif et de son développement (Bruner, 1966 ; Jodelet, 1979 ; Piaget, 1950, 1962 ; Wallon, 1942). Ces omissions ne permettent pas de rendre compte du rôle du lien social dans la formation des connaissances, des investissements affectifs dans l'organisation cognitive et du soubassement pulsionnel dans l'émergence du sémiotique (Green, 1984). Elles auront pour conséquence la difficulté à traiter du rapport entre représentation et pratique et de l'articulation de la pensée à l'ordre du désir et des affects négatifs. Ce que la psychosociologie est en mesure de faire dans une perspective clinique inspirée de la psychanalyse, le travail de Kaès (1976, 1980) en est un exemple. Et il ne faut pas oublier que Durkheim avait déjà insisté sur l'importance de l'ancrage corporel des représentations individuelles et collectives, sa liaison avec les émotions, avec les phénomènes de mémoire sociale – dont ni la psychologie cognitive, ni les neurosciences ne peuvent rendre compte (Changeux, 1984) –, ainsi qu'avec les habitudes et ritualisations sociales.

Enfin, la perspective cognitiviste a conduit à dissocier représentation cognitive et représentation sociale, sous l'espèce d'une double opposition. Celle entre processus qui renvoient uniquement à des mécanismes intra-individuels, et contenus qui seraient la marque distinctive du social, avec l'affirmation d'une préséance scientifique de l'étude des processus, étant donné la variabilité culturelle et historique des contenus (Codol, 1984 ; Denis, 1976, entre autres). Dans le second cas, le cognitif est opposé à l'idéologique dont la représentation sociale serait la forme empirique. On va jusqu'à affirmer, alors, le caractère secondaire de la composante cognitive de cette dernière, voire le danger d'autonomisation et de réduction que comporte sa prise en compte (Robert et Faugeron, 1978 ; Ramognino, 1984). Correspondant à des visions différentes de la place de l'individu et du social dans la production des représentations, cette dissociation manque à saisir la spécificité des phénomènes représentatifs eu égard à l'idéologie (Jodelet, 1985) et ne peut rendre compte ni du marquage social du cognitif, ni des conditions cognitives du fonctionnement idéologique.

Cette dernière remarque s'applique en partie au traitement de la représentation dans les sciences sociales. Les courants récents de l'anthropologie, l'histoire, la sociologie (voir notamment : Augé, 1979 ; Bourdieu, 1982 ; Duby, 1978 ; Faye, 1973 ; Godelier, 1984 ; Héritier, 1979 ; Michelat, 1977) reconnaissent à la représentation un statut originaire dans la constitution des ordres et des rapports sociaux, l'orientation des comportements collectifs et la transformation du monde social. Mais on y observe, à quelques exceptions près (Sperber, 1982 ; Douglas, 1986), une tendance à minorer les aspects proprement cognitifs de la représentation au profit de ses aspects sémantiques, symboliques et idéologiques, ou des propriétés performantes des discours qui la portent.

Il faut insister sur la contribution décisive que constitue, dans ces courants de recherche, la démonstration de l'étroite intrication entre les productions mentales et les dimensions matérielles et fonctionnelles de la vie des groupes. Cette contribution réside surtout dans : a / le dépassement de la hiérarchisation des niveaux de la structure sociale et du déterminisme linéaire de l'ordre de la pensée par ses conditions infrastructurelles ; b / l'éclaircissement de la place des représentations dans les pratiques sociales qui particularisent, au sein de chaque formation sociale, la mise en œuvre ou la transformation d'une organisation structurale. Ce qui renouvelle l'approche de la production sociale des connaissances et de leur rapport aux pratiques. Cependant, même si, dans tous les cas, l'on fait des représentations, des « connaissances », « théories », « versions », « visions » de la réalité, servant aux individus et aux groupes pour interpréter et maîtriser cette dernière, la légitimer ou en invalider l'ordre et la place qu'ils y occupent ; même si l'on y voit des phénomènes ayant une efficace propre dans l'institution et le devenir des sociétés, il reste que les représentations n'étant pas l'objet central de ces théorisations, leur statut en tant que « formes cognitives » n'est pas élucidé. Ces connaissances sont vues comme des contenus dont l'opérativité est rapportée à des processus qui leur sont extérieurs : logique discursive assurant leur mise en « acceptibilité » dans l'échange social (Faye), « idéo-logique »définissant simultanément l'ordre intellectuel et l'ordre social »(Augé), « magie performative » des énoncés que légitiment la cohésion et la dynamique des groupes (Bourdieu), etc. On ne s'interroge pas sur les propriétés cognitives de ces contenus qui, socialement générées, favorisent leur adoption dans une collectivité et leur intervention dans la totalité sociale.

Néanmoins, dans la manière de faire fonctionner les représentations dans cette totalité, nous sommes renvoyés à ces propriétés cognitives. Essentiellement à travers la notion de structure. On y réfère à des « structures formelles » dans les narrations sociales (Faye), des « schèmes organisateurs » au cœur des pratiques, matérielles et discursives (Godelier), des « schèmes constitutifs » dont certains sont « universaux »articulant les registres pratique, symbolique et idéologique (Augé, Héritier). Duby, à propos de l'imaginaire du féodalisme, a élaboré ce rôle de la représentation, « membrure », « structure latente », « image simple » de l'organisation sociale assurant le passage entre les systèmes spéculatifs et les idéologies. Nous voyons là, comme dans l'importance conférée au langage et à la circulation des discours, la condition pour que sciences sociales et psychologie cognitive se rejoignent par le canal de la psychologie sociale.

Cette dernière en effet, avec le courant d'étude des représentations sociales, donne les moyens de penser sans contradiction la représentation – non seulement comme contenu mais aussi comme structure et forme cognitive, expressive des sujets qui la construisent –, dans sa liaison aux processus symboliques et idéologiques, à la dynamique et à l'énergétique sociale. C'est ce que nous tenterons de réaliser en faisant travailler la notion dans une totalité sociale concrète où se noue une relation à l'altérité. Nous regarderons comment ses membres vont, en fonction de leur position, des investissements et passions qui y sont mobilisés, mettre en relation les différents registres de la vie collective dans une construction socialement marquée et permettant de gérer le contact à l'altérité. Entreprise qui réclame de tirer parti des implications de la recherche sur les représentations sociales et de dépasser certaines difficultés sur lesquelles elle achoppe encore. Nous en dégagerons les principales, sans entrer dans le détail des tendances et travaux qui font maintenant l'objet de nombreuses présentations (parmi les plus récentes, citons : Doise et Palmonari, 1986 ; Farr, 1984, 1987 ; Farr et Moscovici, 1984 ; Herzlich, 1972 ; Jodelet, 1984, 1989 ; Moscovici, 1976, 1981, 1982, 1984).

Nous trouvons dans le modèle séminal de Moscovici des éléments qui, corroborés à divers titres dans le champ nouvellement développé autour des représentations sociales, en constituent des acquis irréfutables. En particulier, le rôle de ces phénomènes dans l'institution d'une réalité consensuelle et leur fonction socio-cognitive dans l'intégration de la nouveauté, l'orientation des communications et des conduites. Le fait que les représentations peuvent être étudiées de deux manières. Globalement, lorsque l'on s'attache aux positions émises par des sujets sociaux (individus ou groupes), à propos d'objets socialement valorisés ou conflictuels, elles seront traitées comme des champs structurés, c'est-à-dire des contenus dont les dimensions (informations, valeurs, croyances, opinions, images, etc.) sont cordonnées par un principe organisateur (attitude, normes, schèmes culturels, structure cognitive, etc.). De façon focalisée, lorsque l'on s'y attache au titre de modalité de connaissance, elles seront traitées comme noyaux structurants, c'est-à-dire structures de savoir organisant l'ensemble des significations relatives à l'objet connu. La première optique a rencontré un écho dans nombre d'enquêtes en milieu réel. La seconde s'est révélée être un paradigme à haute valeur de généralité et d'usage du point de vue de l'étude de la pensée sociale en laboratoire et sur le terrain. Elle a permis de mettre en évidence les processus constitutifs de la représentation et de dégager ses formes et effets spécifiques en tant qu'organisation cognitive.

Les processus constitutifs, l'objectivation et l'ancrage, ont trait à la formation et au fonctionnement de la représentation sociale dont ils rendent compte à partir de ses conditions d'émergence et de circulation, à savoir les interactions et les communications sociales. Voulant surtout insister sur le fait qu'ils donnent le moyen de penser l'intervention du social dans l'élaboration cognitive, nous n'en mentionnerons que les moments qui sont exposés en détail dans les présentations précédemment citées. L'objectivation rend compte de la représentation comme construction sélective, schématisation structurante, naturalisation, c'est-à-dire comme ensemble cognitif retenant, parmi les informations du monde extérieur, un nombre limité d'éléments liés par des relations qui en font une structure organisant le champ de représentation et recevant un statut de réalité objective. L'ancrage, comme enracinement dans le système de pensée, assignation de sens, instrumentalisation du savoir, rend compte de la façon dont des informations nouvelles sont intégrées et transformées dans l'ensemble des connaissances socialement établies et dans le réseau de significations socialement disponibles pour interpréter le réel, puis y sont ensuite réincorporées en qualité de catégories servant de guide de compréhension et d'action. Deux points sont à souligner ici. Cette analyse permet de décrire l'état structurel de la représentation, non comme une organisation hypothétique obéissant à un modèle empiriste et mécaniste du traitement de l'information, ainsi que le propose la psychologie cognitive, mais comme le résultat d'une interaction entre les données de l'expérience et les cadres sociaux de leur appréhension, de leur mémorisation. D'autre part, elle permet d'en reconstituer la genèse, et de trouver dans son origine et ses fonctions une loi d'organisation, progrès par rapport aux points de vue des sciences sociales qui dégagent, de leurs observations, des structures sans rendre raison de leurs termes particuliers – sauf à en appeler à des universaux de l'esprit, dupliqués dans les différents niveaux symboliques, ou à recourir aux modèles de la linguistique.

Dans ses efforts d'analyse, la psychologie sociale a avancé dans deux directions : en examinant les mécanismes sociaux qui président à la sélection des termes de la structure et en approfondissant les propriétés structurales de la représentation sociale. Dans le premier cas, pour rendre compte de l'accentuation ou de l'occultation de certains caractères ou dimensions des objets représentés, divers auteurs ont étudié l'incidence des valeurs propres à un groupe social ou une culture, celle des contraintes normatives liées à la position occupée par les acteurs sociaux au sein d'un système institutionnel, ou encore celle des modèles collectifs permettant aux individus de donner sens à leur expérience sociale (voir notamment Chombart de Lauwe, 1971, 1984 ; Gilly, 1980 ; Herzlich, 1969 ; Kaes, 1968 ; Jodelet, 1984 ; Moscovici, 1961 ; Robert, Lambert et Faugeron, 1976). Dans le deuxième cas, des recherches de laboratoire ont mis en évidence certains aspects de la composition de cette structure, distinguant entre éléments centraux et périphériques de la représentation sociale pour étudier ses relations aux comportements et ses transformations (voir notamment Abrie, 1987 ; Flament, 1984, 1987).

Mais il faut constater que ces différentes recherches dont les progrès restent éclatés, ne permettent pas encore une vue unitaire pour théoriser les phénomènes représentatifs à l'œuvre dans la vie des groupes. On aura, notamment à regretter deux types de limitation. L'étude de la production représentative souffre, d'une part, d'une restriction du champ d'exploration dans la mesure où les recherches s'attachent à une liaison directe entre la position sociale des individus et leur construction cognitive à propos d'un secteur d'activité défini. Elle souffre, d'autre part, d'une difficulté à établir une liaison entre représentation et pratique dans la mesure où l'on s'attache presque exclusivement à la valeur expressive de la représentation eu égard au vécu des sujets, sans évaluer la portée de la construction cognitive en tant que définition de l'objet vis-à-vis duquel ces sujets se situent (Jodelet, 1985, 1987). L'étude structurale des représentations, malgré son plus grand degré de généralité et sa démonstration de l'incidence de certains éléments structuraux sur l'orientation de l'action, souffre de laisser dans l'ombre la question de la genèse de la représentation.

À l'intersection des divers points de vue sur lesquels a porté notre aperçu, trop partiel et succinct, se dessinent quelques pistes d'approfondissement. Nous nous y engagerons fixant l'attention sur certains problèmes nodaux. Saisir dans leur intrication les aspects cognitifs et expressifs d'une représentation partagée par un groupe, à propos d'un objet tel que la maladie mentale qui engage l'affectivité et l'identité de chacun. Examiner la façon dont les conditions sociales, le langage et la communication interviennent dans la formation, le changement ou le maintien d'un système représentatif, en particulier dans la sélection et l'organisation des éléments qui en constituent l'armature. Cerner les conditions d'opérativité de cette structure dans l'établissement d'une vision consensuelle et l'orientation des comportements individuels et collectifs, en particulier les conditions cognitives requises pour rendre véritablement compte de l'efficace sociale des représentations et de leur articulation aux registres symbolique, axiologique et idéologique. À cet effet, nous traiterons les représentations comme une forme de pensée sociale dont la genèse, les propriétés et les fonctions doivent être rapportées aux processus qui affectent la vie et la communication sociales, aux mécanismes qui concourent à la définition de l'identité et la spécificité des sujets sociaux, individus ou groupes, ainsi qu'à l'énergétique qui sous-tend les rapports que ces derniers entretiennent entre eux. Pour mettre en œuvre une telle perspective, unissant les approches psychologiques et sociales, il faut s'attacher à des contextes sociaux réels et adopter un point de vue pluridisciplinaire.

 

Un terrain, un regard, une méthode

 

Ceci a amené à rechercher un terrain d'étude qui permette de cerner les conditions d'émergence et de fonctionnement des représentations, leurs place et rôle dans la dynamique des interactions avec les malades mentaux. Répondant à une exigence qui concerne la validité de l'analyse du rapport social à la folie, autant que celle des représentations, nous avons choisi de travailler dans un contexte où soit effectivement réalisée une situation de coudoiement quotidien avec des malades mentaux. Parmi les situations existantes, nous avons choisi un cadre social géographiquement et institutionnellement circonscrit où toute une vie passée et présente de proximité avec ces derniers fonde représentations et pratique : la Colonie familiale d'Ainay-le-Château. Dans cette institution, plus de mille ressortissants d'un hôpital psychiatrique sont placés chez l'habitant, dans près de cinq cents foyers, répartis sur treize communes. Cette Colonie familiale est, avec celle de Dun-sur-Auron, le seul cas de ce genre en France et fait écho à celle de Gheel, en Belgique, dont l'expérience séculaire a servi d'exemple.

Ici et là, tout un système social s'est mis en place et fonctionne autour de la présence de malades mentaux, des avantages qu'elle procure et des inconvénients qu'elle crée. C'est ce qui donne à ce type de terrain toute sa valeur. La dissémination des malades mentaux dans l'espace social, leur intrication dans la vie locale, la variété de leurs contacts avec la population permettent d'observer, comme sous une loupe grossissante, des phénomènes qui se produisent de façon diffuse et parcellaire dans le cadre de notre vie quotidienne. De plus, une institution ancienne laisse observer des formes de coexistence avec la folie déjà cristallisées et rechercher comment elles se sont établies et pourquoi. De la sorte nous est offerte une possibilité rare de rapprocher notre démarche de celle d'autres sciences sociales.

Cette démarche s'est inspirée de certaines de leurs méthodes, nous le verrons. Leur regard, surtout le regard anthropologique, a éclairé bien des aspects de la réalité idéelle et pratique que nous découvrions, illustrant ce que disait Sapir à propos de la « subtile interaction » entre « les systèmes d'idées qui ressortissent à la culture globale et ceux que se crée l'individu à la faveur de participations spéciales » : « Plus on examine cette interaction, plus on éprouve de difficulté à faire le départ entre la société unité culturelle et psychologique, et l'individu membre de la société dont il doit épouser la culture. Si l'on veut être réaliste, on ne devrait formuler aucun point de psychologie sociale dont les prémisses reposent sur l'opposition traditionnelle entre individus et société. Il convient presque toujours d'envisager la nature exacte et les implications d'une constellation d'idées qui fait pendant au "modèle culturel" de l'anthropologie, d'établir les relations qu'elle entretient avec d'autres constellations, de voir comment elle se modifie à ses contacts, et enfin, par-dessus tout, de préciser exactement le lieu de cette constellation » (1967, p. 100-101). Et ce mouvement centrifuge vers les sciences sociales nous semble devoir s'accompagner d'un mouvement centripète vers la psychologie sociale. Toujours Sapir : « En choisissant d'examiner les problèmes pratiques du comportement et non pas les problèmes tout faits que nous offrent les spécialités classiques, nous débouchons dans le domaine de la psychologie sociale ; elle n'est pas plus sociale qu'individuelle ; elle est, ou devrait être, la science-matrice dont sont issus et les problèmes impersonnels et abstraits que formule l'anthropologie et les explorations indiscrètes dans le vif du comportement humain qui constituent le travail du psychiatre » (ibid., p. 94).

Ce vif du comportement humain quand il s'adresse au malade mental n'est pas toujours aisé à saisir. Et surtout, ce que l'on y découvre n'est pas chose facile à dire. Nous en avons fait l'expérience. Il nous semble que ceux qui ont approché à Gheel une situation similaire ont rencontré la même difficulté. Les résultats qui sont accessibles du grand projet de recherche conçu et animé par Léo Srole à partir de 1960 [3] laissent pressentir une certaine gêne à dévoiler des réalités en décalage avec ce que l'on pouvait attendre d'une expérience d'accueil de malades mentaux qui repose sur une tradition religieuse remontant au Moyen Age. Ainsi bien des silences planent sous les miroitements rassurants des descriptions qui sont données de la vie publique Des fous dans la ville (Roosens, 1977). Nous y irons franchement, même s'il faut montrer comment une société civile devient totalitaire.

Notre souci, en explorant sur quatre ans une situation de proximité avec des malades mentaux, fut de dégager, à tous les paliers de la vie sociale, les formes que prend le rapport à la folie, les conditions de son acceptation, les représentations qui y sont liées. Nous avons ainsi parcouru une longue spirale, traversant l'histoire de l'institution, et menant des phénomènes repérables sur le théâtre de la scène publique aux processus qui régissent l'intégration des malades dans le tissu social et aux interactions qui s'établissent dans les espaces privés. Nous y avons chaque fois tenté d'articuler représentations et pratiques, cherchant les ressorts psychologiques et sociaux qui fondent les unes et les autres.

Ce projet a réclamé la mise en œuvre d'une méthodologie complexe, apparentée à celle d'une monographie de communauté et s'armant de procédures empruntées à l'ethnographie, l'histoire, la psychologie sociale et la sociologie. Les raisons théoriques de cette option, détaillées ailleurs (Jodelet, 1986), étaient de deux ordres. Dépasser certaines insuffisances généralement constatées dans les études de terrain sur les représentations sociales et qui affectent la fiabilité du matériel recueilli et servant de base aux inférences. Rappelons quelques critiques formulées à propos, notamment, de l'enquête par questionnaire ou entretien : imposition à la population interrogée de la problématique, des préconceptions et des catégories du chercheur ; hypothèse de la transparence des discours ; clôture du discours coupé de son contexte de production et sans rapport avec les pratiques ; réponses de complaisance ou de désirabilité sociale ou encore rationalisations par rapport à des positions effectivement adoptées ; caractère intuitionniste des interprétations ; lecture du sens de type herméneutique sans maîtrise des mécanismes d'émergence des significations, etc. Pour éviter ces écueils, il était nécessaire de replacer les représentations, dans leur contexte d'émergence et de fonctionnement. D'autre part, nous voulions accéder à la totalité des phénomènes avec lesquels les représentations ont à voir (communications, base structurelle et institutionnelle des rapports sociaux, modèles culturels de comportement, pratiques matérielles et symboliques, systèmes idéologiques ...). De ce point de vue, l'étude monographique qui s'est avérée féconde en psychologie sociale (Arensherg, 1954 ; Redfield, 1955 ; Becker et al., 1961 ; Goffmann, 1961, etc.), en ce qu'elle saisit dans sa globalité une communauté et définit un champ d'analyse exploré dans toutes ses dimensions, nous a paru, bien qu'elle soit tombée en désuétude, utile. Pour éviter l'accumulation d'observations qui risquent de faire basculer la monographie du côté de l'unique et du particulier, nous l'avons complétée par des approches permettant de dégager les mécanismes qui affectent la vie psychologique et sociale cristallisée autour d'une institution psychiatrique et de ses ressortissants. D'où le développement des phases et opérations de recherche que nous présentons rapidement.

 

1 / Une observation participante de la vie communautaire s'est poursuivie sur toute la durée de la campagne d'enquête afin de saisir les formes du contact établi avec les malades mentaux, en différents endroits et occasions : sur la scène publique (circulation dans les rues, cérémonies et fêtes locales ...) ; dans les lieux de fréquentation collective (commerces, cafés, église ...) ; dans les espaces privés où l'on accueille et fait travailler les malades. Cette immersion dans le milieu a permis un relevé exhaustif des comportements, collectifs et individuels, réservés aux malades mentaux, dans leur stabilité ou variation selon les différentes conditions de contact. 

2 / Pour reconstituer l'histoire de l'institution, celle des réponses et conséquences que son développement a entraînées dans le milieu d'implantation, deux voies furent suivies. L'une consista dans l'analyse de la littérature portant sur la Colonie familiale depuis sa création et surtout dans le dépouillement systématique des rapports annuels adresses par ses médecins-directeurs à l'administration de tutelle, l'Assistance publique. L'autre s'attacha à recueillir le témoignage d'informateurs occupant une position clé à l'intérieur et à l'extérieur du périmètre de placement des malades (un folkloriste et historien de la région, des notables, édiles, responsables d'associations locales ...). Ceci a permis de dégager les facteurs qui ont favorisé l'acceptation locale du système, ceux qui ont entraîné son refus ou sa condamnation, le travail psychologique que la communauté d'accueil a opéré sur elle-même pour surmonter les craintes ou conflits nés du contact avec la folie, les tensions qui ont marqué ses relations avec l'hôpital, les images associées au commerce des fous. 

3 / L'organisation et le fonctionnement du système de placement des malades dans les familles, les conceptions que s'en font les différents acteurs furent étudiés en interrogeant un échantillon représentatif du personnel hospitalier, médical et para-médical. A été particulièrement précieuse la contribution des « infirmiers-visiteurs », chargés de la liaison entre l'hôpital, les malades et les « nourriciers » qui ont en charge leur hébergement et leur surveillance. Porteurs de la mémoire du groupe, témoins de l'expérience vécue dans la cohabitation avec les malades, vecteurs de la transmission des règles et usages régissant la vie dans les placements, ils ont permis d'en découvrir les formes et les principes, comme la signification de certains écarts aux normes explicites ou de certains dysfonctionnements. 

4 / Les deux phases d'étude précédentes ont également servi à élaborer un instrument pour le recensement et la description de l'ensemble des familles d'accueil (493) et des malades (1195). Ce questionnaire, administré avec le concours des infirmiers-visiteurs a fourni des informations sur : 

a / Les placements : localisation, distance au siège de la Colonie, type d'habitat, niveau de confort, ancienneté de l'ouverture, capacité d'hébergement, roulement des malades hébergés, conditions de vie offertes aux pensionnaires (travail, type d'association à la vie familiale, partage des repas, etc.). 

b / Les nourriciers : âge, origine, profession, expérience du contact avec des malades dans l'enfance, composition de la famille, nombre, sexe, âge des enfants, etc. 

c / Les pensionnaires : âge, catégorie psychiatrique, ancienneté de la présence à la Colonie et dans le placement, type de sociabilité, activité professionnelle, etc. Les résultats de cette enquête auxquels renvoient les données quantitatives mentionnées dans le texte ont permis de dégager les facteurs et tendances orientant le fonctionnement des placements et la relation nourriciers-pensionnaires, ainsi que des indicateurs objectifs du rapport entretenu avec les malades mentaux. C'est sur cette base qu'a été constitué l'échantillon des interviews en profondeur réalisées dans la dernière phase de l'enquête. 

5 / En effet, inversant l'ordre ordinaire des études de représentation qui vont du qualitatif au quantitatif, nous avons attendu de maîtriser l'ensemble des éléments intervenant dans, ou révélateurs de, la façon dont la communauté se situe par rapport à la Colonie et ses ressortissants, pour explorer les représentations qui sont engagées dans ses manières de faire.

Afin d'étudier de façon systématique les représentations sociales et vérifier certaines hypothèses formulées sur la base de nos observations, nous avons interviewé un échantillon de nourriciers choisi selon des critères de représentativité et de significativité. La représentativité a été assurée par un taux de sondage au dixième (65 placements visités sur 493). À l'intérieur de cet échantillon, des groupes de nourriciers ont été « contrastés » eu égard aux indicateurs fournis par l'enquête statistique de manière à contrôler les différences de représentation susceptibles de correspondre à des différences dans la situation et le fonctionnement des placements et dans les relations établies avec les malades.

Pour des raisons de terrain et de validité du recueil d'information, la technique de conduite des entretiens s'est inspirée de la méthode d'étude ethnographique des comportements culturels (Maget, 1962). Elle a consisté à aller du particulier au général, à passer par des descriptions de malades et des récits de vie quotidienne pour obtenir des considérations sur la maladie mentale. De ce point de vue, le « carnet de placement », registre portant mention de tous les pensionnaires ayant séjourné dans le placement, avec les dates d'entrée et de sortie, a été un instrument utile. On demandait d'exprimer, à propos des individus y figurant, des descriptions de comportement et de symptômes, des explications concernant l'affection et ses causes, des jugements concernant leurs capacités pragmatiques et relationnelles, etc. Cela a servi en outre à voir les traces laissées dans la mémoire par les différents malades. On a pu ainsi constater que les cas, rares, dont on se souvenait correspondaient à des portraits prototypiques. La pléthore des oubliés illustra combien sont nombreux ceux chez qui l'on est incapable de déceler des signes pathologiques marquants ou ceux qui sont relégués dans la grisaille de l'anonymat. Par ailleurs, l'entretien comportait des questions sur la gestion quotidienne de la vie au placement et sur les raisons qui fondaient les habitudes de vie et certaines pratiques révélées par l'enquête statistique ou par des observations antérieures (en particulier tout ce qui avait trait aux mesures d'isolement des malades et de séparation de leurs affaires personnelles et de ce qu'ils avaient touché). L'explicitation de ces pratiques a permis de mettre à jour des représentations occultées, éclairant l'ensemble du système relationnel noué avec les malades mentaux.

Cette manière de procéder a répondu à l'exigence de contextualiser l'approche des représentations pour mettre en évidence les conditions de leur formation, leur fonctionnement et leur intervention dans le devenir de l'institution aussi bien que dans les pratiques et comportements relatifs aux malades mentaux. Elle a autorisé, en outre, une élucidation des significations portées par la maladie mentale, menée en étroite liaison avec le système local de conduites et de savoirs, évitant les discours gratuits ou fallacieux, et ramenant, comme le préconise Wittgenstein (1961), « les mots et les phrases chez eux, c'est-à-dire dans la maison des situations où ils sont utilisés ».

Mais, surtout, cette combinaison d'une approche de type ethnologique et d'une exploration psychosociologique en profondeur, s'est avérée heuristique, autorisant des découvertes inattendues. En attirant l'attention, dès le début de l'enquête, sur des conduites surprenantes – notamment à propos de l'administration des médicaments, du contact des malades avec l'eau que la population réserve pour son usage personnel, ou de l'entretien des affaires et objets ayant touché le corps des malades –, elle a été déterminante dans la découverte de conceptions tenues secrètes. Celles-ci, en opposition avec les réassurances sur la non-contagiosité de la maladie mentale fournies par le discours officiel auquel nos interviewés adhéraient ouvertement, révèlent une croyance dans la transmission de la folie par les liquides du corps et tout ce qui a été en contact avec eux. Centrer une partie des interviews sur les habitudes de vie avec les malades, a permis de faire émerger des informations que ne livraient pas les discours spontanés et d'accéder à un fonds de représentation tacite, décisif dans la régulation du contact avec les fous.

Cette enquête, menée au début des années 70, dans une communauté en apparence très spécifique, a révélé des aspects fondamentaux du rapport à l'altérité. Ce qu'elle découvre des croyances en la contamination par les liquides du corps, trouve aujourd'hui un écho dans les craintes mobilisées par le SIDA, et certaines exploitations discriminatrices qui en sont faites. Ce qui laisse penser à des processus symboliques de mise en altérité fondés sur la défense d'une identité, et faisant appel à des savoirs enfouis dans la mémoire sociale. C'est ce dont nous essayerons de rendre compte dans notre parcours en spirale au cœur de l'histoire et de la vie de cette communauté à qui il fut échu de vivre avec des fous. Ce parcours nous fera passer successivement de l'examen des bases matérielles et psychologiques de l'institution sociale créée autour du placement familial de malades mentaux (première partie), aux formes que revêt leur mise en société dans une communauté qui invente les moyens d'ajuster une population exogène sans véritablement l'assimiler (deuxième partie), pour finir sur leur fondement représentationnel dont on cherchera comment il est lié aux registres matériel, symbolique, axiologique et idéologique caractérisant la dynamique sociale et aux dimensions affectives de la vie des groupes (troisième partie). Cette histoire de vie d'une collectivité aux prises avec un danger venu du dedans, nous en avons reconstitué les moments et les faits selon un mouvement allant du plus extérieur au plus intime, et épousant celui d'une exploration qui mena, non sans difficulté ni résistance, au cœur d'un secret masqué sous le voile de l'habitude. Nous avons, autant que faire se peut, laissé la parole aux acteurs de cette histoire. Pas tous les acteurs ; peu de malades mentaux furent interviewés : ce fut le prix à payer pour entrer dans un milieu prompt à dresser des barrières devant l'étranger et ceux qui s'approchent des « bredins » et leur accordent crédit. Il a suffi cependant que se déroule le long fil du discours sur la vie auprès d'eux pour comprendre leur sort et son pourquoi. Les personnes dont nous citons les extraits d'entretien ne sont pas identifiées, même fictivement. L'expérience partagée par la population et la vision qu'elle s'en est forgée en commun, sont si homogènes qu'il nous a souvent semblé entendre le son d'une seule voix. Ceci nous a permis, en outre, de respecter un minimum d'anonymat.

En effet, l'institution que nous décrivons, unique en France, étant aisément repérable, il eût été vain d'en travestir le nom et le lieu. L'honnêteté compensera, nous l'espérons, les risques d'indiscrétion. D'autant que ceux-ci sont gommés par le temps mis à rendre publique une étude dont nous avons longtemps hésité à dire certains résultats. Beaucoup de ceux que nous avons rencontrés ont sans doute disparu aujourd'hui. Témoins du temps des origines, ils nous ont aidée à mieux comprendre les soubassements d'une situation qui se livrait, dans l'actualité, en termes abrupts ou obscurs. Que leur mémoire soit ici honorée comme sont remerciés ceux qui se reconnaîtront peut-être dans ce récit, même s'il a pour certains des couleurs passées.

Car, à ce que l'on dit, cette institution aurait changé, depuis quelques années. Mais les photographies que la presse ou la télévision en ont récemment montrées laissent voir que demeurent les réalités que nous y avons dépeintes. C'est pourquoi nous n'avons pas cherché à actualiser la description de l'univers que nous avons découvert, il y a près de vingt ans, et dont les traits donnent tout leur relief aux phénomènes mis à jour. Cela invitera peut-être à s'aventurer à nouveau sur ce terrain pour observer ce qui a pu s'y transformer.


[1] La littérature dans ce domaine est trop abondante pour que nous chargions cette introduction de références qui ont par ailleurs fait l'objet de revues de questions exhaustives (Dufrancatel, 1968 ; Le Cerf et Sébille, 1975 ; Rabkin, 1979 ; Dulac, 1986). Nous n'avons retenu dans notre bibliographie que quelques auteurs représentatifs des tendances les plus spécifiques de la recherche, au cours des vingt dernières années.

[2] Un numéro spécial de Psychologie médicale (15), paru en 1983 et présentant les communications d'un symposium international sur les attitudes sur la maladie mentale, est illustratif de l'ambiguïté actuelle de l'analyse des réactions sociales à la maladie mentale.

[3] « The Gheel Family Care Research Project » (Srole, 1963) qui a reçu l'aide de plusieurs fondations tant américaines que belges.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 13 juin 2008 19:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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